‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 15 sur 48 · CHAPITRE XIÏÎ · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIÏÎ

Conduite de l'Angleterre après la rupture du traité de paix d'Amiens. — Pitt. — Légitimité. — Coup d'oeil sur la conspiration de Georges Cadoudal. — Où était son quartier général? — Causes de la pacification de la Vendée. — M""*» de Corabray et Aquet. — Vols scrupuleux. — Le vicomte d'Aché (ou Asclier). — Lestorïères. — Caraclore de M""^ de Combray. — Cornac et Frotté. — Truite de Presbùurg. — Plans d'attaque. M. de La Chapelle. — Duplessis-Pascou et Charles Le Noir. — Allocuiion. — Vol de la recelte d'Alençon parles chouan<. — Arresiaiions. — Oraison funèbre du duc d'Enghien. — Écha- FAUD. — Trahison. — La marquise de Vaubadon. — Le gendarme. — Assassinat. — Ce que les ministres anglais espéraient en renversant Napoléon.

Nous voici maintenant arrivés à une époque bien importante, non seulement dans notre liistoire, mais dans celle du monde entier. Le retour de l'ancienne dynastie et l'écroulement de l'empire sont de ces révolutions qui obtiennent l'attention des peuples et un sujet d'étude pour eux, comme les peuples pour les rois, sans que pour cela les uns et les autres en soient meilleurs et plus sages...

Il est important de dévoiler les intrigues multipliées et soutenues que l'Angleterre lit mouvoir pour abattre l'empereur. Ces intrigues commencèrent à la rupture de la paix d'Amiens et ne s'arrêtèrent qu'eali 481o, lorsque l'infortuné fut en leur pouvoir. Mais, invariable dans ses projets et dans leur but, l'Angle-

terre ne le fut pas toujours dans ses moyens. Il est curieux de la suivre dans tout ce qu'elle tenta dans l'intérieur de la France, après la pacification de la Vendée. Je possède, relativement à cette partie de nos affaires, des documents originaux du plus haut intérêt. Ce n'était pas au moment de l'exécution de ces intrigues ténébreuses que je voulais en parler. Cela aurait interverti l'ordre des faits. J'ai préféré suivre les événements. Mais maintenant que nous sommes arrivés à la terrible conclusion de ce drame qui frappa sur tant de têtes, il est de mon devoir ^'historienne de montrer les fils qui firent mouvoir cette étrange conspiration, dont la France ne se doutait pas dans la masse de ses habitants, et qui, exécutée par quelques individus, changea les destinées de tout un empire sans sa volonté.

Ceci, quoique antérieur, coïncide parfaitement avec 1814, parce qu'il donne la clef de cette résolution si déterminée de Napoléon d'abattre l'Angleterre.

A l'époque de la rupture du traité d'Amiens, l'Angleterre comprit que la guerre qu'elle rallumait était une guerre à mort. La comparaison de Rome et de Carthage était ici dans toute sa force, et rien n'y pouvait manquer, puisque M. Pitt était toujours aussi influent sur le ministère, qu'il en fit ou non partie. Il n'a pas fait grand bien à l'Angleterre, mais il nous a tait bien du mal.

Une de ses combinaisons favorites, c'était de troubler la paix intérieure de la France. Il lui semblait concluant que l'empereur ne pourrait pas résister longtemps à ce mal intérieur, sans cesse entretenu par une puissance occulte et malfaisante. Sans doute la police était active, mais elle ne l'était pas encore

assez pour prévenir et, lorsqu'elle découvrait, le mal avait déjà fait des progrès terribles.

C'était dans les restes du parti chouan que l'on devait chercher les instruments meurtriers, selon M. Pitt. Ce l'ut aussi dans cette partie de la France qui borde le Calvados et la Seine-Inférieure, que se montrèrent les agents dont l'Angleterre se servit avec une bien plus grande utilité que la police de l'empire ne le crut. Je demande donc d'être lue avec quelque attention, car je vais prouver deux vérités : l'une que l'Angleterre a longtemps bouleversé notre intérieur par les intrigues de ses agents; l'autre que, après avoir été rebutée par des échecs répétés, elle avait abandonné la partie en 1811 et ne releva le dé inespéré, que la fortune lui jeta en Russie, que par l'apparition de cette légitimité venant combattre Napoléon, comme l'ennemi le plus dangereux qui pût se dresser contre lui. Alors l'Angleterre vit qu'elle ne serait pas la seule à soutenir l'exilé d'Hartwell, parce que, en personne habile, elle prévit aussi que l'empereur augmenterait la force du charme employé contre lui par la plus impoHtique obstination. Mais avant ce moment Hartwell était abandonné et même le parti délaissé et sacrifié, ainsi que je vais le prouver.

On sait qu'en 1802, lors de l'affaire de Georges, il y avait en Angleterre un comité pour les affaires de France. La Grande-Bretagne avait toujours eu pour nous ime extrême sollicitude. Elle se montrait jusque dans le soin de conduire la chouannerie. Elle dirigeait tout dans l'Ouest par la voix d'un comité qui lui était spécial. C'était lui qui payait et qui nommait les différents chefs du parti. 11 y en avait de deux sortes, d'invisibles et de permanents Ceux-ci

S5fi MÉMOIRES

avaient le titre de chefs de divisions, parce que les provinces étaient partagées en divisions militaires. Le quartier général était à Londres. Les chefs les plus importants étaient les invisibles. Ils obéissaient à la fois cependant eux-mêmes, d'abord à un des princes et puis au comité secret. C'était par les invisibles que les chefs de division recevaient les ordres du comité de Londres. Les invisibles ne se communiquaient qu'à eux. Voilà ce qui survécut à la pacifîca' tion ostensible de la Vendée. On ne le croirait pas si les preuves n'en étaient pas sous nos yeux.

Les femmes étaient surtout employées dans ces intrigues. L'une d'elles, M°" la marquise de Combray et M"" Aquet, sa fille, furent d'une haute influence dans ces affaires dangereuses. M""* Aquet y perdit la vie et mourut sur l'échalaud pour le vol de la recette d'Alençon.

Dans les moyens employés parl'Angleterre, un surtout qu'elle regardait comme puissant, était le vol des deniers du gouvernement. Les recettes, les remboursements au Trésor, rien ne lui échappait. Des bandes étaient organisées et avaient succédé aux chouans. Elles étaient poursuivies, traquées par la gendarmerie. Mais, au moment d'être prises, ces bandes disparaissaient comme par enchantement et tout devenait calme.

M"" la marquise de Combray était dévouée à la cause royale. Son fils, le comte de Bonneuil, et sa tille. M"' Aquet, mariée à un des hommes du parti le plus intrigaot et le plus déterminé, l'étaient pour le moins autant qu'elle. M™' Aquet, dominée par des affections qui voulaient mettre tout à profit, fut la première de la famille qui prit part au vol des recettes.

Maintenant je dois dire que ces vols étaient faits avec une scrupuleuse exactitude. On ne prenait rien que ce qui était nécessaire pour le service et les hommes ciiargés de la garde du trésor n'ont jamais été pris en faute de soustraction.

