‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 21 sur 48 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

Pans d('>sert. — Passe-temps quotidiens. — Visite et tristessc.do La Valette. — Lettre de Du:oc. — Encore une victoire! —

— Nouvelle visite. — DuRoc est mort. — Douloureux avertissement. — Caractère du duc de Frioul . — Amour malheureux. — Dégoûts. — L'envie ne raisonne pas. — Hostilités tacites. — Aftliction de l'empereur. — M"^ Hervas d'Alménara.

— Biographie universelle des frères Michaud. — Bassesses désapprouvées par les Bourbons. — La famille royale de Prusse et l'empereur Alexandre. — Lucien Bonaparte. — Lettre de Madame mère. — Indépendance. — Royaume de Toscane. — Grandiose.

Paris était désert. Les femmes dont les maris étaient absents et c'était le plus grand ni inbre partaient pour leurs terres ou bien pour leurs eaux et ils ne demeurait à Paris que celles qui comme moi, avaient une raison péremptoire pour n'en pas sortir. Ma grossesse avançait. Ma santé, sans en avoir reçu le grand bien qu'en espérait Corvisart, était cependant fort améliorée. Je pouvais me promener, m'occuper et ma vie n'était plus au moins suspendue. Seulement je pouvais difficilement aller en voiture. J'étais alors grosse de quatre mois et demi.

Tous les soirs on se réunissait chez moi. On causait, on faisait de la musique, on jouait au billard, on dessinait sur une table couverte d'albums, de couleurs et de pinceaux, o"^ brodait même, car il y avait des

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métiers. Et puis la bibliothèqae était attenante au billard et ceux qui voulaient lire, ou bien regaitler de belles éditions, pouvaient facilement se contenter. A minuit on servait le thé et presque toujours avec le thé on apportait un pâté de Strasbourg, ou bien une terrine de Nérac, ou même une volaille froide, et nous souj^ons. C'était le meilleur moment de la journée.

Un soir — je n'oublierai de ma vie ce que j'éprouvai pendant quelques heures — un soir, ce bon La Valette vint me voir. Lui dont la physionomie était toujours si riante et si bonae pour ceux qu'il aimait, il paraissait sombre et presque farouche.

— Mon Dieu ! lui dis-je, qu'avez- vous donc? vous êtes triste comme si vous reveniez d'un enterrement.

Hélas I je devais craindre de prononcer légèrement une telle parole! Il tressaillit et, mettant la main dans son sein, il me remit une leUre de la Grande- Armée. Elle était de Duroc.

— Ohl que vous me faites plaisir ! m'écriai-je. Je n'avais pas de nouvelles depuis bien longtemps! Oh! que je vous remercie!

J'ouvris la lettre. Elle était écrite en deux fois, et si rapidement que l'écriture en est à peine lisible. Il me l'avait écrite la veille de la bataille de Bautzen et l'avait continuée le lendemain! Du moins à ce que je puis présumer. Toute la bonté, la bienveillance de son amitié et de son cœur sont dans ce peu de lignes. Mon Dieu, mon Dieu, quel souvenir!

Je relisais m^a ktître pour la troistèrae fois, lorsque, me retournant pour la faire voir à La Valette parce ■qu'il y avait wn mot charmant pour l'empereur que je voulais €(«i'il vil, je ne l'afferçus plus. On me dit qu'il était, parti dans un trouble fort étrange. Oomme lui-

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même l'était fort souvent, je n'y fis pas grande attention et je me couchai sans avoir le moindre pressentiment du malheur qui m'avait déjà frappée. Voici la lettre de Duroc...

c II est dix heures du soir. Quoique je sois excédé de fatigue, je ne veux pas que l'estafette parte sans vous donner de mes nouvelles, car voilà bien longtemps que je n'ai pu vous écrire. Mais vous ne m'accusez pas, parce que vous connaissez toute mon amitié pour vous. J'ai reçu hier une lettre de Junot à laquelle je répondrai dès que j'aurai un moment. En attendant que je le fasse moi-même, écrivez-lui que l'empereur est content de lui et qu'il Vaime toujours. Pauvre Junot! c'est qu'il est comme moi, c'est que l'amitié de l'empereur est toute notre vie. Tenez, je ne puis supporter la vue de son chagrin. Cette mort de Bessières l'a accablé. Je le trouve heureux d'être ainsi regretté et, si je l'étais autant cependant, j'en aurais par avance du regret. Faut-il donc que ce soit nous qui lui donnions de nouvelles peines!

«... Encore une victoire! Il semble qu'un pressentiment heureux m'empêchait de fermer ma lettre. Cette victoire est un des plus beaux faits d'armes de la vie militaire de l'empereur. Vous pouvez le dire hautement. Adieu. Donnez-moi de vos nouvelles. Je suis inquiet de vous.

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