CHAPITRE XIV
Sermon d'un élève à son maître. — Carrière royale de Bernadette. — Déclaration de guerre de la Prusse. — Armée du prince Eugène. — Situation militaire. — Sinistres pressentiments de M. de Narbonne. — Le bouton de rose et le duel.
— Mémorial de Sainte-Hélène. — M. T...n et le congrès.
— Lettres sans réponses. — Mort de l'abbé Delille. — Revue critique. — Départ de l'empereur. — Nécessité. — Haine implacable contre l'Angleterre. — Passage à Erfurt. — Combat de Weissenfels. — Bravoure de notre infanterie. — Défilés de Poserna. — Bessières y est tué. — Épopée à faire.
— Scène burlesque. — Le manteau de cour ensanglanté. — Reconnaissance.
On parla beaucoup à cette époque (mars 1813) d'une lettre écrite à l'empereur par le prince royal de Suède. J'entends ici la véritable lettre du prince royal, et non pas ce qu'on publiait. J'en parlai à Duroc et à mes autres amis. Mais soit que Napoléon eût gardé pour lui cette lettre, qu'il regardait comme une sorte ^'insulte, je ne pus savoir d'eux la vérité, que peutêtre ils ignoraient eux-mêmes.
Cependant on racontait que cette lettre était une sorte de sermon fait par Vélêve à son maître. Or, on sait que le maître n'avait aucune disposition à écouter les avis même de ceux qu'il aimait. Ainsi donc, il devait considérer la demande à main armée que lui faisait Bernadette de donner la paix à l'Europe, comme
ane offense même des plus graves. Bernadotte cherchait sans doute un prétexte pour rompre entièrement avec la France. Il devait assez connailre Napoléon pour savoir l'effet que produirait sur lui un avis en manière de remontrance.
Peut-être cependant n'a-t-on pas assez suivi Bernadotte dans sa carrière royale depuis le moment où il quitta la France pour avoir une autre patrie. Les intérêts de cette nouvelle patrie devenaient pour lui des devoirs. Peut-être l'avons-nous trop oublié. Il fut profondément blessé, en 1811, lorsque la France refusa d'intervenir auprès du Danemarck pour la Norwège. Vint ensuite l'invasion de la PoméranieV Alors se firent les premières propositions de la Prusse et de la Russie^.
On assure que le prince royal empêcha Charles XIII d'y accéder dès cette première époque. Je le souhaite pour lui. Il m'est toujours pénible d'accuser un nom de notre ancienne phalange sacrée. Un tort peut-être positif de Napoléon, c'est qu'il traita Bernadotte comme Murât, et la chose était toute différente. Murât était la création de l'empereur. C'était un nuage que la volonté et le pouvoir du magicien avaient rendu compact, et que sa baguette avait coloré de l'apparence royale, tandis que le prince royal de Suède était souverain par l'élection d'une nation libre et généreuse. Il se devait à cette nation, et ne devait avoir de reconnaissance que pour elle. Mais cependant la patrie qui l'avait vu naître ne pouvait être oubliée de lui, et voilà son tort comme celui de Moreau. Bernadotte
1 26 janvier i812.
' Voyez les traités préliminaires des 24 mars et 3 mai 1812.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 38j
devait rester neutre. La postérité, comme l'époque contemporaine, en doit juger ainsi.
Cependant la Prusse avait enfin déclaré la guerre à la France et proclamé son accession au traité d'alliance continentale. Nous étions alors dans une terrible position ! L'armée que commandait le prince Eugène et qui était tout ce qui faisait notre force, ne comptait que trente-deux mille hommes, anciens soldats! Le vice-roi fit des prodiges pendant le temps qu'il demeura sans secours, presque sans espérance, ne voyant autour de lui que des alliés prêts à déserter notre cause et des soldats découragés. Nous occupions encore Magdebourg ; le vice-roi avait son quartier géné)-al à Stassfurth, près de Halberstadt. Rapp, enfermé dans Dantzig, s'y maintenait comme un héros. Mais ces dernières lueurs n'éclairaient plus que des volontés mourantes. Junot était parti pour les provinces lUyriennes et pour Venise, car les Anglais menaçaient le littoral de toute cette partie du Midi et l'empereur avait compris, à l'heure du danger, qu'il lui fallait un homme dévoué comme son ancien ami. Hélas! le moment approchait où tous ses meilleurs amis, ses plus fidèles serviteurs, devaient tomber autour de lui, comme pour l'avertir que la roue de la fortune allait cesser de tourner sous sa main. Berlin était occupé par les Cosaques. La ville neuve de Dresde était prise par les Prussiens. Hambourg étaiv évacué et les forces de l'armée française, quoique formidables en apparence, n'étaient pas faites, par leur nature, à rassurer les hommes habitués à juger les choses. Voilà quelles étaient les troupes qui étaient alors en Allemagne, en avril 1813. Il y avait huit
S8i MÉMOIRES
corps d'armée et la garde impériale. Ces troupes étaient ainsi divisées :
1" corps, sur l'Elbe inférieure, commandé par le
général Vàndammè, homme intrépide et l'un des plus
capables, Sans doute, pour défendre là pa- hommes.
trie au joUr du danger. îl avait 40,000
2' corps, cômriiàndé par le maréchal Victor, duc dé Bélliine, que les soldats avaient surnommé Beaii Soleil. Il était près dé MagdéboUrg et avait avec lui Une forcé plutôt dérisoire qu'elle n'était Utile. Victor avait du cdeUï*, du talent, mais il était
malheureux 6,006
3" corps, le maréchal Ney 30,000
4* corps, général Berti'artd 20,000
5* corps, général Làuristori 20,000
6* corps, maréchal Marmoht 14,000
11* Corps, maréchal Macdonald 18,000
12° eofps, maréchal Oudihôt. ..... 18,000
Garde ihipériale 11,000
Cavalerie impériale et séparée é,ÔOO
TortAL. . . i , i . 189,000
Les forces alliées étaiéht en face de nous^ toutes prêtes à l'offensive, et se composaient, sans les Suédois^ de deux cent vingt-cinq mille hommes. Bientôt le prince de Suède vint les augmenter de son contingent, que lui a\a\t acheté l'Angleterre et que Napoléon pouvait aussi lui acheter avec la Finlande ou là Nôl*wège^ Il fit, à cette époque, bien des fautes du tnèfûé genre. J'ai déjà parlé de cette ténacité qui l'efnpênhail de voir clair dans ses propres intérêts môme et qui
DE La bUGHÈSSfé ô'ABPANTÉâ Hfel
TaVetlglait au polht de se nuire pâl* des colips mol-tels dans une circonstance où les moindres blessures ne se pouvaient guérir; Il en est urie foule d'autres que des ûliùcnhéspérsohhelles — non pbur moi — empécheiil dé fâii-e cotinaîtrë entièrement. C'est d'aiitàrit plus à regretter qu'il en est datls le rlonibrë dbrit le sort dé l'Europe a petit-étre dépendti. le vais en doriher linè idée.
