‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 3 sur 48 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée à Trente. — Le commissaire de police. — Vive inquiétude. — Les fugitifs sauvés par le maître d'auberge. — Le chariot de campagne. — Souffrance de M™° Smiib. — Ils fuient. — La vallée et les broussailles. — M"« Smith se décourage. — La maison isolée. — La jeune femme. — Le diner. — Le mari et l'espingole. — Seconde fuite. — Berthold-Scalden. — Le lac de Zell. — L'ermitage. — La Gazette de Trente. — L'auberge au bord du lac. — La chapelle. — Les régiments et la peur. — Signalement et danger. — La frontière de la Styrie. — La barrière. — La princesse et le garçon libraire. — La femme blonde et l'homme bnjn. — Le déguisement. — Les habits de bergers. — Arrestation. — Départ pour Sainte-Marie.

Mais de nouvelles tribulations allaient troubler la tranquillité que ce temps de délices avait ramenée dans l'âme de la pauvre fugitive. Pour avoir d'autres chevaux à Trente \ il fallait montrer le passeport de M"* Smith. Celui du marquis portait bien son signalement, mais il y avait de plus le mot camerière, qu'il avait changé en Cameriéra. La comtesse ayant repris ses habits de femme, le commis n'aurait rien dit; mais ce fut le commissaire de police qui devait viser

^ Depuis la paix de Presbourg la Bavière avait Trente dan. son apanag-e. Slais le roi de Bavière était tellement dévoué a l'empereur Napoléon (et puis sa fîUe était vice-reine), que la Bavière était comme la France pour M"'» Smilh.

le passeport. Probablement de mauvaise humeur d'avoir été réveillé, il trouva ce qui au reste était vrai, c'est que le passeport était presque faux. Cependant comme il fallait un plus grand examen et que, ne donnant pas l'ordre d'avoir des chevaux, il était bien sûr de retrouver ses gens le lendemain matin, il remit à huit heures l'examen du passeport et s'en retourna dormir, laissant ses fugitifs livrés à l'inquiétude.

— Il n'y a pas à hésiter, dit le marquis, il faut partir à pied. Autrement nous sommes perdus.

M"" Smith était accablée de fatigue. Cependant en voyant l'imminence du danger, elle se résolut à suivre le conseil du marquis. Il avait remarqué la figure du maître de l'auberge. Cette physionomie lui avait paru bonne et bienveillante. Il s'en fut à lui et prit quelques renseignements sur la route à suivre. Le digne homme le regarda avec intérêt et pitié. Il est probable qu'une idée, au reste assez vraisemblable en pareille circonstance, vint le frapper.

— Il est impossible que la jeune dame puisse entreprendre cette route à pied au milieu de la nuit, s'écria-t-il. Écoutez, vous n'êtes ici sous aucune surveillance, vous me donnez votre parole que vous n'avez rien à démêler avec mon gouvernement. Eh bien ! je vais vous vendre, si vous le voulez, un cabriolet, c'est-à-dire un chariot de campagne assez bon. Je vous céderai également un cheval qui supportera bien une longue traite. Et puis partez, et que le ciel vous conduise !

11 attela lui-même son cheval, aida M"" Smith et le marquis à monter dans le chariot, y monta luimême pour répondre par son nom au gardien des portes et de cette manière ils passèrent sans difficulté.

Il était deux heures du matin lorsqu'ils sortirent de la ville de Trente. Le bon aubergiste, enchanté de les avoir sauvés, les quitta à une lieue de la ville, puis il y retourna après leur avoir souhaité toutes les chances de bonheur.

Les fugitifs étaient mal dans ce chariot. M"* Smith ne se plaignait pas. Mais à chaque cahot, le marquis voyait la souffrance se révéler sur son visage. Elle était enveloppée dans un manteau, presque entièrement couchée, tandis que le marquis conduisait. Il avait pour elle ces soins fraternels dont il avait assuré la comtesse Attems qu'il ne se départirait jamais, et il oubliait sa propre fatigue pour ne s'occuper que de M""* Smith.

Vers le matin M""" Smith se sentit tellement faible, qu'elle pria le marquis d'aller un peu plus lentement. Mais l'inquiétude qu'il éprouvait était si grande, qu'il ne pouvait se décider à ralentir le pas de leur cheval. Depuis quelque temps son oreille était frappée d'un bruit sourd qui semblait annoncer dans le lointain le roulement d'une voiture et le bruit d'un fouet. Ce bruit venait de Trente. Enfin, il se rapprocha tellement que la comtesse l'entendit elle-même et devint aussitôt pâle et tremblante.

Ils étaient alors sur la hauteur d'une vallée assez profonde, au bas de laquelle coulait une petite rivière ou plutôt un torrent ; de l'autre côté était une montagne escarpée et très boisée. Le marquis n'hésita pas. Il venait de voir au loin, dans la route, une calèche remplie d'hommes en uniformes. Étaientils poursuivis? La chose était probable, si elle n'était pas sûre. Par la position des deux voitures, le marquis pouvait très bien distinguer, tandis que

le soleil donnait dans la vue de ceux qui venaient à lui, ce qui faisait qu'ils ne pouvaient le voir. Son parti fut pris à l'instant.

— N'ayez aucune crainte, dit-il à M"°* Smith...

Et, prenant le cheval par la bride, il le fît descendre en courant jusqu'au fond de la vallée et, lui faisant aussitôt passer le petit torrent, il entra, toujours en forçant le cheval d'avancer, dans un fourré épais formé par les jeunes arbres qui étaient au bas de la montagne ; il y pénétra avec peine, mais il y parvint, et ce fut alors qu'il fit part à M"° Smith du motif de la course qu'elle venait de faire.

— Mon Dieu, dit-elle en joignant les mains, c'est trop longtemps disputer une misérable existence! Pourquoi ne les avoir pas attendus ! Qu'espéronsnous ! Leur échapper toujours ? Hélas ! c'est impossible, l'Europe entière est à cet homme. Laissez-moi subir mon sort, monsieur de Salvo, retournons à Milan. Vous me déposerez à l'entrée de la ville et vous vous éloignerez ensuite pour éviter d'être rencontré dans les premiers moments.

