‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 23 sur 48 · CHAPITRE XVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVII

Le duc de Vicence. — Entretien avec l'empereur Alexandre. — Estime. — Caractères appréciés. — Ruse de guerre. — PréteDUons diramuées par les victoires de Wurschen et de Bautzen.

— Ouvrage de M. de Norvins. — M. de Metternich. — Portrait. — Citation de Tacite. — L'homme d'affaires. — Joachim.

— Flotte anglaise. — Méfiance. — Le destin et les aides de camp. — Le conseil des ministres. — Projet d'indépendance.

— Grave oflFeuse. — Plans et perspectives de résidences royales. — Michaïlow. — Nouvelle Bastille. — Paul !•' do Russie. — ... Tu n'auras pas de chaumière. — Paroles pro phétiques.

Me voici arrivée à une époque que je voudrais passer en silence. Il est des malheurs, des douleurs, qui n'ont pas de noms et qui, d'ailleurs, ne trouvent pas de sympathies dans ce qui nous entoure, passé un certain cercle dans lequel nous vivons. Je vais, au reste, reculer le plus que je pourrai le moment de parler d'une catastrophe qui fut aussi pour Napoléon un malheur réel.

On se rappelle que j'ai parlé plus haut d'une démarche faite par lui auprès de l'empereur Alexandre, Elle consistait dans la demande de l'admission du duc de Vicence, alors ministre des affaires étrangères, auprès de l'empereur de Russie. Le duc de Vicence était fort aimé du czar et Napoléon connaissait tout l'empire qu'il pouvait exercer sur lui. Empire d'au-

tant plus positif, que le duc de Vicence était parfaitement de bonne foi et croyait n'exprimer, de part et d'autre, que la vérité des sentiments de chacun. Lorsque l'empereur de Russie vint me voir en 1814, il me fit l'honneur de me parler de choses fort sérieuses et fort importantes, parmi lesquelles une surtout me frappa. Ce fut particulièrement le choix, disait-il, des personnes que l'empereur Napoléon avait envoyées près de lui. Je parlerai de cette conversation avec toute l'attention qu'elle mérite, lorsque nous serons à son époque. Mais il me faut en extraire ce qui a rapport à celle-ci.

— Lorsque je vis que V empereur Napoléon ^ envoyait auprès de moi un homme comme le duc de Vicence, me dit l'empereur de Russie, je commençai à croire à sa sincérité. Le duc de Vicence est l'homme que j'estime le plus, ajouta le czar, après un de ces moments de recueillement sur soi-même, qui prouvent qu'on fait un appel intérieur à sa conscience. Il a du chevaleresque dans l'âme. Oui, c'est un honnête homme.

— Sire, lui dis-je fort émue, Votre Majesté ne peut louer le duc de Vicence devant une personne plus faite pour apprécier ce qu'elle en pense que moi. Nous avons été presque élevés ensemble. Je l'appelais mon frère et son digne père m'appelait sa fille. Armand est digne de vos éloges.

— Vraiment ! s'écria l'empereur de Russie, tout enchanté de trouver enfin une sympathie de cœur

* Le czar n'appelait jamais l'empereur autrement que l'empereur Napoléon. En général il était admirablement bien en parlant de lui.

A^ MËMomÈe

^nti'e llii et là personne à laquelle il s'était attaché par la raison t^uî feit qu'on est Hé par le bien qu'on fait. Vraiment! voUs êtes aussi intime avec le duc de Vîcèncè! Cela Me Mi plàisif. Mais \*nu3 avéa dil tout à rheufê : « Je Vâppeiûis mon frète ï '» Et pourquoi ne l'appelez-vous plus ain^i ?

Je rougis beaucoup et, bien que j'eusse derrière dioi une tenture de sMe pourpre, l'empereur s'aperçut de l'effet qu'il venait de produire sur moi par »a (Question. Mais je ne veux pas poursuivre. Ce qui suit appartient à 1814. ïe dirai seulement ce qui est de 1813.

^— Oui, me dît l'empe4-eur Alexandre, je fus bien heureux, et Mm heureuiR est le mot, madame Jfunot, vous pouvez en croire ma parole. Elle est celle d'un homme d'honneur ' . Je fu^ bien heureuse quand je vis ce nom du duc de Vicence dans l'homme envoyé pmir traiter avec moi à Bautzen. Ohî si Napoléon avait voulu, à Bautzen, à Plesswitz, lors de l'armistice. Mais il ne voulait pas la paix, même à Prague!