C'était dans les prerhierë mois de 1813; Le bbttltè de Narbbrine dont je tiens ces détails était alors notre aiîibassadeur à Vienne. Je recevais soUveiit de ses nouvelles et bhaqilé jour je voyais iitl ton de tHstesse plus arrière se répandre datls les épalithërilënts de son amitié, toujours si botine et si aimable avec moi qu'il aimait comme sa fille. Je lui demandais la cause de cette tristesse sans pouvoir obtëliir Une explication. Mais lUi-rilêmé me l'avait dotinée lé jour oti il vint ttie dire adieu lorsqu'il quitta Paris :
— Je ne sais où je vais, me dit-il en m'erilbraS- Hàrlt; Je W^ënibarqUe feur une mer sens rivage qui ne ttlë pi'ésefite que des écueils.
^-^ PoUt*quoi ne pas refuser celte dàhgëreiifee mission? lui dis-je presque en larmes, car je l'aimais si teridrêmeiit !
Hélas ! je fae l'ëi plus reVti !
— Cela m'est imt)ossible !..; Cotnliieht Ybùlëx-Vailfe que je puisse dire à l'empereur (}de je ne pû\È accep^ ter un poste, parce que j'y vois dU danger?...
^^ Cependant, iflon ami, s'il eët vrai que vous allieii à Vienne, fcetté ambassade est horiUrable. M. de Mettertiich vous aime et je suis sûre qu'à vous deUi vous ferez de bonne besogne. Je pUif^ me tromper, mais je crois que M; de Mettertiich Veut lapait. U ëàt
S8d MEMOIRES
un des hommes dont le cœur est le plus honnête et le plus droit en politique comme en toute chose. Que de fois je lui ai entendu dire dans la confiance de l'amitié et n'ayant aucune fausseté diplomatique dans la pensée, que les affaires politiques iraient bien mieux si les hommes ne se faisaient pas des difficultés toujours renaissantes dans ces codes de diplomatie inventés par la fraude et la faiblesse surtout ! Je suis convaincue qu'il sera bien heureux de voir arriver un ambassadeur comme vous... comme vous qu'il aime d'une tendre amitié. Je vous ai dit souvent, mon ami, que le prince de Metternich était deux hommes, l'homme privé et l'homme public, et que tous deux étaient également bons, vertueux, et de ces êtres que la nature donne rarement.
— Je sais tout cela, me répondit M. de Narbonne. Et pourtant je suis certain de ne rien faire de bien. Ma chère enfant, je suis bien malheureux, je vous le répète.
Il appuya sa tête sur le marbre de la cheminée et se mit à rêver profondément. Que de fois, depuis nos malheurs publics et personnels, je me suis rappelé cette matinée !
— Oui, reprit enfin M. de Narbonne, vous verrez d'ici à quelques semaines, quelques mois, que je n'aurai pas bien compris mes instructions, et que c'est moi qui n aurai pas su faire la paix!
Je le regardais en ouvrant de grands yeux. Albert entra au même moment. M. de Narbonne continua :
— Oui, je vous le dis, et retenez bien mes paroles, ma pauvre amie, elles sont presque testamentaires.
— Au nom de Dieu, m'écriai-je, n'allez pas me déchirer ainsi le cœur au moment de notre séparation 1
Je ne vois autour de moi que des esprits frappés ! Mon Dieu, mon Dieu! Oh! que nous sommes malheureux !
M. de Narbonne me prit les deux mains qu'il serra dans les siennes et, me regardant avec cet aimable sourire que je n'ai vu qu'à lui, mais qui, en ce moment, était bien loin de celui qui était sur ses lèvres en croisant le fer pour un bouton de rose ^ :
— Mon excellente amie, je vous fais de la peine à mon tour. Pauvre enfant, vous êtes destinée à souffrir dans tout ce que vous aimez ! Mais ici je n'exagère aucune inquiétude. Il est des lieux, même dans ma propre famille, où je les dissimule. Mais ici je puis parler, parce que Junot vous a déjà fait entendre un pareil langage. Seulement, il est une chose que peutêtre il ne sait pas comme moi, parce que son attachement pour l'empereur lui épaissit le voile jeté sur ses yeux. Mais, moi, ma chère enfant, je sais très bien... (et il baissa la voix) je sais trop bien que l'empereur Napoléon, notre empereur, enfin, eh bien, il ne veut pas faire la paix.
Je poussai un cri.
— Silence! silence et oubli, mon Dieu! Voulez-vous donc me perdre avec vous? Junot ne le voit donc pas comme moi? Cela est pourtant bien visible pour ceux qui vivent auprès de lui. Tenez, demandez à cet excellent duc de Bassano. Il conseille la paix, quoique
> M. le comte de Narbonne, dans un bal de l'Opéra, reçut un boulon de rose d'un masque fort spirituel et très poursuivi. On lui disputa le bouton de rose. Il fut se battre ô L'instant derrière l'Opéra. En se battant, le bouton de rose qu'il leuail entre ses lèvres tomba de sa bouche. Sans retirer son fer, il se pencha et ramassa le bouton de rose.
bien des gens disent que pour feire sa cour à l'emr pereur il flatte son idée favorite. Mais je crois être sûr du contraire. Le duc de Vicence voudrait aussi déterminer l'empereur à faire la paix. Mais... je ne crois pas que la paix se fasse, parce que, dans mon opinion, il ne ïa veut pas. C'est une guerre toute politique contre l'Angleterre et, tant que l'Angleterre sera debout et même chancelante, on lui tirera des coyps de canon. Ce n'est pas à la Russie, ce n'est pas à l'Autriche qu'en veut notm maître, c'est à cette ennemie, qui lui saute au coeur comme une vipère et le blesse de son dard toutes les fois qu'elle a le temps et la possibilité de se lever pour se lancer à lui. Il faut qu'elle meure, voyez-vous, pour qu'il dorme en repos, même sur sa couche delaurieps et de drapeaux conquis!