Elle pleurait et paraissait accablée. Le marquis lui remontra que de tous les partis le plus mauvais était celui dont elle parlait. La fuite avait déjà d'heureux commencements, ses suites devaient être également heureuses.

— Songez avant tout à vos enfants, à votre mère, à votre mari, lui dit son jeune conducteur avec le sérieux d'un homme de quarante ans. Votre devoir est de vous mnserver. Quant à moi, si vous voulez absolument retourner, je vous suivrai et vous me livrerez avec vou.s.

En ce moment le bruit des voitures qu'ils avaient

aperçues se fit entendre sur les hauteurs, ce bruit fut d'abord très fort, puis il s'éloigna, et enfin se perdit tout à fait. Quant le calme fut rétabli autour d'eux, la comtesse joignit de nouveau les mains et remercia Dieu.

— Allons, dit-elle, la Providence ne veut pas que je leur sois livrée!... Mais comment sortir de ce taillis maintenant ^ ?

En effet la chose n'était pas facile. Le marquis s'en fut à la découverte.

— Tout va bien, dit-il en revenant, j'ai trouvé un sentier qui est presque un chemin. Le cabriolet peut y passer. Il faut le prendre, car dans notre position rien n'est plus à redouter que les villes et les grandes routes.

Il expliqua alors à M"" Smith qu'il voulait gagner la frontière de la Styrie, en suivant la lisière du territoire de Salzbourg. L'épreuve qu'ils avaient faite de leur passeport à Trente n'était pas de nature à leur donner de l'assurance pour le reste de la route, en passant par les grandes villes. Il fallait donc suivre des chemins détournés et tout faire pour éviter d'être rencontré et reconnu. L'évasion était connue depuis trois jours. Le signalement devait être donné et leur position était bien autrement périlleuse qu'elle n'était avant la fuite de Brescia. M"* Spencer le comprit et redevint la femme supérieure qu'elle

* Si je donne tous ces détails, c'est pour montrer à quel point l'existence d'une femme pouvait être infortunée à cette époque, même dans le rang le plus élevé. Cela tenait au temps. Voyez la vie malheureuse que j'ai menée en Espagne. Ainsi ces détails sont nécessaires comme peinture du temps et de l'époque de Napoléon.

«vait révélé depuis ses malheurs. Elle souffrait d'une horrible fatigue, mais on pouvait dire d'elle :

tn corpo debilê, anima forte!

Elle gravit la montagne presqu'à pied. Lorsqu'ils furent arrivés au sommet, ils aperçurent avec joie une maison isolée qui leur parut une ferme. La pauvre fugitive succombait de lassitude. La chaleur était excessive, elle n'avait pour se désaltérer qu'un peu d'eau tellement chauffée par le soleil, qu'elle n'était plus buvable ; elle ne se plaignait pas, mais elle se sentait mal. Ils arrivèrent enfin devant la porte de cette maison. Elle était Tunique qu'on aperçût dans ce désert. La porte en était fermée et les aboiements de deux ou trois gros chiens furent d'abord la seule réponse qu'on obtint. Enfin, Une fenêtre au-dessus de la porte principale s'ouvrit, et une jeune femme leur demanda brusquement ce qu'ils voulaient?

— Nous reposer un moment et avoir, en le payant, du lait et quelque chose à manger.

— Cette maison n'est pas une auberge ! Et puis, comment vous trouvez-vous ici ? Le chemin par où vous êtes venu n'est connu que de mon mari et de quelques habitants de l'autre vallée.

Et en parlant elle attachait un regard curieux et défiant sur les deux fugitifs.

— Je suis professeur de botanique à l'Université de Pavie, répondit le marquis. Ma femme m'accompngne toujours dans mes courses. Cette lois elles ont été plus longues que de coutume et nous nous sommes égarés. Mais allons, ouvrez-nous et donneznous quelque chose à manger. Vous ne vous en repentirez pas.

La femme se détermina enfin à ouvrir et fit entrer M"* Smiih dans une salle basse assez bien tenue, où elle trouva de la fraîcheur qui la remit et lui redonna de la force. Pendant qu'elle plongeait ses bras et son visage dans une cuve d'eau pour en enlever la poussière, la jeune femme leur servit un dîner assez bon. Ils venaient de le finir, lorsqu'un homme se présenta à la porte. Il était armé comme il était nécessaire de l'être dans cette partie des montagnes. Sa figure était dure et l'expression de mécontentement qu'il ne put cacher en apercevant les deux étrangers fit peur à M"" Smith. La jeune femme lui expliqua ce qu'étaient leurs hôtes; Pendant ce temps, il déposait ses armes, c'est-à-dire son espingole, son sabre, ses pistolets, en gardant sur lui toutefois un long poignard. Tandis que M"^ Smith, vraiment effrayée, regardait cette étrange figure avec terreur, il marchait dans la chambre. Tout à coup il aperçut la petite cassette aux bijoux qui ne quittait jamais la fugitive. L'homme s'en approcha et, par un mouvement brusque qu'il fut impossible de prévoir, il ouvrit la cassette qui était fermée par une petite clef d'or alors dans la serrure. Et les bijoux de M""* Smith étincelèrent aux yeux de cet homme.

— Ah ! ah ! s'écria-t-il enfin, je ne me suis donc pas tromp* 1 A votre équipage, votre air craintif, votre présence dans un lieu qui ne peut servir que de retraite contre la justice, tout m'a fait penser que vous étiez des aventuriers. Maintenant ceci est plus sérieux, vous êtes des voleurs à ce que je vois, et peut-être, ajouta cet homme... peut-être des meurtriers.

M"* Smith se laissa tomber sur une chaise en poussant un cri dont l'expression déchirante alla au cœur

de la jeune femme. Elle fut à elle et lui donna un peu d'eau.

