DUROC
Le lendemain il était à peine dix heures du matin qu'on m'annonce M. de La Valette. En me rappelant son trouble de la veille, une pensée toute sinistre me traversa le cœur. Je pensai à l'Illyrie et, m'élançaiit vers lui aussitôt qu'il entra :
— Qu'est-il donc arrivé à Junoi?
— Rien! rien! s'écria-t-il.
Et s'asseyant près de moi, il prit mes deux mains dans les siennes et me dit avec ce charme de bonté qui n'était qu'à lui :
— Ma bien excellente amie, il vous est arrivé un grand malheur. Mais il est commun à tous ceux qui le connaissaient, car on l'aimait!
Puis, comme s'il craignait de ne pouvoir dire la fatale nouvelle, il jeta pour ainsi dire ces paroles, comme poussé par une force inconnue :
— Duroc est mort !
Je fis un cri perçant.
— Oui, poursuivit-il, Duroc est mort. Il a été tué au combat de Reichenbach, ou plutôt par un de ces hasards terribles que la Providence nous inflige, car tout était fini !
Et alors il me raconta comment Duroc, étant derrière l'empereur et causant avec le général Kirgener\ il fut tué par le ricochet d'un boulet lancé d'une telle distance, que l'on ne conçoit pas que le projectile ait pu avoir son effet. Mais il n'en eut qu'un trop épouvantable puisque le second ricochet frappa Duroc et le frappa à mort! Les batailles devenaient terribles! L'ennemi apprenait à nous viser au cœur!
Ce ne fut que quelques jours après que je pus comprendre toute l'horreur des détails de la perte d'un si véritable ami. Dans le moment oîi La Valette me les
ï Beau-frère du maréchal Lannes. Il avait épousé la sœur de M"»" la duchesse de Montebello,M"«Guéhéneuc.C'était un homme fort estimé. Une heure avant, le brave général Bruyère?, ancien aide de camp de Berthior, avait eu les deux jambes emportéea à l'entrée du village de Reichenbach.
raconta, j'étais dans une sorte de stupeur iqUÎ ra*empèchait même de l'entendre. Oh! cotbbieh je soijffris! Il semblait que dans ce second coup frappé à tna J^orte par la mort il y eût une voix sinistré qui rtie ériât de me tenir prête pour une autre affliction qiiî âeviait toutes les surpasser !
L'empereur fut vivement touché de cette môPt 'û\i duc de Frioul*. Il fut auprès de lui dans la châtimière où il fut transporté, dans le village de MarkèrsdQrf, à l'entrée duquel il avait été frappé. Diiroc était coiiché sur un lit, n'ayant qu'un drap blanc posé sUr lui et respirant à peine. Quand il vit l'empereùi' si ému — il avait les yeux humides, — il lui dit :
— Sire, éloignez- vous ! La scène qui se prépaie vous serait trop pénible! Je vous recommande ma famille!
Mais il n'est pas vrai —j'en suis fâchée pour lé Mffniteur — qu'il ait tenu un aussi long discout*s que celui qu'on lui prête. Il était aôcâbléi mourant. Et peutêtre même s'il eût parlé eût-il dit tout autre ôhose qiie ce qu'on lui a fait dire. Le maréchal Lartn^s^ ^\ïoà a rendu orateur à son dernier soupir^ n'a |)as dit Uft mot de ce qu'on a mis dans le Moniteur...
Duroc était Un de ces hommes que la nature, dans Son avarice, ne donne que raremeht à la société. Il  été connu, estimé par le monde, qui né voyait en lui qu'un favori sans morgue et ne eonnàissant que l'obligeanûe. Mais pour ceux à qui Bon âftie fut révélée, pour ceux qui ont pu lire dans cette âmè,
* Michel Duroo, duc de Frioul. Il était né à Pont-à-Moussoo en 1772. Son père élaii chevalier de Saint-Louis, et d'une ancienne et bonne Famille. Il n'était pas Lorrain, mais de la province d'Auvergne. C'est par suite ae son mariage qu'il s'établit •a Lôrï'aine et que t)uroc y naquit.
DE LA DUCHESSB D' AERANTES 4W
oh! que de trésors de bonté, d'ineffable bonté! Il méritait un bonheur qu'il n'eut jamais. Pauvre Duroc, je sais ce qu'il a souffert! Peut-être suis-je la seule! car celle-là même qui fut la cause de cette souffrance l'a sans doute toujours ignorée. J'ai déjà dit que dans Torigine le hasard seul me rendit sa confidente. On était alors à la Malmaison. Depuis ce moment j'ai toujours été la seule personne qui ait eu avec lui ce rapport de confiance. Non seulement ce bonheur lui fut enlevé par la personne qui pouvait le lui donner, mais le malheureux jeune homme n'a jamais connu un jour heureux par le bonheur du cœur, c'est-à-dire par l'amour.
