‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 24 sur 48 · CHAPITRE XVlll · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVlll

Traités de Reichenbach et de Peterswalden. — Défection de la Prusse. — Proclamation du 15 août. — Bernadotte. — Intrigue. — Junot à Gorizia. — Les trois cents Croates. — Mort du général Thomières. — Douleur partagée. — Murmures, — Brutalité de M. de Rovigo. — Ce qu'était le général Thomières. — La Vendéenne. — Pourquoi diable ne manget-elle pas? — Découragement. — Moreau a Gothenbourg. — Le général J.... — Mort. — Souffrances de l'agonie. — Soif ardente. — Le chien anglais. — Hurlements. — T appartiens au général Moreau.

Les malheurs de l'Espagne avaient eu un affreux retentissement dans le Nord et cela malgré la présence de Napoléon. On voyait enfin se détruire sous les coups de la fortune ce même édifice prestigieux que la capricieuse folle s'était si gracieusement plu à élever pour son favori. Les désastres de Russie, ceux de la Péninsule donnaient une hardiesse à nos adversaires que nous ne leur connaissions pas. Eux-mêmes en étaient étonnés. Partout on signait des alliances contre nous. Le traité de Reichenbach \ celui de Peterswalden venaient de donner à la coalition une armée de deux cent cinquante mille hommes. Et cependant, au commencement de la campagne, l'An-

' 14 et 15 juin 1813, le premier entre l'Angleterre et .a Prusse, l'autre entre l'Angleterre et la Russie.

gleterre était si dépourvue de moyens financiers, qu'elle ne pouvait donner de subsides. Mais la défection de la Prusse et l'abandon de l'Autriche créèrent des ressources dans un pays éminemment fait pour comprendre les avantages de cette nature. L'Autriche, quoique médiatrice, était aussi agissante, mais masquée, à Reichenbach. Et là, on se partageait nos dépouilles avant que nous fussions abattus. Napoléon fut encore bien imprudent dans sa manière de parler de l'Autriche pendant l'armistice. Il créa une hostilité qui pouvait ne pas exister. Il doubla ses ennemis pour avoir le plaisir de les braver. Mais alors coranaençaient les fautes...

— Je préfère la guerre de l'Autriche à sa neutralité, s'écrie-t-il en écrivant au duc de Vicence.

Quelle incroyable folie ! Hélas! il l'eut, cette guerre qu'il préférait! Et, s'il l'eût voulu, je crois pouvoir affirmer car j'en ai la certitude, il aurait pu se recréer une nouvelle position belle et grande. Pour lui tout consistait da7is le temps. Gagner du temps, voilà quelle était la pensée qui devait l'occuper constamment. Loin de la flatter et d'en faire un but de conduite, il semblait au contraire se rire d'elle ! Et, grand Dieu, c'était cependant une guerre d'extermination ! ! ! Le prince royal de Suède, dans une proclamation de lui faite le 15 août, jour de la fête de Napoléon, jour que lui-même, quand il n'était que le général Bernadotte\ avait fêté avec solennité, j'en

> 11 existe un joli mot de Talleyrand, qui est riche au reste en pareille propriété, qui est vraiment bien spirituel. La princesse de Suéde (M™« Bernadotle) ne pouvait, disait-elle, s'accoutumer à la vie de Stockholm. <• Je m'ennuie trop profondeneul, répétait la princesse à M. de Talleyrand qui la regardait

DE LA Duchesse D'aDrantés «©

suis certaine, eh bien ! ce même jour, Bernadotte disait que VEurope devait marcher contre la France avec le même sentiment qui, en 92 y animait la France contre VEurope.

Ainsi donc, c'était la voix d'un Français qui proclamait une sorte de proscription, qui dévouait la tète de Napoléon au boulet suédois, à la lance du cosaque, à la balle autrichienne ! Dans le même moment, ces lettres réitérées à Moreau retiré en Amérique, près de Delaware, avaient enfin un résultat. Moreau avait quitté sa retraite où il vivait oublié, pour venir recevoir en Europe le nom de transfuge et de traître à la patrie. Aussi, à cette même époque^ M. de Metternich déclara-t-il vouloir rester étranger, ainsi, ajouta-t-il, que son souverain, à Vintrigue de Moreau. Oh ! jamais Bernadotte ne se lavera de cette tache, elle est indélébile.

