CHAPITRE XJI
Premiers mois de 1813. — Coalition continentale. — Union de la Vertu. — Dispositions de la Prusse. — Préjiig''*s de l'empereur à son égard. — Politique de l'Angleterre. -— M. de Scliwarzenberg. — Anecdote. — Le valet pris pour le roi. — Les Bourbons en 1813. — L'acte d'autorité. — La lettre cachetée. — Le duc de Rovigo. — Royalisme. — Hartwell. — Proclamation. — Imprebsion qu'elle produit sur l'empereur. — Politique. — Événements.
Pour suivre ma pauvre jeune fille, j'ai anticipé sur les temps. Il nous faut retourner aux premiers mois de 1813 pour marcher avec les événements.
La sixième coalition continentale était formée contre la France. L'empereur avait peut-être provoqué la défection totale de la Prusse par le refus qu'il eut le tort de faire aux propositions de M. de Hardenberg, adressées le 6 février au comte de Saint-Marsan, notre ministre à Berlin. Cette démarche avait pour but de placer le roi de Prusse entre les deux empereurs comme intermédiaire pacificateur. Ce n'est pas que ie croie que le roi de Prusse eût alors plus d'affection pour nous que par le passé, mais, depuis nos guerres avec la Russie, il avait été si complètement écrasé par les éclats et les ricochets des deux artilleries combattantes, qu'il voulait, je pense par intérêt pour lui-même et pour son peuple, empêcher de seconde victoire comnqe celle de Friedland, et de
seconde défaite comme la dernière campagne de Moscou. Je pense donc que la cour de Berlin, surtout le roi, qui est un honnête homme, était de bonne foi lorsque, en 1813, au mois de février, elle offrit sa médiation ^ par cette note dont j'ai parlé plus haut. Deux incidents de peu d'importance empêchèrent non seulement qu'elle fût acceptée, mais que Napoléon donnât quelque créance à cet acte tout amical, qui toutefois, par son apparence protectrice, ne pouvait aussi que lui déplaire. Maintenant examinons toutes les causes du mouvement qui s'opérait alors.
Tout le monde ne sait pas qu'après la bataille d'Iéna l'empereur Napoléon reçut des ouvertures qui lui furent faites par la fameuse association appelée VU?iion de la Vertu (Tugend-Bund). Cette association, déjà formidable à cette époque, demandait à Napoléon d'alïranchir l'Allemagne et de lui donner des institutions représentatives et libérales. Elle voulait reconnaître un grand chef et se mettait à sa disposition., Ceci est positif. L'empereur fit la faute bien impolitique de la refuser. Son refus eut deux résultats funestes pour lui et pour la France. Le premier fut de changer en une ennemie implacable et terrible une force qui pouvait dans ses mains devenir le levier du nord de l'Europe, en mettant à sa disposition toute lal
' La Prusse proposait sa médiation conciliatrice et, pour prix de son entremise, on devait évacuer la Prusse. Les Fran(;ais se seraient retirés sur l'Elbe, les Russes sur la Vistule, et la neutralité aurait été accordéo aux provinces prussiennes et saxonnes situées entre ces deux fleuves. Les places fortes sur l'Oder, ainsi que Dantzig et Pillau, devaient être remises à la Prusse poui qu'elle les occupât jusqu'à conclusion de la paix. La premièrt chose demandée par la Prusse était un armistice.
jeunesse de cette époque, non seulement en Prusse, mais dans les villes d'Allemagne où il pensait être le plus maître et qui étaient toujours au moment de lui échapper. Et puis la Tugend-Bund avait grandi depuis léna. Le cabinet du roi de Prusse lui était non seulement ouvert, 7nais soumis. Et ce cabinet était son organe dans les circonstances importantes. Ce fut lui qui détermina le roi Guillaume à partir pour Breslau, oîi l'on devait discuter d'autres intérêts. La Tugend- Bund était donc devenue l'ennemie de Napoléon, et son refus d'être avec eux l'avait mise contre lui. En apprenant que le roi de Prusse était à Breslau, Napoléon sourit avec cette expression que nous lui connaissions, et qui faisait présumer à ceux de son intérieur tout ce qui se passait en lui. La note communiquée è M. de Sairit-Marsan fut refusée avec des paroles même assez offensantes. L'empereur avait en ce moment deux motifs qui le portaient à une sorte de violence à demi révélée envers la Prusse. La connaissance qu'il croyait avoir de la trahison du cabinet de Berlin et l'extrême confiance qu'il avait d'une autre part dans celui de Vienne.