— Vous n'êtes pas des voyageurs ordinaires, dit l'homme, il est de mon devoir de vous arrêter, jeune homme, et d'aller au bourg voisin chercher mainforte pour vous conduire dans les prisons de Trente.

Il s'avança vers le marquis dont les pistolets étaient dans le chariot et qui ne pouvait lutter avec cet hotnme qui l'aurait terrassé d'une seule main. Il frémit en pensant à tous les résultats qui pouvaient arriver d'une arrestation aussi terriblement motivée et effectuée à Trente, d'où ils avaient fui la nuit précédente.

— Écoutez, dit-il à cet homme en le prenant à part, prenez garde à ce que vous allez faire.

Et sur le champ composant une histoire, il lui dit qu'ils étaient émigrés, que les bijoux étaient bien à sa femme, et termina en lui offrant vingt piastres pour les laisser partir.

— Vous m'en donneriez quarante que je ne vous laisserais pas aller, répondit l'homme. Plus vous insistez, plus je vois que vous craignez la justice Allons, marchez devant moi, poursuivit-il en prenant son espingole et l'un de ses pistolets. Obéissez, ou je tire.

Le marquis refusait de marcher. L'homme allait le prendre par le bras pour l'y contraindre, lorsque sa femme se jeta à ses pieds, le suppliant de les laisser partir. Les larmes de M"" Smith l'avaient attendrie et elle avait subi la loi commune du charme que la belle proscrite exerçait sur tout ce qui la voyait et l'entendait. Elle parla elle-même avec un tel accent que cet homme finit par se laisser séduire ou atten-

drir, comme on voudra, et lui-même fut atteler leur cheval pour qu'ils pussent se remettre en route, quoiqu'il fût déjà tard, car tous ces pourparlers avaient employé une partie du jour. Quelques offres qui lui furent faites, quelques prières que la comtesse elle-même lui adressât, il se refusa à les laisser passer la nuit dans sa maison.

— Partez, leur dit-il. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de vous laisser aller. Que Dieu me le pardonne si vous êtes coupables !

Les malheureux se remirent en route. Il était alors tout à fait nuit. Il marchèrent jusqu'au jour dans ces montagnes et se trouvèrent au matin près d'une ferme fortifiée, comme il y en avait alors dans le Tyrol à cette époque, et ils y déjeunèrent. Puis ils se remirent en route et poursuivirent leur triste et dangereux pèlerinage.

Ils se dirigèrent vers Berthold-Scalden. C'est un lieu où l'on prend les eaux, et il fallait éviter de passer dans la ville. Le marquis connaissait un peu les environs de Berthold-Scalden et guida son cheval vers le lac de Zell. Ils arrivèrent de bonne heure à une petite auberge située au bord du lac et dans laquelle les buveurs d'eau venaient quelquefois manger des truites. Le maître était un grand nouvelliste et avait plusieurs journaux sur sa table. Le marquis, avide de renseignements, se saisit du premier qui lui tomba sous la main. C'était précisément celui de Trente! Il y lut sous la rubrique de Milan, que la police de Trente signalait comme fugitifs M""" Spencer Smith et le marquis de Salvo, donnant à la comtesse le nom de prisonnière d'Etat et ordonnant en conséquence à tous les habitants du royaume d'Italie de le»

arrêter, s'ils les rencontraient, et de les envoyer sous bonne et sûre garde à Milan, où le marquis serait jugé par le prince vice-roi, comme coupable^ d'avoir favorisé l'évasion d'une prisonnière d'État de l'empire français.

En lisant ce singulier paragraphe, le marquis ne put s'empêcher d'être vivement frappé des dangers que lui personnellement pouvait courir. M"" Smith était également menacée d'un malheur réel, parce que, dans l'état où elle était, une captivité sévère était la mort pour elle. On ne pouvait pas la lui donner sous une autre forme, mais on le pouvait ainsi ! et c'était assez. Quant au marquis, son affaire était sûre.

Ne voulant pas l'alarmer, il s'approcha d'elle tandis qu'elle regardait le lac de Zell, dont les belles eaux bleues réfléchissaient les collines vertes et fleuries, couvertes de troupeaux qui l'entourent, et la petite chapelle de la Vierge, qui est bâtie dans le bois, à quelque distance, mais dont on aperçoit le toit, et dont la cloche s'entendait dans cette tranquillité matinale, qui donne un si grand charme aux sites montagneux, en animant leur solitude sans la troubler. M""* Smith, dont l'imagination était toute poétique et qui savait donner une couleur à ce qu'elle voyait, jouissait avec délices du tableau ravissant qui se déroulait devant elle à mesure que sa vue faible lui donnait un nouvel aperçu de quelques beautés, n'avait plus aucune crainte en ce moment et montra en sou-

*Le signalement du marquis était exactement donné, et il aurait été bien sûrement fusillé s'il eût été rejoint. Mais, pour qu'on ait mis sa tête à prix, comme quelques sots journaux l'ont pu dire, cela n'est pas vrai et ne se faisait en France qu'au xio* siècle.

riant au marquis comme les eaux du lac étaient un miroir tranquille et pur. Les troupeaux nombreux qui animaient cette scène naturellement sauvage et solitaire, donnaient un aspect remarquable par son étrangeté à toute cette scène.

— U faut partir, dit le marquis.

— Je suis prête, dit-elle avec sa douceur accoU' tumée. Partons. J'aurais pourtant bien voulu demeurer ici tout aujourd'hui.

— Tout aujourd'hui ! s'écria le marquis. Vous voulez donc vous perdre ?

Mais craignant de l'alarmer, il reprit plus doucement:

— Non, non, il faut partir. Nous tournerons Ber-» thold-Scalden, et nous serons peut-être cette nuit à la frontière de la Styrie ; bon courage.