^ l'aî 'cô'nsB'rYé p!us que de l'eslime pbur !a Méttwîre de rempèreur Alexandre. Je ne parie pas de ma reconnaissance p<eT<sonnelle pour ses bontés envers raoi. Je ne parle ici du <5zar que comme le vainqueur le plus modéré que l'histoire puisse présenter dans ses pages. Il était à la foi* humain, valeureux, Bbétal et ï*oi habite. J'aime rerrtperei"i'r Alexandre. Je l'aime comme Française, ce qui peut être expliqué par sa belle conduite en 1814. Les résultats de 1815 ne peuvent lui éli'e i'mpulés. Le fait réel, c'est qu'en 1814 il eut une noble conduite. Certes, l'homme dont on vient de brûler la maison et qui, une heure après, entre dans colle de l'incendiaire ayant une torche allumée à la main, et qui est assez maître de lui pour ne pas user de représailles, est un homme qu'il faut admirer, et c'^st ce que je fais.

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^ — Il y avait aussi, à Prague, un homme bien honnête et bien dévoué, Sire, M. le comte de Narbonne !

L'empereur de Russie me regarda avec une grande attention, comme pour voir si je ne lui tendais pas un piège. Puis il dit, en inclinant la tête •

— Oui, c'était un loyal chevalier. Et il était en 1813 ce qu'il était en 1188, lorsqu'il se battit pour un bouton de rose. A Prague, il n'en eut que les épines. Mais je sais que ce n'est pas sa faute si les affaires n'ont pas mieux été.

Je m'arrête ici. La conversation du 17 avril 1814 viendra en son lieu. J'en ai seulement extrait ce qui avait rapport à l'époque où nous sommes, pour indiquer le degré de faveur où était alors le duc de Vicence auprès de l'empereur Alexandre.

Il y eut une sorte de ruse assez singulière en raison de ce qui se passa lors de la demande de l'admission du duc de Vicence, la veille de la bataille de Bautzen. L'empereur Alexandre, comptant la gagner, ne répondit pas d'abord à Napoléon, remettant à le faire après la victoire, parce qu'alors le ton de la réponse devait avoir une tout autre physionomie. Mais le sort en ordonna autrement et ce fut Napoléon qui, sans cavalerie, avec de jeunes soldats, vainquit une armée plus forte que la sienne de plus de trente mille hommes. Le czar répondit alors d'un autre ton que celui qu'il avait projeté de prendre. Le duc de Vicence fut chargé, comme l'avait demandé Napoléon, de ses intérêts, et le 14 juin l'armistice de Plesswitz fut conclu. On reconnaît là le caractère de Napoléon. Il demande un armistice, mais c'est entre deux victoires, dont l'une est mémorable, comme IX. 29

exemple du plus habile talent militaire. Je dois encore faire ici une observation, c'est que, si l'empereur Alexandre avait franchement accepté la proposition le 18 mai, lorsque Napoléon fit demander âux âvantpostes russes l'admission de Caulaincourt, tout le sang versé dans les deux batailles de Wurschen et de Bautzen aurait été épargné. Mon malheureux ami vivrait peut-être encore et mes enfants auraient eu un second père. Mais il en fut ordonné autrement par la Providence. Toutefois, cette victoire de Bautzen, si miraculeusement obtenue, ou plutôt si habilement imposée au sort des armes, avait changé l'esprit de la coalition. L'Autriche voulut encore revoir les affaires avant de se mettre contre ce lion terrible auquel les forces revenaient si vite après les avoir épuisées. M. de Bubna, l'un des hommes les plus remarquables du cabinet de Vienne, après M. de Metternich toutefois, que je regarde comme l'homme d'État le plus habile qu'il y ait aujourd'hui en Europe, fut envoyé à Dresde auprès de l'empereur Napoléon, pour remplir auprès de lui les mêmes fonctions diplomatiques que M. de Stadion auprès du roi de Prusse et du czar. L'armistice était une chose du plus haut' intérêt pour nous. Notre armée était fatiguée et demandait du repos. Napoléon comprenait toutes ses conséquences. Je crois que les alliés ne

* Toute celte époque est admirablement décrite dans le bel ouvrage de M. de Norvins sur Napoléon. Cette histoire est uù bien beau morceau. Rien n'est comparable au beau style et à la térité des faits importants. Je possède une foule de lettres écrites à Junot, ainsi qu'à moi, de l'armée d'Allemagne à cette raôrae époque. Ces lettres sont des relations fidèles des éréiM* ments et se trouvent en rapport exact avec M. de Norvins.

