CHAPITRE II
Campagne de Russie. — M. de Caulaincourt. — Erreurs funestes. — La retraite est di/fîcile. — Conséquences de la bataille de la Moskowa. — Kutusow. — Rostopchin. — La ville sainte. — Incendie de Moscou. — Bulletins de l'armée. — Police de Paris. — Conspiration de Malet. — MM. le duc d'Otrante, prince de Talleyrand et général Servan, consuls de la future république. — Projet d'enlèvement. — L'abbé Lafond. — Caractère de Malet. — Sa bravoure militaire. — Développement de la conspiration. — Les premiers 100,000 francs, et les premiers 1,000 hommes. — M. Frochot. — Les généraux Guidai et Lahorie. — Savary. — Frayeur. — Être fantastique. — L'empereur est mort. — Le petit sergent. — Allocution toute militaire. — MM. Pasquier et de Rovigo à la Force. — Visite au général Hulin. — Coup de pistolet. — M. Doucet, chef d'état-major. — Laborde, adjudant de place, et Pasques, inspecteur de police. — Arrestation de Malet. — MM. Pasquier et de Rovigo, réintégrés dans leurs fonctions. — Commission militaire. — Condapination à mort. — Exécution.
Nous voici arrivés à l'affaire du général Malet.
Pour comprendre ce phénomène^ il faut remonter un peu plus haut dans les affaires de Russie. J'ai déjà parlé, je crois, de la fatale crédulité de M. le duc de Vicence relativement aux troupes dont l'empereur Alexandre niait l'existence. Comme M. de Caulaincourt était de bonne foi dans sa croyance, cette croyance devait être funeste dans ses effets, parce que l'empereur devait nécessairement être un peu faible pour résister
à la parole d'un homme qui ne cesse de vous répéter :
— Sire, l'empereur ne veut pas faire la guerre !
M. de Lauriston fut moins crédule. Mais il apporta dans ce dédale inextricable, dans lequel nous étions prêts à nous plonger, une obscurité qui ne pouvait qu'ajouter à la confusion. Il fut crédule dans un moment où il aurait fallu de la résolution et nullement de la patience. Enfin c'était sûrement ainsi que Dieu l'avait décrété. La campagne de Russie s'ouvrit enfin, et les malheurs de Napoléon surgirent au-dessus de sa gloire et de son étoile heureuse.
Cette étoile domina pendant les premières semaines de la campagne. L'empereur fut victorieux des Russes. Mais il devait voir que ces hommes, dont la nature est évidemment différente de la nôtre, ne devaient pas être jugés d'après des observations faites comme pour les peuples du reste de l'Europe.
Napoléon, en faisant la guerre en Russie, a aussi peu connu son peuple que son climat. Ainsi, loin de se laisser aveugler par ces succès de bataille évidemment incomplets, puisqu'en avançant il ne laissait derrière lui qu'un pays ravagé, ce qui faisait dire à l'empereur Alexandre, comme M. de Malseigne à son adversaire : « Monsieur, la retraite est difficile M », l'empereur Napoléon devait agir, en 1812, bien plus prudemment qu'il ne l'avait fait lorsque, moins aveu-
' M. de Malseigne se battait fort souvent. Un jour il eut une querelle si violente avec un autre officier qu'ils résolurent de se battre dans la chambre même. Après quelques coups donnés, l'adversaire de M. de Malseigne le pressa de son fer et finit par le lui enfoncer dans le côté droit du cou et l'encloua à la porte.
— C'est fort bien, monsieur, lui dit M. de Malseigne, mais Iq retraite est difficilel
glé par la fortune, il se trouvait, en décembre 4806, en présence des Russes qui fuyaient devant lui, en évitant le combat.
Alors il s'arrêta et sut prendre sur la Vistule une formidable position, se disposa pour la campagne prochaine, fit des o^mps retranchés à Thorn et à Praga, ainsi que des tètes de pont sur la Vistule, le Bug et la Narew. Aussi Friedland amenait-il le traité de Tilsitt. Je sais bien qu'on peut objecter que l'armée était tout entière arrivée en 1812 près de Moscou le 1 sep" tembre, époque où le froid n'est pas rigoureux. Mais Moscou, peuplée de 400,000 habitants, ne devait donc pas se défendre? Tout devenait faute.
Cependant la bataille de la Moskowa, gagnée par la bravoure et le talent du maréchal Ney, nous fut aussi fatale dans sa victoire qu'une défaite. Quelle liste fu« nèbre se déroula après la nouvelle de cette bataille! Le Scythe Kutusow, qui eut la hardiesse de dire qu'il avait été vainqueur, qui fut récompensé par le titre, si rarement donné en Russie, de feld-maréchal, Kutusow dut en effet croire qu'il avait vaincu l'ennemi à qui ses pertes étaient bien plus douloureuses que ne pouvaient l'être les siennes. Quel carnage dans cette affreuse journée! On m'a assuré que le nombre des coups de canon qui avaient été tirés dans cette bataille était de plus de cent trente mille. Mais si nous fûmes vainqueurs, ce fut seulement pour le vain honneur d'être les maîtres d'un champ de bataille jonché de cadavres, de coucher sur une terre trempée de sang!
