‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 3)Chapitre 5 sur 48 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La conspiration. — L'impératrice Joséphine. — La comtesse de Talhouet. — M. Hervé. — Les diamants donnés. — L'archichancelier. — La campagne de Belleville. — Le monstre.

— Découverte. — Exil de M. Hervé. — L'empereur en rit.

— Mystification du comte R. de S. et de M. de Nisas. — Le voyage à Fontainebleau. — Colère de l'empereur. — Ordre au préfet de police.' — Les experts jurés. — M. Aubussou.

— M. de La Valette. — Il est innocent!!! — Le prince et la princesse Louis. — Le duc de Bassano. — Asker-Kan. — Le narghilé. — La part du malheur. — La promenade. — La lettre. — La mère et le fils. — Le protecteur inconnu. — Les degrés de noblesse. — Mot remarquable de Junot. — Nous sommes des aieux ! — Diplomatie du Moniteur.— Waterloo.

— Le maréchal Grouchy. — Souvenir de 1811. — L'homme Soufflet. — Le grand maréchal. — L'homme Souftlet n'est qu'un tou. — Qui en fait un assassin?

Puisque nous venons de parler si longtemps du ministère de la police et de la préfecture, il faut que je place ici une anecdote assez comique, que j'ai oubliée en 1809. Mais avec des Mémoires, s'il est presque défendu d'anticiper sur les temps, il est toujours permis de revenir.

On était à la Malmaison et l'empereur était à Vienne. C'était pendant la campagne de Wagram. L'impératrice avait beaucoup de monde autour d'elle, et, toujours bonne et désireuse qu'on s'amusât, elle ne voulait pas voir de visage triste et chagrin. Un

jour elle avisa M°" la comtesse de Talhouet ayant un air tellement tragique, qu'elle fut à elle, vivement alarmée, et lui demanda ce qu'elle avait. M""" la comtesse de Talhouet répondit, avec une voix troublée, que la chose était de nature à n'être confiée qu'à Sa Majesté seule. L'impératrice, fort inquiète, passe dans son appartement, et là, M"* la comtesse de Talhouet lui apprend qu'elle était certaine à ne pouvoir en douter qu'une affreuse, une épouvantable conspiration est au moment d'éclater. Elle doit, diton, frapper à la fois sur toute la famille impériale. L'impératrice poussa de grands cris, et certes on crierait à moins, car M°"* de Talhouet annonçait que cette terrible conspiration avait tout combiné pour que la mort fût certaine et que le poison d'abord, puis le fer, le feu, devaient être les auxiliaires les uns des autres pour que la famille entière fût détruite. La pauvre comtesse de Talhouet, sommée de déclarer qui lui avait donné ces détails, dit, tout naturellement, qu'elle les tenait d'un M. Hervé, de Morlaix, homme très recommandable, qui était riche, bien vu dans le monde et qui se trouvait heureux de pouvoir sauver ses souverains d'un péril aussi imminent. Ce M. Hervé était le bailleur de fonds et la caution de l'entrepreneur général des illuminations de Paris et des palais impériaux. Il était de la même province que la comtesse de Talhouet et il avait pensé avec raison qu'elle serait une excellente introductrice auprès de la bonne Joséphine, qui, toujours craintive autant que bienveillante, devait accueillir une pareille histoire. Mais la chose fut plus loin que peut-être ne l'avait pensé M. Hervé. La comtesse de Talhouet l'introduisit auprès de l'impératrice José-

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phi ne. Mais, d'après ce qu'on sut plus tard, il est évident qu'il n'avait pas compté sur tant d'honneur. Pourtant il fit bonne contenance, enchérit encore sur ce qu'il avait dit à M™* de Talhouet et il en dit tant, que l'impératrice, vraiment alarmée, résolut d'en parler à l'archichancelier, puisque M. Hervé mettait pour condition expresse de ne rien faire savoir à la police.