les ont pas aperçues. Autrement il serait stupide de penser qu'avec la possibilité d'abattre le colosse redouté, on lui laissait, au contraire, celle de renaître et de devenir plus formidable encore par le prestige d'une invulnérabilité que nul revers ne pouvait attaquer. On a dit à la vérité que l'empereur de Russie attendait deux renforts. Le premier était l'armée du général Saken, le second l'arrivée du transfuge Moreau, à qui le prince de Suède, le général Bernadotte, avait écrit lettres sur lettres pour accélérer son retour en Europe et qui pourtant n'arrivait pas. On disait que l'Autriche avait aussi son intérêt à l'armistice parce qu'elle n'était pas prête. Enfin, il paraît qu'il arrangeait tout le monde, cet armistice \ Il est à regretter qu'au lieu de l'accorder on n'ait pas persisté à continuer la guerre. Du moins Napoléon aurait-il évité sept années d'agonie sur le roc de Sainte-Hélène. Oh ! si l'avenir lui eût été dévoilé, il aurait bien préféré une mort glorieuse au milieu de ces jeunes bataillons mourant pour lui, à peine âgés de vingt ans, à des années de torture, sans gloire et sans espérance !

J'ai parlé tout à l'heure d'un homme dont le nom doit se trouver souvent maintenant dans ces Mémoires, c'est M. de Metternich. Je vais tâcher d'esquisser son portrait et de ne le colorer ni avec la partialité d'une amie, ni avec la prévention d'une ennemie, car le sort a voulu, par la conséquence de tous nos revers, que nous fussions l'un et l'autre.

1 Une chose assez bizarre el que j'ai dé;à rapportée, je crois, c'est que Napoléon se servait en parlant du mol armistice, ou amnistie indifféremment, sans spécifier les deux cas, qui sont pourtant bien différents l'un de l'autre.

M. de Metternich est un homme d'une capacité qui le place immédiatement hors de la ligne des hommes d'État d'aujourd'hui. Il est impossible, quand on le connaît, de ne pas regarder en pitié les petites ruses, les continuelles finesses d'un homme que l'Europe a placé pendant quarante ans tout en haut d'une colonne, mais dont aujourd'hui elle démolit l'apothéose pour le placer là où toujours il aurait dû seulement être, c'est-à-dire avec les hommes d'esprit. Il existait encore, il y a peu de temps, un autre homme élevé à son école et, comme lui, rempli de ruses et de détours. Il est mort. Que Dieu le prenne en grâce et lui pardonne tout le mal qu'il nous a fait. C'est le duc d'Al...

M. de Metternich a un caractère ferme, un sens et un jugement parfaitement droits, un esprit fin, actif, capable de grande application, et réunissant à la fois la raideur de la résistance à la flexibilité qui sait accorder. J'ajouterai qu'il a bien plus que du talent et que son génie lui a marqué depuis longtemps la Dremière place parmi les hommes d'État qui régissent aujourd'hui et qui régissaient en 1813 les empires de l'Europe. A cette époque, il possédait une faculté merveilleuse à l'âge si peu avancé qu'il avait*. C'était une connaissance parfaite des affaires, des hommes et des choses. Il joint à ces qualités une grande élévation d'âme, de la générosité et de la franchise dans les relations de la vie d'homme d'État,

* M. de Metternich n'avait pas quarante ans en 1813, lorsqu'il vint à Paris comme ambassadeur d'Autriche. Après la bataille d'Austerlilz, il n'avait pas trente-deux ans. II paraissait si jeune avec ses cheveux blonds qu'il mit de la poudre pour se Tieillir.

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comme il le ferait dans celle d'homme privé. Il a de la bonté et un esprit charmant tout complet de finesse et de grâces.

Sa figure était remarquablement belle. Son regard si calme et si pur était lui-même éloquent comme une parole presque toujours bienveillante et qui appelait la confiance, parce que ce regard était en harmonie avec un sourire gracieux, quoique à demi sérieux, et tel qu'il convenait à un homme chargé des intérêts d'un grand empire, lui, étant encore jeune homme et envoyé près de l'homme que le monde entier regardait alors avec une juste crainte.