Dans le même instant des clairons se firent entendre, et, répercutés par l'écho de la montagne, firent l'effet de toute une armée qui s'avançait. Le marquis se mit à la fenêtre et vit dans une petite prairie qui était tout près de la maison, se déployer plusieurs escadrons de cavalerie et des troupes qui se disposaient à manœuvrer. Il s'informa auprès de l'aubergiste. C'étaient des régiments qui passaient et avaient séjour, c'est-àdire qui demeuraient même une semaine à Berthold- Scalden et qui, pendant le temps de repos, venaient ie matin manœuvrer au bord du lac. Le marquis connaissait beaucoup d'officiers dans les régiments bavarois comme dans les français. Il fallait renoncer à l'idée de traverser cette troupe. Une fatalité semblait poursuivre les fugitifs.

— Que faire, mon Dieu, que faire? disait M"* Smith en pleurant. Je vais me dénoncer moi-même; et,

quant à vous, sauvez-vous par le Tyrol. Un homme seul peut aisément s'échapper. Ah ! mon Dieu ! mon Dieu!

Le marquis témoigna, par un mouvement d'humeur assez marqué, que cette nouvelle proposition d'abandon lui était presque offensante. M"' Smith lui tendit la main en lui demandant pardon de l'avoir blessé.

La malheureuse ne connaissait pas le journal de Trente. Le marquis l'avait déchiré et jeté au feu.

— Il faut traverser le lac, lui dit-il, et nous réfugier dans les montagnes voisines. Du courage, vous disje, et tout ira bien.

Et dans le même moment lui-même n'avait plus d'espoir.

Ils passèrent le lac et firent diriger la barque du côté de l'ermitage. Le projet du marquis était de demander un asile au desservant. Il savait qu'il pouvait le faire sans péril et c'était alors le seul moyen de salut. Ils passèrent deux jours dans la chapelle. Elle est isolée au milieu d'un bois de sapins et peu fréquentée des habitants de Berthold-Scalden. Vers le soir du second jour on entendit le bruit des instruments militaires qui parvenait dans la sainte retraite. Ils jouaient des airs de guerre, puis d'autres plus mélodieux. Alors le vent du lac portait cette harmonie avec un charme tout particulier qui provoquait les larmes de la jeune femme, frappée d'exil, errante et malheureuse. Lorsque le soleil fut couché, le marquis passa le lac et fut aux informations. Le pays était libre, les régiments avaient continué leur route vers Salzbourg, et les proscrits pouvaient passer. Us se déterminèrent à partir à l'instant raéiJie. Guidés par les avis de l'ermite, ils évitèrent Berthold-Scalden

en le tournant. Le lendemain ils traversèrent Rastadt, gros bourg dans lequel ils s'arrêtèrent pour dîner. Ils n'étaient plus alors qu'à deux lieues de la frontière de la Styrie.

— Nous sommes enfin sauvés ! s'écria le marquis.

Les malheureux l'étaient moins que jamais.

Ils se remirent gaiement en route après leur dîner et atteignirent sans le moindre obstacle une barrière intérieure, qui s'ouvrait en effet sur le chemin de la Styrie^ Ils demandèrent le passage et présentèrent avec confiance leur passeport. Le gardien le lut. Puis tout à coup il se mit à rire, ccAirut à son bureau, prit un autre papier, compara et se mit à rire beaucoup plus fort.

Quand on rit, ce n'est pas alarmant. Cependant ils voulurent savoir la cause de cette hilarité si excessive et la comtesse lui demanda en allemand ce qui la causait. L'homme, riant toujours, lui donna le papier qu'il avait comparé au passeport et, en le lisant, M""* Smith se mit à rire aussi fort que lui. Le marquis crut qu'on le mystifiait. Enfin il apprit le fait, qui était au reste assez plaisant.

La jeune princesse de F... avait eu le cœur attendri pour un garçon libraire de Vienne. Cette tendresse était devenue une telle passion mutuelle, que les deux amants avaient pris la fuite pour se soustraire aux grands-parents et à l'autorité impériale, qui ne plaisante guère quand il est question de mésalliance, et de mésalliance aussi forte que celle d'un propriétaire de parchemins avec celui qui les vend. Le gouvernement autrichien avait donc signalé les deux fugitifs,

* Barrière d'un chemin vicinal.

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non seulement à toutes les grandes villes de l'empire germanique et de l'empire français, mais du royaume d'Italie, et de plus l'ordre aux premières autorités de transmettre le signalement des deux individus dans tous les lieux par lesquels ils pourraient passer.

L'homme de la barrière de la Styrie en avait donc reçu comme un autre et, comme ce signalement portait une jeune femme blonde et un jeune homme brun, il n'en fallut pas davantage pour exciter sa gaieté, car il avait trouvé plaisant qu'ils fussent ainsi venus se livrer avec autant de bonhomie, surtout le jeune homme, qui devait craindre un châtiment sévère...

Après le premier moment de gaieté, M""" Smith pensa qu'il était temps de mettre un terme à cette situation et, montrant au gardien les deux signalements, elle lui démontra que les cheveux blonds et bruns étaient les seules marques de ressemblance qui existassententreles fugitifs et eux, paisibles voyageurs. L'homme en convenait. Mais il ne voulut pas cependant avoir cette responsabilité.

— Ecoutez, leur dit-il, Salzbourg est tout près d'ici. Allez-y. Vous y ferez voir vos passeports. On les visera et, alors, vous passerez. Mais convenez qu'un passeport de Venise, qui n'a été visé nulle part depuis qu'il a été donné, est une chose un peu suspecte.

Et il avait raison, l'homme.

— Nous sommes perdus, dit M""" Smith. Les obstacles se multipHent à mesure que nous apppcH chons du but. Je suis découragée et n'ai plus d'espoir. Que faire?

— Une chose fort simple. Ce moment est celui où les troupeaux quittent leur demeure d'hiver pour celle

d'été et voyagent par troupes immenses. Il faut avoir deux habits de bergers, abandonner le chariot et le cheval, et passer au milieu de la nuit avec une de ces troupes de bêtes à laine, et de leurs conducteurs, qui ne sauront pas eux-mêmes si nous sommes avec eux M""* Smith fut à l'instant frappée de la simplicité et de la bonté de ce moyen.