— Je n'aime pas la Prusse. Elle a été pour moi 'personnellement déloyale et sans foi. Elle a été pour ma patrie une alliée toujours perfide. Je ne l'aime pas enfin.
Mais je dois à la vérité de dire ici que l'empereur Napoléon fut non seulement injuste pour elle, mais impolitiquement, car elle ne voulait pas trahir alors. Ce ne fut que le 21 février que le baron de Hardenberg signa dans cette même ville de Breslau, où le cabinet de Berlin, tout dévoué à la Tugend-Bund, avait entrainé le roi, un traité d'alliance offensive et
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défensive entre la Prusse et la Russie. 11 n'était que l'ampliation, a-t-on dit, d'un premier traité stipulé à Kalisch et à Wilna trois semaines avant. Cela est vrai. Mais je puis certifier, car j'en ai vu la preuve, que la Prusse ne l'aurait pas ratifié si la note remise à M. de Saint-Marsan avait été acceptée par la France. C'est un fait que je puis affirmer avec assurance. Jusque-là, la Prusse avait conservé avec nous des formes non seulement amicales, mais d'une nature qui devait nous être de quelque prix par lattitude qu'elles donnaient à la Prusse au milieu des désastres du retour de Russie. Napoléon ne sut ou ne voulut pas non plus distinguer l'effet qu'avait dû produire en Prusse et dans toute l'Allemagne son refus d'accepter la direction du mouvement qui introduisait dans toutes les principautés et souverainetés germaniques un nouvel ordre de choses et de volontés. Par ce refus, il s'attira toute une vengeance nationale. Cependant, et même en entendant gronder l'orage, il s'obstina à ne pas vouloir se mettre à l'abri et ce fut de Breslau que partirent ces édits qui appelèrent sous les armes toute la jeunesse combattante de la Prusse. Trente jours ne s'étaient pas écoulés que 140,000 soldats, brûlant de cette même ardeur militaire que nous avions vue à nos frères et à nos pères en 1192, étaient disposés à résister à Napoléon. Non plus cette fois comme à léna, mais le sabre aux dents, le pistolet au poing et la rage au cœur. Ils l'attendaient sur leur frontière, résolus déjà à la quitter pour venir attaquer la nôtre. C'est ainsi que tout se préparait pour l'accabler et nous avec lui. Mais tous ces armements se faisaient dans le silence et l'ombre. Le grand coup d'État européen se préparait raystérieu-
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sèment. Le cabinet de Saint-James, avec cette même politique qui, en 1782, lui fit accueillir les exilés de Genève ^ pour nous les renvoyer ensuite comme moyen de discorde et d'agitation, lui fit encore adopter cette fois le même parti. Bernadotte et la Russie, la Prusse et l'Autriche, furent soumis à l'Angleterre. Et cependant le talent de l'Autriche était bien de force à lutter contre toutes les autres puissances , étant surtout assisté de Napoléon. Pourquoi donc cette défection? Ce n'est pas aujourd'hui, en 1834, maintenant que le livre de la politique européenne est ouvert à tout venant, et cela pour le bonheur de chacun, qu'il faut nous venir conter une version métaphysique. Nous nous mettrions à rire, n'est-ce pas, si l'on nous disait que c'était pour la morale de cette même pauvre Europe que les puissances s'étaient levées pour arrêter Napoléon dans sa course dévastatrice. Tout cela ressemblerait à des contes bleus. L'Autriche elle-même, si l'empereur Napoléon lui avait rendu, mon Dieu, ses méchantes provinces illyriennes, auxquelles elle tenait comme... à tout ce qu'on n'a pas, s'il avait rendu les provinces illyriennes, je sais et je puis l'affirmer aussi, que le prince de Schwarzenberg aurait coopéré au grand mouvement au milieu duquel il demeura passif et que la neutralisation subite du contingent autrichien n'aurait pas eu lieu. C'est merveille, en vérité, de se rappeler toutes les belles paroles de ces puissances, lorsqu'elles virent le lion malade et déjà languissant! Que de volontés généreuses! Tout était vu sous un jour radieux alors et Napoléon n'était plus qu'un
* Dumont, Clavières, Rolland, Marat, ete.