— Cette nuit, me dit Junot, est une des plus horribles que j'ai passées de ma vie! Pas de vivres! Une pluie froide et continuelle! Pas de bois! Et des gémisse Ujents, des cris d'agonie de tous côtés I
Les Russes se retirèrent sur Moscou. C'est là qu'était un homme, dont la capacité était cachée sous l'enveloppe d'un houffon, car, en Russie, il n'était connu que sous cette dénomination à la cour de Paul ["', qu'il amusait et faisait rire par des histoires grotesques qu'il accompagnait de pasquinades et de plaisanteries ridicules. Rostopcliin était un homme d'une haute portée et lorsqu'il fît brûler Moscou il gavait bien que la cour de Pétersbourg lui voterait de doubles remerciements. Il savait que depuis longtemps la ville sainte, toujours rivale de Pétersbourg, était l'objet de bien des conseils secrets et de plans que jamais le gouvernement n'avait osé ou pu mettre à exécution. L'autocrate de toutes les Russies avait trop la volonté de commander sur toutes ses provinces pour ne pas voir avec ennui la première ville de l'empire lui résister souvent, parce que ces vieux boyards moscovites, qui depuis Pierre-le-Grand défendent leurs privilèges comme leurs pères les ont défendus, ne peuvent être réduits dans leurs palais, au milieu de leurs nombreux esclaves. Rostopchin, en étendant les mesures de destruction déjà adoptées dans le commencement de la campagne, ne fit que son devoir apparent. Mais il avait dans la pensée une intention plus profonde, et le cabinet de Pétersbourg, sans être d'accord avec lui, le comprit, et l'en remercia du fond du cœur.
Après l'admirable relation de M. de Ségur, il n'y a rien à dire. J'ai eu aussi bien des relations, mais rien de comparable à cela\ Aussi que pourrais-je
* Ce (jue je dois réfuter dans ee volume et qui est relatif à mon mari est personnel, et nullement de la faute de M. de Ségur ; il a écrit sur les bulletins.
éi MÉMOIRES
ajouter? Je me bornerai à répéter que dans cet incendie de Moscou on ne peut y retrouver que la férocité de ces hordes sauvages, de ces Scythes d'autrefois qui ravageaient les pays qu'ils quittaient. Ceux-ci plus civilisés n'ont pas une rage moins imbécile. Ils sont toujours les mêmes que du temps des Romains. Potemkinles a retrouvés tout aussi féroces à Ismaéloff. C'est une démence barbare, ou plutôt Rostopchin, comme je l'ai dit plus haut, exploita la barbare fureur de ses compatriotes pour amener à leur consommation les projets formés depuis longtemps de brûler Moscou et de ruiner ainsi des hommes puissants que la cour de Pétersbourg n'aimait pas et redoutait. Je ne sais plus par qui j'ai entendu faire un jour la comparaison de Rostopchin et de Christophe-le-Mulâtre, l'un brûlant le Cap, ravageant les Antilles, et le Scythe, fou et féroce, brûlant la ville sainte* !
Cependant nous entrâmes dans Moscou!... Nous y entrâmes. Et, pourra-t-on le croire, mon Dieu, on y a ri, on y a dansé, on y a joué la comédie !
Pendant ce temps l'armée russe de Finlande débarquait à Riga. L'armée de Moldavie gagnait Brese, sur le Bug. Cette dernière armée menaçait de de couper nos communications avec Varsovie. Nous commencions alors à nous réveiller de notre sommeil de bonheur. Le réveil devait être terrible.
• Cette dévastation de territoire est un aveu bien humiliant, il me semble, de la faiblesse d'un peuple; car enfin il dit par là : « Je n'ai pas la force de t' empêcher de prendre ma maison autrement qu'en la ruinant! » Les Ottomans firent de même au déclin de leur puissance. C'est l'impéritie d'un peuple et son iosufifisance militairâ à son plus haut degré.
Malgré toutes les précautions prises par l'empereur pour que les nouvelles désastreuses n'arrivassent pas à Paris, on recevait des lettres. Il passait des messages. Et ces nouvelles incertaines — nous le dîmes un soir avec l'archichancelier — étaient beaucoup plus nuisibles que des bulletins qui eussent été francs et vrais, hélas ! comme le premier après la retraite de Moscou ! Il y avait alors à Paris des mécontents parce qu'il y en a toujours. La police avait l'œil sur eux, mais depuis quelque temps elle semblait engourdie. Cet œil toujours ouvert se fermait quelquefois, et, pour parler avec vérité, depuis la retraite du comte Dubois, la police de Paris était excessivement mal ordonnée. Ce qui arriva à cette époque en est une preuve sans réplique.