— Si le ministre de la police et le préfet de police sont instruits de cette affaire par Votre Majesté, madame, lui dit M. Hervé, ils ne me pardonneront pas d'avoir été plus habile qu'ils ne le sont tous deux, pour veiller au salut de la famille impériale, et ils feront manquer la réussite de la découverte entière, que je suis en train de faire à moi seul. Mais l'homme, ou plutôt le monstre, qui médite un crime si affreux, a quelque confiance en moi, parce que je lui promets l'argent nécessaire pour mettre à fin son entreprise. Votre Majesté se doute bien que je ne le lui donnerai qu'avec certitude de le prendre au piège. Mais encore pour cela faut-il avoir des fonds disponibles et, quoique fort riche, mes capitaux sont placés et je ne puis disposer de dix mille francs, tandis qu'il m'en faudrait quatre cent ou tout au moins trois cent mille.

L'impératrice aurait plutôt trouvé, je ne saurais dire quelle rareté, que trois cent mille francs dans sa caisse, au mois de juillet où l'on était alors. Son inquiétude était pourtant extrême et le moyen de la dissiper difficile , parce que l'impératrice était fort gênée pour se procurer de l'argent et que l'empereur mettait toujours des obstacles à ce qu'elle pût faire des emprunta. Elle tint conseil avec les dames

du palais de service, et le résultat fut que ces dames apportèrent leurs diamants à l'impératrice pour qu'elle en fît ce qu'elle voudrait. Elle fut touchée de ce dévouement et, réfléchissant qu'il fallait de la prudence pojr employer des valeurs doublement précieuses puisqu'elles étaient données par l'attachement, elle résolut de parler de cette affaire à l'archichancelier. Cambacérès fut dans un grand étonnement et, quoiqu'il n'aimât pas Fouché, il le disculpa néanmoins du défaut de négligence et il témoigna des doutes sur la véracité du dénonciateur. Cependant, quand il apprit le nom de M, Hervé, il ne sut que dire et, pour concilier toutes choses, il résolut d'aller lui-même à Belleville où M. Hervé avait une maison et dans laquelle se rendait le monstre, asssasin de la famille impériale tout entière. Il le dit à l'impératrice pour qu'elle en prévînt M. Hervé, qui, bien loin d'en paraître mécontent, fut charmé que l'archichancelier prît, dit-il, connaissance des choses et des lieux. Quant aux choses, l'archichancelier n'en apprit pas davantage ; quant aux lieux, on lui montra un jardin au bout duquel était une petite porte donnant sur la campagne et par laquelle entrait le conspirateur. M. Hervé expliquait toute l'affaire en homme habile, mais celui qui l'écoutait était encore plus fin que lui. Tout cela lui parut louche et cette aventure avait d'ailleurs un mauvais côté, quel que fût celui par lequel on l'envisageât. Si elle était vraie, il fallait que l'autorité intervînt au plus tôt; si elle était fausse, la dignité de l'impératrice se trouvait compromise par tous ces mystères peu convenables pour elle. L'archichance lier avait l'esprit des convenances à un point remar-

quable. Tout ce qui blessait même les plus ordinaires le frappait aussitôt. Il ne dit rien à M. Hervé, mais, en rentrant dans Paris, il fit dire au comte Dubois ce qu'il en était. La maison de Belleville fut entourée, et M. Hervé surveillé de très près. On sut bientôt qu'il jouait à la Bourse; on sut également qu'il y avait perdu des sommes immenses qui lui faisaient craindre sa ruine. Il connaissait la bonté de l'impératrice Joséphine, il calcula d'après cette bonté, tant il est vrai que l'excès même en bien est quelquefois nuisible.

