CHAPITRE XIX
Ma souffrance. — Grossesse pénible. — Annonce terriblo, — Message de l'empereur. — Leduc deRovigo. — Mon frère. — Désespoir. — Injustice. — Départ pour Genève. — Butini. — La maison du lac. — Attente trompée. — Malheur. — Le duc d'Abrantès à Montbard. — Le vieux père. — Le délire. — Les vrais amis. — M. de Montbreton. — M. de Rambuteau. — M. de Brigode. — M. de Courtomer. — M™® la marquise de Brehan. — La comtesse de La Marlière. — Mes oncles. — L'abbé de Comnène. — M"® Lallemand. — Le baron Van Berchem. — Lettre de Lyon. — Le neveu de Junot, M. Charles Maldan . — Un mot sur lui. — Catastrophe. — Apparition. — Nouveau malheur. — Biographie mensongère. — Rectification. — Ayoub-bey, Kléber et Junot. — Le combat de Nazareth.— Les trois cents braves. — Le baron Gros. — L'histoire de France de Saint-Acheul. — Le marquis de Bonaparte. — Le père Loriquet. — Le commandant de Paris, le général des grenadiers d'Arras, le grand-officier de l'empire, l'ambassadeur, le gouverneur de Paris e» le gouverneur général de Portugal. — La bataille de Vimeiro et le duc de Valmy. — Mon amitié pour lui. — Le duc de Wellington. — Les beaux livres. — L'avocat devenu soldat. — L'empereur à Dresde. — Le palais Marcolini. — La nouvelle. — Douleur de Napoléon. — Le duc d'Olrante. — Encore les vrais amis. — M. de Narbonne. — Sa lettre. — Un beau-frère en mission. — L'exil. — Le courage. — Le retour. — Toujours les amis. — Violation des lois. — La visite nocturne. — Scène violente. — Dernière lettre de Junot à Napoléon.
J'étais fort soufffante de ma grossesse et à mesure qu'elle avançait je souffrais, je le crois, davantage. Les secousses que j'avais reçues par ces deux morts
de deux amis bien chers, Bessières et Duroc, avaient porté une atteinte terrible à ma santé, déjà si altérée. Hélas ! il me restait à recevoir le coup mortel ! Mais comment, grand Dieu ?
J'étais un jour dans ma chambre, couchée sur mon canapé et dormant à demi, après une nuit de souffrances et d'insomnie, lorsque je reconnus la voix de mon frère, dans la pièce attenante, parlant d'un accent élevé, et dans l'interlocuteur je crus distinguer le duc de Rovigo. Dans le moment la porte s'ouvrit et le duc, presque retenu par Albert, entra malgré lui dans la chambre.
— Monsieur le duc, lui dit Albert d'une voix tremblante de colère, je vous répète que je m'oppose fortement à ce que vous fassiez ce que vous voulez faire C'est une indignité ! Ma sœur est malade et ne peut vous recevoir en ce moment.
— Je viens de la part de l'empereur, répondit le duc, et toutes les portes doivent s'ouvrir à son nom !
Ce fut en cet instant qu'Albert, cédant au nom de l'empereur, cessa de disputer l'entrée de ma chambre et le duc de Rovigo entra chez moi comme je viens de le dire. Mais comme il se préparait à parler, Albert le précéda et, venant à moi, il me prit les deux mains dans les siennes et, me regardant avec cet œil paternel qui avait toujours été ouvert sur moi, il me dit d'une voix brisée par une vive émotion :
— Ma bonne sœur, ma Laure, écoute-moi! Sois calme! M. le duc t'apporte une nouvelle pénible: C'est l'annonce d'une grave maladie qui vient d'attaquer Junot.
Je fus frappée au cœur ! Je poussai un gémissement étouffé et ne pus aiticuler un seul mot. Mais mon
àme tout entière, avec ses déchirements, devait êtr& dans mes yeux, car Albert me comprit et me dit, ev me serrant contre sa poitrine :
— Non, sur l'honneur, il n'est rien arrivé au delà de la maladie qui l'a attaqué dans l'espace d'une heure en sortant de déjeuner. Ma sœur, ma . fille chérie, mon enfant bien-aimée, calme-toi! Au nom de Junot lui-même, sois bonne pour lui, pour tes enfants, poui celui que tu portes.