Ce fut dans cette partie de sa vie politique que M. de Metternich déploya une grande capacité et prit ses degrés comme ministre habile dans le collège des hommes d'État. Sa position, souvent des plus critiques, fut traitée par lui avec l'attention qu'il devait apporter à celle d'un ministre d'une grande nation malheureuse et il prouva souvent, dans les heures difficiles qu'il dut entendre sonner, qu'il savait aussi bien prendre l'inspiration du génie que prendre conseil de la méditation. J'ai vu M. de Metternich dans la position la plus étrange, et à la fois la plus terrible, car nulle époque ne pouvait lui offrir un point comparatif pour avoir un lieu de départ et se guider dans le labyrinthe qu'il parcourait. Ce fut là qu'il prouva qu'il était plus qu'un ministre et qu'un homme d'affaires enfin. Il révéla l'homme d'État, et l'homme d'État d'une haute portée. Il aurait pu prendre pour sa devise ce mot de Tacite : supra negotia ^ !

* Supra negotia, (Tacite, liv. m.) « Il était au-dessus des

J'ai quelquefois entendu des Français parler de M. de Metternich avec une amertume qui était peutêtre naturelle, mais qu'il eût été convenable de dissimuler, ou tout au moins de contraindre. M. de Metternich était Autrichien avant tout. Il devait non seulement fidélité, mais secours, assistance de ses lumières et de ses services à celui qui était son maître, et son maître malheureux. En le condamnant, ceux qui l'attaquent ne font pas leur éloge. Que feraient-ils donc à sa place? Non, non, ce n'est pas dans les années que nous venons de parcourir, ni en 1813, ni même en 1814, que M. de Metternich est susceptible de reproches. Il reste une époque qui, à elle seule, suffît pour lui en mériter de bien graves et qu'il pouvait éviter. Cette époque, c'est 1815. Jusque-là demeurons dans le silence.

C'est une campagne étrange que cette campagne de 1813. Cette manière de livrer une bataille et d'avoir une conférence, d'obtenir une victoire et de signer un armistice. Il y a là dedans toute une satire sanglante de la mauvaise nature de l'homme, car Napoléon n'était pas plus méchant, plus sanguinaire qu'un autre ! Les passions humaines lui avaient été seulement inculquées par la nature sur un modèle plus vaste et plus fort que celui des autres. Mais il obéissait à la loi commune, qui, pour satisfaire les appétits déréglés de ces mêmes passions, leur jette des hommes à dévorer, des royaumes à anéantir.

J'ai déjà dit que j'avais beaucoup d'amis à Naples

affaires. » Et l'explication du mot est juste, car rien n'est pitojable comme l'homme qui conduit les affaires avec une ^xftctttuda trop scrupuleuse.

dans tont ce qui entourait la reine et le roi Joachim. Je reçus à cette époque des lettres qui me surprirent étrangement. Le roi, me disait-on, avait reçu (Je l'empereur la demande de l'aller rejoindre en Allemagne et le bruit courait, dans l'intérieur même du palais, que le roi de Naples refusait. J'avais déjà eu la relation de son arrivée à Naples, et c'est ici le lieu de raconter sommairement ce qui suivit le départ inexplicable du roi de Naples lors de son abandon de la France à Posen le IT janvier 1813.

Murât a certainement de grands torts envers l'empereur, mais une chose que je puis certifier, parce que les preuves en sont dans mes mains, c'est qu'une conspiration formée dans son plus intime intérieur a été l'unique cause de ses premières fautes. C'est une intrigue, très habilement formée d'ailleurs, qui le fit partir aussi précipitamment de Posen le 17 janvier. Joachim fut à dessein alarmé sur les projets des Anglais sur son royaume. On lui fit parvenir des avis très pressants qui lui annonçaient qu'une flotte anglaise était en vue des côtes de la Calabre et qu'un débarquement se préparait. Cet avis, avec des lettres de la reine, qui était également dans l'erreur — je veux bien le croire — lui parvint inopinément à son quartier général le 15 ou le 16 janvier. Murât partit aussitôt avec le général Rosetti, son aide de camp, et courut à Naples dans une inquiétude qui lui ôta pendant la route toute faculté de dormir, de manger et même de parler. Quelquefois il se frappait le front en répétant :

— Les Anglais, les Anglais ! Rosetti, vous verrez qu'à Florence nous apprendrons qu'ils sont débarqués et qu'ils sont déjà maîtres de la Calabre !