M. Hervé était un second M. de Latude\ Il avait spéculé sur les inquiétudes plus ou moins vives qu'il pouvait donner à l'impératrice, relativement à l'empereur d'abord, qui était ce qu'elle avait de plus cher, puis sur elle-même et sur toute la famille. La comtesse de Talhouet, qui était de sa province, lui parut propre à faire réussir ses projets. Elle aimait beau-

' On sait que M. de Latude, n'ayant aucune fortune, conçut lo projet de gagner la faveur de M™* de Pompadour, en lui écrivant que le hasard lui avait fait découvrir une affreuse conspiialion contre le roi, elle-même, et la famille royale. Une caisse de confilures empoisonnées devait arriver à Versailles comme venant de Naplesou d'Espagne, et cette caisse devaildonner la mort à tout Versailles. La lettre donna de vives alarmes. La caisse arriva en effet. Le lieutenant de police, menacé de perdre sa place, devint furieux contre cet inconnu qui arrivait du fond du Limousin pour faire la police de Paris et de la cour. Il fit prendre des informations. Le pauvre Latude eut cent limiers à sa piste. C'était trop de quatre-vingt-ilix-neuf, le premier sut toute la chose. On ne devait qu'une réprimande à l'étourdi ieune homme! L'infortuné, jeté dans les cachots de Bicôlre, de Vincennes, de la Bastille, a subi une détention de trente-cinq ans. Je l'ai vu souvent. Il vivait encore en iSOl. Il était lorl ennuyeux.

coup l'impératrice et devait être ravie de lui rendre service, et un service de cette nature. Tout marchait comme il le voulait, lorsque l'impératrice eut l'idée de faire intervenir l'archichancelier. Sa pensée fut heureuse. Cela lui évita une remontrance sévère de l'empereur, tandis qu'il ne fit que se moquer d'elle, à son retour de Wagram, lorsqu'il apprit l'histoire. En effet, le préfet de police fît faire une descente chez M. Hervé qui avait eu la sottise de garder des brouillons de sa main, qui n'étaient autres que les lettres écrites par le conspirateur et que M. Hervé faisait copier par un jeune secrétaire à lui qui ignorait ce qu'il faisait. On trouva dans son bureau d'autres papiers qui constataient sa ruine financière, et d'ailleurs il convint de tout. M. Hervé fut mis en prison, où il demeura jusqu'au retour de l'empereur, qui, ainsi que je l'ai dit, rit beaucoup de cette affaire, qu'il appelait une mystification pour la gravité du prince arckichancelier de V empire. On remit M. Hervé en liberté. Mais il fut envoyé à Morlaix, chez lui, avec défense de revenir à Paris.

Il arriva un peu plus tard une aventure qui montre également combien il faut peu se fier aux choses qui peuvent paraître le plus positives, dès qu'il est question de juger un homme et de lui infliger une peine.

Le comte R. de S. et M. Carrion de Nisas reçoivent un jour une lettre du chambellan de service auprès de l'empereur, pour se rendre, aussitôt la lettre reçue, à Fontainebleau où la cour était alors. Le comte R. de S. était à sa terre. l\ part aussitôt dans une calèche attelée de six chevaux, brûle le pavé, crie à tous les postillons que l'empereur l'attend, et dans le fait la chose pouvait être vraie. Mais, quelque hâte qu'il fit, il ne

put arriver cependant qu'après Carrion de Nisas> qui lui raconta son affaire à la descente de voiture, ce qui ralentit un peu son empressement.

Carrion de Nisas, étant à Paris, avait eu la possibilité de partir plus tôt que le comte R. Il était donc arrivé à Fontainebleau à neuf heures du soir, tout essoufflé et ayant payé quatre francs de guide aux postillons. H s'était empressé d'aller au salon de service avec d'autant plus de hâte qu'il avait vu un certain mouvement dans le château, qui lui avait donné fort à penser. Le chambellan de service ne sut d'abord s'il lui parlait grec, et il lui demanda enfin très sérieusement ce qu'il voulait?

-- Eh parbleu! ce que je veux? dit M. de Nisas, je veux voir l'empereur !

— Je comprends cela, mais c'est impossible.

— Mais il veut me voir, lui !

— Vous ! C'est une chose que je compreïids encore que l'empereur veuille vous voir, mais c'est encore une chose impossible, parce que vous n'êtes pas sur la liste.

— Mais vous m'aveï écrit.

— Allons donc, vous rêvez.

— Tenez plutôt.