— Je cherche à l'être, me disait-il quelquefois avec ce sourire doux et triste qui lui était propre, je cherche à l'être, mais nulle part je ne trouve de sympathie.
J'ai déjà dit que jamais nos rapports ne furent différents de ceux d'un frère avec sa sœur. S'ij en eût été autrement, je n'en parlerais pas du tout. Mais la pureté de ces relations me donne le droit de proclamer toute mon estime pour lui et de dire tout le bien que je sais de son beau caractère.
11 me disait souvent :
— r Si vous saviez les dégoûts que me donnent tous les hommes que l'empereur a rendus puissants, vous me plaindriez. Grâce à vous, Junot n'est plus injuste, naais combien il l'a été! Et Maripopt? il l'est toujours, lui! Mais que croient-ils donc que je veux de l'empereur? Un de leurs commandements militaires? J'en serais bien fâché* ! Un de leurs gouvernements? Eh!
' Sa réputation militaire était justement une des plus belles de celles (^ui formaient la couronne de Napolâoo. Lieuten^ot d'^
mon Dieu, il me semble que celui des Tuileries en vaut bien un autre. Mais l'envie ne raisonne pas. On est envieux de moi et l'on me croit envieux des autres. On se trompe. Je méprise cette passion, qui n'est que dans les âmes non seulement basses, mais très inférieures. L'envie est le cachet de la médiocrité, de l'homme incomplet. Aussi de tous ceux qui me voulaient du mal, Junot est-il presque le seul, avec La Valette et Caffarelli, qui soient revenus de bonne foi, parce qu'ils sont hommes de cœur et en même temps supérieurs aux autres.
Cette sorte d'hostilité tacite dans laquelle il vivait avec ses anciens camarades, était pour lui un véritable sujet de peine. J'ai quelques lettres de lui, qui me parlent de cette lutte entièrement occulte, qui donnent une idée iuste de la peine qu'elle lui faisait éprouver.
L'empereur fut accablé par cette mort, qui d'ailleurs suivait de si près celle de Bessières ^ . Duroc était une perte immense pour Napoléon. Il y avait treize ans qu'il vivait avec lui dans des relations intimes qui souvent faisaient disparaître le souverain pour n'y voir que l'ami. Ces relations ne furent jamais à la vérité de la nature de celles qui avaient existé entre l'empereur et Junot. Elles avaient eu leur cours
tillerie en 1792, il parcourut rapidement tous les gracies, les obtenant presque tous sur le champ de bataille. Ce ne fut qu'en 1796 qu'il fut nommé aide de camp du général Bonaparte. Le titre de duc de Frioul lui fut donné pour sa belle conduite au passage de l'Isonzo.
• Peut-ôtre même l'excès de cette souffrance en rendait-elle le souvenir pénible à l'empereur. Après tout, l'homme 8« retrouve toujours et partout. C'est tout dire.
pendant une époque terrible de la vie de Napoléon. Il avait souffert avec Junot, et souffert des premiers besoins de la vie. Avec Duroc, les chagrins qu'il épanchait dans sa confiance étaient d'une nature différente de celle des chagrins de n95, lorsque le général réformé manquait souvent du nécessaire et que son aide de camp était assez heureux pour venir à son aide ^ . Ce sont des mystères du cœur humain bien profonds et bien abstraits. Il est difficile de les expliquer sans blesser bien avant la dignité de l'homme.
Duroc avait épousé une Espagnole, M"' Hervas d'Alménara. C'était un fort beau mariage de fortune. De ce mariage, il eut une fille qui hérita du titre de son père, faveur que l'empereur ne fit que pour elle. M. Mole, alors ministre — je crois qu'il était grandjuge — fut nommé tuteur de la jeune duchesse. 11 paraît que son père lui avait légué son âme et toutes ses belles qualités. Aussi la mort l'a-t-elle frappée à son matin ! J'étais loin de Paris à cette époque. Elle-même était à Nancy. Mais j'aurais certes fait bien du chemin pour voir la fille de mon pauvre ami me rappelant son père dans l'exercice de toutes ses vertus.