C'est alors que parut sur la scène orageuse de cette représentation politique un homme dont l'existence vraiment extraordinaire mérite d'être au moins aussi connue que celle de Georges. La Restauration fut ingrate pour sa mémoire et il avait peut-être préparé la route par laquelle Louis XVIII est rentré dans Paris ! C'est lui qui a maintenu le souvenir des Bourbons au cœur de la Normandie et d'une partie de la Bretagne, C'est lui qui parcourait les côtes de la basse Normandie sur une frêle barque, où la mort le menaçait à toute heure. Mais il ne la redoutait pas, parce qu'il était homme de cœur avant tout et que, son honneur une fois engagé par sa parole à la cause royale, il devait mourir pour la servi-

C'était un ami de Georges. II avait couru les mêmes dangers, mais il avait échappé à la mort qui avait frappé son ami et s'était sauvé en Angleterre, où le comité l'avait accueilli avec distinction parce qu'on l'avait apprécié.

Cet homme était le vicomte d'AchéV II était d'une famille noble et honorable de Bretagne. Avant la révolution il servait dans la marine royale, où il était capitaine de vaisseau. Il avait des talents, un grand courage, une connaissance profonde des hommes et des choses, une force de corps peu commune et une

* Je ne suis pas bien sûre que ce soil ainsi que s'écrive soû Dom. C'est peut-ôlre de celte manière : d'Ascher.

Stature colossale. Tous ces avantages sont nécessaires dans un chef de parti, et M. le vicomte d'Aché joignant à ceux qu'il possédait non seulement beaucoup d'ambition, mais un att-acheraent et un dévouement entier à la cause royale, le comité de Londres l'avait enrôlé comme successeur de Georges. En effet il prit le nom que celui-ci avait longtemps porté et sous lequel il avait échappé aux recherches de la police : celui de Lestoriêres. Le vicomte voulait-il indiquer, en prenant ce nom, que Georges laissait un homme digne de le remplacer ? Il le prouva bientôt.

Ce fut lui qui se rapprocha de la marquise de Combray et en fit un des chefs les plus importants de la cause royale. La marquise avait une grande fortune, consistant principalement dans de belles propriétés sur la frontière du Calvados. Dans le nombre était une terre qui lui venait de sa famille et dont le vaste château, situé au milieu des forêts, loin de toute habitation, convenait admirablement à des entreprises du genre de celle des chouans. Le château de Tournebut était immense. Les souterrains surtout étaient une sorte de labyrinthe dont il fallait, pour ainsi dire, la carte pour ne pas s'y perdre. M""" de Combray les fit nettoyer, ajouta encore à leurs détours et, bientôt, elle put offrir à cent cinquante hommes armés de se cacher dans son château, avec la certitude de n'être pas' trouvés. Une particularité assez remarquable, c'est que ce château avait appartenu, dans l'origine de sa construction, au maréchal de Marillac, condamné, en 1600, pour crime de péculat; le rapprochement est bizarre.

La marquise de Combray était un vrai chef de j)arti. Son esprit, tout à fait supérieur, lui faisait re-

garder une foule de lois qui régissent l'existence des femmes comme autant de préjugés qu'il lui fallait rejeter, dans la route qu'elle suivait. Naturellement sérieuse, ses études avaient été dirigées vers un but difiérent de celui qu'on donnait autrefois à l'éducation des femmes. Royaliste par principes, elle l'était encore devenue par l'odieux que répandait sur sa vie d'alors le gouvernement directorial. Et, lorsque le premier consul vint enfin donner de plus beaux jours à la France, son parti était pris et déjà elle avait donné trop de gages pour pouvoir se retirer. Les chefs les plus féroces du parti chouan avaient trouvé chez elle un refuge, non seulement à Tournebut, mais dans le château de Donnai, qu'elle avait acquis à cause de sa position sauvage et retirée. Elle quittait quelquefois son habitation ordinaire de Totiniebut pour venir à Donnai, dont elle avait également acheté une partie du presbytère. C'est là qu'elle cacha le baron de Cornac, lieutenant de Frotté. Frotté lui-même y reçut asile, ainsi que vingt-quatre des siens, qui furent placés dans une ferme de Donnai, située au milieu des bois. C'est ainsi que la marquise de Combray cacha les hommes les plus redoutés et les plus cruels du parti chouan, car, alors, la belle Vendée n'existait plus. Hingant de Saint-Maure, Tamerlan, Gaillard, Tilleau, tous ces chefs de bandes se aérobèrent longtemps à la recherche de la justice par les soins de M""^ de Combray. Et ce qui assurait le secret, c'est que jamais aucune imprudence de cette femme, vrahuent remarquable, ne la fit soupçonner dans un temps où la surveillance la plus stricte entourait la moindre action douteuse. Comme la Seine-Inférieure était désignée pour une parfaite neutralité par le comité de Londres, ainsi que

le département de l'Eure, la marquise avait loué une vaste maison isolée dans le faubourg Bouvreuil, rue de la Valasse, à Rouen, pour y cacher ses protégés au moment du péril; par ce moyen toute trace était perdue. Cette maison n'avait pas de numéro et avait une sortie sur la campagne.

La marquise de Combray était parente du vicomte d'Aché ; il était lui-même un homme trop supérieur pour ne pas apprécier ce que valait une telle femme dans des affaires comme celles de la cause royale. Il fut donc à Tournebut, se lia intimement avec elle et ce futdans ce château et dans celui de Donnai^ qu'il passait tout le temps qu'il n'employait pas à parcourir la côte ou bienàfaire le voyage de Londres, où il allait fréquemment pour y chercher de l'argent pour la solde des bandes ou pour la séduction. Ce que je rapporte est positif et, en l'écrivant ici, je livre ces matériaux au domaine de l'histoire. Il est utile de parcourir ces temps en rétrogradant pour expliquer la position de la famille royale au moment de sa rentrée en France.

M""' de Combray connaissait également la capacité du vicomte. Elle savait qu'avec cet homme, elle était

* L'autre partie du presbytère avait été acheté par un curé nommé Clairisse. Cet homme était prêtre, mais il n'approuvait aucunement les mesures arbitraires et sanglantes, les affreuses représailles exercées par les chefs de bandes, surtout depuis la destruction de la chouannerie. Il regardait avec raison une pareille conduite comme celle que pourraient tenir des chefs de brigands. Peut-être le malheureux a-t-il laissé voir trop clairement ses impressions et ses sentiments. Il mourut subitement et l'on accusa de sa mort, dans Le pays même, les Combray et, je le dis à regret, le vicomte d'Aché. Cet homme a un caractère auquel je ae voudrais pas d'ombre.

à la fois en Angleterre et en France. L'activité infatigable qu'il mettait dans sa vie entière avait en effet quelque chose de surnaturel. Aucun temps ne l'effrayait. Il avait fait construire un canot qui n'avait que dix-sept pieds de long. C'était dans cette barque qu'il allait chercher les ordres des princes, qu'il rapportait leurs plans. Et ces courses, il les faisait malgré le vent, les orages. Rien ne l'effrayait, rien ne l'arrêtait. Accompagné d'un ancien matelot de son bord, nommé David, qu'il avait connu et pris aux îles Marcouff, il se hasardait souvent par le temps le plus affreux et qui aurait arrêté le plus déterminé des contrebandiers. Il bravait tout et réalisait le mot de II. Pitt : c llsemet sous laproteciion destempêtes. »

Lorsque après le traité de Presbourg l'Europe dut se résigner à plier devant Napoléon, l'Angleterre, réduite au silence, ne le fut pas à l'inaction. Désespérée d'avoir vu échouer la cinquième coalition continentale, elle se résolut à faire du moins à la France un mal qu'elle ne pût parer qu'avec de grands efforts. Il s'agissait de rallumer les feux mal éteints de la chouannerie, mais de les cacher dans l'ombre jusqu'au moment où les nombreux agents payés et entretenus par elle avertiraient que ces feux pouvaient commencer l'incendie qui devait embraser la France, Le vicomte fut mandé à Londres. Et il est bon de remarquer que c'est au moment que le ministère déclarait en pîein parlement que le cabinet de Saint- James allait ouvrir des communications avec celui des Tuileries.