Et Carrion de Nisas montre au chambellan la lettre d'avis qu'il a retjue le matin même et en vertu de laquelle il était accouru. Le chambellan eut à peine jeté les yeux sur l'écriture qu'il dit à M. de Nisas :

^ Vous avez été mystifié. Cette lettre ne vient pas de moi.

Il n'eut pas de peine à le convaincre de la chose. Le comte R. de S.amva au même instant et compliqua l'affaire, loin d'ajouter au moyen de l'expliquer.

— Mais je voudrais au moins faire ma cour à Sa Majesté, dit le comte. C'est un droit que je suis toujours bien heureux d'exercer.

— Je le conçois, dit le chambellan, qui était M. de Tnnrnon, mais il y a à cela encore un empêchement. (^'est que l'empereur est parti ce matin à quatre heures.

— Parti ! s'écrièrent en même temps les deux mystifiés...

— Oui, parti. Pourquoi cet air étonné?

— Et pour quel pays s'est-il donc ainsi dérobé à nous! s'écria M. de Nisas qui avait toujours conservé sa spirituelle gaieté au milieu du sérieux que donne toujours une mystification.

— • Pour l'Italie.

Carrion de Nisas se retourna alors vers son com pagnon d'infortune et, prenant une attitude de circonstance, il lui dit :

— En ce moment, cher comte, il n'est pas deux partis. Allons prendre la poste et dîner à Paris.

Ils s'en retournèrent en effet comme ils étaient venus et la chose en resta là pour quelques jours. Mais l'empereur, ayant appris par le rapport de chaque jour, qu'il recevait par estafette, ce qui était arrivé sûus son nom, prit la chose au sérieux et se fâcha très haut. Le préfet de police reçut les ordres les plus sévères pour trouver la personne qui avait joué ce tour à un grand officier civil de la couronne, et l'empereur demandait aussi aux personnes de sa maison comment il se pouvait faire que le papier de son service particulier eût pu servir pour une mystification.

C'était vrai. Le papier qui avait servi pour écrire

la leiire était d'une fabrication particulière. 11 avait un signe qui se mettait dans le papier même, lorsqu'il était en pâte, et ce papier, aux mains d'une personne éiraiigère, paraissait un fait sur lequel il fallait au moins que l'autorité portât son attention.

Ceci compliquait la chose. Il paraissait aussi que ce papier, dérobé dans le cabinet de l'empereur ou dans le salon de service, ne pouvait donc l'avoir été que par une personne attachée au service d'honneur ou bien au service privé. Pour arriver à la connaissance du fait, l'autorité fit venir le papetier de l'empereur. Il reconnut que le papier des deux lettres était bien sorti de ses magasins. On lui ordonna de remettre toutes les lettres qu'il avait reçues pour les fournitures de la cour, et, nantie de ces pièces, la police fit venir les cinq experts-écrivains jurés près la cour criminelle, leur remit toutes les lettres produites par le papetier, ainsi que les deux lettres du comte R. de S. et de M. Carrion de Nisas, que l'empereur avait renvoyées de Milan, et avait jointes à son ordre d'arrestation. Les experts demeurèrent enfermés pendant plusieurs heures. Le résultat de leurs longues délibérations et de leur examen scrupuleux, disaient-ils, fut de prononcer que parmi les lettres qui leur avaient été remises, il en était une qui s'accordait avec les deux lettres de mystification et ils la produisirent. L'auteur des deux lettres comparées était M. Aubusson, chef de division au conseil d'État et qui, en l'absence de M. le duc de Bassano\ devait tenir la plume au conseil d'État présidé par le prince

M. le duc de Bassano était alors fort malade et n'avait pas accompagné l'empereur en Italie. Il était demeuré à Paria.

archichancelier et qui envoyait à Milan la copie de? procès- verbaux des séances.

Les experts ayant fait un rapport auihentiquement signé de tous, M. Aubusson fut conduit à la préfecture de police.