homme, même ordinaire, aux yeux qui, si longtemps, s'étaient abaissés devant le soleil de sa gloire. Tandis que tout se disposait dans l'extrême nord, M. de Stakelberg * et sir Horace Walpole se rendaient à
1 Je sais une histoire sur un M. de Stakelberg, grand-père ou grand-oncle de colui-ci, qui est assez jolie pour trouver place dans des Mémoires contemporains.
Stanislas Poniatowski était alors roi de Pologne. Mais on sait jusqu'à quel degré de servitude, si l'on peut se servir de ce mot, la cour de Russie tenait le jeune souverain. La cour d'Autriche y envoya un agent diplomatique, mais sans un caractère ostensiblement accrédité. Cet agent était le fameux baron de Thugut, l'un des hommes les plus subtilement fins et habiles que l'Allemagne ait jamais eus dans ses cours. Arrivé à Varsovie, il apprit des choses qui lui parurent de nature à être non seulement dénoncées à sa cour, mais réprimées dès le même instant autant que cela serait en sa possibilité agissante à Lui, baron de Thugut. Quelques jours après son arrivée, il fut invité à aller voir le roi à une maison de campagne qu'il habitait en ce moment près de Varsovie. Comme le baron n'était pas encore du corps diplomatique, il ne pouvait s'attendre à une autre réception. 11 partit de bonne heure de Varsovie et arriva à une heure après midi à la campngne où était le roi. 11 trouva un aide de camp qui le reçut avec de grands égards et qui, après avoir été prendre les ordres du roi, l'introduisit dans un appartement intérieur, en lui disant qu'il y trouverait Sa Majesté. Cet appartement, parfaitement arrangé et ressemblant aux appartements de Trianon pour la distribution, ouvrait sur un jardin dans lequel s6 promenaient quelques personnes. Le baron de Thugut parcourut plusieurs pièces toutes solitaires et se disposait à [lasser dans le jardin, lorsqu'il entendit tousser légèrement dans un cabinet voisin. Il avança et vit un homme décoré de plusieurs grands cordons et dont la physionomie rappelait ce qu'il croyait savoir de Stanislas Poniatowski. Comme il n'est guère d'usage de fixer les yeux sur un roi, M. de Thugut, ne doutant pas que ce ne fût lo sien, s'inclina par trois fois, selon la coutume révérencière et slupido du pays de cour. Ce à quoi le personnage plaqué, cordonné, chamarré,
Vienne sans aucun caractère diplomatique apparent, mais avec une mission toute secrète et de la plus haute importance, l'un pour la Russie, l'autre pour
répondit comme les rois, par une seule inclination de tête toute protectrice et silencieuse. Comme Stanislas était bavard romme un roi parvenu, le baron de Thugut fut tout étonné de sa réserve : « Allons, dit-il en lui-même, je n'ai qu'à me bien tenir, car voilà déjà de la besogne russe. » Mais la Russie y était pour bien autrement qu'il ne le croyait vraiment. Une porte s'ouvrit, et un beau roi, un vrai roi bien parlant, bien causant, comme il y en a enfin, vint à lui les bras ouverts et lui fil un de ces accueils qui font adorer les rois, quand ils ont assez de bon sens pour être toujours de même. L'autre personnage plaqué, cordonné, chamarré, c'était M. de Stakelberg, ministre de Russie.