Lorsqu'on lira dans notre histoire qu'un jour, dans Paris, sans que rien ait pu le faire présumer du moins ostensiblement, un homme, à lui seul, a été au moment de renverser le gouvernement et d'établir un nouvel ordre de choses que personne ne demandait, que personne n'appelait, certainement jamaison ne le pourra croire. Et, lorsqu'on ajoutera que cet homme a été arrêter lui-même le ministre et le lieutenant de police, c'est au point de faire dire par des petits-enfants à leur aïeule :
— Grand'mère, vous radotez.
Ce que je viens de dire est pourtant arrivé le 23 octobre 4812. 11 faut, pour que la chose soitmieux comprise, la reprendre de plus haut.
Lorsque l'empereur était à Bayonne au château de Marrac \ Dubois, toujours attentif aux agitations de
*Ed 1808 et 1809.
Paris, veillait encore avec plus de soin en l'absence de l'empereur. Fouclié était cependant au ministère à cette époque. Tout à coup on annonce au préfet de police qu'une conspiration se forme et qu'elle est même assez avancée pour donner de Tinquiétude. C'étaient des généraux qui en étaient les chefs, et des généraux de l'armée du Rhin. C'étaient le géné^ rai Malet, le général Lahorie, ancien aide de camp de Moreau, et un autre tout aussi obscur, qui se chargeaient de bouleverser la France, sans être les mandataires même de la plus chétive commune... Mais il y avait un mobile caché et l'habileté de Dubois sut bientôt le trouver. 11 y avait alors fort peu de troupes dans Paris et dans les environs. Les affaires d Espagne commençaient et la garde elle-même se dirigeait vers les Pyrénées. L'empereur avait eu de tout temps, comme on le sait, une sorte de méfiance pour ce qu'il appelait la queue de Robespierre et chargeait surtout tous ceux qui avaient en main la sûreté de Paris, de surveiller cette partie de sa population. Le comte Dubois, qui avait l'habileté la plus remarquable et qui a laissé bien loin tous les lieute nants de police sôs devanciers, parce qu'il raisonnait son affaire, pensa avec raison que Malet n'était pas seul le chef de cette entreprise. On voulait rétablir la république, avec trois consuls et trois vice-consuls. Quels devaient être les six rois que nous donnait cette république? Voilà ce qu'on ne sut que très imparfaitement. Cependant l'un des consuls était disait-on, le duc d'Otrante, M. de Talleyrand devait être son second, et le troisième premier consul était le général Servait, ancien ministre de la guerre, et qu'on appelait à bon droit le marquis de Servan avant
la révolution, parce qu'il était le marquis de Servan. Comme il ne voulait pas être seulement un marquis et que le titre de dictateur ou de premier consul lui convenait mieux, il avait fait le plan de jeter à bas l'idole de la France et de se mettre à sa place. C'est un projet comme un autre... S'il eût réussi, le général Servan était un habile homme, mais comme il n'en est rien, il n'était qu'un sot. Cependant il ne le fut pas entièrement, car il sut se retirer à temps. Il avait voulu mettre son plan en activité lors de la première campagne de Russie, mais les victoires de Friedland l'en avaient empêché. Cette seconde tentative, au moment d'éclater, n'attendait pour se dévoiler que le départ de six mille grenadiers de la vieille garde qui allaient à Bayonne. Ce fut alors que le comte Dubois surprit toute l'affaire, déjà très avancée. Elle fut mise sous les yeux de l'empereur avec le nom des complices. L'un de ces noms avait une fatale célébrité. C'était Eve Démaillot, secrétaire de Robespierre. L'empereur, en l'apprenant, ordonna que le procès n'eût pas lieu en son absence et, lorsqu'il fut à Paris, il biffa de sa main tout ce qui pouvait ressembler à une condamnation. Cependant il était évident qu'on voulait le tuer, car dans cette première affaire de Malet, il s'agissait d'enlever l'empereur dans l'un de ses voyages à la Malmaison : et l'on peut présumer ce que signifie V enlèvement de Napoléon. Il pardonna donc et les coupables furent seulement dirigés sur le midi de la France et en Italie * . Quant au général Malet et au général Lahorie,
' Et voilà cet homme si féroce, si despote ! Ceci et l'affaire de Moreau en sont en effet de belles preuves.
tS MÉMOIRES
ils furent mis dans une maison de santé. Malet était ehez un nommé Dubuisson, dont ce fut certes le malheur d'avoir un tel homme sous son toit..