En arrivant il ne fut pas descendre à Naples. Il fut à Caserte, où était la reine avec sa famille. La personne qui m'a donné tous ces détails était alors à Caserte, où la retenait son service, et elle me disait que l'entrevue de Joachim et de Caroline avait été, non seulement contrainte et froide, mais que des scènes violentes avaient suivi le retour du roi. Le lendemain même de l'arrivée de Murât, le duc de ***^ attaché à la reine, reçut ordre de se retirer de la cour et peu de jours après il fut exilé. Beaucoup d'exécutions de ce genre eurent lieu dans le mois qui suivit. Ce malheureux Murât était en butte à une méfiance d'autant plus terrible qu'elle frappait sur tout ce qu'il devait aimer et qu'il aimait toujours, car il était bon et n'avait que des ridicules. Mais bientôt sa politique devint sombre et mystérieuse. Il était agité, inquiet. Souvent, au milieu de la nuit, on le réveillait pour introduire auprès de lui des hommes inconnus. Il y a des renseignements, sur cette époque de sa vie, qui donnent la preuve que dès cet instant Murât préparait la séparation qu'il voulait amener entre l'empereur et lui. Il avait alors un motif beau et généreux, c'était l'indépendance de l'Italie. Je ferai connaître tout à l'heure sa correspondance secrète entre lui et Napoléon, que je suis assez heureuse pour posséder. Elle jettera beaucoup de jour sur ce temps obscur et mystérieux de sa vie. Je dois dire ici que, au commencement de 1813, l'Angleterre, qui, par le fait, gouvernait et possédait la Sicile depuis la mort de la reine, avait offert de traiter avec Murât, en lui proposant une armée et des subsides considérables. Le malheureux prêta l'oreille à la tentation. Le serpent qui le séduisit fut |e désir d'échapper à sa femme,

dont il soupçonnait aussi les desseins. Sa vie était misérable! Il était bien autrement malheureux que lorsqu'il se plaignait au destin de n'avoir pas d'aides de camp \ L'infortuné! C'est ici que se termine sa vie ! Le reste est une grande infortune sans doute, mais, si Murât eût été un homme, celte infortune eût été honorable et grande.

Le jour où le courrier de Napoléon arriva à Caserte, le roi assembla un conseil général de ses ministres.

— Messieurs , leur dit-il , l'empereur Napoléon m'engage à aller le joindre à son armée d'Allemagne.

Et, après ce peu de mots, il se tut et joua avec une lettre qu'il tenait à la main, paraissant absorbé dans une profonde rêverie. Par intervalles la main

* La gravité de l'époque et des événements empêche de mettre autrement que dans une note le fait suivant : Le roi de Naples était en Russie, lors de la première campagne, n'étant à cette époque que grand -duc de Berg et de Clèves. Un jour, il avait fourni la plus belle part de toutes les parts de gloire et, après être rentré excédé de fatigue, ses aides de camp, au nombre de douze ou quinze jeunes officiers, tout à fait distingués, tels que M. de F..., M. de L..., M. de R..., M. M. D...n'. et une foule d'autres, s'étaient retirés dans une grange, et là, au milieu d'une vingtaine de boites de foin qu'ils avaient déliées, ces messieurs dormaient d'un sommeil profond qu'ils avaient certes bien acheté. Le prince, qui voulait envoyer un ordre, fait chercher un de ses aides de camp et ne trouve personne. Enfin, il les cherche si bien lui-même qu'il les déterre dans leur foin, A cette vue, il fait une exclamation et, levant les yeux et les mains au ciel, il s'écria avec une expression dont son accent si fortement prononcé fait tout le prix :

— Malhureux prince que je suis! Je n'ai pas d'aidé de camp! Non, je TOUS lé dis, je n'ai pas d'aidé de camp ! Malhureux prince !

■ p^a de M» Saa4,

qui tenait la lettre la serrait convulsivement et venait ensuite lacérer une feuille de papier qui était devant lui.

Ceux qui composaient le conseil , croyant que Joachim ne cherchait qu'un prétexte pour refuser l'empereur, furent au-devant même de sa parole et lui en fournirent à l'envi.

— Sire, lui dit le duc de G..., le peuple de Naples ne veut plus que Votre Majesté s'éloigne de lui. Son amour est trop vif, ses inquiétudes trop profondes. Sire, ne nous quittez plus !

— Sire, lui dit un autre, votre santé altérée par tant de fatigues n'en pourrait soutenir de nouvelles. Ne nous quittez plus, n'abandonnez, pas vos enfants. Ils vous aiment tant !