M. Aubusson était un vieillard respectable, ayant l'aspect tout patriarcal. En se voyant arrêté, il fut frappé au cœur. Mais lorsqu'il entendit ce dont il éiait accusé, il fut aussi surpris qu'indigné. Il montra ses cheveux blancs et demanda si à son âge il pouvait être jugé capable d'un tour de page. On lui montra le procès-verbal des experts, les lettres des mystifiés et enfin les siennes, signées de lui, et d'après lesquelles les experts avaient prononcé qu'il était coupable, et puis l'ordre formel de l'empereur. M. Aubusson fut confondu, mais comme il était innocent, il ne put que gémir d'une telle erreur et attendre que justice lui fût rendue.

Cependant l'arrestation d'un homme aussi recommandable que M. Aubusson, ainsi que son bizarre motif, avaient fait grand bruit dans Paris. Il avait beaucoup d'amis qui vinrent aussitôt le voir et qui prirent à sa position le plus vif intérêt. Dans le nombre était cet excellent M. de La Valette, qui était toujours là où souffraient ses amis. Il fut à la préfecture de police et demanda à parler au comte Dubois.

— Monsieur le comte, lui dit-il, vous vous êtes trompé. Vous avez fait arrêter M. Aubusson, il n'est pas coupable.

Le préfet ouvrit de grands yeux, ou plutôt du grandes oreilles en entendant ces paroles, et il regarda M. de La Valette, qui, à son tour, le regarda fixement, et puis alors il s'arrêta tout court. Il n'était parf

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heureux, comme on sait, dans ses ambassades, témoin celle de M"" Durosnel.

— Mais, monsieur et cher confrère, lui dit iecomle Dubois, si M. Aubusson n'est pas le coupable, quel est-il donc?

— Comment ! quel est-il ? Et comment voulezvous que je le sache? répondit M. de La Valette avec un étonnement tout risible...

— Mais puisque vous affirmez avec tant d'assurance que ce n'est pas lui, vous savez donc qui c'est?

— Eh! non, de par tous les diables! je n'en sais rien. Mais je connais M. Aubusson, et il en est incapable. Je ne puis dire la chose que par conviction personnelle, mais elle est profonde, et j'en suis garant.

— Cependant M. Aubusson va être conduit au Temple et...

M. de La Valette fit un bond comme s'il eût maixïhé sur un scorpion...

— Au Temple, s'écria-t-il, au Temple ! Mais vous n'y songez pas ! Comment, au Temple ! Mais vous ne voulez donc pas m'entendre, quand je m'enroue à vous crier qu'il est innocent!

— Mais vous le crieriez beaucoup plus haut, dit M. le comte Dubois en riant de la colère de l'excellent homme, qu'à moins que vous ne me disiez le nom du coupable cela ne sert qu'à embrouiller la chose. Allons, mon cher comte, vous savez qui a fait cette belle affaire, dites-moi son nom et M. Aubusson ira dîner avec sa femme. A-l-il une femme?

— Eh, je n'en sais rien! Sûrement qu'il a une femme. Qui est-ce qui n'en a pas ! Mais je vous répète encore une t'ois que le brave homme est innocent.

— Ah çà ! dit le comte Dubois, je commence à croire que vous ne seriez pas aussi obstiné à le défendre, si vous n'aviez pas la conscience troublée par un remords. C'est vous qui êtes le coupable.

M. de La Valette fit bien un autre saut en s'entendant accuser lui-même. Mais ce soupçon le fit rire.

— Enfin puisque vous savez le nom du coupable, vous l'êtes maintenant de ne le pas nommer, dit le préfet.

M. de La Valette parut réfléchir.

— Eh bien, donnez-moi deux heures, dit-il au comte Dubois, et je vais me faire autoriser à le dire, car le secret n'est pas à moi seul.

Il partit en courant, après avoir reçu du comte Dubois l'assurance qu'avnnt deux heures il ne serait rien changé au sort actuel de M. Aubusson. Les deux heures n'étaient pas encore écoulées, que le comte de La Valette revint et rapporta l'autorisation pleine et entière de nommer les coupables.

