‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 17 sur 48 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Bataille de Lutzcn. — Napoléon au tombeau de Gustave-Adolphe. — Méditation. — Quarante mille coups de canon. — Bataille d'Egypte. — Dernier soupir. — Le roi de Saxe et le prince Eugène. — Médiation armée. — Scène entre l'empereur et le comte de Metternich. — Le chapeau tombé!

— Qui le ramassa. — Sort de l'Autriche. — M. de Bubna.

— Bautzen. — Histoire de Paris, par Dulaure. — Griefs. — Supplément à VAlmanach national de France, pour l'an VIII

— Nous avons un maître. — Constitution du gouvernement consulaire. — M™* la comtesse Bertrand. — Jonction du prince royal de Suède aux alliés de la coalition. — Trahison de Bernadotte. — Marie-Louise et Joséphine. — Votre père est une ganache. — Synonyme. — Bon et brave homme. — L'archichancelier brave ganache.

Tandis qu'un premier deuil était pris par l'armée française, un triomphe dont les lauriers avaient été bien sanglants était annoncé avec une grande emphase par nos journaux. C'était la bataille de Lutzen. Cette bataille est appelée autrement par les Russes, qui la nomment Gross-Gorschen. Je pense que Napoléon a voulu réveiller le souvenir de Gustave-Adolphe, qui est mort à Lutzen, où il est enterré. Napoléon y arriva dans la nuit du 1" au 2 mai. La situation de son esprit était profondément triste. La mort de Bessières, arrivée depuis quelques heures et qu'il était contraint de cacher, de refouler en lui-même, pour ainsi dire, la gravité de sa position, tout autour delui

donnait une teinte solennelle aux objets, ainsi qu'une forme presque fantastique. Napoléon n'était pas ordinairement dominé par les choses extérieures, mais ici l'effet moral avait une réaction. Il se fit conduire au tombeau de Gustave- Adolphe. Ft là, dans le silence de la nuit, pendant les heures qui s'écoulèrent entre la perte d'un ami et le gain d'une bataille, Napoléon éprouva des impressions qui, de son propre aveu, étaient bien étranges et lui parurent à lui-même une sorte de révélation. Quoi qt.'il en soit, la bataille de Lutzen fut gagnée par une sorte de phénomène ou d'inspiration du génie de l'empereur, qu'en effet un esprit comme le sien pouvait attribuer à une cause comme celle que je viens de faire remarquer^ : Une sorte de prédestination.

Cette bataille de Lutzen^, au rapport de gens qui s'y entendent mieux que moi, est un des plus beaux faits militaires de Napoléon.

— C'est une bataille d'Egypte, avait-il dit en arrivant sur le terrain. Infanterie et artillerie, point de

* jamais il ne s*est expliqué plus clairement. VoUlaiHl faifè entendre que le génie dé GuslaVe-Adolphe évoqué par lui, ne lui avait répondu que par un assentiment à sa propre volonté, ^ui était de faire la guerre ?

2 On sait comment la bataille fut gagnée. Le maréchal Ney occupait Gross-Gorschen. L'empereur était parti et ëlâilêû marche pour Leipzig, lorsqu'il apprit que le maréchal Ney avait en tôle louté l'armée ennemie ! A celle nouvelle Napoléon i-ôvient aa galop, suivi de sa garde et, changeant subitement les ordres donnés, il en envoie d'autres, accepte le champ de bataille de l'ennemi. Puis, se froUanl les mains, il dit en riant : « A trois heufes la bataille sera gagnée l * A trois heures nous étions yainqueurs.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 4t3

cavalerie* ! Messieurs, il faudra payer de nos personnes ici !

Et plus tard il a dit lui-même :

— J'ai gagné la bataille de Lutzen comme général en chef de l'armée d'Italie et de l'armée d'Egypte !

Au plus fort de l'action, on vit Napoléon mettre pied à terre ce jour-là et, comra:j il l'avait dit, payer de sa personne. Et c'est au cri de: Vive Vempereur! que des batteries entières étaient enlevées à la baïonnette ! Oh ! que notre dernier soupir fut beau ^ !