Le 22 octobre au soir, il jouait aux échecs avec un prêtre dont l'opinion était totalement étrangère à la sienne. Mais lorsqu'il s'agit de se mettre en guerre contre une puissance qui nous est mutuellement ennemie, alors toutes ces nuances s'effacent devant la couleur fortement tranchée d'une grande résolution , et cela se conçoit. Si le feu prend à la maison et que mes bras soient nécessaires pour porter de l'eau, que m'importe à moi que cette maison soit à mon ennemi? Je loge dedans, mon enfant sera brûlé si je n'y porte pas secours. Aussi le fais-je. Eh bien ! dans l'opinion du général Malet, il pensait sauver la France, et ce prêtre, qu'on appelait Vabbé Lafond, le pensait aussi. Ce fut le motif de la confiance, ou plutôt de la demiconfidence du général Malet. 11 expliqua à l'abbé Lafond, comment, le lendemain matin, il allait, lui prisonnier assez obscur, changer la face des affaires de l'Europe. Mais il abusa également le prêtre et lui dit que l'empereur était mort, et que la nouvelle lui en était parvenue dans la soirée ; que le prince arehichancelier tiendrait cette nouvelle secrète aussi longtemps qu'il le pourrait, mais que cependant le Sénat et le Corps législatif étaient convoqués pour le 25, et Malet pensait, ajootait-il d'un air très naturel, que c'était pour faire i-econnaître l'empereur Napoléon IL
— Voilà pourquoi, disait-il, il faut nous hâter. Ce qu'il faut au peuple français, c'est son libre arbitre; il faut qu'il puisse dire : « Je veux cet enfant, ou je ne le veux pas. »
L'abbé Lafond, qui avait aussi ses projets, approuva d'autant plus le général Malet, qu'il le prit pour un fou et se dit à lui-même : « C'est un insensé qui va frayer la route. Comme il m'est égal de marcher sur son cadavre pour arriver là où je veux aller, laissonsle faire, quitte à le faire enfermer après comme fou, si les autres ne l'ont pas tué. »
Malet est un homme assez extraordinaire pour donner de lui un portrait détaillé. Sa vie et sa mort sont également dignes d'attention, et toutes deux sont des matériaux précieux pour l'histoire.
Ma'et (Charles-François) était d'une famille noble de Dôle, en Franche-Comté, et destiné à l'état militaire, car il était de noblesse d'épée. Il était né le 28 juin 1154. On voit par cette date, qu'à l'époque de sa conspiration il n'était pas jeune ; il avait commencé sa carrière militaire par les mousquetaires, où il était entré à l'âge de seize ans, et n'en sortit qu'à la réforme du corps. Quoique jeune à cette époque, il n'entra pas au service actif; il reçut un brevet de capitaine de cavalerie et se retira à Dôle, où il demeura jusqu'au moment de la révolution. A cette époque les idées philosophiques avaient fait de grands progrès en France. Elle était alors digne sœur de l'Allemagne et sa jeunesse comprenait la noble mission de l'homme.
Malet prit avec chaleur parti pour le nouvel ordre de choses, aussi fut-il nommé un des premiers pour commander un des bataillons de volontaires qui furent la tige immortelle de notre belle armée. Il se conduisit bien et fit preuve non seulement de bravoure, mais de talents militaires, et lorsque l'empereur rappela auprès de lui plusieurs généraux oppo-
sants, Malet fut du nombre. Il avait fait la campagne de Naples avec Championnet, il y retourna avec Masséna, et je crois être sûre que Masséna le cite dans plus d'un rapport. Il lui donna même un poste de confiance, le commandement de la place de Pavie. Mais comme son opinion était plus républicaine que l'empereur ne voulait qu'on le fût dans l'armée et Malet ayant manifesté des croyances non seulement républicaines, mais exagérées, même dans ce temps, il fut mis à la retraite sans emploi. C'est ainsi qu'il atteignit 4809 ef entra dans cette conspiration dont Servan avait donné la première idée. Alors il fut arrêté. Il y en avait assez pour le faire fusiller, mais l'empereur était clément, malgré toutes les sottises qu'on a dites à ce sujet, et jamais il n'a fait mourir quand il a pu faire grâce. Malet fut seulement enfermé.
Ce fut pendant cette détention qu'il retrouva le général Lahorie, ancien chef d'état-major^ deMoreau, et le général Guidai également connu pour ses opinions républicaines . Malet se rapprocha d'eux par la double attraction de la conformité de pensées et de celle du malheur. Ils étaient tous trois à la Force.
Maintenant, voici qui place Malet dans une position à nulle autre semblable. Jamais on ne verra certainement un homme rêver du fond d'un cachot qu'il va renverser le trône du souverain le plus élevé en puissance, de l'homme le plus grand par son génie, lui, homme obscur, inconnu ! Oh ! que cette heure a dû être marquée d'un terrible sceau aux yeux
I II fut aussi son aide de camp.
de Napoléon, lorsqu'elle lui apparut sonnant la possibilité de sa ruine, au moment où rien ne proclamait les dangers qui l'entourèrent ensuite. Car alors rien n'était encore arrivé de malheureux à nos aigles. Ils planaient toujours triomphants sur les destinées de la France. Et dans ce même temps un homme se réveille de sa léthargie dans le coin d'un cachot, et son souffle fait presque disparaître un empire.
Le 22 octobre, Malet était dans une maison de santé, sous la direction de M. Dubuisson, et située rue de Charonne, au faubourg Saint-Antoine. Il passa la soirée à jouer aux échecs avec un prêtre nommé l'abbé Lafond, dont certes les opinions n'étaient pas en harmonie avec les siennes, ainsi que je l'ai dit plus haut. Il était rêveur, et en effet il devait l'être, car son plan était fait et il devait le mettre à exécution dès la même nuit... Aussitôt que tout le monde fut retiré dans la maison, le général Malet descendit dans le jardin. II escalada le mur et se trouva libre enfin et pouvant agir. Mais il était seul encore. Seul! Et il partait de ce point pour détruire l'homme dont le nom seul, aussi à lui, faisait trembler le plus puissant souverain de l'Europe.