Mais je ne l'entendais pas. Je n'avais compris que cette maladie terrible qu'on venait de me signaler en levant tout à coup le voile qui me la cachait. Et cela sans aucune préparation, sans antécédent ! Hélas ! j'avais reçu, quatre jours avant, une lettre de Junot, ayant huit pages, et si bonne et si tendre, si raisonnablement bonne surtout ! Je ne pouvais pleurer. J'étouffais. Et les mouvements précipités de mon enfant m'indiquaient à quel point je souffrais de ma cruelle agitation. Enfin je pus parler et, regardant le duc de Rovigo qui se promenait silencieusement, je ne pus lui dire que ce peu de mots :
— Ah ! monsieur le duc, vous avez bien peu de pitié !
— Et vous aussi, me dit-il d'un ton assez brusque et qui était plus que cruel dans un pareil moment, et vous aussi vous allez vous fâcher ! Que diable ! je suis les ordres de l'empereur. Au reste, si vous aviez voulu lire ce qu'il vous écrit, au lieu de perdre du temps, cela serait fini.
Et il jeta sur mes genoux une lettre pour moi qui en renfermait une autre. C'était la lettre que Junot, dans son premier moment de délire, lui avait envoyée par un courrier extraordinaire et que Napoléon me renvoyait à moi-même.
c Madame Junot, voyez ce que votre mari m'écrit. J'ai été péniblement affecté en lisant cette lettre. Elle vous donnera une juste mesure de son état, et vous prendrez des mesures pour y remédier aussitôt. Partez sans perdre une heure. Junot doit être bien près de France en ce moment, à ce que m'écrit le viceroi. »
Je laissai retomber la lettre de l'empereur et je regardai mon frère et le duc deRovigod'unairstupide. J'étais moi-même un être privé de raison en ce moment. Albert était au désespoir du malheur qui frappait sa famille et tremblait de crainte pour moi, car, dans l'état où j'étais, c'était peut-être la mort que je recevais là. Il n'était pas question — et je le dis ici pour ne plus le répéter — d'aucune affectation de sentiment exagéré, ni d'une parade d'affection plus violente et plus tendre que ne le comportaient treize années d'union entre Junot et moi. Mais il était toujours mon bienfaiteur et celui de tous les miens, il était le père de mes quatre enfants, il était mon meilleur, mon plus sûr ami. Malheur et malédiction sur la voix de celle ou de celui qui pourrait souiller d'une remarque, même légère, la solennelle dignité du deuil profond, du désespoir, où me plongèrent les nouvelles que je venais de recevoir. Oui, je le répète, anathème sur l'impie qui pourrait méconnaître ici les pleurs et les signes d'une véritable et profonde douleur !
Le duc de Rovigo, impatienté probablement du silence prolongé d'Albert ainsi que du mien, le rompit en disant:
— J'ai des ordres de l'empereur à vous communiquer.
Je tressaillis. Je le croyais loin de la chanibre. Sa
voîx me fit mal. Il n'eut pas l'air de s'en apercevoir et, tirant une lettre fort longue de sa poche, il me lut ce que je vais rapporter, et ce que je ne pus croire à la première lecture qu'il m'en fit. Du reste la lettre était comme une note extraite d'un ouvrage.
L'empereur le chargeait de venir me trouver et de m'annoncer la maladie subite de Junot, de me dire de partir aussitôt pour aller au devant de lui\
— Mais une chose sur laquelle insiste Sa Majesté, poursuivit le duc de Rovigo, c'est que vous n'ameniez pas Junot à Paris et que vous ne Vameniez même pas dans ses environs. C'est la volonté précise de l'empereur, ajouta le duc avec une voix péremptoire...
Je ne sais où je pris la force qui m'anima en ce moment, mais je me levai de ma chaise longue, que je ne quittais presque plus, et, m'avançant vers le duc de Rovigo, je me mis devant lui, et croisant mes bras, je lui dis avec un grand calme, mais avec la mort au cœur :
— Monsieur le duc, vous vous êtes chargé d'une mission qui n'est pas celle d'un bon camarade... je ne dis pas d'un ami... vous n'avez jamais été celui de Junot...
Albert me fit signe de me taire...
— Non, mon frère, non, je veux parler, je veux dire ce qui m'oppresse, ce qui m'étouffe, car je mourrais, vois-tu, si je ne disais pas les paroles amères qui débordent de mon àme.