Ces coupables, bien qu'ils fussent presque assurés de l'impunité, ne l'étaient pas de la colère de l'empereur, parce que les personnes de sa famille n'étaient pas plus que d'autres exemptes de son mécontentement en pareille circonstance.

C'étaient la princesse et le prince Louis qui avaient fait la mystification. Ils étaient à la Comédie-Française, dans la petite loge carrée qui est à l'avantscène. En face d'eux étaient, le même soir, le comte R. de S. et M. Carrion de Nisas. Tous d'eux riaient beaucoup. Le prince et la princesse eurent la pensée de rire eux-mêmes à leurs dépens, en leur faisant faire la route de Fontainebleau. Comme l'cmperour était parti depuis le matin, ils espéraient être à l'abri

de toute ch'ose et que cette affaire tomberait dans l'oubli, parce qu'ils comptaient arriver à temps à Fontainebleau pour recommander au chambellait de service de ne pas garder la lettre et de la brûler. L'affaire fut plus sérieuse, et le fut surtout pour un homme respectable, qui se vit conduit à la préfecture de police, avec ses cheveux blancs et son caractère digne et recommandable. Le comte Dubois le fit aussitôt reconduire chez lui et accorda même à M. de La Valette de suspendre son rapport à l'empereur qui devait le recevoir par l'estafette, jusqu'à ce que le prince et la princesse eussent le temps de se disculper auprès de l'empereur, car sa colère était terrible pour ces sortes de choses, et surtout quand son nom y était mêlé.

Les lettres dont on ignore les auteurs, n'ont pas toujours une aussi funeste influence. Voici une histoire qui m'a été contée par le principal acteur \ avec cette grâce charmante qu'il met à conter, et que je ne pourrai imiter que difficilement.

L'empereur était en Pologne, à Varsovie même. Il venait de recevoir Askerkan, ambassadeur de Perse, et le traité qu'il avait apporté se discutait chaque jour, et chaque jour le Persan apportait une nouvelle difficulté. Le duc de Bassano, ennuyé de cette continuelle finesse, qui ne consistait que dans des puérilités, était au bout de sa patience. Il y avait quinze jours qu'il n'était sorti, car ses conférences commençaient au

* Le duc de Bassano. J'ai déjà parlé de son talent pour conter. Jamais je n'en ai rencontré de plus aimable. L'autre jour il était avec moi et mon fils, et nous racontait sa captivité en Autriche. 11 était sept heures et demie quand nous pensâmes à diner, tautj le charme était puissant.

matin et ne finissaient que le soir. Ce fut le quinzième jour. M. Amédée Jaubert, qui était auprès de l'ambassadeur persan comme interprète, accourut chez le ministre secrétaire d'Etat, comme l'ambassadeur entrait dans son hôtel.

— Monsieur le duc, lui dit-il, vous pouvez conclure ce matin même; l'ambassadeur ne sera plus exigeant. Tout à l'heure dans votre antichambre, l'un de ses esclaves a cassé son narghilé\ La part du malheur est faite, et vous pouvez aller en avant avec sécurité sans crainte de trouver un obstacle.

Il ne se trompait pas, le traité fut signé le jour même.

M. le duc de Bassano, libre enfin de quelques heures de son temps, sortit pour faire une promenade dans un bois qui était en face du château occupé par l'empereur, et dans lequel il logeait lui-même. La jeune garde avait bivouaqué la nuit précédente dans cet endroit et des restes de feux mal éteints étaient encore épars sur l'herbe et aux pieds des beaux arbres du bois. Le duc fut frappé en y entrant de cet aspect d'une solitude à demi animée, ou plutôt d'un monde animé et maintenant abandonné. Use promenait pensif au milieu de ces vestiges que des peuples si différents semaient ainsi sur la terre d'un autre peuple, lorsqu'un papier qui se trouva à terre le frappa. C'était une lettre ; elle était ouverte et quelques expressions très tendres, qui s'offrirent au duc malgré lui, caria lettre était ouverte entièrement,, lui donnèrent la curiosité de l'ouvrir et de la lire. Il s'en repentit presque aussitôt. Il éprouva presque un mouvement d'envie en voyant combien l'homme à qui cette lettre étai;

• Son équipage de pipe.

adressée était aimé : C'étaient des mots si tendres ! un amour si vrai, si pur, une abnégation si entière, si complète. Et cela devait être, car c'était une mère qui l'écrivait.