Je l'écQutais avec une triste attention, car il y avait bien de la vérité dans ce qu'il me disait. Albert ne parlait pas, mais il était ^vident qu'il était de son avis, et lui, mieux que tout autre, pouvait affirmer ou infirmer une assertion concernant la politique de Napoléon. Il le connaissait depuis sa plus jeune enfance. II le connaissait bien et pendant vingt ans la politique la plus intérieure du cabinet de l'empereur lui avait été révélée. Le point qu'il adn^inistrait était fort iraportant, et le liUopaj de la Imute et basse Provence avait été souvent le but de tentatives toujours déjouées par son talent et son activité. Il me dit qu'il était de l'avis du comte Louis de Narbonne :
— Mais il faut que ces pensées ne sortent pas de cette chambre, ajouta-t-il. Il ne pourrait être que nuisible à JuHPt, gu comte, ainsi qu'à moi, que cette lucidité fût aussi libre dans l'exercice de notre jur
DE LA DUeHES.SE D'ABRANTÈS 891
geraent. Il faut quelquefois faire l'aveugle! Surtout, ma sœur, garde-toi bien de rien écrire de cette conversation à ton mari. Il ne faut pas l'enti'aîner à faire une réponse qui pourrait lui nuire à lui-naême. Je sais ee qu'il pense.
— Est-ce donc comme vous deux? demandai-ie toute surprise.
Albert inclina la tète.
— Oui, oui, me dit M. de Narbonne, et il en est bien malheureux. Oh! que l'empereur devrait écouter davantage la voix du dévouement courageux!
Ce que me dirent en ce moment le comte t,ouis et mon frère me donna beaucoup à penser. Je n'ai jamais pu vérifier mon doute, mais tout me porte à croire que dans une audience que Junot eut de l'empereur, quelque temps avant son départ, il lui parla dans le sens de M. de Narbonne et de mon frère. J'ai les plus fortes raisons de le penser du moins. Je sais qu'à cette époque la volonté d'une paix générale était son idée dominante. Et plus tard l'infortuné écrivit à l'empereur une lettre bien étrange, mais bien touchante, toujours dans ce même but.
Quant à M. de Narbonne, il partit donc pour Vienne avec cette conviction intime qu'il ne ferait pas la paix, parce que l'empereur ne la voulait pas^ Nos adieux furent bien tristes. Il semblait qu'une révélation de l'avenir se plaçât entre nous.
Ah! quelle pente cruelle, quel ami! Mon Dieu,
^ Le Mémorial de Sainte-Hélène ep parle d'ailleuFs asse? clairement. L'umpcrcur dit et répèle plusieurs fois qu'il n'a pas voulu faire la paix à I'i;i;fue. t/esi m^me la seule chose dont il e'accust?.
qu'ai-je donc fait pour être ainsi éprouvée par votre colère?
La première conférence qu'eut M. de Narbonne à son arrivée fut non seulement très longue, mais très importante. Ce fut dans la visite que le prince de Metterriich lui rendit que cette première conférence eut lieu. En rentrant dans son appartement, il était fort ému et marchait rapidement. Il jeta son chapeau violemment sur un fauteuil et s'écria :
— Voilà encore un homme sacrifié!
Et c'était vrai.
Quelque temps après son arrivée à Vienne, M. de Narbonne reçut la visite d'un homme qu'il connaissait depuis longtemps et qu'à Paris il rencontrait souvent dans presque toutes les maisons où il allait. C'était M. T...n, banquier, dont la fortune égalait presque celle d'O. . . , — avec des exceptions honorables toutefois, qui du reste étaient fort connues. M. T...n apportait au comte Louis une foule de lettres de recommandation qu'il ne voulut même pas ouvrir :
— A moins que les personnes qui m'écrivent ne me donnent des nouvelles de leur santé plus récentes que celles que j'ai eues par le courrier des affaires étrangères, dit-il à M. T...n, je vous demanderai la permission de n'ouvrir leurs lettres qu'après votre départ, parce qu'elles ne peuvent vous être d'aucune utilité auprès de moi, ainsi que toutes les autres. Votre nom suffisait et je vous en veux de votre méfiance en vous-même.
— Je vous suis mille fois reconnaissant de votre bon accueil, monsieur le comte, lui répondit M. T...n, et je suis en même temps heureux de pouvoir le reconnaître. On dit qu'un congrès va s'ouvrir. Je
VOUS donne, si vous le voulez, le moyen d'y être toutr puissant.
— Gomment, comment? s'écria M. de Narbonne, redites vos paroles. Comment, diable, mon cher T...n, savez-vous qu'elles valent presque une année de votre clos! Dites promptement comment je dirigerai ce congrès, qui, par avance, me fait presque frissonner.
— C'est fort simple, dit M. T...n. Voici le fait. Des relations d'affaires m'ont mis en rapport avec M. de Mullens, banquier de Francfort. Il me demanda si je voulais faire route avec lui iusqu'à Vienne, où il se rendait pour une affaire de haute importance.