Arrivé à Londres, le vicomte d'Aché fut reçu cette fois d'une façon toute singulière. On commença par le mettre en prison. Cela peut étonner d'abord, mais

en le voyant ensuite réclamer par M. de La Chapelle, ministre de Louis XVIII, et tout aussitôt élargi, tout s'explique. Voilà quel fut le plan^ arrêté par le comité de Londres et le ministère anglais. Je puis répondre de son authenticité, ayant sous les yeux et dans les mains le rapport^ original où tout est relaté. Le vicomte d'Aché fut reçu à Londres par M. de La Chapelle, comme un plénipolentiaire vivement attendu par les princes et venant leur porter les serments et la soumission des chefs de la chouannerie. Il le mit en rapport avec les ministres. Le vicomte les vit souvent et, dans leurs nombreuses conférences, il les convainquit que le comité de Londres avait eu raison de lui donner sa confiance. Le résultat de ces conférences fut d'arrêter le plan que le vicomte pré-

* Voici quel était ce plan. On devait débarquer le printemps suivant sur les côtes du Calvados, à Port-en-Dessin. Ce n'était qu'une fausse attaque pour attirer nos troupes. L'attaque réelle devait avoir lieu à Cherbourg, au Port-Bail et à Vile Fatihou, puis sur Carentan, au fort du pont de Douvres. On devait rompre des digues et des chaussées, et inonder toute celte partie, de manière à se renfermer dans Port-Bail. Alors la ville de Cherbourg était facile à prendre par d'autres troupes débarquées au Port-Bail également, parce que, montant sur la montagne du Roule, les forts étaient pris à revei's. Les troupes qui devaient être mises à la disposition du vicomte pour l'exécution de ce plan, étaient anglaises, russes et suédoises. Lorsque l'empereur en eut connaissance, il fut étrangement surjiris et agité. Les ordres les plus rigoureux furent donnés sur toutes les côtes. Et tels étaient la stricte surveillance de la police à celte époque et le silence des journaux, (jue personne ne se douta de ce fait, qui pourtant fut au moment de s'accomplir, tandis que l'empereur était en Russie pour sa première campagne.

* Il est encore dans mes papiers. Ce rapport fut fait par M. Savoye-RoUin, préfet de la Seine-Inférieure.

Senta et qui fut entièrement approuvé par les ministres. Ce projet était très bien raisonné. Le vicomte était de bonne foi. Mais le cabinet britannique ne l'était pas et il était alors odieux de précipiter dans le crime et la rébellion les restes d'un parti qu'on faisait écraser. Le vicomte repassa en France avec des instructions de Hartwell et des ministres, qu'il ne devait ouvrir qu'en France. Ces instructions contenaient un crédit très étendu sur un banquier de Rouen, ainsi que Vordre de se procurer de l'argent, et beaucoup, par le moyen du vol des recettes publiques.

Le vicomte d'Aché et la marquise de Combray n'approuvaient pas ces vols de diligences. Mais ils avaient de grands projets à mettre à exécution et ils n'avaient pas assez d'argent quelquefois pour les accomplir. II fallait donc recourir à tous les moyens pour en avoir. Je répète néanmoins qu'ils répugnaient à l'âme noble de M. d'Aché et, plus d'une fois, il refusa défaire partie de l'expédition qui les procurait.

La plus importante de toutes celles qui furent alors exécutées fut celle de l'enlèvement de la recette d'Alençon. Elle avait été organisée avant le retour de d'Aché. Il était revenu de Londres sur une frégate anglaise avec son fidèle patron Jean David. La frégate les avait conduits à la station de l'amiral Saumarez, qui les expédia sur un brick de quatorze canons vers les côtes du Calvados près de Sainte-Honorine. Le débarquement fut dangereux. Il était nuit, la mer était houleuse et le vicomte fut obligé d'aborder à la nage.

A peine fut-il arrivé en France que les affaires royalistes se ranimèrent. La séduction fit des progrès effrayants. L'argent du gouvernement qu'on prenait 4

ses agents servait à payer des traîtres. Un commissaire de police de Caen, nommé Vincent, fut gagné. Un autre fonctionnaire public, nommé Guérin Brulard, fut également acheté. Les progrès étaient rapides. L'argent de l'Angleterre était déposé à Rouen chez un banquier nommé Nourrit. Quant à celui des recettes, on l'enterrait dans les bois et on allait y puiser selon les besoins du parti. Il est à remarquer que jamais aucune infidélité ne fut faite ! C'est une particularité digne d'attention.

Ce fut alors que les victoires de l'empereur, dans le Nord, firent une puissante diversion aux projets déjà arrêtés. Mais le parti royaliste s'était trop avancé pour demeurer maintenant exposé à la vengeance de Napoléon.

— Il faut débarquer, s'écriait le vicomte d'Aché en brandissant une carabine anglaise qui ne le quittait jamais, il faut exécuter notre plan à présent ou jamais !

L'Angleterre souriait en voyant cet élan de courage et cette détermination. Le vicomte reçut ordre de se tenir prêt. Des troupes se rassemblèrent à Jersey et à Suernesey. Deux hommes se chargèrent de porter les nouvelles fréquentes que réclamaient de semblables ivénements. L'un était un émigré au service de l'Angleterre nommé Duplessls Pascou, l'aatre Charic*, Lenoir. Ils guidèrent même les hommes qui devaient augmenter les bandes du comte de Bonneuil et de Placide d'Aché, frère du vicomte. Ces descentes s'opéraient sous les yeux de sentinelles gagnées et de douaniers déjà séduits par l'or de l'Angleterre. Dans ce même moment, l'oidre arriva du comité de Londres de faire imprimer un manifeste de Louis XVIII, que

l'empereur n'appelait alors que le comte de LiUe\ Le vicomte essaya de le faire imprimer à Caen, la presse que le parti avait à Tournebut d'abord, puis dans la retraite solitaire du prieuré de Donnai, étant en mauvais état et ne pouvant servir. Mais les ouvriers imprimeurs de Caen ne voulurent pas s'en charger, quoique deux d'entre eux fussent chouans'. Un libraire, nommé Manoury, rue Froide, à Caen, non seulement le refusa, mais faillit le trahir. Il est à remarquer que, pendant que l'Angleterre opposait de tels moyens à la fortune de Napoléon, cette fortune leur répondait par des victoires et des conquêtes. Aussi les hommes du parti royaliste commençaient à craindre que la tentative ne pût réussir et le vicomte d'Aché, dont l'âme courageuse ne faiblissait jamais, voyait avec rage ses efforts devenir impuissants devant les nouvelles du Nord.