Oui c'était une mère qui écrivait à son fils. Le duc le vit dans les dernières lignes de la lettre :

« Adieu, mon enfant, lui disait la pauvre mère, adieu ! Quand je songe que tu es isolé, sans appui, au milieu de toutes les peines qui déjà sont si vives dans ton état, je me prends à pleurer et je prie Dieu qu'il te fasse trouver un protecteur qui se rappelle encore le nom de ton père.

« Julie DESMAISo^'s. »

Le duc a une âme faite pour comprendre tout ce qui est noble et généreux.

— Pauvre enfant, pauvre mère ! dit-il en lisant la lettre. Eh bien, je aérai ce protecteur que tu demandes à Dieu, si ton fils en e?t digne !

Il prit la lettre et rentra au chàtoau. Mais, au lieu d'aller chez lui, il fut chez le maréchal Besssières qui commandait la jeune garde.

— Vous avez dans les vélites de la garde, lui ditil, un jeune homme nommé D..., je voudrais avoir dos renseignements sur son compte.

Le maréchal Bessières fît appeler le colonel César de la Ville et lui demanda les notes du jeune vélite que le duc de Bassano venait de lui nommer. Les notes vinrent. Elles étaient parfaites. Le duc de Bassano demanda aussitôt au maréchal s'il y avait une place d'officier vacante et il sut avec plaisir qu'il y en avait une. Le même jour, dans son travail avec l'empereur, il lui parla de son aventure. L'empereur

en rit d'abord, et puis elle le toucha. Des informations plus sérieuses furent prises, car le jeune homme non seulement avait une bonne conduite, mais il était bien élevé et pouvait alors parvenir à tout, car le régime de l'empire était bien celui où le mérite prenait ses degrés de noblesse.

Ce mot me rappelle une chose dite un jour par mon mari à M. de Montmorency, duc de Laval. On parlait beaucoup des ancêtres et de l'ancienne noblesse. Cela pouvait être plein de justesse, mais maladroit devant un homme dont les parchemins étaient dans la poignée de son sabre. Junot le comprit au reste plutôt qu'il ne le sentit, car il savait bien qu'il n'y avait rien d'hostile dans la phrase qui lui était adressée. Cependant il ne put s'empêcher d'y répondre, mais il le fit comme il le devait, avec son esprit fin et plein d'aperçus très remarquables.

— Monsieur, dit-il au duc de Montmorency... sans doute c'est une belle chose qu'une illustration comme celle que vous pouvez invoquer. Après tout, la différence qu'il y a entre nous, c'est que vous avez des aïeux, et que nous, nous sommes des aïeux.

Je trouve ce mot très beau et d'une juste simplicité.

Ecrire des Mémoires, c'est feuilleter ses souvenirs, c'est mettre en ordre une foule d'incidents plus ou moins curieux, qui se pressent en foule autour de notre pensée. Mais souvent aussi on saute à pieds joints sur toute une époque, parce qu'une autre époque nous réclame à plus de titres et nous impose presque l'obligation de la raconter. Mais il est convenu que l'on peut toujours revenir et que rien n'est perdu quand le souvenir le retrace. Voici une histoire assez plaisante qui arriva en 1811 — dans l'hiver de

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1810 à 1811 —et qui fut peu connue parce que l'empereur n'en permit pas beaucoup la relation. On sait que, lorsque son nom était quelque part, il était fort difficile sur la publication des choses.