— Ah 1 ah ! se dit à part le viem renard diplomatique, tout honteux d'avoir été prévenu dans une impertinence avouée dans les relations communes et privées de l'Autriche et de la Russie, qui alors n'étaient pas ce qu'elles devinrent sous l'empereur Joseph II, ah ! monsieur de Stakelberg, tous vous donnez des airs de roi !
Et puis il riait. Mais il avait de la colère au coeur, et ce fut tout en sacrifiant celle colère au respect diplomatique qu'il accepta l'invitation du roi de diner avec lui et de passer la journée à la campagne. Il reprit bientôt sou équilibre d'esprit et, tout en charmant le roi par sa manière spirituelle de conter, il songeait cependant à ses trois saluls du malin et ne ressemblait pas mal à l'homme qui aurait reçu un soufdei et ruminerait au moyen de le rendre avant de tuer son homme en duel. Enfin, le soir, le roi nt un whist et mit le baron de sa partie. Dans le courant de la soirée, il se trouva être le partner de Stanislas. Alors il joua une fois un valet de carreau pour un roi de cœur. Stanislas rarertit. M. de Thugut s'int'.ita en demandaai pardon. Quelques momeals après, il joua de vaèmt un valet pour un roi.
— Je demande ma grâce à Votre Majesté, s'écria-t-il, mais j^ ne sais, en vérité, ce que j'ai aujourd'hui, voilà la tbûisiemb fois que je prendi un valet pour un roi I
l'Angleterre... M. de Stadion était ensuite au bureau pour tenir la plume et rappeler les griefs contre Napoléon, si l'on en mettait en oubli. On sait qu'il ne l'aimait pas, et l'empereur avait eu soin d'entretenir cette haine par ses articles du Moniteur. Oh ! ce Moniteur ! Pendant ce temps, M. de Lebzeltern, le fils de nos amis de Lisbonne, l'un des hommes les plus habiles et les plus excellents que possède l'Autriche aujourd'hui, fut envoyé à Wilna pour y conférer avec le comte de Nesselrode, et M. de Humboldt agissait à Vienne conjointement avec M. de Stakclberg et sir Horace Walpole. Fouché et M. de Talleyrand, mais surtout M. de Talleyrand, n'étaient pas étrangers à toutes ces affaires. C'est à la France à formuler le degré de reconnaissance qu'elle leur en doit.
L'empereur avait depuis quelque temps des soupçons très violents contre M . de Talleyrand . Il lui revenait de cent côtés que l'ancien évèque d'Autun se déchargeait entièrement de l'affaire d'Espagne, conseillée, dirigée par lui dès l'origine, et cette justification était tout à fait injurieuse pour l'empereur. M. de Talleyrand, ainsi placé vis-à-vis de Napoléon, ne pouvait produire que deux résultats, l'un funeste pour lui, l'autre pour l'empereur. Rien n'est plus dangereux que le voisinage des hommes qui sont dans l'obligation de vous perdre pour se sauver.
Cependant, pour qui a vu de près les hommes et les choses à cette époque, il est positif que l'Europe était dans un désintéressement profond de la maison de Bourbon. J'avais autour de moi des gens de tous les partis. J'avais dans ma propre famille, dans mes oncles qui habitaient mon hôtel, des hommes, je ne
dirai pas partisans des Bourbons, mais serviteurs dévoués et portant à la famille exilée tout l'amour que moi et mes fils nous portons aujourd'hui à la famille Bonaparte, exilée également et comme l'autre aussi proscrite parce qu'elle fut malheureuse. Notre coutume à nous c'est toujours de donner du malheur à ceux qui en ont déjà. Il en est de même du bonheur. Nous accablons toujours. Oh! que nous sommes un singulier peuple ! Non pas plaisant au moins, qu'on n'aille pas le croire. Déjà au temps de Voltaire, il nous appelait le peuple singe-tigre et nous n'avons pas menti de l'épithète.