— Oui ! oui I s'écria-t-elle en frappant ses petites mains. Oui! Allons sur '>champ faire l'emplette des deux habits. Ce sera charmant! Retournons à Rastadt\

— Non pas, nous y serions trop remarqués. Il faut tout simplement acheter deux habits de bergers, dans quelque chaumière.

— Grand Dieu, dit la jeune et élégante femme avec dégoût, comment croyez-vous que j'irai mettre des habits pleins de vermine peut-être ! J'aimerais mieux la prison de Valenciennes...

— 3Iais songez que Rastadt est un bourg, que notre déguisement car ce n'est pas autre chose, sera signalé là cinq minutes aprîs que les habits seront demandés.

M"°° Spencer ne voulut entendre à rien. Elle exigea que le marquis retournât à Rastadt. Elle avait été très bien soignée par la maîtresse de l'auberge et Rastadt lui paraissait un lieu de toute sécurité. Ils y arrivèrent au soleil couché et devaient en repartir à minuit pour se trouver avec les troupeaux au moment du passage, qui ordinairement avait lieu avant le point du jour.

Le marquis, chargé du soin de faire le mensonge, dit à l'hôtesse, que, voulant surprendre sa sœur, qu'ils

' Ce n'est pas le Rastadt où furent assassinés les plénipoteDliaires. Celui-ci n'est qu'uo bourg.

allaient rejoindre, sa femme (M"" Smith) voulait s'habiller en paysans, en bergers et qu'ils la chargeaient du soin d'acheter les deux habits. Il lui remit plusieurs pièces d'or et la bonne hôtesse s'en fut acheter les habits chez un homme nouvellement établi à Rastadt. Par un de ces hasards, qui ne sont au reste que trop ordinaires quand on est malheureux, ainsi que le savent tous ceux qui ont eu des carrières orageuses, cet homme était attaché à la police de la petite ville de Sainte-Marie, à deux lieues de là. Les occasions de rapports étaient rares, comme on peut l'imaginer, à Rastadt. Le pauvre malheureux était peut-être au moment de donner sa démission, lorsque la maîtresse de l'auberge vint acheter les deux habits de bergers chez lui. Il la questionna. La femme répondit la vérité et cette vérité était suffisante pour faire arrêter toute une ville. Il ne lui dit rien, lui vendit les deux habits, puis, quand elle eut les talons tournés, il fît seller son cheval et s'en fut à Sainte-Marie faire cette fois un rapport qui transporta de joie le chef en sous-ordre lui-même. Il faut dire qu'à cette époque l'affaire de Dracke avait compromis une foule de personnes et que le Wurtemberg, la Ravière, et même l'Autriche, livraient au premier mot de l'empereur Napoléon celles qui étaient suspectes. Ce mois de mai où se passaient toutes ces choses était celui qui suivit Austerlitz. Nous étions grands alors, et on nous craignait.

Le déguisement se fit sans difficulté et au milieu de rires joyeux. La pauvre fugitive avait un de ces moments de bien-être qui précèdent quelquefois, quoi qu'on en dise, les moments malheureux et les font paraître plus amers et plus lourds à porter ensuite.

A minuit, après avoir payé largement leur bonne hôtesse, ils lui dirent adieu et se disposaient à monter dans leur chariot pour gagner la frontière styrienne lorsque, en traversant un corridor obscur qui conduisait de la salle basse à la cour, le marquis sentit la pointe de deux baïonnettes lui serrer les côtés, tandis que M""' Smith, brutalement saisie par deux soldats, était ramenée dans la salle basse devant un commissaire de police qui, pour cette grande affaire, était venu de Sainte-Marie. Il était assis et regarda longtemps la comtesse avec insolence.

— Votre nom, lui demanda-t-il enfin.

— M"* Spencer Smith, fille du baron Herbert, internonce d'Autriche à Constantinople et femme de l'ambassadeur d'Angleterre à Stuttgard.

M"" Smith avait raison. Elle ne pouvait se sauver, ainsi que son compagnon, qu'en disant la vérité. Elle était maintenant sur le territoire autrichien. Le gouvernement pouvait n'être pas assez fort pour la sauver. Mais les subalternes pouvaient se laisser imposer par son ton d'autorité et la laisser aller. En efîet le rustre fut un moment stupéfait à cette litanie de grands noms. Mais il sourit et se dit :

— Elle ment.

Et, au fait, la comtesse devait un peu compter sur l'incrédulité.

— Et pourquoi ce costume?

— Parce qu'il m'amuse de le porter. Cela ne vous regarde pas.

— Hum ! Et où alliez-vous ?

— Chez ma sœur, la comtesse Strassoido, à Gratz en Styrie.

— Quel est cet homme qui est avec vous ?

— Mon valet de chambre.

L'homme noir se mit à rire mais il ne dit rien.

— Je ne puis rien décider sur vous, dit-il enfin. Il faut me suivre à Sainte-Marie. Là, nous verrons.

Pendant ce temps le marquis était gardé à vue dans la chambre voisine. Mais il avait eatendu les demandes et les réponses, et cela suffît pour le guider dans son interrogatoire, lorsque l'homme noir le lui fît subir. Le lendemain matin ils partirent tous pour Sainte- Marie, M""' Smith en voiture et le marquis à pied entre deux soldats.

Sainte-Marie est une ville très petite du Tyrol et cependant un lieu de garnison. L'homme noir fut conter son affaire à un officier supérieur qui était dans la ville comme première autorité. Sa première pensée fut que cette femme était une aventurière. Il se rendit au lieu où elle était et l'interrogea lui-même assez cavalièrement.

Les femmes ont seules cette finesse et cette délicatesse de souvenir, cette pensée qui, bien que fugitive et sans intérêt, laisse des traces dans leur imagination, si ce n'est dans leur âme. L'année précédente, M™" Smith avait été à Inspruck avec son mari. Ils avaient donné un bal. L'emplacement était petit et ils furent obligés de refuser plusieurs demandes. Ceci était nécessaire à savoir pour l'explication de ce qui va suivre.