« — Il s'agissait, me dit-il, d'une créance de dixsept cent mille francs dont il voulait exiger les remboursements d'un débiteur, qui depuis longtemps lui devait cette somme, qui, jointe aux intérêts, formait maintenant un capital immense. »
— Le débiteur est très influent dans le congrès, et même dans l'Europe, ajouta M. T...n. 11 ne peut payer cette somme en ce moment. Je le crois incapable d'être gagné par de l'argent. Mais comme M. de Mullens veut le faire exproprier, je crois que l'ami qui prêterait à M. de *** la somme nécessaire pour l'acquitter lui rendrait un service d'autant plus éminent aujourd'hui qu'il y a une vraie disette d'argent dans le trésor de son souverain et qu'il ne peut lui prêter cette somme pour se libérer. Pourquoi la France ne serait-elle pas cet ami, monsieur le comte?
M. de Narbonne fit un saut de joie. Il saisit la main de M. T...n et lui dit :
— C'est une des plus heureuses pensées que l'on puisse avoir, mon cher T...n! Je vais écrire dans le moment même. Et, pour que ma lettre ait plus de
poids et paraisse encore plus importante, je l'enverrai par un de mes jeunes secrétaires.
La dépêche fut écrite et envoyée. La réponse n'arriva pas. Cependant le temps pressait. Un jour. M. T...n, en regardant dans la cour de son hôtel, vit arriver une chaise de poste d'où descendit un homme qu'il crut reconnaître. Cet homme était Anglais.
rr- Ah! ah! se dit M. T...n, M. de Mullens sait à ce qu'il paraît, parler anglais aussi bien que français!
Et il se rendit aussitôt à l'ambassade dp France pour faire part de ce qu'il venait de voir.
— Que diable voulez-vous que je fasse? s'écria le comte Louis en écoutant M. T...n, J'ai écrit une première fois, une seconde, une troisième ! Jamais de réponse. Il semble que ce soient mes intérêts que je défende ici! Je vais écrire une dernière lettre...
La dépêche fut écrite. Elle partit comme les autres et, comme les autres, elle n'eut aucune réponse. Le résultat de toutes ces lenteurs, c'est qu'un beau jour M. d§ îtfullens se trouva désintéressé et qu'un tiers fut possesseur de sa créance, avec ordre de ne pas pousser les choses. Que faire à cela? C'est ainsi que va la vie. Nous verrons tout à l'heure qu'à Prague et à Dresde l'empereur commit encore de nouvelles feutos. Hélas! nous en avons souffert plus que lui, car il est maintenant au lieu du repos et nous, nous l'avons perdu pour le pleurer toujours, car comment le rempfacer?
Je n'oublierai jamais une scène bien curieuse qui eut lieu chez moi, dans ce même temps, à l'occasion de la mort de l'abbé Delille, qui, je crois, arriva vers celte époque ^ Le cardinal Maury, après en avoir été
» \l mourut le !«' mai 1813
grapd admiFateur, ne l'aimait plus du tout. C'étaient des remarques plus que mordantes sur les masiiei^es de Vabbé marié. Il est vrai qye l'abbé Deiille avait que façon de jouer son rôle en ce monde qui pouvait le faire siffler d'une partie des spectateurs et rarement applaudir des autres. Il avait renié sa profession et l'avait fait de mauvaise ^râce, si tant est que l'apostasie puisse jamais en avoir une bonne. Mais enfin, il faut montrer que ^e parti qu'on prend en toutes choses est motivé par une raison tellenient puissante qu'elle ypvis a donné une profonde conviction à vous-même, et cette CQnviciion, vous avpz alors le besojn de la f^ire partager av|x autres, à ee nîop(le, tribunal jmpitçiyabje dont les jugements ^Q|it sans apppl et gui grpnoncent siji' la mort et la vie morale d'un homn^e avec pne froide cruauté, que nous trouyons toujours ipjuste quand nous sommes la victime et que nou^ partageons quand nous sommes les juges.
Et puis l'abbé Deiille n'avait plqs ce qui fait par- 4onner des fautes par ce même monde si peu génér reux et poiiftant aussi prêt à failjir lui-mènae qu'à punjr. Il ne savait plus l'aiiiuser. Le siècle ayajt marché et lui était resté stationn^jre. Jj'écple romantique avait établi sa domination et le poème des Jardins était relégué sur quelques rayops bien élevés de la bibliothèque de chaciin. I^es dernières œuvres qu'il avait données ^ la littérpiture n'étaient pas lisil^jes, éî^cepté \^ poème tje l'JmugiïiMion. Gelqi des Ti'oU Règnes ne peut mérne être critiqué. Il y aurait vrair ipent pjtié ^ blâmer pareille ^lisère dç l'esprit d'pn homme qui avait fait quelquefois des choses quj anr monçaiep^ pievjx que de V e.çirêmen\,çn^ mauvais. jEn résuipé, \^ répuuiiop de 14. pejjlle es^ wpe de c»--'f
réputations qui tiennent à l'époque et aux cotenes. Sans doute notre monde littéraire n'est qu'une vaste intrigue divisée en coteries particulières. Toutefois il existe aujourd'hui une immense différence dans la distribution de la louange et du blâme. Rien ne se fait par manège. On dira peut-être que les journaux sont une voie pour arriver au même but. Cela n'est pas. Les plus beaux talents de notre époque sont livrés à la presse, et son scalpel les travaille avec une hardiesse dont nos souvenirs ne nous donnent pas d'exemples. S'ils surgissent, c'est par leur propre force. Voyez Victor Hugo. Son renom est plus qu'européen, il est universel. Un de mes amis m'écrivait de New-York dernièrement que les œuvres de Victor Hugo sont, en français et en anglais, dans toutes les parties de l'Amérique. Ses Ballades, ses Orientales sont traduites dans toutes les langues, et pourquoi? Parce que c'est vraiment beau et que le beau l'est toujours et partout. Allez donc traduire l'abbé Delille. Allez donc donner aux Natchez les Trois Règnes, aussi bien traduits que vous pourrez le faire. Ils n'y comprendront rien, à moins que vous ne composiez dans leur langue et que les idées ne leur soient données d'après eux-mêmes. Autrement rien ne se fera. Au lieu de cela, prenez le Feu du Ciel, le Timbalier et sa fiancée, prenez Claude Gueux, chef-d'œuvre admirable que l'auteur conte comme il l'écrit, qu'il écrit comme il conte. Traduisez cela en quelque langue que vous vouliez, partout vous y trouverez le génie, parce que le génie est une flamme qui ne s'altère par aucun alliage.