Je disais donc qu'en 1813, et même 1814, il n'y avait pas de retentissement en Europe pour rétablir les Bourbons sur le trône de saint Louis. J'entendais tous les jours des conversations dans lesquelles on parlait des périls de la France et jamais on ne s'appuyait pour son salut sur le retour des Bourbons ramenés par les alliés. C'est alors que parut cette fameuse proclamation de Louis XVIII, qui fut jetée sur les côtes de Normandie et de Bretagne par les croiseurs anglais. Cette proclamation était faite avec art, et comme tout ce que pouvait faire Louis XVIII, qui était un roi d'esprit. Je ne puis exprimer l'étonnement où fut la France, Paris surtout ! On cacha la chose le plus qu'il fut possible, mais elle fut toujours connue. Le duc de Rovigo se donnait un mal à fair^j pitié. Un jour il arrive chez moi tout en nage et, tout en entrant dans ma chambre, il me dit :
— Savez-vous que j'ai failli faire un acte d'auU rite dans votre escalier ! , — Et contre qui, mon Dieu?
— Contre vous-même... c'est-à-dire une de vos lettres.
Je le regardai d'un air si étrangement insolent qu'il ne sut comment poursuivre.
— Une de mes lettres, lui dis-je en avançant sur lui, une de mes lettres? Mais vous êtes devenu fou, monsieur le duc !
— Non, pas du tout. Mais écoutez donc ! Ma foi, que voulez-vous? Que diable aussi, tous vos amis sont royalistes !
Je le regardai avec un sourire amer et dédaigneux, et répétai :
— Tous mes amis sont royalistes ! Et quand cela serait? Mais cela n'est pas vrai et je reconnais, dans cette parole haineuse, le texte des rapports qui sont faits sur moi et sur Junot à l'empereur. Vous savez que ce n'est pas vrai et ce que vous venez de dire est d'un méchant homme.
Il chercha àm'apaiser. Au moment où je parlais le plus vivement — car j'étais fort en colère — M. de La Valette entra dans mon cabinet. Je parlais si haut que je n'avais pas entendu la voix du valet de chambre qui l'avait annoncé.
— Tenez, mon ami, lui dis-je, les joues encore empourprées de colère, jugez cette affaire.
Et je lui racontai ce qui venait de se passer et de se dire. Le bon et digne homme haussa les épaules.
— Et qu'est-ce que c'est donc que cette lettre que tu voulais ouvrir? demanda La Valette au duc de Rovigo.
A cette parole, toute ma colère s'évanouit et je nej pus m'empècher de rire avec cet abandon et cette bonne joie qui rendent heureux pendant qu'elle dure,] autant que bonheur en ce monde. La Valette me regardî
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avec un grand sérieux d'abord. Et puis, à mesure qu'il me comprenait, sa bonne et excellente physionomie se dilatait aussi, et enfin il ee mit à rire aussi haut que moi. Le duc de Rovigo, qui ne nous avait pas compris, devenait d'autant plus sérieux que nous étions gais. Enfin il en arriva au point d'être sombre et me^ naçant dans son regard.
— Eh ! pardieu, lui dit La Valette en allant à lui, j'aurais voulu t'y prendre! Gomment, ne sais-tu pas que ce n'est pas ton affaire, de décacheter les lettres? Cela me regarde, r^'oi \
Et, de nouveau, le voilà, ainsi que moi, à rire au nez de ce pauvre duc. Mais ce fut bien une autre chose lorsque Savary, comprenant enfin ce qui nous mettait ainsi en joie, s'avança à son tour vers La Valette et) lui prenant la main, il lui dit, avec un ton sérieux et en même temps bien comique, mais sans qu'il s'en doutât :
— Mon cher La Valette, si la lettre avait contenu des choses qui eussent de l'importance, je t'en aurais fait part. Je ne suis pas un mauvais ami.
Oh ! pour le coup, c'est trop fort ! Je riais toujours, mais l'indignation commençait à s'en mêler. Cette manière de dire à La Valette que si le secret en avait valu la peine, on aurait été lui dire : Veux4u la moitié du prix du sang? C'était vraiment odieux! La Valette le sentit encore avant moi, l'excellent homme et, cessant tout à coup de rire, il s'avança sur le duc de Rovigo et lui dit en jurant :
^ On sait que le comte de La Valette, aussi loyal rt bon qu'il était dévoué à Napoléon, ne lui aurait pas sacrifié son houneuï" et qu'il exerçait sa charge ayec toute la délicatesse voulue parla plus stricte exigencet
— Ah ! çà, finiras- tu bientôt cette ridicule scène?