Pendant ce temps, le prince Eugène, par une marche aussi savante que belle, ouvrait les portes de Dresde au bon roi de Saxe. La fidélité saxonne, sans doute toujours fort remarquable, se remit encore plus en attitude après la victoire de Lutzen. Quant au vice-roi, ce fut le dernier exploit de sa belle cam"

1 II y eut quarante mille coups de canou de tirés dans l'armée française. Une particularité bien extraordinaire qui m'était encore rappelée par un officier général qui s'y trouvait, c'est que l'empereur ne put pas poursuivre sa victoire, faute de cavalerie ! u Le soir rien n'était niagnifiquement horrible, me disait'il, comme l'illumination du champ de bataille couvert lui-môme de morts, de blessés et de mourants, dont les gémissements servaient comme de sinistre accompagnement à la lueur infernale de l'incendie de trois villages où le combat avait été livré corps à corps, et où le feu promenait son ravage destructeur. C'était horrible à voirl »

2 11 est entendu une fois pour toutes que je ne veux en aucune manière attaquer l'époque actuelle. Je connais trop bien le sang français pour n'être pa!= certaine que la jeune génération dans laquelle se trouvent deux gages de mon sang n'est pas aussi bonne et aussi vaillante que toute celle dont je parle. Mais I''^ gloire de l'empire, voilà ce que je pleure, voilà ce qui était unique et ce que la valeur française doit également regretter comme moi l

pagne. Napoléon avait malheureusement besoin de lui en Italie. Il dut y retourner, et partit le 12 mai, le même jour de la rentrée du roi de Saxe dans sa capitale. Le 48 mai, Eugène était à Milan. Une nouvelle armée se recréait par ses soins et cette armée se battait en Allemagne au mois d'août de cette même année. Et elle était de quarante-cinq mille hommes d'infanterie et de deux mille hommes de cavalerie. Tout cela tient au miracle! Et pourtant l'armée d'Italie avait, dans l'espace de onze mois, fourni quatre-vingtdix mille soldats ! Quarante mille au commencement de 1812, vingt mille à l'automne et vingt-huit mille à la fin de mars 1813. Ces derniers, conduits par le général Bertrand, arrivèrent à l'armée d'Allemagne pour ce même jour de la bataille de Lutzen. Ceci est un fait que je crois pouvoir affirmer. Ce départ du prince Eugène fit, je le sais aussi, une vive impression sur l'Autriche. Elle y vit une méfiance que peut-être on n'avait pas. Et dans ce moment, où elle prenait ouvertement le caractère de médiatrice armée, elle se sentit blessée. Pourquoi cela?...

Il arriva dans ce temps un fait qui n'a de valeur qu'autant que les deux personnages mis en scène sont nommés, car le fait en lui-même ri est rien. Et pourtant il est beaucoup.

Napoléon avait une conférence avec le comte de Metiernich\ Elle était violente, et l'entretien prenait souvent une direction qui pouvait faire craindre à ceux qui auraient entendu qu'il ne finît par une scène, et une scène fâcheuse» L'empereur était peu maître de lui dans de pareils instants. M. de Metlernicli, tou-

* Il n'était que comte à cette époque.

jours parfaitement en mesure, conservait un immense avantage sur son adversaire et cet avantage doublait et triplait de force, en ce que tous deux voyaient ce que la colère et le sang- froid de l'un et de l'autre leur faisaient gagner et perdre. Enfin le paroxysme parvint à son point d'intensité. Napoléon se promenait rapidement dans son cabinet, contraignant M. de Metternich à le suivre, mais ne pouvant cependant lui faire accélérer son pas. Ce sang-froid qui semblait le braver accrut encore sa colère. Il s'avança vers M. de Metternich avec une grande violence et lui parla d'une voix encore plus élevée. Dans le même moment, sa petite main retomba sur le chapeau que M. de Metternich tenait et, comme celui-ci était loin de prévoir la secousse, le chapeau tomba à terre.

Napoléon le vit à l'instant, et je suis sûre qu'il regretta vivement que sa main eût touché le malheureux chapeau, soit que le mouvement ait été volontaire, soit qu'il ne l'ait pas été, chose que nous ne pouvons savoir et que nous ne saurons jamais ! Quoi qu'il en soit, son regard rapide suivit le chapeau dans sa chute. M. de Metternich continua sa promenade avec le même calme, ne parut pas s'occuper de son chapeau. Son intention était non seulement visible, mais il était facile de voir ce qu'il pensait de la chute du chapeau.

Cette circonstance, si futile en elle-même, avait évidemment influé sur l'humeur et sur l'esprit de Napoléon. Il était préoccupé, regardait le malencontreux chapeau toutes les fois qu'il repassait auprès et montrait visiblement que ce fait avait action sur lui.

— Que va-t-il faire? se demandait M. de Met' lernich.