1 Pourquoi l'empereur ne me l'aurait-il pas dit dans la lettre qu'il m'écrivait?
48d MÉMOIRES
— Oh ! si VOUS allez faire des scènes, je m'eti vais, dit Savary en ouvrant la porte pour sortir.
Mais par un mouvement plus rapide que le sien, je le repoussai dans la chambre et je refermai la porte.
— Vous ne sortirez pas, monsieur! Vous me direz, avant de me quitter, ce que signifie cet ordre de ne pas conduire mon mari à Paris? Quelle est donc cette défense de ne pas le mener au milieu des secours de l'art? Où voulez-vous que je le conduise? Mon Dieu, où cela ? Est-ce donc dans le village où il est né ? Sans doute, il y trouvera des cœurs qui l'aimeront, car il est le bienfaiteur des habitants de la vallée. Mais des secours, monsieur, des secours, où les trouverai-je? Le mènerai-je à son père, vieillard presque octogénaire, qui peut lui-même mourir en voyant son fils dans l'état où j'apprends qu'il se trouve. Ah ! mon Dieu, mon Dieu, m'écriai-je, ayez pitié de moi !
Et je retombai anéantie sur une chaise. Mon Albert vint à moi. Il était pâle. Ses lèvres tremblaient et la contraction de ses mains me révélait la violence qu'il se faisait pour se contenir.
— Que voulez-vous que je fasse ? dit enfin le duc de Rovigo. Sans doute c'est pénible. Mais enfin, moi, que puis-je faire à tout cela. Je le répète, j'ai mes ordres.
— Cela n'est pas possible, m'écriai-je exaspérée par tant de dureté, cela n'est pas possible ! L'empereur n'est pas devenu un bourreau , un assassin !
— Chut! chut ! dit le duc en allant vers la porte, comme pour écouter si personne ne pouvait m'entendre. Si l'on écoutait et qu'on répétât de pareilles paroles à l'empereur, savez-vous que vous seriez perdue ?
Ce fut Albert qui me répéta ces mots, car, moi, je n'entendais rien dans ce moment-là. Ma tète était comme un brasier. Je suis étonnée de n'avoir pas eu dans ce même instant une congestion cérébrale. Heureusement — ou malheureusement — je pus enfin pleurer, et ce fut ce qui me sauva.
— Savary, lui dis-je en allant à lui et prenant une de ses mains dans les miennes, Savary, il n'est pas possible que vous puissiez oublier votre frère d'armes au point de le laisser mourir sans secours dans un village. Vous voyez bien que ce n'est pas l'empereur qui a pu donner un pareil ordre ! C'est vous ! Mais dites que vous êtes fâché et je n'en parlerai à personne, et l'empereur ne le saura pas !
J'étais folle presque entièrement et Albert fut effrayé de la rougeur de mes joues et de l'éclat de mes yeux. J'avais la fièvre. Enfin, je pleurai avec tant d'abondance de larmes, que ma raison revint, mais avec elle aussi un accroissement de douleur. Savary n'était pas parti. Albert lui avait demandé de rester :
— Car, disait-il, il faut prendre un parti, et le prendre promptement.
— Mais que pouvons-nous faire contre les ordres de l'empereur ? répétait toujours le duc de Rovigo...
Je réfléchissais et j'étais perdue dans une mer de pensées déchirantes. Et moi aussi, je répétais:
— Que faire ?
Et le désespoir seul me répondait. Enfin, je m'arrêtai à un parti qui s'offrit à moi dans cette sorte de détresse et qui me parut un moyen de salut.
— Ecoutez, dis-je au duc de Rovigo, je partirai demain, dans la nuit. Il me faut ce délai pour que
ma dormeuse soit prête et que je puisse me mettre en route sans un danger positif pour l'enfant que je porte. J'irai sans m'arréter d'ici à Genève. Junot préside à vie le collège électoral du Léman et j'y ai quelques amis, de plus Butini est un des médecins les plus habiles de l'Europe. En louant une maison sur les bords du lac, dans la partie la plus solitaire, j'y pourrai placer mon malade et être en même temps à portée de tous les secours possibles. Oui, plus j'examine ce projet et plus il me convient.
Albert l'approuva et le duc de Rovigo me dit que je ne pouvais mieux faire.