Le duc ne répondit pas et, prenant son chapeau, il B'en fut en murmurant presque des menaces.
C'était véritablement une chose assez sérieuse pour amener un duel entre lui et Junot si je l'eusse racontée telle qu'elle était et que je viens de la dire.
Cette lettre, au reste, était adressée à un de mes plus intimes amis, à Millin^ et ne contenait que des choses relatives aux sciences, aux arts, dont je m''occupais beaucoup avec lui. Il venait de publier un ouvrage sur les médailles et je lui demandais souvent, le matin, des explications qu'il me donnait ensuite le soir. Mais Millin avait une opinion très connue pour être royaliste, et c'en était assez pour faire dire encore à l'empereur : t Vous n'êtes liée qu'avec mes ennemis! »
Comme si tous nos autres amis, tels que Duroc, Marraont, La Valette, Bessières et une foule d'autres, que je n'ai pas ici la place de nommer, ne balançaient pas cet inconvénient, si cela en était un.
J'eus alors un fort grand chagrin. Ce fut le départ de M, de Narbonne, que l'empereur nomma à l'ambassade de Vienne. Il en était lui-même attéré. L'empereur avait certainement les dons les plus étendus du génie, et d'un génie même inconnu, mais on ne peutdisconvenirquedansles deux années 1812 et 1813, il n'ait eu une étrange aberration d'esprit dans cette obstination de faire la guerre, car il ne faut pas ici employer de sophismes pour tenter de persuader ce que personne ne croirait. Napoléon lui-même en esl convenu sur le rocher de Sainte-Hélène. Toutes ces négociations, ces ambassades n'avaient donc aucun
> Directeur-conservateur du cabinet des médailles.
but, si ce n'est de gagner du temps, pour avoir celui de reformer une armée et se présenter à l'Europe avec les moyens de lui dicter des lois nouvelles et plus dures que les premières, surtout relativement à la Grande- Bretagne. Car ce n'était pas ici la Russie, la Prusse, l'Autriche, que Napoléon venait combattre, c'était l'Angleterre ! Cette ennemie acharnée, et devenue elle-même implacable par cette haine de Napoléon, qu'au reste elle lui rendait bien et qui faisait de nouveau couler des flots de sang humain. La lutte en était venue à ce point que la mort de l'un ou la destruction de l'autre devait en être le résultat. Depuis son avènement au pouvoir, qui date du siège de Toulon, car alors il prit ses premiers degrés dans la gloire et c'était un temps où la gloire donnait rang audessus des autres — depuis ce moment-là, Napoléon voua à l'Angleterre une haine persécutante, qu'elle lui rendit avec les intérêts du placement. Plus tard cette animadversion devint plus intense, lorsque Napoléon fut au sommet du pouvoir. Elle fut toute personnelle, et le cri de ruine à V Angleterre fut le seul que proféra sa politique.
L'Angleterre était aux abois. Le système continental était en effet le moyen le plus spécial pour l'atteindre au cœur. Dans sa rage désespérée, le léopard, presque blessé à mort, se retourna, dans un dernier effort, pour s'élancer sur le chasseur qui le poursuivait sans relâche et ne devait lui donner aucune merci. Ce fut alors que parut la proclamation de Louis XVIIL L'Angleterre, en voyant se reformer une armée de 250,000 hommes, comme par enchantement, et cela à la seule voix de cet homme, reconnut en frémissant qu'il aurait des ressource?
éternelles dans l'amour de la nation. Il ne fallait donc plus lui susciter des ennemis dans les souverains de l'Europe. Cette ligue n'était pas suffisante, et la preuve c'est que cette coalition continentale était la sixième depuis vingt-trois ans. Alors le cabinet de Saint- James songea à une vieille cause oubliée, abandonnée par lui depuis trois ans, et le comte de Lille, retiré à Hartwell, fut invité de nouveau à user de tous les moyens qui pourraient lui rouvrir les portes de France, avec l'assurance d'être soutenu par l'Angleterre.