Je reçus, vers ce temps, une lettre de Junot datée de Gorizia. Il allait partir pour un grand voyage sur les bords de l'Adriatique. Des nouvelles sûres faisaient craindre que les Anglais n'opérassent un débarquement â Fiume. Il revint aussitôt à Gorizia, et, en effet, le 5 juillet, les Anglais se présentèrent devant Fiume avec une petite escadre composée d'un vaisseau de 80 canons et de quelques autres moins considérables, ainsi que des embarcations remplies de soldats anglais. Les vaisseaux anglais tirèrent sur la ville et, après une courte résistance, qui fut abrégée par la défection des troupes croates, les Anglais opérèrent leur dé-

en grande pitié. Oh ! Je m'y ennuie à mourir ! Que faire ? — Prenare patience, madame, car y enfiny c'est bien joli pour commencer. •

birquement au milieu de la ville sans aucun empêchement. Junot reçut cette nouvelle dans un moment 011 lui-même commençait ses dernières souffrances. Cependant l'inJ-TWtuné était toujours lui-même et il écrivait à l'empereur, en lui rendant compte de cette affaire :

t Je vais faire arrêter les trois cents Croates qui se sont sauvés sans combattre et les faire mettre à une commission militaire. Us méritent d'être tous fusillés, mais je les ferai décimer au sort pour les épouvanter davantage, officiers et soldats, il n'importe. »

Il sentait encore la nécessité de comprimer fortement tout mouvement insurrectionnel dans les provinces conquises. Et pourtant il était déjà bien souffrant.

Pendant ce temps j'étais à Paris, avançant péniblement dans ma grossesse et réellement malade, car je souffrais aussi de maux d'une toute autre nature. J'avais une peine relative, dans une amie qui avait été une Providence pour moi dans mes douleurs d'Espagne, en 1811. C'était M°" Thomières. Ses pressentiments ne l'avaient pas trompée. Son mari était mort^ dans cette Espagne où elle voulait demeurer avec lui. Je n'ai jamais vu de douleur qui fît une impression plus déchirante que la sienne. Elle m'écrivit quelques mois après l'événement pour me demander de venir pleurer auprès de moi. Elle savait bien que j'aurais des larmes pour répondre aux siennes. Je

' Le général Thomières, brave et bon officier général, fut tiij à la bataille des Arapiles. C'était un de ces hommes dont !e nombre devenait plus rare de jour en jour. Junot et Lannes en faisaùenl le plus grand cas.

lui répondis aussitôt que ma maison était la sienne et que je l'attendais avec un cœur disposé à consoler toutes ses peines. Quelques jours après elle arriva chez moi et m'offrit, comme je viens de le dire, le spectacle de la plus profonde affliction. Elle ne se plaignait pas. Sa douceur habituelle se retrouvait dans sa souffrance. Mais elle pleurait en silence, et ces larmes sans paroles avaient une expression déchirante. Elle fut longtemps à ne pouvoir supporter les questions qu'on lui faisait dans le monde, avec une indifférence révoltante quelquefois. Aussi venait-elle à moi quelquefois, et me serrant la main, elle me disait :

— Je m'en vais, ces gens-là me tuent avec leurs demandes! Comme si je pouvais leur parler seulement!

Hélas ! la mort frappait alors sur toutes les têtes. Aucune n'était à l'abri de la faux meurtrière. Il semblait même que les têtes plus élevées fussent aperçues de plus loin par la camarde et abattues par elle. Pauvre Agathe, comme elle a souffert! Cette mort arrivait sur son cœur brisé après avoir renversé tout ce qui était autour d'elle. Sa mère qu'elle idolâtrait, son fils, tout jeune encore, toutes ces affections si saintes avaient été brutalement ravagées par la mort. Il lui restait son mari ! Elle avait réuni sur sa tête tout ce qu'elle avait d'affections dans son âme si tendre et si aimante. Cette affection était plus que de l'amour. C'était une passion presque magique, dans laquelle était une portion de sa vie. Qu'on juge de l'effet que dut produire sur elle cette nouvelle : Votre mari est mort! Je crus que l'infortunée perdrait la raison. C'étaient des événements aussi terribles dans leurs ré-

sultats qui commençaient à démoraliser l'armée et l'intérieur des familles. En voyant cette foule de femmes et de filles en deuil, on commença à se demander quelle serait donc la fin de toutes ces tentatives de guerre dont le malheur entourait maintenant les clairons! Ce fut alors que, pour la première fois, j'entendis hautement murmurer contre l'empereur. Et, je l'avoue, je ne l'excusais plus. Hélas! le moment approchait où l'heure de mon malheur allait aussi sonner !