L'officier de cavalerie, qui était en ce moment le juge d'instruction de la comtesse, fut poli envers elle, comme on l'est envers une femme qui vous parait jolie. Mais il était aisé de voir que la considération ne suivait pas le salut qu'il lui fit lorsqu'elle se nomma et déclina le nom de M"" Spencer Smith.

— Vous prenez là un nom respectable, madame, lui dit-il, et il pourrait vous en arriver malheur. Vous n'êtes pas madame Spencer Smith. Dites-moi la véi'ité et peut-être pourrai-je vous sauver.

J'ai déjà dit, je crois, que M"" Smith avait la vue très basse. Elle ne fit donc pas d'abord attention à cet officier, qui ne lui paraissait qu'un homme grossier de plus. Mais à mesure qu'il parlait, ses idées se classaient autour d'un souvenir et bientôt elle fut sûre de son fait.

— Je ne suis pas M"" Spencer Smith, monsieur, lui dit-elle en souriant. Vraiment ! Avez-vous donc la mémoire si légère? Avez-vous oublié, monsieur, que, lorsque l'ambassadeur d'Angleterre à Stuttgard, sir Spencer Smith enfin, vint l'année dernière à Inspruck, sa femme qui était avec lui, donna un bal, où furent invités plusieurs officiers. Quelques-uns cependant ne purent l'être en raison de la petitesse du local? L'un de ces messieurs, le baron de "* (vous, monsieur), parent d'une dame d'Inspruck, se fit recommander par elle et obtint ce que n'eurent pas ses camarades.

— Madame, madame, s'écria le baron en se mettant à genoux devant M"" Smith et lui baisant la main, car cette gracieuse figure venait de se révéler à lui et il retrouvait en effet dans l aventurière la belle fée dont la magie leur avait fait passer de si agréables heures à Inspruck — madame, pouvez-vous me pardonner? Je suis un malheureux! Daignez être aussi indulgente que vous êtes aimable et belle, ou je suis un homme perdu.

M"* Smith le releva en riant et l'assura que tout était oublié.

— Mais je suis bien pressée d'arriver chez ma

sœur, dit-elle, et la journée s'avance. J'espère que j'aurai la permission d'achever mon voyage, ajoutât-elle en souriant.

— Comment! s'écria le baron, je voudrais bien que quelqu'un s'y opposât! Je suis maintenant votre champion.

Il sortit aussitôt et fut trouver le commissaire de police à qui il certifia, sur sa parole d'honneur, que cette dame était M"" Spencer Smith.

— Ma foi, tant pis pour elle alors, dit le commissaire de police. Je n'avais fait jusqu'à présent aucune attention à cette gazette de Trente, que vient de me donner mon secrétaire. Lisez ce paragraphe.

Et le baron lut ce que le marquis avait lu à l'auberge du lac de Zell. Il fut embarrassé. La France était alors une personne qui avait les bras si longs qu'elle atteignait partout où l'on se sauvait.

— Il ne faut pas nous mêler de cette affaire, dit le commissaire de police. Il faut conduire la comtesse et son valet de chambre à Salzbourg. Et, comme il ne faut se faire d'ennemis nulle part, vous l'y conduirez comme pour lui faire honneur.

— Ma foi, non, dit le baron. Je ne veux pas faire le gendarme avec une femme de sa sorte, et puis si jolie, si aimable !

— Aimez-vous mieux que je lui donne quatre soldats et un caporal pour escorte.

— Non pas certainement.

— Eh bien, vous, ou eux. Il n'y a pas de choix. Je vais aller lui signifier l'obligation où nous sommes de ne pas prendre cette responsabilité sur nous. En vérité les dames de notre noblesse allemande devraient bien ne pas courir les champs comme Angélique ou

DE LA DUCHËriSK D'ABRANTÈS 4»

Bradamâïite. Voilà la princesse de F..., voilà... Que Dieu leur soit en aide !

M°" Smith fut troublée en apprenant cette décision. Non pas pour elle, mais pour le malheureux marquis. Son sort lui faisait peur. Ils partirent donc pour Salzbourg, qui, parle dernier traité de Presbourg, appartenait à l'Autriche. Le marquis monta sur le siège et, pendant la route, qui dura un jour et demi, il servit à table comme aurait dû nécessairement le faire un valet de chambre.

En arrivant à Salzbourg, la prisonnière, car elle l'était toujours, fut conduite dans la première auberge de la ville, et le baron fut aussitôt avertir les autorités, en ayant soin de poser deux sentinelles à la porte de M°° Smith, qui venait de retrouver dans la fille de l'auberge, une enfant élevée par sa mère, la baronne Herbert, grande-maitresse de la grande duchesse de Wurtzbourg. Elle fut donc aussitôt entourée de soins. Mais son inquiétude ne pouvait en recevoir de soulagement. Elle apprit d'elle toutefois des choses qui lui furent utiles.

Pour éclaircir ce qui va être dit, il faut savoir que, bien que Napoléon ne fût pas alors empereur d'Autriche par le droit, il l'était par le fait, et que tout ce qui était disposé à faire de la soumission à tout prix, comme cela se voit, mon Dieu, même dans notre belle France, était trop heureux de lui montrer du zèle pour son service, même du dévouement. L'afiaire de Dracke avait fait un grand bruit en Europe, et tout ce qui se rattachait à cette conspiration était pour l'empereur Napoléon d'un haut intérêt. La comtesse Smith était fort instruite à ce que croyait l'empereur, de toute cette affaire. Elle avait même été influente IX. 4

de cela, par les siens et ses amis, elle était donc à ses yeux une personne importante. C'était pour cette raison qu'elle était persécutée, et non par cette stupidité, parce quelle s'appelait Smith. C'est absurde plus qu'on ne le peut dire et n'a même pas besoin de réfutation.

Le directeur général de la police à Salzbourg était un homme de beaucoup de talents, fort actif, voyant juste et trouvant peut-être ridicule, comme cela l'était en effet, qu'une femme se mêlât d'affaires politiques. Et, quoique fort poli, il mit un peu d'ironie dans son interrogatoire.