Alors parut cette proclamation d'Hartwell. Les habitants de cette demeure étaient délaissés et même oubliés des ministres d'Angleterre depuis 1811. Les efforts du cabinet de Saint- James s'étaient portés d'un autre côté avec leur or. Les exilés dHartwelI y gémissaient dans le malheur, sans que l'Angleterre s'occupât d'essuyer leurs pleurs. Mais, en voyant tout le parti qu'on pouvait tirer de cette nouvelle diversion, lord Liverpool s'en empara avec une sorte de joie délirante ! Et en effet, grand Dieu, elle h'appa Napoléon directement au cœur. Les revers de Russie pouvaient se réparer. L'amour d'une grande nation lui fait trouver d'immenses ressources dans elle-même, et la nôtre avait cet amour et les moyens de le faire connaître. Mais avant d'en demander des preuves, Napoléon voyait tout à coup se dresser devant lui un ennemi inconnu, mais dont le droit ne l'était pas. C'était un homme cru mort, enterré et sortant de sa bière , relativement à une foule de personnes qui avaient abandonné la bannière fleurdelisée, et l'avaient fait de bonne foi, croyant sa cause perdue. Napoléon, qui depuis quinze ans était assis sur le
trône de France, bien légitimement acquis par ses services et le vœu des Français, entendriit une voix lui crier : « Usurpation et légitimité. » Ainsi donc, ce qu'il regardait à bon droit comme l'héritage de gon fils, il se le voyait enlever au nom de la vieille cause, qu'il devait croire oubliée et perdue! C'était un nouvel adversaire plus terrible qu'aucun autre. Tous ses amis furent attérés à la vue de cette pièce, Junot et mon frère en parlaient un jour chez moi, et Albert dit ces paroles remarquables :
— Je connais assez Napoléon pour être certain que cette arme est celle qu'il craignait sur toute autre. L'empereur est routinier dans beaucoup de choses. Tout ce qui a rapport à son enfance doit être gravé chez lui en traits profonds. Ainsi donc, comme nous jugeons par ce que nous éprouvons nous-mêmes, l'empereur doit ressentir une impression très vive d'entendre un appel fait par Vhéiitier de saint Louis et de Henri IV. Il y a dans ces noms de magiques accents qui résonnent fortement , qui vibrent aux cœurs français. C'est la légUimité enfin qui vient l'accuser d'usurpation. Et cela devant le monde entier. Je suis certain qu'il en est profondément blessé !
Albert ne se trompait pas. J'ai bu par tout ce qui entourait alors intimement Napoléon que cette pro* clamation d'Hartwell fut plus capable d'émouvoir son grand cœur que les revers de Russie. Junot le retrouva comme dans les beaux jours de leur antique amitié et il lui parla de ce fait, avec une grande res^ triction, toutefois, mais de manière à lui faire voir que l'âme était atteinte par lui. Le secret fut religieusement gardé et je puis dire^ à ma louungey que dans
ma propre maison, je n'en parlai pas même à mes amis les plus intimes. Et pourtant je connaissais, non seulement l'existence de la proclamation, mais je l'avais lue. Néanmoins comme Jimot^ tenait en grande partie le secret de la bouche de l'empereur et qu'il attachait une grande importance à ce qu'il ne fût pas révélé, je fus silencieuse. Mais ce que je savais était bien fait pour m'inquiéter et la haute capacité d'Albert était à peine suffisante pour me calmer, en me présentant toutes ces chances que nous avions pour être rassurés.