— Et puis, disait un troisième, pourquoi Sa Majesté, si elle doit tirer l'épée cette année, la tirerait-elle pour une autre cause que celle de ses sujets ? Ils peuvent être attaqués. Us le seront CERTAINEMENT. Sire, dcmeurez avec nous.

Murât ne disait rien. A chaque discours il faisait un signe de la tète et semblait approuver. Le conseil se sépara et chaque conseiller se retira chez lui, bien convaincu que son éloquence et, surtout, son apparent attachement avaient empêché le roi de quitter Naples. Ils le dirent dans toute la ville. Le lendemain matin on apprit que le roi Joachim était en route pour l'Allemagne. Ce mouvement, tout d'impulsion, fut la dernière lueur de sa grande âme. C'est un beau mouvemmt et qui rachète bien des fautes, selon moi. Il rejoignit l'empereur pendant l'armistice de Plesswitz. Napoléon lui donna le commandement de l'aile droite de son armée le jour de la bataille de Dresde. A partir

de ce jour jusqu'à celui de son départ pour l'Italie, qui eut lieu après la bataille de Leipzig, sa conduite fut celle qu'il avait tenue jadis à l'armée d'Italie et à l'armée d'Egypte. Il semble qu'il voulait prouver que ce n'était pas son sang qu'il refusait à l'empereur ! Je le répète, les torts ne viennent pas de lui.

C'était sans doute une belle utopie à mettre en pratique que cette indépendance de l'Italie. L'empereur Napoléon, qui avait délivré cette belle partie de l'Europe en 1796, lorsque l'Autriche et le Nord tout entier la couvraient de leurs bataillons, ne pouvait que sourire à une telle entreprise. Mais le général Bonaparte était devenu l'empereur des Français, et maintenant il en était de sa manière de voir, comme l'homme qui est de l'opposition tant qu'il a sa fortune à faire, mais qui change la direction de son gouvernail aussitôt qu'il est dans la route du pouvoir. Rien n'est plus relatif que les vues politiques. Aussi, le vrai patriote, l'homme du pays, celui qui ne connaît qu'une chose: le bonheur général, voilà celui qui peut être écouté quand il parle et appelle sous sa bannière. Oui, mais combien y en a-t-il de ces hommes-là?

J'ai présenté autant que je l'ai pu le portrait moral des hommes qui figurent au premier rang dans cette lutte européenne dont les secousses ébranlent le monde dans cette année 1813. Les derniers soupirs du colosse étaient plus redoutables que les pulsations pleines de vie d'un cœur vulgaire. Quant à l'attitude des souverains, elle était convenable, mais elle annonçait que l'orage suivrait ce calme imposé par une loi que chacun n'observait qu'à regret. Le roi de Prusse et l'empereur de Russie étaient ensemble à Schweidnitz li'erapereur d'Autriche et M. de jVîetternich au château

de Gitschin, et l'empereur Napoléon à Dresde même, où il occupait le palais Marcolini. Il se promenait beaucoup dans ses beaux jardins et ce tut dans ces jardins même qu'il dit à M. de Metternich cette parole si offensante que M. de Metternich eut la générosité d'oublier ensuite... même à Prague, où sa conduite fut admirable pour nous \

C'est une belle chose que ce palais Marcolini. L'empereur en parlait un jour devant moi avec ce bon roi de Saxe, qui nous disait ce que cet édifice avait coûté. Et, sans me rappeler le chiffre positif, il me souvient seulement que c'était une somme immense. Napoléon en avait le plan très détaillé et parfaitement bien colorié.

A cette époque, Napoléon prenait des renseignements sur toutes les belles résidences de l'Europe. Les châteaux royaux, comme les habitations particulières, devenaient l'objet de son attention, et tout cela pour le palais du roi de Rome. Un jour il me fit longuement causer sur les résidences espagnoles et portugaises. Je lui donnai à ce sujet tous les détails qu'il voulut et je lui fis remettre le lendemain deux vues, l'une de Cintra et l'autre de la Granja. Celle de Cintra ne pouvait lui être bonne à rien, parce que, avec toute sa puissance, il ne pouvait pas faire une vallée comme celle de Cintra. Quant à la Granja, les

• • Eh bien, comte de Metternich, combien l'Angleterre vous a-l-elle donné pour me faire la guerre ? Dites-moi cela à présent... »

11 est inconcevable comment l'empereur avait peu le tact sur et môme convenable, en blessant ainsi des hommes qu'il devait au contraire gagner à sa cause et qui, d'ailleurs, le méritaieol si peul

ardins ne sont qu'une mauvaise copie de Versailles, le château est du plus mauvais goût comme rehitecture.