L'empereur n'était pas à Paris. Il n'y avait que l'impératrice et un seul homme qui auraient pu, l'un par son attachement de fait, l'autre par son attachement de devoir, balancer et détruire même ces germes de révolte qui commençaient à vouloir montrer leurs têtes de vipères. Mais Marie-Louise n'avait ni le pouvoir, ni la volonté en elle-même, de venir de cette manière au secours de son mari, du père de son enfant! Et le duc de Rovigo accrut le mal au lieu de l'éteindre. Il faisait alors le rôle de l'ours avec la pierre, qui écrase les mouches, mais la tète en même temps. Un jour il vint chez moi, et, fort brutalement, me dit que l'empereur était mécontent de moi, chaque jour davantage...

— Vous vous entêtez à ne voir que ses ennemis, me criait-il aux oreilles, oui, toujours ses ennemis!

Je le regardai d'un œil tout étonné.

— Oui, oui, ses ennemis, reprit-il avec une véhémence toujours croissante. Qu'est-ce que c'est, par exemple, qu'une M'^° Thomières, qui est chez vous en ce moment et qui ne cesse de pleurer, on ne sait pourquoi, et de dire des horreurs sur le gouvernement de l'empereur?

Je fus encore bien plus stupéfaite. Le duc, qui croyait m'avoir convaincue, poursuivit :

— C'est une indignité à vous, madame Junot. Si Junot savait cela, il en serait sûrement fâché et vous en gronderait, quelque empire que vous ayez sur lui.

Dans cette dernière phrase, il y avait toute la haine que cet homme nous portait, à Junot et à moi. Je traduisis plus de vingt rapports dans le regard qu'il me lança.

— Et vous avez sûrement écrit à l'empereur que ma maison était remplie de ses ennemis, n'est-ce pas, monsieur le duc? Peut-être, même, aurez-vous dit qu'il y avait des rassemblements de royalistes?

Et haussant les épaules, je lui dis avec une ex-' pression dédaigneuse que j'aurais voulu doubler :

— Si vous connaissiez mieux notre armée combattante, vous sauriez ce que c'est que le nom d'un brave homme. W" Thomières est veuve du général Thomières, ancien aide de camp du maréchal Lannes. Il vient d'être tué à la bataille de Salamanque, et les larmes de sa malheureuse veuve ne peuvent lui être imputées à crime, si ce n'est par...

Je n'achevai pas.

Savary fut tout surpris de retrouver un frère d'armes dans l'homme qu'il croyait un ennemi de l'empereur.

— Mais sa femme est Vendéenne, me dit-il après une douzaine de Ohl... Ah!... Eh! mais... Cependant...

— Sa femme n'est pas Vendéenne. Seulement elle demeure au Mans, lui répondis-je tout ennuyée de celte inquisition ignorante qu'il ne savait pas même conduire.

— C'est singulier! On m'avait dit qu'elle était Vendéenne. Au moins, ce qui est certain, c'est qu'elle n'aime pas l'empereur. Et, de cela, j'en suis sur, car jeudi dernier, à votre propre table, elle a dit qu'on serait bien heureux s'il n'existait plus.

— Monsieur le duc, lui dis-je avec amertume, je sais très bien que vous avez des espions chez moi. Mais faites-moi grâce, je vous prie, de ce qu'ils inventent pour vous mystifier. Non seulement M"' Thomières n'a jamais tenu le propos que vous me citez, mais aucun autre qui lui ressemble. A peine puis-je obtenir d'elle de descendre de sa chambre et, pendant tout le dîner, elle ne dit pas une parole et n'ouvre la bouche que pour manger la pitance d'une colombe.

— Eh! pourquoi diable 7ie mange-t-elle pas? Il n'y a rien de plus insoutenable que ces femmes qui veulent se singulariser.

Jamais je n'oublierai ce mot! Il me glaça le cœur! Une insensibilité si profonde, un endurcissement si cruel ! Je ne pus lui répondre que par une inclinaison silencieuse, lorsqu'il me dit adieu.

Cet homme aimait vraiment Napoléon. Du moins, je le crois, et pourtant il lui a fait plus de mal que le plus cruel ennemi.