Car dans sa pensée il était déterminé à sortir sans chapeau, mais à ne pas le relever. Enfin, à la troisième tournée, l'empereur s'arrangea de manière à passer tout près du chapeau, de manière qu'il pût gêner sa marche. Il le poussa alors légèrement du pied, le ramassa et le jeta négligemment sur une chaise qui était près de lui. Il se conduisit, à ce qu'il paraît, dans cette circonstance, puérile en elle-même, mais dont il avait fait une affaire sérieuse, avec toute l'adresse et l'esprit qu'il savait mettre à ce qu'il voulait bien faire. Quant au prince de Metternich, son attitude fut noble et belle dans toute cette petite scène, comme elle l'est toujours, au reste, dans les diverses positions où le sort lui fait jouer un rôle. C'est une généreuse et noble créature ayant une excellente bonté.

Tandis que l'armée d'Allemagne était ainsi occupée à tenir tète aux Russes, les communications les plus actives avaient lieu entre la France et l'Autriche Le comte Louis de Narbonne, connu pour sa volonté de faire la paix, le grand-écuyer de France, M. de Caulaincourt, qui voulait d'autant plus la paix, qu'il était intimement convaincu que la Russie la voulait aussi, étaient tous deux chargés des intérêts de la France. Il y eut à cette époque un fait assez singulier qui mérite de trouver place dans la vie de Napoléon.

Je n'ai jamais beaucoup compris pourquoi Napoléon avait épousé Marie-Louise. Il n'aimait pas l'Autriche et connaissait sa force, puisqu'il l'avait détruite troia fois en neuf aûsV II ne se fiait pas à sa politique.

1 Marengo en 1800, Àusterlitz en 1805 et Wagram et ses suites en 1809.

Pourquoi donc alors s'unir à elle par un lien qui, de son côté à lui, semblait devoir le lier? C'est une sorte d'énigme, comme cette énigme chinoise où il se trouve une pièce qui n'a jamais sa place, que la politique de Napoléon, quelquefois pour moi. Et cette affaire de son mariage autrichien est dans ce cas-là. Le fait est que, dans cette même année 1813, ce même mois de mai où il livrait des batailles, tout en conduisant politiquement et diplomatiquement les affaires, il avait bien accepté la médiation armée de l'Autriche, mais il n'y croyait pas et avait contre l'Autriche et sa politique un ressentiment d'une violence qu'il lui était difficile de cacher.

En voici une preuve assez remarquable. M. de Bubna lui avait été expédié à Dresde. Il le renvoya à son beau-père avec des instructions et des propositions nouvelles, tandis qu*au même temps il faisait demander aux avant-postes russes Vadmissioh du duc de Fwîence auprès de l'empereur Alexandre. Mais celui-ci, qui dans ce même moment se voyait à la tète d'une armée de cent quatre-vingt mille hommes, et dans une superbe position, fit de manière que sa réponse fut retardée jusqu'après la bataille qui se préparait. Cette bataille était celle de Bautzen...

C'était le 21 mai, et la bataille de Lutzen avait été livrée le 2 mai I

— Nous serons vainqueurs ce soir à trois heures, avait dit l'empereur le 2 mai !

La même prédiction précéda aussi la victoire de Bautzen. Mais que de flots de sang firent disparaître cette fois la teinte brillante des lauriers de nos soldats. Notre perte fut immense, quoique bien inférieure encore à celle des Russes et des Prussiens. Mais un

homme qui tombait dans nos rangs faisait une brèche qui ne pouvait se remplir. H faut serrer les rangs ! L'ennemi a avoué vingt mille hommes de perdus pour lui. Toutefois l'avantage de cette victoire fut immense. Il nous rendit maîtres de toutes les routes qui conduisent en Silésie, nous ouvrant ainsi le cœur de la Prusse. Un autre avantage, fantastique par son importance, fut de redonner à Napoléon un nouveau baptême de gloire qui le représentait au monde comme le premier capitaine de tous les âges. La supériorité de son génie militaire reçut par cette victoire et par celle de Lutzen une sanction que rien maintenant ne peut plus lui enlever. Avec quels moyens avait-il vaincu dans cette campagne? Etait-ce donc à force d'hommes, comme on le lui a reproché si souvent, ou — pour parler juste — comme l'ont prétendu des gens qui présument tout de lui sans savoir ce qu'ils disent. Il y a vraiment pitié* !