— Eh bien, lui dis-je, vous pouvez maintenant m'étre d'une grande utilité. D'après ce que vous me dites, vous ne savez pas par quelle route Junot vient en France?
— Non, le vice-roi ne m'en dit rien.
L'insouciance du vice-roi, dans une circonstance
aussi grave, est un reproche grave que j'ai à lui faire. Une déception, dans un pareil cas, est une peine amère de plus dans la balance déjà bien remplie. Je le sentis vivement. Eugène que je croyais si bon ! Eugène, presque l'élève de Junot ! Oh ! cette conduite me fut bien pénible ! Il ne parlait en rien, en effet, de l'itinéraire de la route de Junot, que je fus réduite à deviner.
— Eh bien, dis-je à Savary, voilà ce que je demande. Ecrivez à Lyon par le télégraphe et donnez ordre que, si le duc d'Abrantès vient par le Mont- Cenis et Lyon conséquemment, onle dirigea l'instant même sur Genève par Nantua. S'il vient par le Simplon, comme je serai à Genève, je me trouverai à son passage et je me charge du reste.
Savary trouva que j'avais complètement raison et me donna l'assurance que la dépêche télégraphique partirait le lendemain matin pour être transmise au préfet de Lyon. Il partit alors et me laissa avec Albert, après m'avoir renouvelé mille fois l'assurance de son attachement pour moi et pour Junot.
Après son départ, je tombai sur le cœur de mon pauvre Albert, que je savais aussi blessé que le mien et je pleurai, car il me fallait pleurer ou mourir. Il fit demander mes enfants et m'en entoura à l'instant même. Il pensa avec raison que cette entrevue serait d'autant plus déchirante en raison du retard qu'on y mettrait. En effet, je crus que mon cœur se briserait lorsque ces chères créatures, me voyant toute baignée de larmes, me demandaient :
— Est-ce que papa est malade, maman ?
D'abord ce fut ma Joséphine, mon cher trésor. Et
puis sa sœur, et puis mon Napoléon. Et cet enfant bien-aimé venu dans les dangers et les larmes, qui, marchant à peine, quittait sa nourrice pour s'attacher à ma robe et me balbutiait aussi :
— Maman, est-ce que papa est malade?
Oh ! ces souvenirs sont déchirants ! Et pourtant on voudrait les éterniser. On s'identifie avec eux et l'âme s'y attache avec une sorte d'amour.
Ce n'est pas l'histoire de ma vie, ni de mes impressions que je mets dans ces Mémoires. Il me faut donc passer sur ces détails et ne m'y arrêter qu'autant que la nécessité l'exige, pour ne pas détruire l'ensemble du tableau.
Je reçus dans cette circonstance les témoignages les plus doux de l'affection de mes amis. Le cardinal, ce bon Millin, M"" de Brehan, M. de Montbreton, ce
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loyal et excellent homme, cet ami si parfait qu'on retrouve toujours quand on souffre, M. de Cherval, la duchesse de Raguse, qui alors était une amie fidèle, et plusieurs autres intimes aussi, parmi lesquels étaient en première ligne M"" de Brancamp, fille ainée de M. de Narbonne, M°"* de Rambuteau, sa sœur, et son mari, et puis M. de Brigode et M. de Courtomer% et ma bonne maman, la comtesse de La Marlière, cette amie parfaite qui m'a donné son amitié sur mon berceau, et qui jamais n'a manqué à la fidélité de ce sentiment, plusieurs autres que je pourrais encore nommer, et qui tous furent pour moi de vrais amis qui adoucirent, avec le baume de leur amitié, la douleur cuisante de mon âme.