Et maintenant que j'ai payé mon tribut à l'amitié,
• Junot, comme je l'ai dit dans les premiers volumes de ces Mémoires, était dévoué au général Bonaparte avec une tendresse fraternelle. Tout ce que sa famille lui envoyait à cette époque était rerais en entier aux mains de son général, qui demeurait dans un assez mauvais logement, rue Louis-le-Grand. Il existe encore aujourd'hui un de mes meilleurs amis, qui l'était également de Junot, qui alors se trouvait aide de camp du brave général Laharpe. C'est M. le baron Van Berchom. Il peut se souvenir dç toutes ces circopstanceâ,
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maintenant que j'ai dit tout oe que mon eœur savait de l'homme qui ne mérita pas un reproche pendant une longue et entière faveur, il me faut attaquer les serpents haineux qui ont osé lancer leur venin sur une si belle vie. Je veux parler de la Biographie uni^ ver selle des frères Michaud. Ils ont osé dire dans le tome XII de leur ouvrage (page 319) que « DurOG était plus fait pour sei'vir dans un palais que sur un champ de bataille et que cependant il avait eu Ihon^ nmr d'y mourir, le 22 mai 1848, à Wurtchen, où il fut tué d'un boulet de canon, quoiqu'il se tint alors fort loin de la mêlée ».
Non seulement l'article est injurieux à la manière des gens qui ne mangent pas à table, mais il est mensonger et tout empreint de cette haine qu'il était de bon goût de verser sur les noms de l'empire à l'époque de la Restauration. Bassesse que n'ont jamais ordonnée les Bourbons et qu'ils ont même défendue, Duroc? Lui? aller mettre en oubli tout ce qu'il avait fait de grand et de remarquable en Italie, en Egypte, surtout à Saint'Jean-d'Acre, où, s'élançant dans une tour, comme au siège de cette même antique Ptolémaïs auraient pu le faire les chevaliers de Philippe- Auguste et de Richard, il se battit corps à corps avec les Turcs et prit cette portion du rempart ! A Znaïm, à Wagram, partout où il fallut payer de sa personne, Duroc fut toujours prêt à s'acquitter. Habile dans les négociations diplomatiques, connaissant parfaitement le caractère de l'empereur, il fut souvent employé par lui, et toujours avec une entière approbation de son souverain et l'estime de ceux qu'il était cependant contraint d'amener à des résultats pénibles pour eux. Le roi et la reine de Prusse ont éprouvé )â
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bonheuF de l'avoir pour ami. L'empereur Alexandre lui portait également une haute estime et, le jour où il me parla si amèrement du due de Rovigo, il me dit que l'empereur Napoléon avait fait dans le duc de Frioul une perte irréparable. Et ce sont des Français qui ont osé tenter de flétrir une aussi belle vie ? Il y a une sorte de honte même dans la réfutation. On est comrae malheureux d'avoir à répondre à une attaque aussi bassement faite après la mort d'un homme !
Oh ! ce fut une cruelle douleur pour moi que cette Riort de Du roc * !
Je n'eus pas la force de l'écrire à Junot. Hélas ! luimême était déjà bien souffrant et la tragédie devenait à chaque scène plus sombre et plus terrible.
M. de Narbonne m'écrivit à cette époque une lettre bien touchante. Il avait eu de fréquents rapports avec Duroc et savait combien je l'aimais. Ensuite, il appréciait toute l'étendue de la perte que faisait Napoléon. Elle n'avait pas de compensation...
Ce fut au milieu de ce deuil intérieur et général que Lucien se montra, ce qu'il avait toujours été, une noble et généreuse création de Dieu. Il écrivit à son frère pour lui demander de venir auprès de lui. H était prisonnier en Angleterre à la vérité, mais non pas sur parole, et il pouvait donc quitter les bords peu hospitaliers oh il était retenu par le moyen qui l'y
' On retrouve une preuve louchante de l'amitié de l'empereur pour la mémoire cje Duroq dans cette volonté qu'il manifesta de prendre le nom de colonel Duroc, lorsque, en 1815, il voqlut passer et viyre en Angleterre. Jamais il qe fut remplacé... Il l'eût été par Junot, si la mort pe l'eût aussi frappé deux raoiç plus tar(|^
avait conduit, par la force. En lisant sa lettre, Napoléon fut touché. Et comment ne l'eùt-il pas été en voyant ce frère constamment persécuté par lui pendant ses heureuses années, lui revenir à l'heure de l'affliction, comme pour lui prouver que les cœurs brisés ont toujours une ancre d'espérance dans les âmes généreuses? Cependant il ne lui répondit pas directement. Il était sans doute embarrassé pour faire cette réponse. Mais il écrivit à Madame mère, et voici sa lettre :
« Lucien vient de m'écrire pour me proposer une réunion que je désire vivement aussi. Mais le moment n'en est pas encore venu. Écrivez-lui de ma part que sa lettre a trouvé un écho dans mon cœur. Je lui résewe le trône de Toscane. Il ira régner à Florence et fera revivre le siècle des Médicis. Comme eux il aime et protège les arts. Comme eux aussi il donnera son nom à l'époque de son règne. »
Madame pleura de joie en lisant cette lettre. Elle y voyait enfin la cessation de cette lutte fraternelle qui lui coûtait des larmes depuis dix années ! C'est un des plus beaux caractères de l'époque que celui de Madame mère ! Je ne puis comprendre comment il a pu se trouver des gens assez stupides pour ne pas l'apprécier à sa juste et immense valeur. Qu'est-ce qu'un accent plus ou moins pur à côté d'actions dignes de l'admiration même des temps antiques, époque où, pour le dire en passant, elles étaient bien autrement communes que dans la nôtre? La conduite de Madame, lors de sa fuite de Corse, est subhme. Cette femme jeune encore, poursuivie par les factions en furie et leur dérobant sa tète et celle de ses enfants en fuyant au travers des précipices et des tor-
rents, seule, sans guide, bravant la mort qu'elle croyait trouver à chaque pas !