Des Mémoires, et surtout les Mémoires d'une femme, c'est une mosaïque variée, toujours faite sur Ig

* Sans parler des gnerres d'Italie et d'Egypte, il faut corp-^ rnencer par Marengo, puis Auslcrlitz, léna, Wagram, une foultj de campagnes et de batailles où le nombre des ennemis fut toujours supérieur au nôtre. Il y a dans ce que j'avance une vérité chiffrée et toute numérique facile à prouver. Mais il eq est d^j cela CQrnme de bien d'autres choses, c'est une ignorance des temps et des faits qui est toute pitoyable. Ainsi^ dans un ouvrage que j'ai lu l'autre jour, je voyais que le Directoire envoyait des messages à lu Convention et quMl existait en 1794 une administration volant sur les centimes (additionnels, l4Pdi3 que, en prenant Iti ^Qn\tçur tout simplernont, on y voit ({m U l)irt;oloir0 remplaça la Convention en 17'JG (13 vendéipiaire) et que les centimes additionnels furent l'œuvre, habilement conçue du reste, du géoJe de l'empereur, alors premier consul.

même fond, à la vérité, mais avec des pierres différentes. Je crois donc pouvoir faire ici ce que j'ai fait souvent, je veux dire revenir sur des souvenirs oubliés, mais non pas effacés. Ce que j'ai dît plus haut de la légèreté de quelques personnes, en parlant surtout de Napoléon, me rappelle une rectification que j'ai déjà voulu faire relativement à lui, et puis un autre fait venait à m'entraîner et je laissais l'autre en arrière. Il s'agit cependant d'une chose qui peut- <2tre a été reçue comme vraie dans nos provinces et surtout dans les pays étrangers. Il existe une Histoire de Paris, par Dulaure. C'est un ouvrage d'un mérite achevé et qui est aujourd'hui à sa six ou septième édition, et dont le succès est entièrement mérité. C'est précisément ce mérite qui me fait être sévère pour ce qu'il rapporte relativement à l'empereur Napoléon.

Dulaure n'aime pas Napoléon. Il était fort républicain, et son opinion était d'une telle nature qu'il n'a jamais pardonné à l'empereur d'avoir rouvert les églises, de s'être fait sacrer par un pape et d'avoir pris le titre d'empereur. Ce n'est pas son despotisme qu'il blâme au fond, quoiqu'il s'en prenne à lui, ne pouvant mieux faire, non. Car le comité de salut public en faisait bien au delà et Dulaure trouvait cela à merveille. Robespierre n'est un mauvais homme, selon lui, que le jour où il brûla le fanatisme et "athéisme. Il y a dans cette manière de voir un côté mrlesque bien curieux à approfondir et bien propre à la moquerie. Le jour en viendra.

Donc M. Dulaure, dans son Histoire de Paris sous Napoléon, tout en lui rendant la justice qu'il ne lui peut refuser, justice bien éclatante et qu'il est de

notre devoir, à nous autres napoléonistes, de mettre au jour, parce qu'elle montre le grand homme sans tous les rayons de son auréole. M. Dulaure dit de lui tout le mal que lui inspire sa vieille haine républicaine contre l'homme qui a ramené la noblesse et la messe. Et n'ayant pas beaucoup de choix dans les reproches et les mots de dédain qu'il veut adresser à Napoléon, il dit qu'il fut seulement troisième consul le 19 brumaire après la fameuse révolution qui détruisit ce même Directoire, que lui-même avait établi, le 13 vendémiaire, en dépit des efforts des sections de Paris qui étaient soulevées par un mouvement royaliste \ Il s'est trompé, ou bien il a fait un reproche qui n'était pas réellement de bonne foi. Voici le fait tel qu'il est. Je le rectifie, parce qu'il me semble qu'il est peu convenable pour Napoléon de se voir dans une position inférieure tandis qu'il était le maître. Voici la vérité.

VAlma7iach de l'an VIII était déjà, non seulement composé, mais imprimé, lorsque la révolution de brumaire fut accomplie. On fit mettre dans le même volume ce supplément invoqué par M. Dulaure à l'appui de ce qu'il dit. C'est avec ce supplément lui-même que je vais lui répondre.

« Bonaparte^, dit-il, fut troisième consul provisoire, t et il met troisième consul provisoire en italique, pour montrer que cela lui paraît extrordinaire et presque ridicule. Voici comment sont imprimés et cet article

* Et conduites par le général Danican.

2 Voyez dans le neuvième' volume de VHistoire de Paris, 4» édition, période xviii*, Paris sous Napoléon Bonaparte, p. 139. Voyez aussi la oole mise au bas de la même page.

et l'arrêté des conseils, dans VAlmanach national de France de l'an VIII de la république.

Page 1