1 M. de Courtomer était un de mes plus intimes amis. C'était un homme qui possédait des qualités éminemment distinguées. Comme boulé et comme spécialité d'esprit, il avait celui de son époque, ce qui faisait rire les hommes ayant cinquante ans de moins que lui. Mais il n'en pas moins vrai que M. de Courtomer était spirituel à la bonne manière de Louis XV, car il y en avait deux. Peut-être bien que la meilleure n'était pas très remarquable, mais enfin cette façon en valait bien Une autre, et ce n'est pas à nous autres femmes à nous en plaindre, car nous étions encore un peu souveraines dans ce temps-là, il nous restait au moins une ombre de pouvoir. M. de Courtomer était un de ceux qui avaient conservé toutes les traditions de ces temps de courtoisie. Il mêlait à d'excellentes manières un tour fin et railleur et causait avec beaucoup de charme quand il voulait surtout quitter ce ton gouaillpiu", que, du reste, il n'avait jamais chez moi. Alors il était parfaitement aimable, racontait une foule d'anecdotes selon la coutume de son temps, dont, grâce à lui, je connaissais la chronique aussi parfaitement que si j'y eusse vécu. M. de Courtomer était en outre bon, et de telle bonté à laquelle on attache plus de prix, parce qu'on ne peut se cacher qu'elle n'existe guère que pour vous. Il était un des amis les plus habitués de mon cercle intime.
Hélas ! j'en avais bien besoin, car je souffrais à mourir !
Mais les amis qui étaient toujours là autour de moi, m'entourant de leurs soins les plus tendres, de leur affection, de tout ce qui pouvait me soulager dans cette douleur affreuse qui me tuait, c'étaient M^^Lalleraand, JP^Thomières, dont la peine se taisait devant la blessure toute fraîche et toute saignante d'une amie, et puis M. de Gherval, Je ne parle pas de mon frère. Il était ma providence dans ces terribles heures. Mais un homme que je ne dois pas oublier, car il fut aussi pour moi un ange consolateur, c'est mon oncle, l'abbé de Comnène. C'était un saint, un homme tout à fait selon Dieu, et tout entier dans la vertu. Il me parlait de la soumission à la volonté divine avec une voix si persuasive, que je n'osais élever la mienne en sa présence pour accuser ma destinée. Et, cependant, elle était bien malheureuse, mon Dieu !
M""* Lallemand était dans un état de souffrance qui ne lui permettait pas de venir avec moi. Aussi lui demandai-je de demeurer avec mes enfants pendant mon absence et de leur servir de mère. Un pressentiment me disait qu'ils étaient au moment de devenir orphelins. Je ne me trompais pas.
M"* Thomières voulut m'accompagner... Je ne la refusai pas. 11 ne m'en vint même pas la pensée. Je l'avais associée à mes plans de voyage, même sans lui en parler. Il est une sympathie de cœur qui ne trompe jamais, Albert venait avec moi. Il ne devait plus me quitter.
Je partis de Paris le 11 juillet à onze heures du soir, et j'allai sans m'arrèter jusqu'à Genève, où je descendis à Sécheron, chez le bon Dejean, le 21, à dix
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heures du matin. J'étais extrêmement fatiguée. Cependant je sentais les mouvements de mon enfant et je n'avais aucune inquiétude. Je fis demander sur-lechamp M. Butini \ et lui fis part du motif qui m'amenait à Genève. Je demandai M. le baron Van Berchem^, le meilleur ami de Junot. Mais il était absent dans ce moment. Je ne voulus avoir de relation avec personne, bien que je connusse beaucoup de monde et des gens excellents qui eussent été particulièrement heureux d'être utiles à un être souffrant qui venait demander l'hospitalité à leur ville, entre autres M, le comte de Sellon . Mais ma position demandait la solitude et je priai Butini de ne parler à personne de mon arrivée. 11 vint me prendre à deux heures. Nous fûmes en calèche sur la rive vaudoise du lac et nous arrêtâmes une petite maison charmante dominant sa belle nappe d'eau et ayant en perspective toute la rive de Savoie et le Mont-Blanc. De retour à Genève, nous envoyâmes du linge, des provisions, des domestiques pour le service sanitaire et à six heures du soir tout était prêt pour l'arrivée du duc. Je l'attendais ce même jour, d'après les combinaisons du duc de Rovigo.
J'étais accablée de fatigue et je me reposais sur moii lit, en contemplant les glaciers étincelants de Charaounix et songeant avec moins d'inquiétude à l'arrivée de Junot. Butini m'avait questionnée et, d'après les indications que j'avais pu lui donner, il m'avait rendu
* C'est M. Butini, l'oncle de celui qui existe aujourd'hui, car je crois que celui à qui je dois presque la vie n'existe plus maintenant.