Un autre chef d'insurrection s'unit alors au vicomte. Il s'appelait Le Chevallier et était fort intimement en rapport avec M"' Aquet, fille de la marquise. C'était une petite femme de vingt-deux ans, fort jolie, déterminée à tout sacrifier pour sa cause et portant le dévouement très loin. Elle avait des opinions encore plus exagérées que son frère et sa mère. Aussi l'infortunée les a-t-elle payées de sa tète.

A cette époque eut lieu le vol de la recette d'Alençon; il y avait soixante mille francs dans la voilure. Elle fut attaquée par neuf hommes déterminés et

1 II ne lui a jamais donné d'autre nom, même en 1815.

2 Un des hommes, employés par d'Aché s'appelait Lanoé, garde- chasse de la marquise de Combray. Cet homme était tort remarquable par son intelligence.

armés d'une manière redoutable. Rien n'est curieux comme de les suivre dans leur marche mystérieuse jusqu'au moment où ils se réunissent dans le château solitaire et inhabité de DonnaV. C'est là, au milieu de la nuit, que le dernier rendez-vous est assigné aux brigands. Le Chevallier, qui les conduit comme chef, leur rappelle leur devoir comme sujets fidèles du roi. Il leur parle dlionneur même, tant il est vrai que les partis donnent une couleur dilîérente même aux crimes. Après son discours, il se mit à genoux et, prenant un crucifix, il fit jurer de nouveau ses complices d'être fidèles à leur cause. Il y a quelque chose de bien étrange dans cette religion évoquée au moment où des hommes vont commettre un attentat contre les lois et le pacte social ^ Mais Le Chevallier connaissait les esprits qu'il avait à diriger et savait que les moyens qu'il employait étaient tout-puissants sur eux. Après avoir reçu le serment de ces hommes, il les quitta et fut se cacher chez un aubergiste à'Auhigny, près de Falaise, en donnant un dernier rendezvous à ses agents dans une maison abandonnée du faubourg Saint-Laurent à Falaise. Là, ils se rejoi-

* Le presbytère de Donnai et son château appartenaient à

M™" la marquise de Combray. Depuis la mort raystérieuse et tragique du curé, le presbytère lui appartenait en entier. Mais elle avait tout donné à sa fille, JM™" Aquet.

• Ce qui devait efirayer, c'était celte confiance des conjurés. Ces marches, ces contre-marches dans deux provinces, ces débarquements, ces vols à main armée, cet état de siège pour ainsi dire dans lequel ils tenaient le Calvados et l'Eure, ainsi que la Normandie. Et partout le secret, partout la certitude de trouver un asile et une retraite. Aussi l'empereur avait raison de voir, dans cette manière dont l'Angleterre le combattait, la plus terrible des attaques.

gnent, en repartent à minuit et, le! juin, ils attaquent la recette d'Alençon dans le bois de Quesnai.

M"^ Aquet avait non seulement connaissance du vol, mais elle l'avait presque organisé. C'était ellemême qui, de ses petites mains, avait coupé et cousu la grosse toile qui devait faire les sacs pour renfermer l'argent volé. Elle avait recueilli trois fois les brigands dans son château de Donnai, où elle-même leur portait à manger, avec une M"^ Dupont, son amie et sa confidente. Singulièreépoque, étrange folie, qui donnait ainsi des vertiges de politique et d'ambition aux têtes qui devaient le moins les ressentir!

Le vol fut conduit à Donnai, chez M"* Aquet, et déposé dans un trou très profond. Il y demeura sous la garde d'un des conjurés, seulement connu dans le parti sous le nom de Joseph Buquet. Cet homme était dominé par M™^ Aquet, comme elle-même l'était par Le Chevallier. Celui-ci était donc bien sûr que le trésor ne lui échapperait pas. Après le vol, ils se dispersèrent, abandonnant les cadavres et les blessés sur la routée Le Chevallier paya les brigands en leur donnant seulement cinquante francs par homme.

Mais un vol de cette importance réveilla les autorités. Les soupçrms se portèrent sur M'^'deCombray, qui pourtant était innocente. Le vicomte d'Aché, dont l'esprit entreprenant était jugé capable des actes les plus violents, fut poursuivi avec l'acharnenement de la meute après la bête fauve. Mais en cher chant à découvrir les auteurs de ce fait du vol de la diligence d'Alençon, la police recula presque d'é-

* Je connais une personne qui était ce jour-là dans la diligeDce. Il a péri plus de sept rictime»

pouvante à la vue de tout ce qui s'offrit à elle. Si l'empereur n'avait pas été alors victorieux en Allemagne, il était perdu. La plaie était profonde et ne put alors se guérir que par ce sentiment de gloire et de bonheur que les Français lui devaient et dont, à cette époque, ils étaient reconnaissants. Le Chevallier fut arrêté, M™' Aquet le fut aussi. La police avait bien pu être abusée un moment, mais, son œil une fois ouvert, il ne ne se ferma plus et l'on sait qu'alors ses bras sont longs. L'empereur, instruit de toute l'affaire, envoya d'Allemagne les ordres les plus rigoureux pour détruire jusqu'aux moindres racines du parti chouan, qu'on avait si bien cru anéanti et qui vivait encore plein de force et d'audace à trente lieues de Paris, c'est-à-dire que ce qu'on avait gagné à la mort des anciens chefs avait été de ramener le foyer plus près du centre.

M""* de Combray, en apprenant l'arrestation de sa fille, fut au désespoir. Elle n'avait pas vu d'Aché depuis longtemps. Leur premier entretien éclaira la marquise sur l'innocence du vicomte. Il blâmait, comme elle, le vol de la recette et des diligences, surtout dans un moment où, selon lui, il fallait n'opposer aux victoires de Napoléon qu'un dévouement à la cause royale pur et sans aucune apparence même de crime.

Mais les chouans ne pensaient pas tous ainsi et, quoique le vicomte d'Aché fut alors le premier de tous par son talent comme par son influence sur les princes et dans les lieux insurgés, il en était d'autres qui avaient aussi leur degré d'importance et dont la morale était celle que les chouans pratiquaient sous Frotté. La morale admise parmi eux était, au reste,

celle de toutes les guerres civiles. Prendre les caisses publiques n'était pas voler. Mais on sait où mène un pareil raisonnement. C'est un sophisme qui de luimême démontre sa fausseté et à l'aide duquel on détruit un pays.

Bientôt des gendarmes parcourent tous les bois de la Bijude et de Donnai. Tournebut est entouré. La marquise se sauva dans les bois, dont elle connaissait les détours, et gagna Falaise. M""* Aquet, déguisée en paysanne, s'en fut à Donnai pour s'emparer du reste de l'argent. La malheureuse femme arriva au milieu de la nuit, mourante de fatigue et par une tempête des plus horribles. A peine était-elle dans la maison de Joseph, située à l'entrée de la forêt, qu'elle apprit que des gendarmes étaient à sa poursuite ! Excédée de besoin, succombant sous des inquiétudes et une fatigue au-dessus de ses forces, l'infortunée fut contrainte de remonter à cheval et de prendre la fuite. Elle voulait rejoindre sa mère, qu'elle savait être à Falaise. Mais la marquise de Combray, avertie que la justice la cherchait, se sauvait à pied dans le même temps et faisait quatre lieues sans s'arrêter, pour gagner Tournebut. Arrivée dans son château, elle apprit que les dangers les plus sérieux la menaçaient. Elle quitta alors les appartements supérieurs et descendit dans les souterrains, où elle s'enferma avec Bonneuil, son fils. Un nommé Lefebvre\ qui était avec elle, reçut pendant

* 11 avait un autre nom. Mais c'était celui qu'on lui connaissait dans le parti. Ils avaient tous des noms de guerre, ce qui contribuait à leur donner une sorte de sécurité, sans qu'il y eut pour cela plus de sûreté pour eux.