Le premier soin de Malet fut de se procurer des troupes.' Il savait qu'avec des troupes on a de l'argent, ensuite qu'avec de l'argent on a des troupes, puis avec des troupes encore de l'argent et ainsi de suite. Le difficile est d'avoir les premiers cent mille francs ou les premiers raille hommes... Quant à Malet, il fut trouver le commandant^ ou le colonel
' Je ne sais lequel et je ne veux pas le savoir, cela est par trop pénible. C'est d'ailleurs un nom dml il est inutile de per» pétuer l'existence. Qu'il soit frappé d'oubli l
d'un des régiments de la garde parisienne et lui persuada que l'empereur était mort devant Moscou, le 1 du mois d'octobre. Il le crut un peu vite.
Puis de là Malet courut à la caserne de la dixième cohorte, où il trouva le chef de bataillon SouUier, à qui il montra un faux décret du Sénat qui prononçait la dissolution de l'empire et nommait le général Malet commandant de Paris. M. Souiller avait probablement aussi grande envie de croire cette parade ridicule, car il fit aussitôt prendre les armes à sa troupe, et s'en fut de sa personne à IHôtel-de-Ville, dont il s'empara sans aucune résistance. Frochot était à la campagne, dont il ne revint que vers dix heures du matin, et trouva tous les préparatifs en train pour recevoir le gouvernement provisoire. Comme cela était presque achevé, le pauvre Frochot jugea que ce qu'il avait de mieux à faire était de diriger les travaux ! Pauvre Frochot ! Pauvre Frochot ! Ne devait-il pas se dire: « Mais si l'empereur est mort, qu'est-ce donc qu'il peut y avoir à faire si ce . n'est de dire :
— Vive Napoléon II !
Mais il n'y pensa pas, et j'en ai été fâchée pour lui, car il avait à répondre à quelqu'un qui pardonnait peu ces sortes d'offenses.
Aussitôt que Malet eut des troupes, il fit sortir de prison le général Lahorie et le général Guidai et leur distribua leurs différents rôles. Le sien n'était pas le plus facile.
Le général Guidai fut à la préfecture de police, et le général Lahorie au ministère de la police.
Parmi les défauts de Savary, qui alors était rai-
nistre, on ne peut pas lui reprocher d'être paresseux et de faire languir le travail. Il passait souvent la nuit à faire les dépêches pour l'empereur, et la nuit de ce même jour, le 23 octobre, il avait écrit jusqu'au jour. Il venait de se mettre au lit, je crois même qu'il n'était pas couché, lorsque son valet de chambre entra chez lui pâle et tremblant :
— Ah f monseigneur, lui dit-il, on vient vous arrêter!
— M'arrêter ! . . . s'écria le duc.
— La cour est remplie de soldats. Il y a un officier-général à leur tête et ils disent qu'ils viennent pour vous prendre. Ils montent par le grand escalier. Moi, je suis accouru, parce que... vous avez peut-être des papiers.
Le pauvre garçon était essoufflé et pâle comme un mort. Je vis le même jour le pauvre duc, et je puis dire que, même douze heures après, il l'était tout autant.
En apprenant qu'on venait l'arrêter, le duc de Rovigo ne pensa pas que ce pût être d'après un autre ordre que celui émané de l'empereur. Il ne se disposa donc à aucune défense et ne chercha même pas à fuir, mais il fut accablé sous le coup qui le IVappaii. Dans ce moment un bruit affreux se fit entendre dans la pièce voisine. On vint à la porte de sa chambre dont on demanda Tentiée au nom de la loi, ei tout aussitôt la porte fut enfoncée à coups de crosse de fusil. Le panneau d'en bas fut le premier brisé et ce fut par cette chatière que les soldats entrèrent chez le duc de Rovigo. Aussitôt que la porte fut ouverte, jl vit devant lui un homme qui dut lui paraître un être fantastique : c'était le f înéral Lahorie, quii
savait sous les verrous de la Force et qu'il voyait là l'épée au côté et en uniforme d'officier général. L'effet produit sur Rovigo par tout ce qui venait de se passer était comme le contre-coup d'une machine électrique. Il voyait sans voir et entendait sans entendre...
— Comment, diable ! dit Lahorie en jurant, ta chambre est comme une forteresse. Eh bien ! tu es étonné de me voir, n'est-ce pas ?
Etonné n'était pas le mot. Il n'y en avait pas pour exprimer ce qui se succédait dans la tête du duc de Rovigo. Il venait de reconnaître Lahorie qu'il avait fait lui-même mettre en prison. Et il le voyait là, en mesure de commander à des soldats et venant pour l'arrêter, lui!^
— L'empereur est mort, dit Lahorie, et le peuple va enfin nommer ses magistrats.
