C. Lagarde, secrétaire général des consuls
J'ai rectifié cette erreur, au reste, constatée dans toutes les éditions de M. Dulaure, parce qu'il me déplaisait de voir l'empereur placé dans une position toute inférieure, lorsqu'il est, à cette époque du 18 brumaire, plus grand que dans aucune occasion de sa vie. Il paraîtrait, d'après Dulaure, prendre craintivement et par une sorte de ruse le pouvoir qu'il a conquis sur les mains souillées qui le prostituaient au mépris de l'Europe et du monde. Je ne connaissais pas cette portion de l'ouvrage d'ailleurs si estimable de M. Dulaure, autrement je l'aurais réfutée à son lieu, comme je viens de le faire. Mais dans ma mosaïque toutes les places sont bonnes pour y mettre une vérité. J'ai même une obligation à cette digression tout en dehors des sujets qui nous occupent, de ces sujets si lugubres et si profondément malheureux ! Hélas ! il faut y revenir ! Il faut encore ouvrir des tombes et s'entretenir avec les morts.
J'ai déjà dit le terrible elTet que fit sur nous la nouvelle de la fin de cet excellent duc d'Istrie!
Elle nous donna une terreur qui ne devait être que trop tôt justifiée. Chaque estafette était attendue avec impatience, et cependant on craignait son arrivée. La position de Junot en Illyrie et à Venise me rassurait complètement. Il n'avait à craindre que le débarquement des Anglais et, comme il ne pouvait s'exécuter qu'en troupes partielles et très peu nombreuses, je n'étais pas du tout alarmée. Le général Bertrand, qu'il avait été remplacer en Illyrie, vint me voir à son retour avec la comtesse, et ce qu'ils me dirent du pays, s'il me donna de l'inquiétude pour l'amusement de Junot, me rassura sur ce qui pouvait m'inquiéter. D'ailleurs M"° Bertrand fut parfaitement bonne et aimable dans cette entre vue, qui était, pour ainsi dire, la première que nous avions ensemble. Elle me parut ce qu'elle est, une femme spirituelle, ayant une grâce infinie quand elle veut plaire et toute assurée d'être aimée aussitôt qu'elle le voudra. Le général, que je connaissais depuis longtemps, me parla avec un grand intérêt de la position de Junot. Il avait jugé de la profondeur de la plaie par quelques paroles que la douleur avait rendues plus persuasives encore et il me dit qu'il espérait beaucoup du séjour de Junot dans son gouvernement des provinces illyriennes.
— Il a un immense bien à y faire, me dit le comte Bertrand. Ce bien, pour être effectué, a besoin d'un homme qui possède l'entière confiance de l'empereur, parce qu'il faut à chaque instant des secours que les ministres accordent lentement et avec une extrême difficulté. Tandis que lorsqu'on correspond avec l'em pereur, comme Junot, les affaires sont améliorées avec une rapidité difficile à croire. Junot jugera de cette position en homme habile et accoutumé à de pa-
reilles besognes. Le bien qu'il peut faire à l'illyrie est une création pour le pays. Dites-le-lui bien chaque fois que vous lui écrivez* En présentant ainsi un but à sa vie, vous lui rendrez sa confiance en lui-même. Vous lui montrerez l'emploi de ses facultés et il aimera une existence dont le prix lui sera révélé par une voix aussi aimée que la vôtre l'est par lui<
Une nouvelle qui se répandit alm's donna une sorte d'agitation plus pénible encore à toutes les inquiétudes que nous éprouvions. Ce fut la certitude de la jonction du prince royal de Suède aux alliés de la coalition. On apprit que, le 18 mai, il était débarqué à Stralsund avec trente mille Suédois. Il y a dans cette démarche de Bernadotte une vérité de trahison envers sa patrie, que rien n'effacera jamais. La postérité, loin d'accueillir les raisons qu'il a voulu donner pour avoir marché contre la France et que ses partisans continuent encore aujourd'hui à présenter comme bonnes, ne verra qu'un homme envieux d'une im mense renommée