HUIT jours qu'ils demeurèrent dans ces souterrains, les plus singulières communications sur le château de Tommebut. ï.a marquise lui montra les appartements qu'elle avait préparés pour un prince de la famille royale et toute sa suite, si le débarquement avait eu lieu. Des fourneaux avaient été construits pour que la cuisine se fît sans bois, afin d'éviter la fumée \ M. de Bonneuil copiait pendant ce temps-là le manifeste de Louis XVIII et une oraison funèbre du ducd'Enghien, qu'on avait jugé à propos de faire pour réveiller l'indignation contre l'empereur, malgré le nombre d'années écoulées depuis l'événement.

Pendant ce temps j\P° Aquet échappait à la justice parce que le mal avait tellement jeté de profondes racines que la corruption s'était introduite jusque dans les agents de l'autorité. 31™* Aquet vivait à Caen avec un officier de gendarmerie qui la protégeait de son épée et la servait de son crédit. Enfin elle fut arrêtée, ainsi que Le Chevallier.

L'instruction faite à Rouen par le préfet, M. Savoye-Rollin, établit qu'au moment du vol de la recette d'Alençon, il existait deux insurrections prêtes à éclater dans le Calvados et dans les départements de l'Eure et de la Seine-Inférieure. Ces deux insurrections, tendant au même but, avaient deux chefs séparés que faisaient agir le comité de Londres et les ordres d'Hartwell. Ces deux chefs étaient Le Chevallier et le vicomte d'Aché. Mais leur manière de voir était bien différente. Le vicomte ne voulait aucun trouble

' Ces appartements souterrains, éclairés par des lampes il'un volume cxlraordmaire, élaiont d'une grande magnificence et remarquables pour leur distribution.

intérieur. Le Chevallier, au contraire, prétendait que c'était le seul moyen de parvenir à insurrection ner la France. Le Chevallier avait de nombreuses et de hautes relations dans Paris. Il y correspondait journellement et souvent par l'entremise de M""" Aquet\ dont le nom de fille de la marquise de Combray lui donnait la facilité d'être dans l'intimité de gens qui ne rêvaient alors que le retour des Bourbons. C'était une partie du faubourg Saint-Germain, même de celle qui faisait partie des maisons des princes de la famille impériale et qui l'avait sollicité. Ceci soit dit sans reproche.

Le vicomte d'Aché, tout au contraire, étranger aux intrigues, mais fortement déterminé à faire triompher son parti, ne voyait et ne voulait d'autres ressources que celles des armes et delà coalition. Les vols de diligence surtout lui étaient odieux. Sa morale était sans doute étrange, car il n'est certes pas plus honorable d'introduire un étranger dans sa patrie que de la ravager soi-même. Cependant on comprend ce raisonnement d'honneur d'un homme bien élevé et bien né, comme l'était en effet le vicomte.

M"* Aquet, ayant été mise en jugement, déclara qu'elle était enceinte. Elle accoucha. Et puis la malheureuse jeune femme périt à vingt-cinq ans sur un échafaudl La marquise de Combray-, qui n'avait

1 M"** de Combray, jeune et jolie comme un ange, avait fait un très mauvais mariage à l'époque de la Révolution. Elle fut très longtemps brouillée avec sa mère pour ce mariage et ne la revit que pour les affaires de la cause royale, lorsqu'elles se renouèrent en 1807 et 1808,

• La marquise ne sut le vol que lorsqu'il lut commis. Alors sa tille lui demanda, pour la sauver, de cacher 10,000 fr. en

été que receleuse d'une partie de l'argent d'Alençon, fut condamnée à une réclusion de 24 ans! Le Chevallier fut guillotiné, ainsi que Lanoé et un autre dont j'ai oublié le nom. Quant au vicomte d'Aché, quoique très poursuivi, il ne fut pas pris. Mais l'infortuné ne pouvait approcher des côtes pour s'embarquer, car elles étaient maintenant gardées avec une rigidité qui lui enlevait tout espoir de retraite. 11 errait dans les bois, manquant souvent de nourriture et n'osant se fier à personne, lorsqu'il n'était pas certain que ce fût un ami. Une fois il passa deux jours et deux nuits, sans un morceau de pain, sans une goutte d'eau, dans le même bois de Quesnai, où le vol d'Alenç.on avait été fait. Le malheureux était poursuivi pour ce vol dont il était innocent!

Les hostilités du parti chouan et du comité de Londres cessèrent alors, n'ayant plus de mobile qui les fit agir. Mais le gouvernement connaissait les principaux chefs du parti royaliste, et particulièrement le vicomte d'Aché. On en parla à l'empereur, dont l'attention était particulièrement dirigée sur le Calvados, la Seine-Inférieure et le département de l'Eure. Il n'en parlait pas, mais il s'en occupait avec une extrême sollicitude. Les détails qui lui furent donnés sur le vicomte d'Aché le frappèrent.

— Il faut acquérir cet homme, dit-il. Il est visible que le comité de Londres, dégoûté de la mauvaise réussite de ses plans, veut en ce moment abandonner

cens qu'elle avait encore à Le Chevallier et qui venaient du vol d'Alençon. La marquise était mère. Elle Ht ce que feraient toutes les mères! Elle se sacrifia.

DE LA DUCHESSE D'AERANTES 9g»

la partie et qu'il délaissera ses agents, comme il Ta déjà fait deux fois, même depuis Quiberon. Il faut profiter de l'effet que produira une telle conduite sur ce monsieur d'Aché. Qu'on le prenne... à tout prix. Cet homme vaut à lui seul une armée. Je veux l'avoir.

Mais le vicomte était invisible. Il semblait se jouer des recherches les plus suivies, traversant tous les écueils sans en toucher aucun. Il allait même sortir de France lorsqu'une trahison infâme le livra. Ce fait est important à rapporter, si ce n'est exclusive^ ment pour l'histoire, au moins pour celle du cœur humain.

Le vicomte d'Aché était enfin parvenu à se rapprocher des bords de la mer. Changeant de costume dix fois dans un mois, il bravait les gendarmes et la police, et se riait de leurs recherches en les voyant passer au-dessous de lui tandis qu'il était caché dans l'arbre le plus touffu d'une forêt, dans laquelle il errait sans nourriture depuis plusieurs jours. 3Iais en approchant de la mer il trouvait encore plus de périls et d'obstacles à surmonter. Enfin il était parvenu dans les environs deCaen, lorsqu'il se rappela que la marquise de "Vaubadon avait une maison dans le voisinage de Gaen, et à peu de distance de la mer. Le vicomte avait été lié avec M"" de Vaubadon assez intimement pour qu'il se crût autorisé à lui demander un asile. Il y fut en effet avec la même confiance qu'il se sentait au cœur et qui lui disait que, si la marquise de Vaubadon était proscrite, il la sauverait.