Paris était alors dans un état d'agitation qui rappelait les temps orageux de la révolution. On était inquiet. On cherchait un port sur cette mer sans rivage oîi Napoléon avait lancé le vaisseau de la France et nulle lumière libératrice ne brillait pour nous rassurer. L'armistice de Plesswitz allait expirer et rien ne révélait la paix qu'on avait espérée. C'était bien autrement alarmant qu'en 1192. Alors tout était chaleur et dévouement. Tout était jeune et périssait

même par une surabondance de vie et de force qui nuisait à la santé de l'État. Aujourd'hui il n'y avait que de l'épuisement et un découragement total. On ne voyait plus les mères attacher elles-mêmes le havresac sur le dos du volontaire. Non. Elles pleuraient et cherchaient, au prix de leurs jours, à dérober la tête de leur enfant à une mort presque certaine. Et cependant l'enthousiasme était grand au commencément de la campagne. Mais cet élan n'avait pas trouvé d'écho dans les cœurs de pauvres femmes en deuil de leurs pères, de leurs frères et de leurs maris, et dont les yeux étaient encore humides des larmes du désespoir. Les désastres de Russie étaient trop près de nous.

Pendant ce temps, Moreau, parti de Morinville^ le 21 juin, s'était embarqué pour l'Europe avec sa femme et M. de Svinine, conseiller d'ambassade russe, et cinglait vers sa patrie, avec la vengeance au cœur et la volonté de la satisfaire à tout prix, même à celui de l'honneur. Il arriva le 24 juillet à Gothenbourg, je crois, et de là se rendit à Prague pour y voir tous les souverains alliés qui l'attendaient avec une impatience qui, à elle seule, était injurieuse pour lui, car elle semblait lui dire : Nous comptons sur vous pour faire bien du mal à la France. Quant à lui, heureux de revenir avec le fer et la flamme devant cet homme qu'il n'aima jamais et dont toujours il fut jaloux, il s'engagea avec les souverains alliés à diriger les opérations de la campagne, bravant, pour se venger, l'œil de la patrie, tristement fixé sur un de ses fils tombé

' Sa campagn<; était située à côté de Morinville, au pied de la chute de la Deiaware.

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aussi bas, celui de ses camarades, de ses frères d'armes, mais, plus que tout, la vue de ces couleurs nationales, de ces uniformes, que lui-même avait conduits si souvent contre les Autrichiens et les Prussiens. Il en souffrit, m'a-t-on dit, et, lorsque la veille de la bataille de Dresde, l'empereur Alexandre vint à lui et lui dit: « Je viens prendre vos ordres... je suis votre aide de camp », Moreau, m'a dit un officier russe attaché à l'empereur Alexandre, devint fort pâle et trembla assez violemment pour qu'on le vît distinctement. Il souffrait et souffrait profondément.

Un jour il rencontra le général J..., qui, par des sujets de mécontentement, venait de quitter le service de France où il était depuis longtemps. Moreau, qui le connaissait peu, fut tellement heureux de trouver quelqu'un dans sa position, qu'il fut à lui tout aussitôt, lui prit la main et ne s'aperçut pas que l'autre retirait sa main et ne répondait qu'avec un air glacé aux prévenances du général Moreau, dont peut-ètrô quinze ans plutôt, il aurait payé un mot d'une blessure.

— C'est une chose étrange, dit Moreau à l'autre transfuge, mais avec une parole plus contrainte, car il voyait enfin que le général J... ne répondait pas à ses avances, c'est une chose étrange, n'est-il pas vrai, de nous voir ici tous deux?

— Sans doute, général, répondit l'autre, c'est en effet une des chances bizarres du sort. Toutefois, nos destinées ne se ressemblent pas ; vous savez, je crois, que je ne suis pas Français ?

Moreau ne put retenir un gémissement qui venait du cœur et, couvrant son visage de ses deux mains, il s'éloigna sans continuer la conversation. Elle eul

lieu telle que je viens de la rapporter trois ou quatre jours avant la mort de Moreau.

On sait comment il fut frappé. L'empereur Alexandre était avec lui et ils faisaient une reconnaissance devant Dresde, Le czar, toujours persistant dans sa volonté dobéissance, contraignit Moreau à passer le premier sur un pont, je crois, qui était assez étroit. Un boulet lancé de l'armée française vint frapper Moreau et lui fracassa le genou droit, puis, traversant le cheval, il lui emporta le mollet de la jambe gauche^ . Aussitôt une terreur profonde se répandit dans toute l'armée russe. Le czar parut vivement affecté. Quant à Moreau, il Bouffraitdes douleurs inouïes. Les Cosaques formèrent à la hâte un brancard avec leurs piques, et c'est sur des armes ennemies que Moreau fut emporté d'un champ de bataille! Aussitôt qu'il fut à l'abri dans une maison, le premier chirurgien de l'empereur Alexandre lui fit l'amputation de la jambe droite. Le général Moreau supporta l'opération avec courage. Puis il dit au chirurgien :

— Et la gauche, monsieur, qu'en voulez-vous faire ?