* M. Biliy Van Berchera, l'ami le plus cher qu'ait eu Junot; il est demeuré le mien comme il était le sien. C'est un de ces hommes dont l'esprit a du cœur et le cœur a de l'esprit.
qaelque espoir. J'étais donc plus calme et je songeais déjà à de meilleurs jours, comme si la destinée nous faisait grâce, lorsqu'on me remit une lettre timbrée de Lyon ! En la recevant, je pâlis et regardai mon frère, sans oser ouvrir ma lettre.
— Quel enfantillage ! me dit-il. Allons donc ! c'est l'annonce de l'arrivée des voyageurs. Peut-être arrivent-ils demain?
J'ouvris la lettre avec un pressentiment qui me glaçait le cœur. Je ne puis l'expliquer, mais il était terrible. Hélas ! il n'était que trop motivé !
La lettre était d'un jeune neveu de Junot, un fils de sa sœur cadette, Charles Maldan, qu'il avait auprès de lui comme secrétaire et qui fut par son peu de fermeté et de raisonnement une des causes de la fin tragique de son oncle. Il m'écrivait de Lyon cette lettre que je venais de recevoir et que j'ai conservée:
« Ma chère tante,
« En arrivant à Lyon avec mon oncle, nous avons trouvé un ordre télégraphique de M. le duc de Rovigo pour conduire le duc à Genève. L'officier qui l'accompagne par ordre du vice-roi, a décidé que cet ordre ne serait pas suivi, attendu que le prince Eugène avait, lui, ordonné que mon oncle serait conduit dans sa famille. Et comme l'état de santé démon oncle le met hors d'état de décider la chose lui-même, nous partons pour Montbard, où vous pourrez venir le joindre, ma chère tante, et où je serais bien heureux de vous voir.
« Votre obéissant et dévoué neveu,
« Charles Mai.dan. »
Un gémissement sorti du fond de mon cœur suivit le dernier mot de cette lettre fatale. Je vis un instant tous les malheurs qui allaient résulter de cette funeste faiblesse d'un homme qui avait si peu compris la belle mission qu'il devait au contraire accomplir auprès du malheureux duc. Je vis mon pauvre ami arriver dans la maison de son père, comme la plus terrible des apparitions, frappant peut-être de mort ce malheureux vieillard à qui j'avais caché par pitié l'état de son fils. Toutes les raisons que j'avais données au duc de Rovigo pour ne pas conduire Junot à Montbard étaient devenues bien plus fortes encore depuis que j'y avais passé quelques heures \ J'avais demandé à mon beau-père et à quelques-uns des plus notables de la ville quelles étaient les ressources qu'ils avaient. Elles étaient nulles ! Et c'était dans un pareil lieu, sans une personne assez habile pour remédier au moins en partie à cet isolement de secours. En quelques minutes ce tableau désolant se déroula devar.t moi avec une effrayante et lucide rapidité ! C'était le rouleau d'Ezéchiel, pleurs et grincements de dents ! Ah ! que je souffrais en ce moment ! ! ! Une malédiction sortit de mon cœur, dans cette heure d'agonie, et jamais elle ne fut révoquée.
Sa famille? Et qu'était donc, pour l'homme, œuvre de ses œuvres, sa femme et ses enfants? Où donc fallait-il chercher sa fajyiille, si ce n'était dans sa maison? Les misérables, ils étaient à la fois cruels et stupides.
Je sentis tout à coup en moi un mouvement qui
1 J'avais passé à Montbard en allant à Genève, et j'avais cach^ & mon beau-père l'état de son tils!...
m'avertit d'une nouvelle catastrophe. C'était le dernier soupir de mon enfant. Pauvre fleur tombant avant de naître ! Je fermai les yeux et me renversai sur mon lit dans un état que j'espérai être assez violent pour mettre fin à une vie si remplie d'orages M
Et je n'avais que vingt-sept ans ! Qui m'excitait donc à souffrir?
Hélas ! si j'avais pu lire dans mon avenir, j'aurais encore reculé devant les jours d'infortune qu'il me restait à parcourir ! Combien de tombes je devais encore fermer! Que de deuils il me restait à porter!
— Je partirai demain matin avant le jour, dis-je à mon frère et à M""" Thomières.
L'excellente femme ne me répondit d'abord qu'en me serrant la main. Elle pleurait sur moi.
— ■ Partout oîi vous irez je vous suivrai ! me dit-elle.
Et j'en étais sûre.