Il faut ici rendre justice à qui elle est due. En entendant cette nouvelle, en apprenant ainsi la mort de Vemyereur, Savary tomba presque sans connaissance sur une chaise qui était près de lui, et pendant quelques instants il ne vit et n'entendit rien. Savary aimait vraiment l'empereur.
Mais à mesure que ses idées reprenaient leur cours, il se faisait en lui une autre révolution. Il voyait, sans en être sur, qu'il y avait une affaire mal montée, mais qui s'exécutait et pouvait être funeste dans ses résultats. L'empereur pouvait être mort dans la retraite de Russie, mais était-ce donc ainsi
^ Je crois me rappeler, sans en être sûre, que Rovigo, qui ne connaissait pas Guidai, par exemple, le vit le premier, et ce no fut qu'après lui que Laliorie arriva.
quf^ les ministres devaient l'apprendre ? Cette remarque, très judicieuse au fond, lui fit douter de tout et il le dit à Lahorie avec fermeté. Le général Guidai s'approcha alors, et dit quelques mots tout bas au général Lahorie, auxquels celui-ci ne parut pas faire grande attention. Ce général Guidai, qui du reste avait une assez mauvaise figure, se tourna vers les soldats et dit à haute voix :
— Mais où est donc le petit sergent ? Qu'on fasse monter le petit sergent.
Ce petit sergent, à ce que m'a assuré le duc de Rovigo — et il disait en cela la vérité — étaitchargé, à ce qu'il paraît, de V expédier plus promptement que de toute autre manière. Il n'arriva que quelque temps après. En voyant ce général Guidai, avec sa physionomie de sinistre augure, le duc s'approcha de Lahorie, et lui dit :
— Lahorie, nous avons bivouaqué ensemble et nous avons senti tous deux la fumée de la poudre aux mêmes batailles. J'espère que tu ne l'oublieras pas et que tu ne me laisseras pas assassiner comme un chien quand je suis un brave soldat.
Au mot assassiner, Lahorie tressaillit, car c'était un honnête homme.
— Qui parle de mort? lui dit-il fort ému.
— Personne, et tout autour de moi, répondit le duc en le fixant avec une sévérité qui força l'autre de baisser les yeux. Au reste, ajouta le duc de Rovigo, je t'ai sauvé la vie lors de l'affaire de Moreau, Lahorie. J'espère que tu ne l'oublieras pas...
Lahorie ne répondit rien, mais il s'avança rapidement vers Savary et, lui prenant la main, il la lui serra presque convulsivement. En vérité ils étaient
Tl MÉMOIRES
tons comme dans an rêve fiévreux. Enfin le duc de Ravigo fut jeté dans un cabriolet de place et conduit à la Force, où son étonnement fut grand de trouver M. Pasquier, qui, tout aussi ignorant que le ministre de la police de ce qui avait amené cette inconcevable aventure, mais plus excusable que le duc de Rovigo, avait été également mis dans une voiture de place et conduit à la Force. Ce qui est bien le complément du burlesque de cette histoire, c'est que le concierge de la prison ne voulut jamais les recevoir comme prisonniers.. . Il était le plus sage de tous, lui et ne pouvait dire à volonté :
— Allons, mettons-nous à rêver...
Pendant que ces messieurs faisaient ce que les Parisiens ne manquèrent pas d'appeler, dès le même jour, un tour de force, Malet s'en était allé chez le général Hulin, qui commandait la place de Paris et la première division, en l'absence de Junot, qui alors était gouverneur de Paris, mais qui se trouvait en Russie. Le général Hulin ne connaissait pas le général Malet, Le général Malet fut le trouver directement et sous la protection de son habit et de ses épaulettes, il parvint jusque dans la chambre voisine de celle où le général liulin étaitau lit avec sa femme. En apprenant qu'un officier général le demandait, Hulin se leva et, sans autre vêtement qu'une robe de chambre, il passa dans la pièce où était Malet, qui tout aussitôt entrant en matière, lui annonça la mor de l'empereur et l'établissement d'un autre gouver nement. Hulin regarda un seul instant le général Malet et vit aussitôt que c'était une fourberie. Mais il était seul dans son appartement intérieur. Personne dans le moment. Malet variait de troupes qu'il avait
là avec lui. Son parti fut pris à l'instant même, et il fut ce qu'il devait être, parce que Hulin était un homme de tète et d'exécution. Seulement il aurait dû ne s'en rapporter qu'à ses poings et à sa force'. Mais il voulut imposer à cet homme et, après avoir eu l'air d'examiner le sénatus-consulte et la nomination de Malet ^ il feignit d'aller à son bureau pour confronter une signature, mais effectivement pour prendre une paire de pistolets chargés qui étaient dans un des tiroii-s. Malheureusement Malet l'aperçut par l'effet de la glace qui était auprès de lui, et faisant deux pas vers le pauvre Hulin, il lui tira un coup de pistolet, presque à bout portant, qui lui mit une balle dans la joue gauche. Il tomba. Malet crut l'avoir toé et, descendant rapidement, il sortit del'état-major, qui alors était place Vendôme et s'en fut, toujours courant, en donnant l'ordre à ses s<jldats de wt laisser sortir personne, de l'hôtel de la première division militaire, chez le commandant Doucet, chef d'étatmajor de la place de Paris et en possession de cet emploi depuis sa fondation, c'est-à-dire depuis 1192. C'est un homme aussi excellent, sous bien des rapports, que capable de remplir la place qu'il a si long-
* Le général Hulin était un homme de six pieds et l'on en proportion de sa grandeur. Malet était un petit homme qu'il aurait facilement terrassé.