Je prends toujours Victor Hugo pour mon point de comparaison, parce que. le voyant également
t)E LA DUCHESSE D'ABRANTÊS 89Î
toujours éclairé au premier rang, je serais injuste à moi-même en gardant le silence \
Pour en revenir au cardinal Maury et à Millin, le cardinal en était au troisième point de l'oraison funèbre de M. Delille, lorsque Millin entra a\ec une figure de circonstance. Il venait du convoi, autant que je puis me le rappeler. En entendant le cardinal Maury se déchaîner ainsi contre le défunt et surtout applaudir à la fameuse satire du Chou et du navet, de Rivarol, pièce éminemment spirituelle, et que le cardinal ne trouvait ainsi que depuis qu'il était, je ne sais pourquoi, l'ennemi de M. Deliile, Millin se mit à faire une telle querelle au cardinal, que je fus obligée de me mettre à la traverse, car avec le cardinal il fallait craindre les suites d'une discussion. Je mis la conversation sur la politique. Celle du moment était assez importante pour occuper et occuper d'une manière intéressante. Et sur une pareille matière, le cardinal avait le droit de réclamer la première place dans la discussion. Là, il n'y avait aucune personnalité et il n'était pas offensant parce qu'on le laissait à son rang.
L'empereur était parti depuis le 14 avril. Son départ avait fait une profonde impression sur la ville de Paris. Jusqu'à ce moment, toutes les fois qu'il s'éloignait on n'avait aucune inquiétude. La victoire lui
* Outre mon admiration pour Victor Hugo, j'ai pour lui l'attachement que j'aurais pour un de mes fils. Le monde le connait pour notre plus grand homme littéraire. Moi, je le reconnais aussi pour tel, mais en outre comme un excellent homme, possédant à un degré éminent les plus belles qualités de l'âme. Je suis vaine de mon amitié pour lui, parce que rien n'est rare K>mme la naïveté et la bonté unies au génie.
àSi MÉMOIRES
était si fidèle ! Mais le sort avait changé et maintenant les alarmes étaient aussi vives que la défiance avait été profonde. On attendait les nouvelles avec une impatience tnêlée de crainte. On savait que des négociations étaient ouvertes. Mais quelle issue devaient-elles avoir? La famille impériale se réunit à Dresde. L'empereur d'AulricliCj le meilleur et le plus excellerit des hommes, fut heureux de revoir sa fillè^ et surtout de la revoir heureuse, car elle l'était, heureuse ! Qu'elle ne profère pas Une autre parole^ ou tout un peuple entier se lèverait pour lui dire qu'elle ne dit pas la vérité;
L'empereur d'Autriche ne voulait pas la guerre à cette époque, j'en ai l'assurance. Depuis longtemps» sans douté, l'Autriche avait le désir de réparer ses pertes, de réparer surtout les immenses malheurs qui l'avaient accablée depuis 4805. C'est ainsi qu'en 4808 le cabinet devienne proposa à la Russie la triple alliance de la Prusse et d'elle-même, proposition que la Russie refusa. Mais, à l'époque de 4843, l'Autriche, si l'empereur Napoléon avait consenti à lui rendre les provinces illyriennes et quelque autre conquête inutile à la France et nécessaire à l'Autriche, elle eût été pour nous ce que les lois natu^ relies et politiques lui commandaient d'être, notre fidèle alliée. Le malheur de notre destinée voulut que l'empereur Napoléon ne fît aucune concession à ce qu'il appelait probablement d'un nom inconnu, car jamais il n'en voulait avouer l'existence. C'était LA NÉCESSITÉ, cette souveraine au sceptre de fer qui fait pllei^ toUs les potentats les plus superbes et leâ forcé â courbëi' là tête devant elle I S'ils t*ésisteiit, eile les brise, qiuelle que soit leur force. Nous l'avons
DE LA DUCHESSE D' AERANTES 39d
VU ! Marchant toujours d'après ce principe^ Napoléon ne voulut entendre, à ce tju'il parut à chacun, aucune parole de paix tant qu'il vit qu'il pouvait y avoir une chance de crainte pour lui. Mais une plus triste vé^ rite peut-être, c'est qu'il ne voulait pas la faire, cette paix désirée^ attendue, voulue par ses amis comme par ses ennemis. Lui-même en convenait hautement du reste, car dans son discours d'ouverture au Corps législatif, le 14 février 1813: «La guerre que je soutiens contré la Russie, disait-il, est toute politique: » Et pourtant il disait qu'il voulait la paix.
« Elle est nécessaire au monde, dit-il dans le même discours d'ouverture, mais je ne ferai qu'une paix honorable et conforrne aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Tant que durera cette guerre maritime, mes peuples doivent se tenir prêts à toute espèce de sacrifice . »
Ainsi donc l'empereur nous avouait que c'était l'Angleterre qu'il allait combattre dé nouveau sur l'Oder et sur l'Elbe, comme il avait été le faire à Moscou ! La chose est évidente. J'ai, je crois, démontré dans un chapitre précédent quelle était la raison qui motivait une volonté aussi ferme et aussi constante de la part de Napoléon. Sans doute cette résolution si violemment soutenue nous fut bien funeste. Mais comment condamner l'empereur? Gorîiment lui demander compte à lui-même de tout ce qu'il a sacrifié à cette résolution d'exterminer une ennemie qui voulait elle même sa mort et la nôtre en fnème temps ? Car dans cette lutte de l'Angleterre et dé Napoléon, voyez-volis, c'était ilôn seulement une guerre à mort qu'il fallait voir. Mais à cette ahimosilê d'homme à gouvernement i\ se joignait encore la
vieille haine de nation à nation. Il nous fallait payer tôt ou tard les intérêts de la rancune de la guerre américaine. Nous avons payé. Oui, nous avons payé. Et, comme nous sommes gens d'honneur, nous avons donné plus que nous ne devions. Maintenant, c'est l'Angleterre qui est notre débitrice ! Nous sommes créanciers à notre tour et l'heure du paiement sonnera pour elle, comme elle a sonné pour nous.