qui toujours lui fut importune et qui a saisi le moyen de vengeance aussitôt qu'il s'est présenté. Non, non, Bernadotte ne fut ni grand, ni généreux, le joiir où la bannière suédoise vint augmenter le nombre de celles qui marchaient contre nous. Qu'il ne vienne pas nous répéter ici ces belles phrases de « despotisme châtié, de soif de conquêtes réprimée.» Tout cela est pitoyable. M. le général Bernadotte, tout ré(;ublicain qu'il le voulait paraître, a trouvé trèi bon que les conquêtes de Bonaparte le missent à même de donner de grandes récompenses à ses généraux, et le prince de Ponte-Corvo acceptait gracieusement les dotations et les titres d'altesse
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sérénissime que Napoléon lui donnait. Mais j'ai déjà signalé une profonde vérité, c'est que dans tous les généraux qui avaient fait leurs premières armes, Soit à l'armée des Pyrénées-Orientales, soit à celle de Moreau, l'empereur n'avait trouvé qu'une reconnaissance sèche et stérile qu'il pouvait même au besoin présenter comme de l'ingratitude. Ce qu'Us ont fail^ et Bernadotte leur en a donné l'exemple. Du reste nous avons vu en 1814 comment le prince de Suède traitait son ancienne patrie. Tout cela paraîtra en son lieu. J'ai, pour ma part, un bon souvenir à rappeler.
Après avoir débarqué à Stralsund, Bernadotte avait réuni sous ses ordres une armée forte de cent quarante mille hommes, composée de Russes, de Prussiens et de Suédois, Ce fut cette armée qui, après avoir battu le maréchal Ney à Dennewitz, ainsi que le brave Oudinot, sauva Berlin en empêchant Napoléon de profiter des avantages de Dresde, Lui, Bernadotte, être un obstacle à la gloire des armes françaises ! Et il se dit Français 1 Mais en effet il ne l'est plus, il nous a reniés ! Il a renié la France le jour où Napoléon eut en lui non pas un ennemi de plus, mais un bourreau !
Tandis qu'il débarquait à Stralsund, il se préparait une grande scène du drame terrible qui se représentait alors. La bataille de Bautzen, dont j'ai parlé plus haut, fut livrée le 21 mai. Les bords de la Sprée, accoutumés à nos triomphes, revirent encore nos aigles vainqueurs briser les vautours du Nord et leur arracher leurs plumes. Mais le défaut de cavalerie arrêtait les poursuites de nos troupes ! Il fallut abandonner en rugissant, au milieu de la victoire, des résultats immenses, parce qu'on ne pouvait atteindre cette misérable cavalerie russe qui, sans oser nous approcher,
s'egaillmt* dans la plaine pour piller les fermes et faire des prisonniers isolés.
Pendant ce temps, nous étions à Paris attendant des nouvelles avec une extrême impatience. Souvent j'écrivais à l'archichancelier pour lui en demander, car avec Marie-Louise il n'en allait pas comme avec la bonne Joséphine, qui venait au-devant de nos inquiétudes. Celle-ci, toute gourmée, toute raide et toute étiquette, ne permettait qu'à la duchesse deMontebello d'approcher d'elle. J'ai déjà dit que le choix était parfait, mais peut-être que la duchesse de Montebello aurait dû engager l'impératrice à être un peu plus populaire parmi nous, si je puis dire ce mot. Au jour du malheur elle aurait peut-être trouvé des sympathies qu'elle n'a pas même éveillées. Comment l'aurait-elle pu faire? Déjeuner, faire un signe de tête à son fils, monter à cheval, faire de la tapisserie, manger de la crème, jouer, tant bien que mal, du piano, bavarder très peu royalement sur tous nos intérieurs : voilà à quoi l'impératrice s'occupait après les affaires de Dresde, quand elle venait d'apprendre que son père et son mari avaient brisé tous les liens qui les unissaient.
II courut dans ce temps une histoire que je ne crois pas vraie, mais qui eut assez de vogue pour faire juger à quel point Marie-Louise était peu aimée, elle qui aurait été adorée de la France si elle l'eût voulu.