Le chirurgien le regarda avec surprise.

— Oui, poursuivit le blessé, que voulez-vous faire de ce lambeau qui est là fort inutilement, à ce qu'il me paraît?

Le chirurgien répondit qu'il était de toute impossibilité de la conserver.

— Eh bien, dit froidement le général Moreau, il fout aussi la couper.

• Il fui blessé à mort le 27 août 1813 et mourut cinq jours plus tard, malgré l'amputation.

E: il tendit la jambe avec un stoïcisme qui eût été plus admirable encore si la blessure eût été pour sa patrie, mais qui n'en était pas moins d'un grand prix aux yeux de la philosophie, parce qu'il montrait l'homme dans l'exercice de sa force et de sa vertu. Ce qu'il souffrit est horrible même à rappeler. L'empereur de Russie fut profondément affecté de la position terrible de cet homme, qui pouvait être un coupable pour nous et un lâche transfuge, mais qui, pour lui, était un de ces caractères qu'on pouvait admirer et même donner comme le type d'un homme remarquable, et d'une belle et immense spécialité. Il l'avait nommé son ami, l'avait pris pour conseil. Il pleura sur son lit de souffrances. Il le devait.

L'armée alliée fut blessée tout entière dans le général Moreau. On aurait dit que ce boulet s'était multiplié et avait frappé tous les chefs dans le premier. L'armée fut mise en complète déroute. Battue sur tous les points, elle ne sut que fuir.

C'est alors, médisait un aide de camp de l'empereur Alexandre, que les tourments du général Moreau firent croire en effet à une punition providentielle. Tourmenté d'une soif ardente, qui lui donnait le mirage et les tortures d'une mort du désert, il appelait la mort et ne pouvait mourir!

Enfin, dans la nuit du 1" au 2 septembre. Dieu le prit en jitié et il mourut. Son corps fut embaumée Prague et, de Prague, transporté à Saint-Péterbourg. où le czar le fit enterrer dans l'église catholique de cette ville. Ce fut dans ce silencieux voyage que If corps de Moreau fit une station d'un jour dans cette même chambre à Varsovie, où Napoléon, quelques mois av'int, avait aussi, lui, médité la vengeance en quittant

les champs ravagés de la Russie, devenus le tombeau de quatre cent mille Français. Certes, à celte époque, Napoléon ne pensait peut-être plus à ce danger qui sommeillait encore au delà des mers dans la personne de ce rival, que la haine avait si longtemps cherché à lui opposer et que lui, Napoléon, avait toujours voulu conquérir à force de grandeur d'âme et qui avait fini par tenter de lui faire payer de sa vie le don généreux de la sienne.

Le 28 d'août, la chaleur était accablante et se faisait surtout sentir dans les rues de Dresde. Peu de personnes s'y faisaient voir et y passaient même rapidement. Cependant un groupe se forma autour d'un chien qui inspirait une sorte d'intérêt ^ C'était un de ces terriers anglais, un de ces chiens qui suivent et aiment les chevaux, mais qui sont encore plus attachés à leur maître. Ce chien hurlait et gémissait avec une expression déchirante. On aurait dit qu'il cherchait et appelait une personne aimée, mais avec un accent dans lequel il y avait des larmes. La pauvre béte errait depuis le matin dans cette ville étrangère, demandant celui qu'elle cherchait à tous ceux qu'elle rencontrait. Excédé de fatigue, mourant de soif, ne pouvant plus marcher, le pauvre chien se laissa tomber sur le seuil d'une maison et ne fît plus entendre que des cris

* Ce fait m'a été raconté par un témoin oculaire. C'est M. Niemcewitz, le poète, l'historien de la Pologne, mais de la Pologne libre, de la belle Pologne ! M. Nieracewitz est un homme que j'estime et dont le beau caractère est dignement apprécié par une personne qui comme moi, ayant beaucoup souflert, sait ce que c'est que la souffrance et la place eo biea haut lieu, comme pierre de touche.

étouffés, mais qui avaient toujours l'accent de la plainte et de la douleur. Ce fut alors que quelqu'un regarda sur le collier d'argent qui lui entourait le cou et y lut ces mots ; c J'appartiens au général Moreau. »

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