L'empereur, comme je l'ai dit plus haut, était parti de Paris le 14 avril. Il arriva le 11 à Mayence, le 23 à Erfurt, lieu tout de souvenir et qui devait par sa vue redoubler sa funeste sécurité en lui rappelant qu'il y avait habité avec un homme qui lui donnait le nom de frère, et sur l'alliance duquel il avait cru devoir compter \ Il demeura quelques jours à Erfurt, d'où il rejoignit son quartier général, en parlant partout sur sa route à ces jeunes soldats tous fiers de remplacer de vieux braves et tellement élecirisés par les paroles de Napoléon que, bien qu'ils fussent presque des enfants, ils étaient décidés à se faire tuer pour l'empereur et la patrie. Le génie tout entier de Napoléon fut évoqué par lui dans ces moments qui allaient voir décider de son sort et de celui du monde.
Cette belle jeunesse, ardente et déterminée, fut digne des espérances qu'on mit en elle. Ce fut le 29 avril, au combat de Weissenfels, qu'elle apprit à
1 Quoique j'aie signalé dans les précédents volumes la véritable conduite de la Russie, je ne puis donner tort à l'empereur Alexandre. 11 n'est pas question de mon attachement personnel pour lui et do ma reconnaissance. C'est tout à fait étranger à mon opinion. Mais j'expliquerai plus tard comment il ne pouvait agir autrement. La question pour lui était de vie ou de mort.
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connaître le sifflement des balles, le grondement du canon et l'odeur de la poudre. Et cependant notre avant-garde, toute d'infanterie, car nous n'avions plus de cavalerie depuis les désastres de Moscou, ren^ versa par son impétuosité l'avant-garde russe, presque toute de cavalerie ^ Hélas, ce demi-triomphe précédais un malheur général qui devait être senti bien douloureusement, comme malheur privé. Maintenant les voiles de deuil enveloppent tous les noms amis qu'on prononce. Tout est douleur, tout est désespoir dans les souvenirs !
C'était le maréchal Ney qui avait conduit au feu cette belliqueuse jeunesse, au combat de Weissenfels. L'ennemi avait évacué la rive gauche de la Saale et c'était un prélude, à l'issue de la campagne, tout à fait à notre avantage. On avait, à Paris, des cartes avec de petits fichets à tètes de diverses couleurs désignant les puissances et l'on suivait la marche de l'armée avec un intérêt que je n'avais jamais vu aux jeunes femmes. Il semblait que notre danger nous fût révélé par instinct, car l'empereur avait accordé bien peu de congés. Il craignait les jaseries de famille. Mais, quelque soin qu'il eût apporté, l'état véritable de la nation était connu de tous.
Le terrain se disputait pied à pied. Napoléon comprenait que de son ouverture de campagne dépendait le sort de cette même campagne. Les autres compre-
• C'était M. çlo Laoskoï qui eommandait la cavalerie russe. La nôtre était détruite et malheureusement elle n'avait pas pu se remplacer, comme l'infanlçrie, par un fiât lux;. Un horanîe tir§ un coup dç fusil et se laisse tuer presque aussitôt qu'on le lui dit. Mais un cayalier? Il faut presque une année pour qu'il puisse marcbar.
naient également que de reculer sur la Vistule, après l'avoir passée, les y feraient culbuter pour n'en plus jamais sortir. Il y avait donc acharnement des deux côtés et la moindre escarmouche était sanglante.
Le général Wittgenstein avait sous ses ordres une troupe nombreuse d'infanterie et de cavalerie, avec laquelle il était chargé de défendre le défilé ou plutôt les défilés de Poserna. Une artillerie formidable ajoutait à la force de cette position, que Napoléon voulut cependant emporter. C'était la veille de la bataille de Lutzen. Ce fut Bessières que Napoléon choisit pour cette mission dangereuse. Ce fut aussi lui que la fortune prit pour donner son premier avis de malheur à celui qui toujours avait été son élu.
Bessières, ce bon et excellent ami, qui devait remplacer Lannes, peut-être, dans la faveur militaire de l'empereur, était un des hommes, en petit nombre au reste, sur lesquels l'empereur pouvait compter. Et, d'après ma façon de penser il était même une colonne encore plus solide par l'affection que ne pouvait l'être le maréchal Lannes qui, je le répète, tout en aimant l'empereur, était bien loin d'avoir pour lui le dévouement de Junot, de Bessières, de Duroc, de quelques autres, qui étaient ses enfants, si je puis le dire ainsi. Je crois que Napoléon le savait.
En ouvrant la campagne de 1813, il avait donné une grande preuve de confiance et de faveur à Bessières. 11 l'avait nommé commandant général de toute la cavalerie de l'armée, comme léiait ordinairement le roi de Naples. Le 1" mai, le maréchal, en voyant ces défilés de Poserna si terriblement défendus et sachant de quelle importance il était pour l'armée
française d'en être maîtresse, mit pied à terre à l'entrée du défilé de Rippach, plus sérieusement occupé encore que les autres, et, mettant l'épée à la main, il entraîna les tirailleurs, les encourageant de la parole en même temps que de l'exemple. Ces jeunes soldats, dont l'expérience n'avaitqu'un combat pour souvenir, mais dont les pères avaient proclamé depuis longtemps le nom de Bessières dans h chaumière paternelle, suivirent le héros dont ils connaissaient déjà l'histoire. Les hauteurs furent emportées, l'ennemi fut enfoncé et le défilé en notre pouvoir. Ce fut en ce moment que Bessières, qui toujours regardait le danger en face, reçut un boulet dans la poitrine, qui le renversa sans qu'il eût le temps de sentir le charme glorieux d'une si belle mort!
Ses aides de camp et tous ceux qui l'entouraient cachèrent d'abord sa mort à l'armée. On couvrit son corps d'un manteau et l'empereur fut le seul instruit de ce malheur. Il en fut accablé. Il le fut comme souverain, il le fut comme ami. C'était une perte immense pour Napoléon que celle de Bessières. Bessières à Waterloo, au lieu de... mais silence.