— Mais Votre Majesté devrait avoir des vues de Escurial, c'est un monument bien curieux comme labitation royale et dans la collection qu'elle en fait.

Je regardais en même temps en souriant une vingaine de vues de tous les châteaux royaux et impéiaux de l'Europe ^ où il ne manquait seulement que 'Escurial, Aranjuez et Versailles. Il me comprit et oe pinça le nez.

— Oui, oui, riez, me dit-il. Mais au fait vous avez aison. Quoique je n'aime pas ce château de Verailles, ce n'en est pas moins une bien belle chose. »i l'on avait une baguette de fée pour le transporter ur le plateau de Chaillot, il ferait un bel effet de là omme point de vue pour les gens de Paris, n'estrce las?

— D'autant mieux, répondis-je sans élever la voix, u'alors les Parisiens ne diraient pas que Votre lajesté veut faire élever une citadelle sous le préexte de bâtir un palais au roi de Rome.

Il comprit probablement combien je trouvais cette lensée ridicule, car il me répondit en souriant et en laussant les épaules :

— Les imbéciles !...

L'empereur avait merveilleusement ce don si rare

l'achever votre pensée avant qu'elle eût passé par 'OS lèvres.

* Ce lut dans une audience particulière, que j'eus de lui le mars, que je vis cette multitude de plans et de vues des difféents châteaux de l'Europe.

Voici, à propos de ce que je viens de raconter pour les palais et les châteaux, une histoire que j'ai entendu raconter à Percier en 1812, étant chez Girodet, autant que je puis me le rappeler.

Quelques jours avant de partir pour l'Allemagne, lors de la campagne de 1812, l'empereur avait fait demander M. Fontaine et M, Percier. II parait que ce palais du roi de Rome était une création que son esprit faisait, embellissait et recréait chaque nuit et chaque matin.

— Eh bien, messieurs, leur dit l'empereur en les voyant, avons-nous quelque chose de nouveau? M'apportez-vous quelque plan extraordinaire? Moi j'en ai plusieurs très curieux.

M. Fontaine lui montra alors le plan d'un château russe, du château de Michaïlow, résidence favorite de Paul I" et théâtre encore sanglant de sa mort tragique. L'empereur repoussa le plan avec une sorte de dégoût, tandis que Fontaine lui expliquait que ce petit château avait coûté 12,000,000 de notre monnaie!...

— Et cependant, dit l'empereur, malgré les bastions, les souterrains, les portes secrètes, la mort n'en a pas moins pénétré jusque dans la chambre impériale!...

M. Fontaine dit alors à Napoléon qu'il avait appris que ce n'était qu'avec la plus grande difficulté qu'on avait pu obtenir de la cour de Russie la permissioo de prendre ce plan, tout informe qu'il était.

— Cela ne me surprend pas, dit Napoléon... Il y a une pudeur toute naturelle à cacher les traces encore sanglantes d'un crime épouvantable dont mon alliance a été la principale cause I Certes, je conçois leur ré-

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pugnance! Voilà cependant les ennemis auxquels nous avons affaire, poursuivit l'empereur en s'adressant plus particulièrement à Dupoc qui venait d'entrer, et voilà les armes avec lesquelles on nous fait la guerre !

Je suis sûre qu'en ce moment la catastrophe de Paul I" reporta ses idées sur une parole de l'empereur Alexandre ^ qui lui fut dite par lui à Erfurt, lors de la fameuse entrevue de 1808.

Tout en examinant le plan de Michaïlow, on parla de l'assassinat de l'empereur Paul, et Duroc, qui fut envoyé en mission à Pétersbourg, soit immédiatement avant ou après, donna sur la position du châ-^ teau tous les renseignements qu'on peut si bien donner quand on a vu. Ce fut alors, dit Fontaine, qu'un