— Mais elle ne pouvait pas me frapper, environnée comme je l'étais par mes jeunes enfants, me disait-elle en me racontant son miraculeux voyage à travers les montagnes qui séparent Ajaccio de Cal vi. La Providence ne pouvait abandonner une mère qui restait elle-même comme seul secours à un jeune garçon et à trois jeunes filles dont la beauté doublait le danger.
Et en me parlant ainsi, la matrone vénérable, alors mère de quatre rois puissants, devenait elle-même d'une beauté lumineuse. Toute la noblesse de son âme venait se refléter dans ses yeux, et je baisais sa main avec un respect involontaire, auquel répondait une profonde et véritable tendresse.
Cette lettre de l'empereur concernant Lucien et l'offre du trône de Toscane — que Lucien n'accepta pas à cette époque — est un fait fort curieux et très important pour l'histoire de Napoléon, et qui fut tout à fait ignoré dans le temps. Je le publie parce qu'il est vrai et que je veux autant qu'il est en mon pouvoir justifier de mon dévouement à Lucien et à tout ce qui lui appartient. Ce dévouement n'est pas une de ces choses purement machinales qui portent vers un individu parce qu'il porte le nom d'un autre. J'aime Lucien depuis mon enfance. J'ai appris mon affection de tous les miens , et elle me fut ensuite inculquée par son propre mérite. Plus tard l'injustice de Napoléon fit sur moi l'effet que l'injustice produit toujours sur les âmes généreuses \ Elle m'attacha
* )l est une autre chose qui produit aussi stir moi uo efiPet
ati MEMOIRES
pour la vie à l'homrae qu'on persécutait parée qu'il voulait demeurer dans son indépendance native, sa noble indépendance à'komme, que je voyais tant d'autres prostituer, le front dans la poussière devant celui qui du reste avait des balances et des poids bien justes pour taxer la valeur de chacun. Sans doute il ne pouvait être irrité contre Lucien de cette feyme résistance qui se levait avec calnae devant ce pouvoir colossal d'une puissance fantastique et qui se contentait de répondre :
— Avant d'être votre frère, je snis une créature de Dieu. La mission qu'il m'a donnée sur la terre es| de soulager, non d'opprimer mes semblables. Amé-r liorer leur sort, voilà ce que je me dois à nioi-raéme, Il m'est donc impossible d'être votre délégué pour imposer des lois despotiques. Laisse?-moi mon obscurité. Je la préfère à vos çouroRpes, car je suis libre.
Voilà les parole^ que Lucien proféra toujaurs. Voilà les sentiments qui l'ont animé pendant son exil à Rome, pendant sa captivité presque cruelle à MaH§, pendant s^ prison rigoureuse en Angleterre % Par-!
élrange. C'est le monde poursuivant un être supérieur de y. haino. J'éprouve d'aborc} de l'attrait pour l'iRtlividii condamné. J'examine, j'étudie et je pherçhe la venté dans la Ruil pbscurq dont la prévention entoure une vie qui souvent est noble et généreuse. Alors, quand j'ai reconnu la haine et l'envie, quand je les ai bien séparées de leur victime, celte victime devient pour moi un olyet saint et vénépé, que je no puis assez venger de^ injustices d'un mon^û toujours prêt à condamner et na sachant jamais ^bsouilre.
* L'oftre d'aller auprès de Napoléon fut faite par Lucien, lorsque l'empereur était à Sainte-Hélène. Il offrait à son frère d'ajier s'epfernriçr «tVW lui, ftvec ^4 ferop^e ^\ s^P ^Sfagis, |'eo-
t)E La duchesse d* aérantes 44à
tout et toujoui's libre de pensées et de volonté, Lucien offre à ceux qui voudront admirer son beau caractère sans une ridicule partialité contraire, un des plus beaux types que l'époque si fertile de la Révolution présente à l'œil de l'homme observateur. Il y a du héros dans cet homme. l\ y a du grandiose dans la coupe de son être.
^rageant avec le gouTememeHi angluib a u'eà fumiau torvu . Ce lut Napoléon qui refusa ! 1 1