— Monsieur, lui dit M""" Smith, émue jusqu'aux larmes par sa position, dont le danger était surmonté par le ridicule depuis qu'elle était sous la domination autrichienne, quoi qu'il en fût de son affaire, monsieur, je suis dans ma patrie et vous me devez protection. Au lieu de cela vous m'insultez ! Je m'en plaindrai, monsieur ! Je vous prie de faire remettre un billet de ma part ay général comte O'Donnell et au fils du prince Parr. Je réclame leur protection et je la réclame contre vous !

C'était la jeune fille de l'auberge qui lui avait dit que le prince Parr et le général O'Donnell étaient dans la ville.

Le directeur de la police savait qu'une femme dans le cas où se trouvait M"" Smith ne peut être qu'irritée. Il ne répondit donc pas aux injures et continua son interrogatoire.

— Quel est l'homme qui est avec vous, madamel

— Mon valet de chambre.

— Son nom?

— Francesco Kaiiuondo.

«— Combien y a-tril de temps que vous l'avez?

— Trois mois.

— Ah!

Et le directeur général sortit de l'appartement en saluant très bas, mais il était évident que son respect était quelque peu ironique.

Le marquis était gardé à vue dans l'une des chambres de la maison. On le mena à l'hôtel de la police et là commença un interrogatoire qui, pour lui, pouvait être grave dans ses résultats. Il le savait bien, mais il était jeune, et puis il était soutenu par un sentiment noble et généreux. Il y a de grandes ressources dans de pareils soutiens.

La salle dans laquelle ils étaient, le directeur général et lui, donnait sur la Saar, qui coule au pied du château et entoure la ville de Salzbourg. Vis-à-vis étaient de belles collines, et toutes revêtues de la plus admirable végétation. Le marquis, après avoir répondu comme il devait le faire et s'être encore une fois par/wre en faisant un mensonge, se mit à regarder les collines, le fleuve, la campagne. Puis s'écria toutà-coup :

— Quelle admirable nature ! Ah ! c'est presque aussi beau que l'Italie !

Le directeur se mit à sourire. Il ne fit plus de questions, mais il sonna. Il entra un grand vieillard maigre, que son trousseau de clefs faisait reconnaître pour geôlier. On lui remit le marquis, et dix minutes après il était dans une chambre ou plutôt un cabinet, de dix pieds de long sur sept de large, sous les toits du donjon du château, à deux cents pieds du sol. On lui porta une soupe, du pain, de l'eau et on le laissa rêver tout à son aise.

Vers le soir, un homme assez bien vêtu entra dans sa prison et lui dit en latin:

— Votre maîtresse est sauvée, mon ami, elle est partie pour Lintz.

— Est-il vrai! s'écria le marquis. 0 mon Dieu, soyez béni !...

— Vraiment, dit l'homme au latin en souriant de la facilité avec laquelle le prisonnier l'entendait, vous êtes un serviteur bien attàjhè, bien dévoué. Mais vous-même, qui vous sauvera, mon ami?

— Dieu, répondit le marquis en faisant allusion à la devise de sa maison * .

— C'est sans doute un bon protecteur s'il voulait s'en mêler. Mais souvent nous avons le libre arbitre de notre destinée. Vous feriez mieux de parler.

Le marquis ne répondit pas... Quelques instants api es on le fit descendre dans le cabinet du directeur.

— Connaissez-vous le marquis de Salvo ? lui deœanda-tril brusquement.

— Vraiment, je le crois bien. C'est mon maître, dit le marquis sans se troubler.

— Pourquoi l'avez- vous quitté?

— Par son ordre, pour suivre M"' Smith et tâcher de la sauver en route, ce que j'ai fait. Mon seul regret est de n'avoir pas entièrement réussi.

— Dans quelle ville avez-vous laissé votre maître?

— A Venise.

Ils demeurèrent en silence pendant quelque temps, pu*8 le directeur sonna d'une façon particulière,

^ Jn D0O takts: davïM d« la famille de Salvo e^ l'orij^ioe da 8on aom.

comme la première fois, et il vint un homme dont la figure ne valait pas mieux que celle de son camarade le geôlier du donjon. Il conduisit le marquis dans un cachot dans lequel on entrait par une porte basse qui formait guichet. A peine y voyait-on pour se conduire dans ce cloaque infect oij deux bancs de pierre, une voûte humide, un peu de paille étaient là, comme pour rappeler au prisonnier qu'il ne devait sortir d'un tel lieu que pour aller à la mort.

M, de Salvo était accablé. Pour la première fois depuis sa généreuse entreprise il n'avait plus de force et de courage. A la vérité, M™" Smith était sauvée. Mais lui, qu'allait-il devenir maintenant? Il s'assit sur un banc de pierre et, mettant sa tête dans ses mains, il se plaignit. Tout à coup une sorte de grognement, qui pourtant venait d'une voix humaine, se fit entendre du milieu de la paille pourrie qui couvrait la terre dans le coin opposé du cachot.

— Ne peux-tu te taire et me laisser dormir, camarade? dit enfin une voix rauque avec un ou deux blasphèmes pour se faire mieux comprendre. Tu te plains comme si tu souffrais seul! Eh! pardieu, si comme moi tu avais la potence en perspective, à la bonne heure encore!

Le marquis fut d'abord effrayé, puis stupéfait, en voyant s'agiter sur cette paille noirâtre une créature humaine, un homme couvert de haillons tombant en lambeaux, dont la figure sinistre recevait une teinte de plus de scélératesse d'une barbe longue et noire, accompagnant des cheveux hérissés, dont les mèches laineuses étaient mêlées de la fange et de la paille dans laquelle il s'était roulé. Cette vision inferpale attachait sur le nouveau venu un œil qui

semblait chercher jusqu'au fond du cœur s'il était une victime, ou un scélérat comme \\iV .

— Qui donc étes-vous? dit enfin le marquis, et comment se fait-il que vous soyez dans mon cachot?