1 On sait dans quel degré d''intimité les deux empereurs étaient à Érfurt. Un malin le czar arrive chez Napoléon et lui trouvé l'air soucieux : <( Qu*avez-vous, mon frère? lui dit Alexandre en lui prenant la main avec l'expression de la véritable amitié. — Tenez, dit l'empereur en lui montrant une longue lettre tout écrite en pieds de mouche, lisez cela. » Cette lettre venait de Valençay, où était enfermé le nàalheureux Ferdinand VII, et contenait des détails sur les intrigues toujours renouvelées du roi d'Espagne Ferdinand VII, avec une foule d'individus de tout âge, de tout sexe et de toute qualité. C'était une autre chose qu'une garde ordinaire, que celle du roi Ferdinand VII, il s'y joignait en outre la garde noble de sa pudeur, et tous les jours il arrivait les déclarations les plus étonnâmes du monde, faites par les paysannes des villages environnants. La province sera noble comme les Asturies ! « En vérité, dit Alexandre après avoir lu la lettre du châtelain, je oomprencU que tout cela vous ennuie. Mais ce que je ne comprends pas, c'est que cela vous ennuie aussi longtemps. Si vous vous débartassiez de cet ennemi-ZA, tout le fnonde è'en trouverait mie^ue, A commencer par lui-métne. •

personnage d'une haute distinction qui se trouvait

dans le cabinet de l'empereur et qui, dix-huit mois plus tard, en 1814, tenait un langage bien différent, fit remarquer avec un empressement dont l'empereur était dupe en ce moment, que le roi de Rome ne serait pas assez en sûreté.

— Une tête si chère, disait cet homme, ne saurait être trop gardée. Dans tout ce que vous avez fait, je ne vois que des choses d'agrément.

Duroc dit alors avec réserve, mais avec franchise, que l'on devait au contraire se méfier de tout ce qui pouvait avoir l'air de redoute ou même de simples fossés.

— On ne parle déjà que trop, ajouta-t-il, de l'intention de l'empereur de reconstruire lu Bastille sur l'emplacement destiné au palais du roi de Rome.

— Duroc a raison, dit Napoléon. Et d'ailleurs à quoi serviraient, je vous prie, des batteries, des fossés, des redoutes? Messieurs, ce sont de faibles moyens, pour ne pas dire nuls, contre la trahison. Voilà la seule tentative qu'on ait à craindre et contre laquelle viennent échouer toutes les précautions. Paul I" avait autour de sa demeure des fossés remplis d'eau, des corps de garde remplis de soldats, des bastions, des passages secrets, des portes secrètes, et, pourtant, le poignard de l'assassin est venu le chercher jusque dans son lit, parce que ces corps de garde, toujours remplis de soldats, l'étaient, le jour du meurtre, d'hommes vendus pour que le crime •'exécutât. La confiance et l'affection, l'attachement de mes peuples, voilà ma sauvegarde. C'est la seule. Voyez si la profonde retraite du Grand Seigneur le sauve des mains meurtrières des janissaires. Quand

ils marquent son heure, elle doit sonner. Il en sera do même pour moi et ma vie est à celui qui voudra donner la sienne pour avoir la mienne. Mais mon fils apprendra de moi à gouverner les Parisiens sans forteresses et sans canons... et, j'espère, à s'en faire aimer.

Dans le moment, l'huissier du cabinet ouvrit la porte et annonça le roi de Rome ! L'entant courut à l'empereur d'un pas encore mal assuré, car il l'aimait avec une telle tendresse que rien ne lui donnait de distraction dès qu'il voyait son père. Napoléon l'enleva dans ses bras, l'embrassa avec émotion. Jamais cet homme n'a pu voir son enfant sans que son cœur fût délicieusement ému. Puis il s'assit et, prenant l'enfant sur ses genoux :

— Nous parlions de vous, Sire, lui dit-il en le caressant et le tourmentant tout à la fois, ce qui n'était nullement désagréable à l'enfant. Nous te bâtissions un beau palais...

Et tout à coup son front devenant soucieux, il mit le roi de Rome aux mains de M"" de Montesquiou et, se levant, il marcha avec une vive agitation et s'écria, au bout de quelques minutes de silence :

— Oui, nous te bâtissions un palais! Et s'ils nous accablent, tu n'auras pas une chaumière !

Ces paroles sont remarquables et d'autant plus qu'elles semblent prophétiques. Parmi les personnes qui furent témoins de cette conversation, beaucoup sont encores vivantes^. Je l'ai rapportée parce qu'elle

* Je crois même que cette conversation, ainsi que beaucoup d'autres sur les bâtimeats, doit se trouver, ou je suis biea

sert, comme tout ce qui se touche par une corde vibrante, à faire connaître plus parfaitement l'empe-^ reur.

trompée, dans un forl bel ouvrage de MM. Percier et Fontaine, intitulé Résidences des Souverains, par Percier et Fontaine.

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