Sa mort fut cachée à l'armée jusqu'au surlendemain. Il fallait une victoire pour compenser un tel mîilheur. Napoléon écrivit le soir même à M°" la duchesse d'Isirie : «... Votre mari vient de mourir 'pour la France et il a terminé sans douleur la plus belle vie. »
Si jamais notre patrie a un Plutarque digne d'écrire la vie des hommes illustres de l'époque révolutionnaire \ Bessières tiendra, certes, un rang distingué
• J'ai déjà dit que ce mol révoLulionnaire était pris dans cet
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dans cette galerie de héros. Ce n'est pas seulement comme soldat, comme existence militaire, que la sienne est remarquable et digne de donner un double orgueil à son fils, c'est comme citoyen vertueux, comme ami fidèle, comme sujet dévoué. Oh ! Bessières était ce qu'on appelle, sans aucune fiction, un honnête homme. Ce mot comprend tous les éloges.
Il était notre ami, à Junot et à moi. Junot eut avee lui quelques démêlés insignifiants, que je fus assez heureuse pour leur faire regarder, à tous deux, ce qu'ils étaient, c'est-à-dire rien du tout. Depuis cette époque, la plus parfaite intelligence avait existé entre les deux amis. Je crois que, si toutes les femmes avaient à cet égard agi comme moi, il en serait résulté une harmonie dans les intérêts privés dont l'intérêt général se serait ressenti. Je dois donc à, la mémoire de Bessières de lui consacrer ici quelques pages. J'ai survécu à Junot. Je dois faire ce que lui aurait fait pour un frère d'armes qu'il aimait autant qu'il l'estimait.
Bessières était bien jeune encore pour mourir lorsque ce boulet vint nous l'enlever. Il n'avait que quarante-cinq ans^ ! Sa figure était agréable, son sourire avait de la finesse, mais surtout une extrême douceur. Sa taille était haute, élancée, élégante, surtout sous l'uniforme de colonel des guides delà garde,
ouvrage dans sa véritable acception, c'est d'ailleurs môme le seul à employer. Bessières était si peu révolutionnaire que, étant aux Tuileries comme faisant partie de la garde constitutionnelle de Louis XVI, il eut le bonliour, un jour d'émeute, de sauver plusieurs personnes de la maison de la reine.
* Jean-Baptiste Bessières, né à Pressac, département du Lot, le 6 août 17tia et tuâ le 1» mai 1813.
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qu'il a si longtemps commandés. Il avait les yeux à la Montmorency ^ ce qui donnait une grande douceur à son regard... 11 ne voulut jamais quitter la poudre ni couper ses cheveux. Il fut même, à cet égard, plus en* tété que Lannes et qu'Augereau.
Quant aux qualités de son cœur, à sa belle âme, il existe de Bessières une foule de traits dont j'ai gardé note, et cela depuis les guerres d'Espagne, où nous nous sommes trouvés ensemble, depuis celles d'Allemagne, oùJunot était avec lui. Tous ces traits le placent dans un jour qui en font un homme dont la France doit être fière.
je ne m'occuperai pas de le faire connaître comme homme de guerre. Assez de biographies se sont chaigées de ce soin, mais j'en veux parler comme homme privé. Je veux le montrer bon, humain, charitable, probe, jusqu'à laisser la femme vertueuse, qui porte son nom toujours avec la même pureté, dans un profond malheur. Il savait comme Junot, que sa femme et ses enfants ne murmureraient pas d'être dans l'infortune, puisqu'elle n'avait qu'une noble origine, l'honneur.
« Bessières avait quelque chose d'antique », a dit M. de Norvins dans la biographie qu'il a donnée lui. Et il a parfaitement raison. Au milieu de cettô époque merveilleuse des grandeurs de l'empire, épô^ que dont lui-même était un acteur si important, eh bien, jamais une sotte fierté, des airs qui provoquaient la raillerie d'adversaires trop heureux de se
* Ôa a dit qu'il louchait, ce n'est pas vrai. Les yeux comme il les avait ont un nom. Ils s'appelloni à la Montmorency. Bessières ae Icucbait ym.
moquer avec raison, n'ont été reprochés au duc d'Istrie ! Il me faisait bien l'effet d'un vrai républicain par s? franchise, son extrême naturel dans ses manières, son inépuisable bonté. Voilà ce qui lui donnait cette couleur antique à la PkUarque dont je viens de parler. Mais c'était surtout dans la garde qu'il était adoré et qu'il le fallait voir. Il était comme le frère adoptif de chaque soldat. Jamais sa porte n'était fermée pour eux.
— Je suis sorti de leurs rangs et je ne dois pas l'oublier, disait-il souvent.
Les provinces qu'il a gouvernées en Espagne ont prononcé certainement la plus admirable oraison funèbre sur lui. La partie des provinces du nord du T gouvernement qu'il avait eu longtemps, en apprenant sa mort, fît célébrer des services en son honneur. L'envie doit se taire devant ce fait. Il est concluant, car les villes et les villages qui firent dire des messes n'étaient pas occupés par nos troupes. En Pologne, en Autriche, en Prusse, partout où Bessières avait planté sa tente, il était en renom d'homme d'honneur et de bonté. A Moscou, il allait un jour se mettre à table. C'était dans le moment le plus affreux des horreurs de l'incendie et de cette famine partielle qui frappa de son fléau les malheureux habitants de la ville. Une foule de ces infortunés, connaissant la bonté du maréchal, se précipita dans son palais en criant:
— Par grâce, un peu de pain !
En voyant ces visages livides presque défigurés par la faim, le maréchal fut pris au cœur de cette pitié qui fait tant de mal quand on ne peut pas réparer le malheur qu'on voit. Mais il vit qu'une partie, du moins pouvait l'cire:
— Messieurs, dit-il aux officiers d'état-major qui l'entouraient et allaient se mettre à table avec lui, allons ailleurs chercher à dîner et laissons le nêlre à ces malheureux.
Et faisant asseoir les habitants moscovites affamés et presque mourants à sa table, il les force à manger son propre dîner ! Au passage de la Bérésma, une femme périt et laisse uu enfant tout petit et orphelin :
— Je m'en charge, dit le maréchal.