Cette déclaration d'Hartwell est entièrement l'ouvrage de Louis XVIII. On sait qu'il aimait fort à parler et à écrire, ce qu'au reste il faisait bien. Quand il fut question de la publier, il fut d'abord embarrassé et puis il fit parler aux ministres les plus portés contre l'empereur Napoléon. L'idée n'en vint pas de Castlereagh, elle fut de lord Liverpool. Lord Castlereagh, au contraire, était porté à traiter avec la France, Mais lord Liverpool, particulièrement blessé par des articles du Moniteur, apportait à l'heure du danger de son ennemi toute la petitesse de la vengeance, et dans le fait, il faut le dire, cette publication du manifeste d'Hartwell était d'une importance trop première pour l'Angleterre pour qu'elle la négligeât. Elle leur valait cent mille hommes de plus dans la coalition. Cependant, lorsque les ministres furent interpellés dans le parlement pour dire si cette pièce devait être regardée comme officielle, tous déclinèrent la responsabilité.
1 Duroc m'ayant recommandé, sur ma vie, de n'en pas parler, Junot, Uii-mémey fut quelques jours sans le savoir.
C'est en ce lieu qu'il est nécessaire de parler de plusieurs faits importants et peu ou même pas du tout connus, qui se sont passés en France relativement à la Restauration. On a beaucoup parlé des fautes de l'empereur. Il est donc nécessaire de lever un rideau que sa politique a longtemps jeté sur ces mêmes faits, qui ne sont autre chose qu'une attaque continuelle dirigée contre lui par l'Angleterre et toujours par l'emploi des plus viles manœuvres. Napoléon ne voulait pas qu'on connût le danger que lui faisait courir l'Angleterre et, par cette raison, il tenait dans l'ombre toutes les tentatives qu'elle dirigeait contre lui.
Il me faut encore remonter dans le passé. Mais la chose est indipensable. Je vais lui consacrer un chapitre.
On sait encore aujourd'hui que, pendant toute l'époque de l'Empire, la plus sévère surveillance était exercée principalement sur les côtes, et particulièrement sur celles de la Bretagne et de la Normandie. Il n'est donc pas étonnant que les choses que je vais raconter soient demeurées cachées dans une sorte d'obscurité. La dissiper, c'est ajouter aux matériaux pour l'histoire. Je le fais donc, quelque peine qu'il me coûte d'avoir à signaler des noms appartenant à des familles honorables. Mais la vérité est une, et ce serait la trahir, ainsi que la cause que j'ai toujours servie, que de ne pas déclarer tout ce que je sais relativement à cette époque où, sans cesse en butte à tous les moyens et toutes les armes que l'Angleterre pouvait employer, Napoléon se débattait contre elle en lui rendant attaque pour attaque. C'est une partie même intéressante, sur laquelle on ne saurait
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jeter un trop grand jour. Il ne peut servir qu'à montrer dans un plus vif intérêt le prisonnier de Sainte- Hélène. Car il ne fut jamais l'agresseur. Et à l'époque du traité d'Amiens, si l'Angleterre avait été de bonne foi, Napoléon eût été aussi pour elle un allié et même un ami. Mais le moyen de pardonner une conduite semblable à celle que je vais dévoiler ?
Cette conduite, au reste, ne doit pas être imputée au peuple anglais. Il fut toujours à part dans la grande querelle entre les deux empires. Il voulait la paix lors du traité d'Amiens. On en voit la preuve dans la relation que me fit le général Laurislon à son retouf de Londres, lorsqu'il y fut envoyé, en 1801, pour y porter la ratification des préliminaires de la paix d'Amiens. Le cabinet de Saint-James pouvait avoir dès lors la pensée de rompre ses engagements, mais, certes, le peuple de Londres ne pensait pas de même. M. de Lauriston me racontait que la foule qui se pressait autour de sa voiture était si grande, qu'il craignit un moment pour lui. Ses chevaux furent dételés par le peuple et il fut conduit presque sur les bras de cette foule, ivre de joie de voir enfin cesser une guerre qui, pour n'avoir pas encore toutes les angoisses du système continental, n'en était pas moins terrible dans ses conséquences pour son bonheur commercial. Et celui-là est le premier en Angleterre, parce qu'il mène à la considération d'argent, une de celles le plus en permanence chez les Anglais, excepté cependant pour quelques cas très rares.