2 Dans la Biographie des contemporains, il y a une f'iuie d'erreurs pour celle de Malet. Comme je n'ai pas l'inlention d'en faire la critique, car j'aime fort ses auteurs, je ne les citerai pas ici, je parlerai seulement du lieu de l'arrestation de Malet ; il ne fut [jas arrêté chez Hulin, ce fut chez Doucet; il fut arr<':t** par Laborde, adjudant de place, et Pasques, inspecteur de police.
temps occupée. Il connaissait Malet, comme sa mère, comme aurait dit Figaro, et pour toute réponse au fatras, qu'il voulut lui débiter, de la mort de l'empereur et du sénatus-consulte, il lui demanda par quelle autorité il avait été libéré et qu'il eût à reprendre, et cela à l'instant même, le chemin de sa geôle.
Tandis que le commandant Doucet parlait comme M. Pasquier et M. de Rovigo auraient dû le faire, Malet pensait qu'il fallait utiliser, sur la tête de Doucet, le second pistolet qu'il avait en poche. Il y mit donc la main. Mais, en même temps que lui, étaient entrés deux hommes qui se connaissaient en expéditions de ce genre et qui s'étaient approchés doucement du prisonnier fugitif, tandis qu'il parlait au chef d'étatmajor. Ils n'eurent besoin que d'un léger signe de celui-ci pour empêcher le général Malet de faire un seul mouvement. Ces deux hommes étaient le vieux Laborde, adjudant de la place de Paris, connu et redouté de tout ce qui avait peur du fouet et bien capable en effet de donner de la crainte, car il était bien habile pour dépister un malfaiteur ou un conspirateur. L'autre était un inspecteur de police, nommé Pasques. Ce fut lui qui, sur un signe de Doucet, saisit le général Malet par les deux coudes et, les tirant à lui, il le terrassa de cette manière sans que l'autre pût mettre la main sur son pistolet. Il fut aussitôt lié et garrotté, car il était méchant, et Doucet, se hâtant d'aller à la première division, apprit là seulement tout ce qui s'était passé. La blessure d'Hulin était fort grave en apparence et elle donna d'abord des inquiétudes. Mais il fut promptement guéri et put se convaincre, dans le peu de temps que dura sacure^
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS TJ
combien était général et vrai l'intérêt qu'il avait inspiré...
On a voulu depuis donner un corps à cette ombre d'une conspiration et on a prétendu que Malet avait de grandes relations dans l'étranger. Je ne le crois pas. Son silence pendant le procès ne prouve qu'une chose, c'est qu'il n'avait rien à dire, voilà tout. Il a abrité ses vastes desseins dans son silence. Au fait, c'est déjà bien honnête d'avoir empaqueté un ministre et l'avoir envoyé, dans un cabriolet de place, à la Force, d'avoir emballé et fait porter à la même adresse un lieutenant de police, d'avoir cassé la mâchoire à un lieutenant général qui valait mieux que lui, et tout cela, par sa propre pensée et sa seule impulsion, puis en finir par avoir les bras tournés par un inspecteur de police, qui s'est conduit de manière à obtenir le ministère de la police, ou tout au moins la préfecture. Si j'avais été l'empereur, je l'aurais fait.
A peine Malet fut-il lié, comme un vrai fou qu'il était, que toute son affaire s'évanouit comme ces créations^ de fées, qu'elles s'amusent, dans leur folie, à jeter sur quelque lie déserte , puis que leur souffle emporte. Les soldats comprirent très bien que l'empereur n'était pas mort. Quant à M. Soulier, on lui dit comme dans les Héiitiers^t en se moquant de lui:
* Une jolie production, presque aussi brillante qu'une création de sylphide, c'est la légende de Ploërmel, par M. d'Anglemont, sous le titre de Morgane, dans la dernière édition de ses Légendes françaises. Au milieu de beaucoup de légendes pleines d'intérêt, celle-là est remarquable. C'est un* belle rose dans une fraîche couronne.
' Jolie petite pièce de M. Alexandre OuvaL
— Le défunt n'est pas mort !. . .
Doucet commença alors une promenade de ministère, pour remettre chacun à sa place. L'archichancelier n'avait pas même été inquiété, et cela se comprend. Malet était toujours sûr de Gambacérès. Ce qu'il lui fallait, c'était le gouvernail.
On s'en fut chercher M. Pasquier, M. le duc de Rovigo. On les réintégra chacun dans leur hôtel et, ce même jour, ils déjeunèrent chez eux.