Et l'enfant eut un père et un protecteur. En Espagne, il arrive un jour dans un village dont sortait un de ses frères d'armes qui ne lui ressemble sous aucun rapport. Le village était dévasté, les maisons étaient inhabitables. Le pillage était complet. Le maréchal fit réunir le peu d'habitants qui étaient demeurés sur la place et leur fit distribuer une somme d'argent de ses propres deniers, comme indemnité de ce qu'ils venaient de souffrir ' . Il y aurait une foule de traits semblables à raconter et que la pudeur de Bessières se refusait à raconter. Il fallait que ses amis les devinassent.
Mais, en parlant de Bessières, est-il possible de ne pas parler de sa femme, de ce modèle parfait de toutes les vertus de la femme et de la mère, de la fille et de la sœur ! Lorsqu'elle se maria, nous étions presque toutes mariées. Elle était si modeste qu'elle semblait craindre de venir dans le cercle de ces
^ Ce village s'appelle la Puebla de San-Anlonio et se trouve dans rinlérieur des terres, je crois, entre Burgos et Somo- Sierra. Le général était le général N... Mais il est mort, pardonnons-lui.
m MÉMOIRES
jeunes femmes si élégantes et si parisiennes. Ce n'est pas que nous fussions impolies pour la jeune femme provinciale, mais il en était une parmi nous dont l'impertinence valait dix insolentes à elle seule et son influence, dont nous souffrions toutes, se faisait sentir à cette charmante et douce femme qui> avec sa figure de vierge de Raphaël toute belle et toute modeste, n'osait lever les yeux qu'en rougissant et tremblant, et recevait comme un oracle des paroles très dures et souvent impolies de la bouche de la demi-grande dame dont j'ai parlée Elle avait pourtant mauvaise grâce à dire des mots désagréables. Quant à l'être, ce n'était pas sa faute. Elle était faite comme cela ! Elle était désagréable, avait la parole désagréable. La tournure, le regard, la Voix» tout était désagréable enfin. Pour son humeur, elle battait ses femmes de chambre ! C'est tout dire ^ . Quant à la
• Voici une assez drôle d'histoire relative à cette même pet-» sonne. Son mari était un soir à côté de sa toilette, rerélu du grand costume de cour et l'attendant pour aller au cercle. C'était un grand jour. La petite femme se dépêchait et frappait des pieds, ce qui reculait la besogne au lieu de l'accélérer. La pauvre femme de chambre, tout cbourifféfe du torrent d'inveotitBs qui lui arrivait, pleurait et voyait à peine. Enfin la toilette était huie, le manteau était attaché, la chértisque mise, même es boucles d'oreilles. Il ne restait plus que le collier. Il étai très lourd, en camées et entouré de diamants. La femme de chambre, en se dépêchant, n'y vit pas a?se2 clair et prit quel ques-uns des petits cheveux que la jeune femme avait en asset grand nombre à la naissance du cou. La douleur lui fit pousser un cri terrible. Elle se retourne et donne le plus furieux soufflet sur le visage de la pauvre Falimej toute repentante de sa faute involontaire. Le coup, mal dirigé, se transforme en uû coup de poing sur le noz. Aussitôt un ruisseau de sang coule non seulement sur le tapis, mais encore — où croyei-vouB qu'il
maréchale Bessières, qui certes ne battait personne, elle était donc, comme je l'ai dit, un ange possédant toutes les vertus. A cette époque elle était belle, mais non pas comme elle l'est devenue depuis. Sa physionomie a pris un caractère tout particulier. Elle a le type des vierges du Titien, du Corrège. Elle est si belle, et si purement belle! Et puis on la sait si bonne! C'est une belle enveloppe à une plus belle âme encore que l'est sa figure. J'aime beaucoup M"' la maréchale Bessières et, maintenant que je sais qu'en aimant il faut estimer pour aimer bien, je lui suis bien plus attachée qu'à l'époque où nous nous retrouvions dans l'un des quartiers de la cité des fous.
Bessières laissa son fils et sa veuve sans aucune espèce de fortune, excepté des majorats qu'ils perdirent comme beaucoup de nous. Mais l'empereur eut le temps, avant de tomber de ce trône dont le sang de Bessières, comme celui de tous les amis de Napoléon, avait cimenté les fondations, d'assurer un sort à flP' la maréchale Bessières, qui était à la charge de son frère, M. de la Perrière, ancien receveur général de Paris.
Cette nouvelle me parvint de plusieurs manières.
s'avise de lombor tout en plein ? — sur le manteau de cour qu'il inonde et rend incapable d'être porté non seulement ce soir, mais jamais. Comme la jupe était toute pareille au manteau, il fallut donc se déshabiller. En voyant ce désastre, la jeune femme se mit d'abord à pleurer, puis à grondt-r, enfin à rugir, c'est le mot. Et rencontrant le regard de son mari, qui, avec son calme habituel, ne recevait pius d'émotions de pareilles scènes, elle tourna sa furie contre elle-même et arrachant ses diamants, ses fleurs, elle se mit hors d'état d'aller au cercle, où son mari fut sans elle.
Duroc me l'écrivit dans une lettre que je n'ose pas rouvrir, parce qu'elle est elle-même une annonce de mort ! Celle de Bessières m'accabla. Je l'écrivis à Junot. Il en fut au désespoir. Il l'aimait comme un frère d'armes loyal et brave, et son âme savait comprendre la sienne.
Quant à l'empereur, il en fut, dit-on, très affecté. Je le crois avec d'autant plus de raison que c'était un pilier de moins à son édifice. Le lendemain de la bataille de Lulzen, il traversaitles rangs d'un régiment de sa garde, latéie baissée, les mains croisées derrière le dos et l'atutude abattue. Un grenadier voulut lui donner une péliiion.
— Laisse-le pour aujourd'hui, lui dit un des vieux grognards. Regarde comme il est triste. // a perdu un de ses enfants !
La France a payé les funérailles du duc d'Istrie. Ce fait est bien glorieux pour lui après les positions brillantes dans lesquelles il s'est trouvé.