Voici l'histoire :
Parlant un jour de son père avec l'empereur, comme
* On appelle ainsi la manœuvre que faisaient les chouans dans la Bretagne. Ils se lançaient dans la plaine, s'abritaient dans les ajoncs, les haies, et de là tiraillaient nos fantassins et nous faisaient des prisonniers.
il en était mécontent, il lui répondit avec humeur. Marie-Louise, tout étonnée d'être rudoyée par iNapoléon, lui qui ne lui parlait jamais qu'avec amour, Marie-Louise insista et continua à vouloir parler de son père à Napoléon. Comme il était sous une impression profondément irritante, il sortit de la chambre, en tirant la porte violemment après lui, et dit à l'impératrice :
— Votre père ? Votre père est une ganache !
Le mot ganache n'est pas impérial. Il n'est pas noble non plus, il n'est pas même fort distingué, j'en conviens , mais il est très significatif et peint à merveille... quoi? Voyons. Ma foi, comment teraije pour trouver un synonyme? Eh bien, c'est le contraire d'un homme d'esprit. L'impératrice Marie- Louise, que sa grande-maîtresse n'avait pas élevée à savoir ce que voulaient dire de telles paroles, l'ignorait entièrement. La voilà répétant le moi ganache, de peur de l'oublier, comme Xailoun, dans ce joli conte de ï Imbécile ^ , répétait pendant une journée :
— Des pois chiches ! des pois chiches !
Et qui le redit toujours ganache, ganache, jusqu'à ce qu'elle ait trouvé la duchesse de Montebello.
— Mon Dieu, ma chère duchesse, dit-elle aussitôt qu'elle l'aperçut, expliquez-moi donc ce que signifie un mot que l'empereur vient de me dire en parlant de l'empereur mon père. Il l'a appelé ganache !
La duchesse de Montebello fut très embarrassée. Si l'impératrice lui avait dit comme une autre femme :
' Xailoun, ou L'Imbécile. C'est un des plus charmants contes de la suite des Mille et une Nuits. C'est une collection peutêtre, au reste, supérieure à l'autre que cette suite.
« Mon père », mais cette solennelle parole: « L'empereur mon père ! » arrêtait la duchesse dans sa réponse et l'explication ne lui semblait pas facile. Cependant craignant qu'une autre moins timorée ne traduisît grossièrement l'épithète, elle répondit avec sa douce voix à l'impépatrice :
— Madame, cela veut dire un bon et brave homme.. .
— C'est singulier! dit Marie-Louise, l'empereur avait l'air bien en colère pourtant en disant ce motlà!
Mais bientôt elle n'y songea plus, et seulement le mot ganache eut dans son dictionnaire de mémoire le mot brave homme placé en regard.
Quelque temps après, l'impératrice est nommée régente, avec un conseil présidé par le prince archi' chancelier, qui devenait ainsi so)i tuteur. Voulant un jour lui dire un mot agréable, tandis que le prince était magistralement assis auprès d'elle :
— Monsieur l'archichancelier, lui dit-elle en souriant avec le plus de grâce qu'elle put apporter dans ce mouvement de sa bouche, je suis bien aise que l'empereur m'ait donné un conseil torrae comme celui que je dois consulter. Mais je suis particulièrement contente, ajouta-t-elle en réservant toutes ses grâces pour le compliment personnel, du choix de son président, et j'espère que, aidée par une brave ganaohe comme vous, je ne ferai rien qui puisse déplaire l'empereur.
Qui fut étonné? L'archichancelier, j'espère! Il regarda son auguste souveraine avec une surprise mêlée d'une certaine expression qui était interrogeante et ^oulait dire:
— Ah ! ça, vous moquez vous de moi?
Mais, hélas ! la bouche impériale n'y songeait pas vraiment !
Du reste je ne garantis pas la vérité de l'histoire. Je sais seulement qu'elle courut dans tout Paris à cette époque et que l'impératrice demeura propriétaire de sa drôlerie. N'est-ce qu'un prêt ? je {'ignore. En tous cas on ne prête qu'aux riches, ainsi que le dit un vulgaire proverbe.