Qe même 23 octobre, il était onze heures du ma* tin. Je venais d'entrer dans ma salle de bains lorsque j'entends un colloque assez bruyant entre M. Fissont\ secrétaire de mon mari, et M""' Lallemand. La salle de bains avait seulement une pièce entre la cour et elle. M™' Lallemand ouvrit la porte et me dit :
— Chère amie, comprenez-vous ce que dit M. Fissent? Quant à moi, je n'y entends non plus qu'à de l'arabe.
— Qu'est-ce donc? dis-je aussitôt en fermant mon livre. Serait-ce une nouvelle de l'armée?
— C'est une nouvelle, dit M"" Lallemand, mais pas de l'armée. Et puis elle n'a rien de bien lugubre, celle-là, au contraire.
Et la voilà qui rit comme l'enfant le plus joyeux. Puis elle ouvrit la porte et dit à M. Fissent de parler d'où il était et se plaça pour bien juger de l'effei qu'il allait produire sur moi.
— J'ai dit à M™ Lallemand, madame, dit alors M. Fissent, tout amusé de son récit, que M. le diu
* Il ne l'avait pas emmené en Russie avec lui. M. Fisson venait de se marier. Il est aujourd'hui secrétaire général d« l'intendance ci\ ile «n Algérie.
de Rovigo a été conduit à la Force ce matin à sept heures^ en même temps que M. le baron Pasquier^ que c'est le général Malet qui les y a conduits. Et maintenant il est lui-même à l'Abbaye, au Temple, je ne sais où, et le général Hulin a reçu une balle dans le visage.
— Ah çà ! que me contez- vous là? m'écriai-je. Car je ne pensais pas que ce fût autre chose qu'une plaisanterie, dont je ne voyais pas le sens, et je n'avais rien compris à cette histoire, parce que pour moi le ministre de la police à la Force c'était aussi trop absurde.
Mais quand je ne pus douter que la chose venait réellement de se passer, j'avoue que je fus plongée dans le plus profond des étonnements. Cette stupéfaction fut générale. Tout Paris fut accablé sous le poids de cette étonnante aventure, excepté pourtant les deux héros de l'affaire. Ils n'en étaient que plus charmants et plus aimables. M. de Rovigo était bien un peu inquiet et M. le baron Pasquier de même. Toutefois il n'y paraissait pas. Et en vérité ils avaient raison, car au retour de l'empereur il ne déplaça personne,^ si ce n'est ce bon Frochot, qui n'avait eu d'autre tort que de croire un peu trop vite qu'un empereur est mortel comme un autre homme. Mais, pour qui connaissait bien tout ce pays de la cour et des intrigues, il était bien visible que le duc de Rovigo n'était plus aussi en faveur. Et quant à M. le baron Pasquier, il se trouva plus que jamais éloigné âe la toge rouge que son esprit, ses talents comme magistrat, son nom je puis dire même, tout enfin l'appelait plus que personne à porter.
Je suis fâchée après cela d'avoir à faire la re-
marque qu'il y a des lettres dans le Journal des Débats* qui prouveraient qu'une injustice blesse profondément et qu'un ressentiment n'est pas une de ces futilités que le vent de l'adversité d'autrui dissipe ou rejette à l'oubli.
Quant au général Malet, sa fin fut tellement douloureuse qu'en vérité en la voyant, surtout entourée de cette auréole que place toujours la témérité autour d'une tête aventureuse, on ne peut s'empêcher de le plaindre. Sa folie n'est plus que de l'audace et on est seulement fâché de ne pas la voir plus utilement employée. Une commission militaire fut assemblée. Elle jugea sans désemparer, et Malet, Guidai et Lahorie furent condamnés à mort à l'unanimité. La procédure dura trois nuits et deux jours. Pendant tout ce temps Malet fut très courageux et ne dit et ne fit rien qui fût répréhensible.
— J'ai voulu détruire la puissance despotique que Napoléon exerce sur le monde entier, dit-il à ses juges. Je l'avoue. Pourquoi tous ces débats? Vous voulez me trouver des complices? Je vous répète que je n'en ai pas...
Il fut condamné à être fusillé, ainsi que ses complices. On les conduisit dans la plaine de Grenelle, le 21 octobre, à trois heures après midi. Malet marchait d'un pas très ferme vers le lieu où le peloton les attendait.
— Ils sont bien jeunes, dit-il en regardant les pauvres conscrits qui allaient lui donner la mort.
Les condamnés furent placés à côté les uns des
> Voyez le Journal des Débats du 1" et du 5 avril 1814. avait bien peu de temps que Napoléon était tombé.
autres, sur un même rang, et le peloton devait faire feu sur tous en même temps. Après la première décharge, le général Malet demeurait toujours debout. 11 était blessé, mais pas à mort! A la seconde il tomba. Il ne pouvait, le malheureux, il ne pouvait mourir ! Enfin les soldats furent obligés de l'achever. Je sais qu'à cette époque on parla de coups de crosse de fusil, de coups de baïonnette qu'il aarait reçus pour accomplir l'œuvre de punition ou plutôt de vengeance. Mais ce tableau est si hideux qu'on ne peut s'y arrêter sans éprouver de la soutYrance.