Aussitôt qu'elle le vit, elle courut en effet à lui avec une apparence de dévouement joyeux, qui pou-^ vait, qui devait même tromper un homme loyal et ban*

— Que je vous remercie, lui dit-elle en lui donnant la main et le regardant avec des yeux humides, que je vous remercie de m'avoir choisie pour être votre ange sauveur. Car je le serai, mon ami ! Oh merci !

Malgré la rudesse d'un marin et d'un homme dont l'existence politique avait absorbé la plus grande partie de ce que son âme avait de tendre, le vicomte avait conservé dans cette âme une grande puissance d'affection. Il se seniit vaincu par cette adorable indulgence qui lui apparaissait dans une femme qui devait au moins ne plus l'aimer, si elle ne le haïssait pas, car la marquise avait été abandonnée par le vicomte pour Henriette de Montfiquet.

— Que vous êtes bonne, lui dit le malheureux proscrit, en ployant devant elle son genou raidi par la fatigue, que vous êtes bonne ! Oui, je ne dois vous remercier qu'à genoux.

Et cet homme si sévère, si dur envers la souffrance, pleurait doucement sur les mains d'une femme qu'il croyait généreuse.

— Prenez pitié de moi, lui dit-il enfin, il y a six jours que je ne vis que de fruits sauvages et d'un peu de lait qu'un pâtre m'a donné par charité. Il y en a quarante que je n'ai dormi sous un toit.

La marquise de Vaubadon ne put retenir un cri et, se levant aussitôt, elle fut chercher ce que sa maison pouvait offrir de plus excellent, servit elh-mème M. d'Aché, ne mit dans le secret qu'une seule femme de chambre de confiance et, dès le lendemain, le vicomte se vit enfin en sûreté sous un toit hospitalier. Bientôt il en vint au point de souffrir de ses remords. Il avait beaucoup aimé M"* de Vaubadon. Ce sentiment

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS Wl

revint dans toute sa force alors et il fut doublement heureux de lui devoir la vie.

— Mon ami, lui disait-elle, il faudra partir pour Londres, mais au printemps prochain. Je veux y aller avec vous. Maintenant je partagerai votre bonne ou mauvaise fortune. Laissez-moi vous prouver que je vous ai pardonné, ajoutait-elle en souriant, lorsque le vicomte lui disait en lui baisant les mains, que jamais il ne l'exposerait aux dangers que le proscrit courrait en traversant de nouveau la mer dans une frêle pirogue qu'une vague pouvait engloutir.

Et puis elle le consolait de la mort et de la captivité de ses amis. Elle évoquait de brillantes chimères, relevait ses espérances abattues, lui donnant ainsi une vie nouvelle et devenait pour cet homme, que des années de malheur avait rendu l'être le plus à plaindre, un ange consolant et bon... bon comme Dieu pour tous ceux qui souffrent.

M°" de Vaubadon avait un grand nom, une belle fortune et, conséquemment, une grande existence dans la province qu'elle habitait, et même à Paris. Elle y faisait ordinairement de fréquents voyages et, lorsque le vicomte fut chez elle depuis quelques semaines, elle vint à Paris pour recueillir les oui-dire et juger de la position de son ami. Son absence fut courte. Elle ne fut que huit jours dans son voyage. Elle rassura le vicomte sur le secret de son séjour. Mais elle lui dit en même temps que le gouvernement voulait l'avoir à tout prix et qu'il devait se celer plus que. jamais.

— Restez toujours ici, lui dit-elle. Que pouvezvous désirer ailleurs ?

— Oh! rien, sans doute, répondait le proscrit en

m MEMOIRES

se mettant à ses pieds et perdant auprès d'elle le souvenir de son devoir.

Car, en la regardant, il oubliait tout, excepté le bonheur qu'elle lui avait rendu !

N'est-il donc aucune marque qui puisse avertir une âme noble et pure qu'elle aspire un air empoisonné auprès d'un monstre à face humaine? Cette femm€, qui avait des sourires d'amour, des paroles passionnées pour l'homme qu'elle trahissait, comment n'apparaissait-elle pas à cet homme hideuse et repoussante? Comment, en la serrant sur son cœur, ne sentait-il pas une force répulsive qui le séparait d'elle? Oh ! la divine justice devrait attacher un signe terrible sur un front coupable ! Elle devrait par avance y graver un remords anticipé, qui fit au moins rêver la victime et l'empêchât de tendre la gorge au Cousteau !

Oui, cette femme tant aimée, cette femme qui usurpait une reconnaissance généreuse, qui réclamait, au nom de son dévouement, les pensées d'une belle âme, cette femme n'était qu'un monstre affreux qui faisait un traité pour livrer la victime endormie à ses bourreaux, qui vendait le sang du proscrit pour de l'or! Car elle ignorait, la misérable, qu'on voulait offrir une amnistie entière au vicomte et elle devait croire qu'il subirait le même sort que Gharette et Georges !

— Monsieur, dit-elle au ministre de la police, je sais où l'on peut trouver M, d Aché. Je l'indiquerai, mais je veux ce^it mille francs !

Le ministre — que je ne veux pas nommer; on peut trouver son nom facilement, sans que j'aie à l'écrire pour un tel fait — regarda la marquise avec an œil qui semblait s'étonn«£r qu'une femme pût ve-

DE LA DUCHËBSE D'ABRANTÊS S73

vêtir Volontairement une forme ausf^i hideuse. Cepen^ dant il souriait ! Ces deux émes étaient sœurs.

— Cent mille francs, madame! lui répondit le ministre. Savez-vous que c'est une énorme somme que vous me demandez-là ! Cent raille francs ! Que diable, on ne peut pas donner cent mille francs d'un chef de chouans. S'il avait été vendéen, je ne dis pas, mais chouan ! Et puis un chouan qui se cache encore, une chouannerie qui a peur, cela n'est pas bien effrayant.

— Eh bien, monsieur le duc, je vais retourner d'où je viens et M. d'Aché partira pour l'Angleterre. Puisqu'il est si peu redoutable, cela doit vous être égal.

— Je n'ai pas dit cela, madame, et la preuve que la chose ne m'est pas égale, c'est que je vous offre soixante mille francs pour nous livrer M. d'Aché. Maintenant, voilà mon dernier mot. Voyez à conclure. Autrement je ne vous cache pas que nous saurons bientôt le trouver... et le trouver sans vous.

M°" de Vaubadon trouva le raisonnement spécieux, sans doute, et le marché fut conclu ! La misérable s'engagea et revint auprès de la victime avec un front serein et la bouche souriante.

Elle était cependant fort préoccupée. Pour toucher les soixante mille francs il fallait livrer le vicomte ! Et comment déterminer cet homme à quitter un asile que l'attachement sur lequel il avait droit de compter devait lui faire regarder comme un lieu de salut? Mais son âme était si noble, si généreusement élevée que la marquise fonda sur cette même noblesse de cœur son infernale espérance. Bientôt le vicomte put remarquer en elle une préoccupation qui l'absorbait. Ses yeux demeuraient fixés sur lui. Souvent même il la surprit pleurant. Un jour enlin il la supplia de lui con-

fier ses peines, car c son œil d'ami les avait, disaitil, devinées. » Elle résista longtemps. Enfin elle lui dit que, depuis plusieurs jours, sa maison était observée. Elle avait remarqué des hommes qui rôdaient autour du parc, aussitôt que le jour baissait, et parmi ces hommes il lui avait été facile de reconnaître le secrétaire du premier commissaire de police de Caen. Deux de ses domestiques, ajouta-t-elle, avaient été interrogés sur les personnes qui étaient chez la marquise.