On sait aussi que sa diplomatie s'exprimait quelquefois par des notes très sévères mises dans le Jion/i^Mr, notes toujours concises, serrées et, pour ainsi dire, en style lapidaire. Il n'épargnait pas même les siers, ni les rois ni les reines. Et c'étaient au fait toujours ces terribles notes que ses généraux redout.-^ient le plus comme réprimande. Peut-être qu'à '\Vaierloo le maréchal Grouchy aurait marché en entendant le canon de la bataille gronder en l'appelant, s'il n'avait redouté ce stigmate effrayant dont la main de Napoléon frappait quelquefois très inconsidérément. Hélas! qui le sait mieux que moi, moi qui ai vu l'âme la plus dévouée à sa fortune et à sa destinée heureuse ou malheureuse, frappée de mort par deux articles du Moniteur? 0 mon Dieu, ce souvenir ne devait-il pas arrêter sa main loisque plus tard il en faisait un nouveau? Le souvenir de ce qu'il souffrit à Dresde en apprenant qu'il venait de perdre un de ses plus fidèles amis, un de ceux qui lui auraient été colonne de fer pour soutenir son trône, eh bien, le chagrin le tua dans le plus lumineux de sa vie! Et ce fut une parole amère qui lui donna la mort!

Ah! n'abordons pas encore de tels moments. Ce n'est pas surtout sur eux qu'il faut anticiper.

Il y avait eu un jour grand cercle aux Tuileries. On s'était retiré à une heure à peu près, ainsi que cela arrivait lorsqu'on soupait dans la galerie de Diane. L'empereur, après le cercle, monta en voiture et fut coucher à l'Elysée Napoléon. Les valets de pied,

en éteignant les lumières et les feux, trouvèrent dans le cabinet même de l'empereur un homme caché derrière les rideaux de la fenêtre. Cette rencontre causa d'abord un grand émoi parmi tout le peuple frotteur et éteigneur. Mais au bout d'un instant l'étonnement succéda à l'épouvante, en voyant cet homme occupé à chercher quelque chose avec une grande attention.

Un valet de pied s'approcha de lui. Il tenait une lumière à la main. L'homme s'élance non pas sur le valet de pied, mais sur la lumière et la souffle. Une autre était plus loin, il y court et la souffle encore. On les rallume et l'homme toujours de souffler. Ensuite sa manie devint plus hostile et il cracha assez impoliment au nez de ceux qui l'approchèreni pour le prendre. On fit avertir le grand maréchal. Il vint aussitôt et s'approcha comme les autres de l'hommesoufflet. Mais il eut aussi son tour comme les autres et l'homme lui cracha au nez le mieux du monde. Cet homme fut arrêté et la chose fut d'autant plus facile qu'on vit que ses armes n'étaient pas bien redoutables. On l'interrogea. Cet homme était un fou. Il l'était depuis peu de temps, et depuis la mort de son père, qui était fumiste et avec qui il était venu plusieurs fois éteindre des feux de cheminée au château. Dans sa monomanie il s'était figuré qu'il retrouverait l'âme de son père aux Tuileries, dans les feux ou les lumières. On le mit à Charenton et ce fut fini.

Mais ce ne fut pas tout pour le corps diplomatique. On s'empara de cette aventure dans les faits les plus apparents qui parvinrent au public et l'un des ambassadeurs le plus en crédit à Paris écrivit à sa cour

que l'empereur avait été au moment d'être assassiné par un homme qui était caché dans sa chambre à coucher. Celui qui écrivait cette aventure à sa cour concluait de là, comme 31. Canning dans le parlement d'Angleterre, que l'existence de l'empereur ne tenait qu'à un fil et que les guerres avec la France n'étaient que des guerres viagères sur la tête d'un seul homme. L'empereur sut cette méprise ainsi que le mot guerre viagère. Il s'en vengea dans une noie sanglante insérée au Moniteur du mois de février de cette même année et dont bien sûrement celui qu'elle frappait s'est non seulement vengé en 1814, mais j'ai lieu de le croire et, j'ajouterai de le craindre par estime pour son beau caractère, jusque sur le rocher de Sainte-Hélène \

* Je n'ai même pas oesom de mettre une initiale, cela est inutile pour ceux qui ne savent pas l'histoire. Pour coux qui la connaissent, cela l'est encore moins.

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