— C'est plutôt à moi à vous demanaer pour quelle raison vous êtes dans le mien, dit l'homme. Voilà sept mois que je l'habite...

— Et pourquoi étes-vous enfermé?

— Ah! pourquoi! Ils disent comme cela que j'ai... eh bien, pour en finir, je suis accusé d'avoir assassiné le cocher du prince de Schwartzenberg. Moi, je leur dis qu'ils en ont menti. C'est tout simple. Et puis, après tout, quand un brave homme est offensé, il doit commencer par se faire justice. L'autre est trop longue.

Le marquis recula avec horreur devant cet homme qui s'applaudissait avec ses mains teintes de sang. Il ferma les yeux, feignit de dormir et finit par tomber réellement dans un profond sommeil. Il dormait depuis longtemps, lorsque le cachot s'ouvrit bruyamment et le geôlier, suivi d'un porte-clef, vint respectueusement prier le marquis de le suivre chez le directeur. A peine éveillé, il ne remarqua pas d'abord la politesse du geôlier. Mais, à mesure qu'il montait

> Sans parler du système de législation qui est absurde dans notre siècle, dans tout ce qui regarde la prévention, je dirai seulement que le secret et le cachot, c'est-à-dire un cloaque fort malsain, humide, où la santé s'allére, est une chose infâme à appliquer comme punition à un homme qui peut être innocent, et qui l'est plus souvent qu'il n'est coupable ; vous le mettez dans la même partie que le meurtrier, l'incendiaire. Et puis vous croyez beaucoup faire ensuite en lui disant : « Allez en paix.» 11 fallait l'y laisser.

«t traversait les nombreux corridors, il s'aperçut d'une singulière différence dans l'accueil qui lui était fait. Ce fut bien autre chose lorsqu'il fut chez le directeur. Celui-ci fut à lui et l'embrassa étroitement.

— Eh quoi! mon cher marquis, vous m'avez contraint à user d'une telle sévérité envers vous ! Comment, vous me mettez dans le cas de vous offenser, de vous maltraiter! Oh! ce n'est pas bien!

Le marquis, craignant que ce fût un piège, nia d'abord que ce fût lui qui fût lui-même. Mais le directeur lui montra une lettre de M"' Smith, qui était partie pour Lintz, où elle devait rester jusqu'à la réponse du comte de Stadion^ et où le marquis la devait joindre. C'était ce qui pouvait lui arriver de plus heureux, car pour n'avoir pas fait de l'eau claire dans cette affaire il aurait pu advenir que le marquis payât pour tous, d'auiant qu'il était réclamé par la police de Venise et celle de Milan. Son signalement était affiché dans tous les carrefours, et les peines les plus sévères prononcées non seulement contre lui, mais contre ceux qui le cacheraient. Le directeur savait dès le premier moment que c'était lui, à ce qu'il paraît. Le résultat ne fut pas malheureux, mais grâce à l'intervention de M"" Smith et de ses amis.

— J'espère que vous me ferez l'honneur de dîner avec moi, dit-il au marquis.

Le marquis le remercia sans accepter. Il partit pour Lintz, rejoignit M"' Smith et, après quelques semaines d'attente, ils recurent enfin la réponse de Vienne.

' Il était alors ministre des affaires étrangères et premier ministre, mais non pas chancelier de cour et d'État, comme l'est M. de Metternich,

se MÉMOIRES -

M"* Smith devait prendre le nom de M°" Muller et aller s'embarquer dans un port du nord. Elle s'en fut à Gratz, chez sa sœur la comtesse Strassoldo, et là se passa une scène qui rappelle un peu le moyen âge,

On se souvient qu'à Venise, lorsque la comtesse rejeta d'abord les offres du marquis de Salvo, il lui dit que sa détermination était si désintéressée que, une heure après l'avoir remise à sa famille, il la quit^ terait, sans même lui demander le bonheur de rester près d'elle. A peine étaient-ils à Gratz, et comme elle était encore dans les embrassements de l'arrivée, le marquis prit une chaise de poste et s'en fut chercher les enfants, Edouard et Sidney, qui étaient je ne sais où, et, revenant auprès de M™" Smith avec ses deux fil», il lui dit :

— Voilà vos enfants, voilà votre sœur. Vous êtes maintenant en sûreté sous le toit de votre famille, A^ présent, adieu ! Je vous laisse, en vous prouvant, je l'espère, qu'un cœur d'homme d'honneur peut concc' voir et exécuter une généreuse action sans vouloir une récompense.

M"" Smith lui tendit la main et, tout émue de sa reconnaissance qu'elle sentait encore mieux depuis qu'elle était au milieu de ce qu'elle aurait été forcée de quitter, elle lui demanda à son tour, comme récompense de l'amitié qu'elle lui vouait, de demeurer avec elle et de ne pas aller surtout chercher des dangers que son dévouement pour elle lui avait fait courir. Ils partirent peu de temps après pour la Russie et M"" Smith fut obligée d'aller s'embarquer, je crois, | à Riga, pour retourner en Angleterre. Le marquis de Salvo, étant à Wilna, envoya un cartel au directeur de la police de Salzbourg, tout simplement pour lui

apprendre à être plus poli envers les étrangers. La

chose n'eut pas de suite.

Et voilà comment Napoléon traitait les femmes qui avaient le malheur d'écouter une.vocalion un peu virile. Il fallait être nulle avec lui pour passer en dehors ou en dedans de l'investigation de son regard.

J'ai raconté cette aventure dans tous ses détails, parce que, concernant une femme jeune, noble et grande dame, elle donne une couleur de l'époque au grand tableau que je fais. Elle vient, avec l'exil de M""* de Staël, de M""" Récamier, de M""" de Chevreuse, mon voyage en Espagne, et les malheurs de bien d'autres femmes. C'était une des conséquences du temps d'alors plus que de la volonté de Napoléon.

Arrivé à Londres, M. de Salvo reçut les remerciements de la famille de M""" Smith, et la reine (femme de Georges III) lui en témoigna publiquement sa satisfaction.

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