— Enfin, lui dit-elle en pleurant, ma maison est soupçonnée. Je ne parle pas du danger que je puis personnellement courir. Si vous succombiez dans votre lutte avec le gouvernement usurpateur, je mourrais avec vous.

Le vicomte fut attéré en entendant cette confirmation de ses propres craintes. De la chambre secrète qu'il occupait, il avait aussi aperçu ces hommes dont parlait la marquise. Il se voyait pris par eux, garrotté comme un vil criminel, traîné à la suite de quatre gendarmes, pour aller finir obscurément sa vie, sans fruit, pour la cause à laquelle il l'avait consacrée! Mais bientôt le danger de cette femme qu'il aime, de cette femme qui peut-être aura le sort de M°* Aquet... A cette pensée de mort il pousse un gémissement profond et, tombant à genoux devant la marquise :

— Je veux partir, dit-il. Ce soir même je m'éloignerai d'ici. Lorsque je ne serai plus dans cette maison, quelles preuves pourront vous accuser? Oh ! que je parte! que je m'éloigne de vous! De vous, mon Dieu, qui m'avez sauvé ! Vous, mon ange, ma vie, tout ce que je puis aimer en ce monde. Et vous quitter? Vous abandonner sans défense à ces hommes

qui ne respectent rien ? Je ne veux pas partir! s'écriait-il à cette pensée d'abandon.

Et le malheureux retombait épuisé aux pieds de la femme perfide qui suivait d'un œil infernal les progrès du désespoir dans ce cœur où sa main allait bientôt arrêter la vie.

— Mon ami, lui dit-elle enfin, calmez-vous. Ce n'est pas pour moi que je vous laisse sortir de cette maison. Mais dès qu'elle est soupçonnée, elle n'est plus sûre pour vous. Voilà ce que je vais faire. David doit croiser sur la côte, devant la Délivrande\ Je connais trop son dévouement pour vous, pour n'être pas sûre de le trouver attendant un signal. J'irai moimême cette nuit, à la chapelle. J'y attendrai le point du jour. Quel est le signal qui vous fait reconnaître de lui ?

En entendant ces paroles, le vicomte n'eut plus qu'une pensée, ce fut de mourir pour cette femme qui lui paraissait si sublime dans son amour. Mais sa vie pouvait être encore utile à la cause royale. La voix de cette cause le rappela à lui-même. Il voulut sauver sa vie, pour cette cause et pour cette femme aimée qui la lui faisait chérir. Il lui disait cela en pleurant comme un faible enfant.

— Qu'est-ce donc que je fais de si extraordinaire? disait la marquise. Mon Dieu, il est si doux de sauver une aussi noble vie, quand elle est celle d'un autre nous-même. Mon ami, dites-moi le signal, car le

* La Délivrande est une chapelle isolée sur les bords de la mer, à peu de dislance de Caen. Rien n'est sauvage et triste comme ses alentours. Les contrebandiers connaissent parfaitement Notre-Dame de Délivrande.

jour baisse. Je partirai à minuit, et je serai à la Délivrande au point du jour.

— C'est un raoucliûir noir, répondit le vicomte, je dépliais ma cravate, et elle me servait de drapeau.

— Mon Dieu, dit la marquise en pâlissant malgré elle, c'est un drapeau bien lugubre!

— Ètes-vous donc superstitieuse? dit M, d'Aché. Ne le soyez pas, mon amie. Un ange comme vous doit dissiper toutes les chances de danger et de mort.

La marquise baissa les yeux devant ce regard étincelant du feu d'une noble pensée. Elle commençait à faiblir sous le poids de son infamie !

Mais le lendemain matin elle aborda le vicomte avec une physionomie heureuse et riante. La nuit lui avait rendu sa perversité tout entière.

— David esta la côte, s'empressa-t-elle de dire à M. d'Aché. Il vous enverra ce soir un de ses plus courageux matelots pour vous servir de guide jusqu'à la Délivrande. Là, il se trouvera lui-même pour vous recevoir. Je vous ai fait préparer un cheval, et ce soir, mon ami, nous nous séparons. Mais c'est pour TOtre sûreté, votre vie !

La journée s'écoula dans des sentiments bien différents. Le vicomte voyait avec une sorte de terreur, inconnue à son beau courage, s'approcher l'heure qui devait le séparer de cette femme qui, pour lui, réalisait les plus sublimes et les plus douces pensées. Quant à elle, c'était avec une lenteur de mort que l'aiguille se traînait sur le cadran de la pendule. Enfin onze heures sonnèrent à toutes les horloges de la ville de Caen. Le vent apporta leur vibration jusque dans la chambre retirée où la marquise, fatiguée de

son rôle sensible, n'avait plus la force de cacher le meurtre sous l'enveloppe d'un ange. Dans ce moment, le son prolongé d'un cor de chasse se ht entendre.

— C'est le signal ! s'écria-t-elle en se précipitant hors de la chambre pour aller au-devant du matelot, qu'elle y ramena bientôt, en le présentant à M. d'Aché comme venant de la part du patron David,

Cet homme, interrogé par le vicomte, paraissait connaître le pays comme lui-même et lui promit de le faire arriver à la Délivrande avant le point du jour.

Mais il fallait partir. Après avoir embrassé l'amie qu'il ({uittait avec désespoir, le vicomte monta à cheval et sortit de sa maison au moment où minuit sonnait.

On était alors dans le mois d'octobre. La nuit était froide et sombre. Il venait de la mer un vent glacé qui portait un frisson sinistre au cœur du brave partisan. Il marchait en silence et le matelot le suivait en ayant soin de tenir son cheval tellement près du sien, que le vicomte finit par en prendre de l'humeur.

— Mon ami, lui dit-il, éloignez un peu votre cheval, vous empêchez presque le mien de marcher.

Et se penchant sur le cou de son cheval, il le flatta de la main. Mais l'animal ne releva même pas la tète. C'était un cheval vieux, malade, épuisé et hors d'état de fournir un seul temps de galop, si le vicomte avait voulu fuir. La malheureuse avait tout prévu*.

Le vicomte avait une carabine anglaise, du travail

* Elle s'est elle-m(^me vantée à quelqu'un, qui me l'a redit, de cette finesse de lemuœ! (7est ainsi qu'elle appelait son infernale prévoyance.

le plus précieux, qui jamais ne le quittait. Avant de partir, il l'avait chargée dans la chambre même de la marquise; mais, au moment du départ, elle lui avait donné elle-même le conseil de la faire porter au matelot :

— Car, lui dit-elle, vous aurez bien assez à faire à conduire votre cheval dans cette obscurité.

Le matelot portait donc la carabine et tous deux cheminaient en silence. C'est ainsi qu'ils firent à peu près la moitié du chemin. Le trajet était périlleux, car ils tournaient la ville de Caen pour gagner ensuite la Délivrande où les attendait David.

Tout à coup, l'oreille exercée du vicomte recueille des bruits étranges. Il lui semble entendre des voix confuses. Dans ce moment, le matelot se mit à tousser d'une façon si singulière qu'un soupçon terrible s'empara de M. d'Aché...

— Ma carabine, dit^il à cet homme.