Albert donna les ordres pour que tout fût prêt pour quatre heures du matin. A une heure, les douleurs d'enfantement me prirent. Tant de secousses avaient frappé juste. Mon enfant était mort!
J'appelai Albert auprès de mon lit.
— Ecoute, lui dis-je, je ne puis partir. Mais je meurs si tu restes ici. Pars pour MontlDard et envoiemoi des nouvelles.
Albert me laissait avec une amie qui le rassurait sur les inquiétudes qu'il pouvait avoir sur moi, et puis j'avais une femme de chambre qui était la plus attentive et la plus soigneuse des femmes, tandis que celui
* Ce que j'ai souffert ne se peut comprendre. Comme ce n'est pas mon histoire particulière que j'écris, j'en parle peu, je dirai seulement que je dois la vie à M. Butini.
qui nous intéressait si vivement était pour ainsi dire abandonné et livré à des soins étrangers ou mal dirigés.
Albert partit et arriva dans la nuit à Montbard. Hélas ! mes pressentiments étaient vrais et les plus horribles scènes avaient suivi l'entrée de mon malheureux ami dans la maison paternelle, où régnait alors la plus grande confusion. Le père de Junot, d'un caractère naturellement sombre, avait reçu de celte apparition terrible un choc qui le rendait entièrement inhabile à la moindre chose utile. Ses deux sœurs, également frappées de terreur, ne pouvaient que pleurer et se lamenter. Du moins la plus jeune. Quant à son fils, ce jeune Charles Maldan, il était là ce qu'il avait été à Lyon, un enfant dont la nullité était funeste dans ses résultats. Personne ne savait ce qu'il faisait. Junot était seulement entouré de l'affection des habitants de la ville de Montbard, dont la noble et généreuse conduite fut admirable dans cette circonstance. Quatre d'entre eux veillaient et gardaient le malade et lui prodiguaient des soins fraternels. Ma reconnaissance les bénira jusqu'à mon dernier jour...
Junot reconnut son beau-frère, qu'il aimait avec une profonde tendresse, et sur-le-champ il lui parla de moi et de l'empereur ! Hélas ! ces deux sentiments, les plus vrais, les plus ardents qu'il ait eus dans toute sa vie, étaient unis dans son pauvre cœur, déjà saisi par la main de la mort...
Il est des événements qu'on ne peut rappeler, quel que soit le courage dont une àme soit trempée. Je ne puis parler des scènes terribles qui se sont succédé à Montbard dans les heures qui ont immédiatement suivi l'arrivée de Junot. Lorsque Albert y arriva, le
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 4fft
mal était fait. II n'y avait plus de remède. Cependant il jugea convenable d'envoyer un courrier à Paris pour chercher M. Junot, mon beau-frère, receveur général de la Haute-Saône, en lui écrivant d'amener Dubois avec lui. Car les dix-sept chirurgiens ou médecins qui d'abord étaient accourus autour de Junot ne valaient pas, comme sa monnaie, un seul de ses regards. Il y eut cependant deux hommes qui lui donnèrent leurs soins, l'un, le médecin de Semur, l'autre, de Châtillon, qui méritaient à la vérité toute confiance. Mais le mal était fait\ Albert se dévoua à son beaufrère et, s'établissant à son chevet, il ne le quitta plus jusqu'au moment où se terminèrent ces déplorables scènes.
Ce fut le 29 juillet à quatre heures du soir. • •..•■•.. •••
Pendant ce temps, l'accident provoqué par la mort de mon enfant avait lieu avec des détails impossibles à rendre. Je dirai seulement que mes pauvres enfants ont failli être orphelins dans la même semaine. Quand ma pensée se reporte à cette époque de ma vie, je redeviens pour ainsi dire insensée de douleur et je me demande si les forces humaines n'ont pas pour la souffrance une bien autre facilité que pour le bonheur. Je vais rapporter un fait qui eut alors pour témoins
' Maintenant je puis pardonner, en raison du long temps écoulé, le mal que je puis reprocher à cette famille assez stupide pour avoir laissé son chef, celui dont elle devait au moms soigner la vie par orgueil, si ce n'était par attachement, faire tout ce qu'il a fait dans le délire d'une fièvre cérébrale portée au degré le plus violent. Mais l'oublier, jamais! Mon cœur sera vindicatif pour une pareille action. Elle est toujours lày et son eoavenir saigne encore.