Pas de réponse.

— Ma carabine, répéta-t-il d'une voix plus imp^ rative.

Même silence...

Le vicomte vit alors probablement qu'il était trahi et fit un mouvement pour descendre de cheval. II avait six pieds et sa force musculaire était terrible. Le matelot, jugeant qu'il ne pourrait pas lutter avec lui, le mit en joue avec sa propre carabine et lui cria d'une voix tonnante :

— Halte-là ! Je ne suis plus matelot, je ne ne suis plus ami, je suis gendarme^ et je vous arrête au nom de la loi !

' Ce gendarme s'appelle Foison,

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS S7i

Une imprécation terrible fut la seule réponse du vicomte. Pour la première fois de sa vie, il voulut fuir. Mais le cheval qu'il montait fut également rétif à la voix et à l'éperon. Ce fut en ce moment que le gendarme, craignant que sa victime lui échappât avant l'arrivée de ses camarades, bien qu'il eût reçu seulement ordre de prendre le vicomte, et non pas de le TUER, déchargea sa carabine presque à bout portant sur lui ! Le malheureux était sans armes. Il voulut, par un mouvement machinal et inspiré par sa bravoure habituelle, saisir son couteau de chasse. Mais son bras ne put même se soulever... il avait été brisé par le coup de sa propre carabine. La nuit était sombre et la main du meurtrier tremblante. La victime ne fut que frappée et ne tomba pas sous le premier coup.

Au bruit qu'il fît, une troupe de douze gendarmes, embusquée derrière un buisson pour y attendre sa proie, accourut sur le lieu de la scène. Croyant que le vicomte se défendait et redoutant sa force, dont la renommée racontait des choses presque fabuleuses, la troupe entière tira sur lui et le malheureux tomba percé de balles^ et assassiné aussi lâchement qu'il aurait pu l'être par une bande de brigands. En le voyant étendu sans vie au milieu du chemin solitaire qu'il inondait de son sang, les assassins se regardèrent. Mais pas une main n'osa s'avancer pour relever le cadavre. Il semble qu'ils redoutaient encore cet homme, tout massacré qu'il était. Ils s'éloignèrent silencieusement et rentrèrent à Gaen, dans leur ca-

^ Lo f'Jieval fut également percé de balles et mourut au iiu'ine inslanl.

serne, sans parler de leur expédition, car Tautorité, qui voulait M. d'Aché et non pas son cadavre, leur aurait demandé un compte sévère du sang versé.

Mais la catastrophe ïie pouvait rester longtemps inconnue. Le vicomte avait été payé trop cher au Judas, pour qu'on ne s'informât pas de lui-même ce qu'il était devenu. La marquise voulut au moins avoir la loyauté du crime. Elle raconta comment un gen^ darme était venu prendre le prisonnier le 8 octobre, à minuit. Depuis, elle n'avait revu aucun d'eux.

Pendant ce temps, le cadavre mutilé de la victime gisait abandonné sur le chemin où elle avait été égorgée. Quelques paysans le relevèrent et crurent reconnaître en lui un horloger voyageur qui tous les ans passait dans cet endroit. 11 fut enterré dans cette croyance, qui était celle du pays. Cette erreur épaississait le voile au lieu de l'enlever. Enfin le gouvernement, voulant sortir de l'inquiétude où le mettait la disparition du vicomte d'Aehé, ordonna l'exhumation du corps en présence d'une commission formée de personnes qui l'auraient connu.

La chose fut exécutée et l'enquête prouva que le Corps^ était bien celui du vicomte d'Aché, agent accrédité depuis longtemps de Louis XVIII et de l'Angleterre, et dont le zèle infatigable n'avait jamais cessé d'entretenir un foyer de discordes civiles dans l'intérieur de la France et sur cette partie de nos côtes

* La stature du vicomte d'Aché ainsi que toute sa p : rsontie étaient assez particulières pour ne laisser subsister une méprise. Il avait près de six pieds. Mais une chose remarquable surtout en lui étaient ses jambes et ses pieds. Leur conformation était particulière et fut reconnu'- "•••• le cadavre déterre.

OE LA I>UCHÊ??e D»ASRANTês ÈH

principalement qui borde le Calvados et le département de la Seine-Inférieure.

Mais cet éclat, que les gendarmes forcèrent de donner à la chose, jeta une odieuse lumière sur toute l'affaire. La marquise de Vaubadon en fut entièrement éclairée. A la vue d'un tel monstre, un cri d'horreur retentit autour d'elle ! Elle fut obligée de fuir. Elle emporta son or, ses remords et sa honte, et fut se cacher dans un lieu où l'infamie de son action ne fût pas parvenue.

Après la mort de M. d'Aché, T Angleterre découragée ne fit plus de tentatives pour allumer la guerre civile dans le Calvados. Plusieurs partisans furent toujours prêts, néanmoins, à lever l'étendard et à marcher pour la cause. Toutefois les provinces du Calvados et de l'Eure étaient presque paisibles lorsque la proclamation de Louis XVIII y parut. Sa venue ralluma les feux mal éteints et l'empereur, qui connaissait l'esprit du pays, eut des craintes qui, je l'ai dit plus haut, furent de nature à éveiller toute sa sollicitude. Cette légitimité, qui lui apparaissait comme un nouvel ennemi grand et formidable, appelait wsur^ation ce que lui voyait comme le commencement d'une dynastie, dont le jeune héritier devait inspirer la terreur du nom de son père. C'était une déception terrible ! Napoléon reconnut, en revoyant tous les rapports des préfets de la Seine-Inférieure, du Calvados et de l'Eure, que les brigandages de ces provinces avaient été toujours protégés, excités même par l'Angleterre. Il reconnut son ennemie partout ! Il la découvrit même dans les traces anciennes qui étaient demeurées sur les plages désertes du Calvados. Il la

reconnut dans ces retraites mystérieuses des châteaux des nobles de cette partie de la France. Il la reconnut encore dans la nouvelle insurrection de l'Ouest, que l'on avait découverte par le moyen de M""' la marquise de Vaubadon qui, servant de secrétaire au vicomte, avait pu facilement en livrer une copie. Partout enfin l'empereur reconnaissait l'Angleterre aux coups perfides qui lui étaient secrètement portés. Pour nous, elle avait longtemps sommeillé, mais jamais cependant elle n'avait été inactive; et maintenant, que le malheur commençait à régir la destinée de son adversaire, elle pouvait faire jouer les ressorts qu'elle n'avait jamais laissé rouiller... J'ai rapporté toute cette histoire pour faire voir que l'Angleterre avait non seulement un œil toujours ouvert sur nos affaires intérieures, mais qu'elle y portait aussi une main active. Ainsi donc, jamais elle n'abandonna la partie, quoique pendant trois ans les habitants d'Hartwell fussent dans une sorte d'oubli de la part du cabinet de Saint-James. Le ministère anglais voulait peut-être agir pour lui-même, et partager la France en reprenant Calais, Dunkerque, et réalisant en 1813 les vœux toujours trompés des rois de la maison de Tudors, comme des Plantagenets, comme des Stuarts, comme de tous ceux qui ont régné sur l'Angleterre... C'est une pensée... et je suis persuadée que l'Angleterre D'à protégé le retour des Bourbons que parce qu'ils étaient pour elle un moyen plus certain de se venger de nous.

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