CHAPITRE V
Tri? li'sse et souvenirs. — La robe noire à l'Opéra. — Mes vrais aivjis. — Lo brisement de cœur. — Les regrets. — Marie- Louise. — La fille de l'empereur d'Autriche. — L'archichaucelier. — Le régicide. — Encore le général Malet. — Le roi de Rome. — Le tour de force et M. Pasquier. — Rostopchin et Christophe. — Moscou et ses flammes. — La retraite. — La guerre éternelle. — Jamais et toujours. — Départ de l'empereur. — Arrivée à Ochsmiana. — Auguste de Caulaincourt. — Sa mort. — Son mariage. — Bulletin du 10 décembre à Paris. — Son eifet. — Arrivé deNapoléonà Wilna. — Le duc de Bassano. — Arrivée à Varsovie. — L'Iiolel garni. — L'abbé de Pradt. — L'homme d'esprit ridicule. — Le petit salon. — Promenade de l'empereur. — Le général Moreau. — Sa bière. — Le même salon. — Arrivée de l'empereur à Paris. — Il est minuit. — Bonheur du retour. — Le roi de Rome. — Encore Marie-Louise. — L'archîchancelier Frochot. — Instruction criminelle. — Le traître. — Conversation de Junot et de Napoléon. — La belle pensée de l'empereur. — Si j'étais mort! — Affection de Junot. — Souvenirs d'Henri IV. — Le cardinal Maury. — Position de l'empereur expliquée par lui. — Le figuier et les pommes. — Les hommes de la révolution. — Mécontentement de Junot. — Ma maladie. — Je suis fort mal.
' Il est des souvenirs sur lesquels il est affreux d'être obligée de revenir. C'est une nouvelle agonie, une nouvelle mort, et pour des yeux fatigués de pleurs, pour une ârae lasse de souffrance, n'ai-je pas raison de dire que c'est une peine amère que de réveiller de leur long sommeil de terribles pensées
auxquelles se rattachent l'humiliation d'un grand peuple, l'écroulement d'un grand empire, le bouleversement de votre existence. Mais surtout et voilà la plaie douloureuse même dans la cicatrice que toujours forme le temps, la perte par la mort de tout ce que vous aimiez.
Oh! que j'ai longtemps souffert, bien souffert, mon Dieu ! Je ne portais pas le deuil ostensiblement en ayant une élégante robe noire un jour de première représentation à l'Opéra, et disant : « Cest pour V anniversaire du 5 mai 1821 ! » mais lorsque me promenant dans les bois solitaires qui entouraient la demeure que j'avais choisie en quittant un monde qui avait l'impudeur de ne plus venir entourer de flatteries celle qui ne pouvait plus lui offrir les mêmes joies dans sa maison, lorsque je me demandais à moi-même ce qu'étaient devenus tant d'amis^ véritables et que la réponse me venait du tombeau, oh! c'est alors que mon âme se brisait, et que je pleurais avec un déchirement de cœur qui m'a fait concevoir qu'on pouvait mourir d'une peine profonde.
Je devais souffrir amèrement de celles que Dieu m'avait envoyées dans sa colère, car je suis faite pour l'amitié et ses douces et saintes affections. C'est le souffle qui fait vivre. Privée de cette animation de tous les jours, de tous les instants, il faut ne plus
* Je serais ingrate envers le sort, si je ne reconnaissais pasquo Dieu a été grandement bon en me conservant de vrais et bons amis, qui ont adouci l'amertume de ces premiers instants. Il en est surtout que rien n'a rebutés. Ils bravaient, pour venir me consoler, la glace de l'hiver comme le soleil de la canicule. Ilsi m'ont appris que le cœur de l'homme pouvait être aussi bon] qu'il peut être méchaat et vicieux, mais surtout ingrat !
exister, car c'est ne pas vivre que vivre isolée de tant d'intérêts qui firent le charme de notre vie pendant bien des années. La perte de M. le comte Louis de Narbonne surtout fat un coup terrible pour moi. J'ai assez parlé de mon affection filiale pour lui pour que mon chagrin soit compris. Mais avant cette peine il m'en fallait subir de bien douloureuses aussi et qui, dans le temps, me rendirent facile sur les coups qui me frappèrent ensuite et me familiarisèrent avec la souffrance ! Je ne parle pas ici du brisement de mon existence, du total renversement de ma fortune. Sans affecter une philosophie qu'il m'est au reste indifférent de voir ou non recevoir à croyance, je dirai que jamais les pertes de ce genre n'ont eu le pouvoir de me faire jeter une larme. Sans doute j'ai été vivement affectée de la perte d'une fortune conquise à mes enfants par l'épée de leur père et payée de son sang, mais lorsque ma pensée, en se reportant sur cette époquf» de désastre, m'a rappelé que cette fortune était le seul bien qu'ils eussent, parce que leur père n'en avait pas prïs d'autre et qu'il n'avait que la récompense du brave, ce qui avait payé vingt blessures et vingt ans de travaux, alors j*ai été consolée et même fière de ma position et de la leur, bien sûre qu'un jour ils ne me désavoueraient pas et que leur pauvreté leur serait tm honneur. Mais revenons à 1813.
Cet affaire de Malet avait fait un efïet terrible, dont la secousse avait ébranlé les provinces les plus éloignées. Pendant ce temps, Marie-Louise était à Saint- Cloud, très petr effarouchée, n'en trottant pas moin^ à cheval pour coui'tr !e même jour dans les bois en- Vrronnants, oi pouvaient se trouver des attroupements
de conspirateurs, puisque le général Malet et ses deux complices étaient seuls arrêtés et que dans le premier instant on dût croire qu'une telle démarche n'ait pas été faite par lui sans des relations étendues au loin et qui pouvaient éclater encore. Ce n'était pas courage de la part de Marie-Louise, c'était à la fois ennui de s'occuper de la chose — qu'elle n'a jamais bien comprise — et une suite de son caractère.
— Qu'auraient-ils pu me faire? dit-elle avec une sorte de hauteur à l'archichancelier, lorsqu'il fut à Saint-Cloud pour lui rendre compte de l'affaire du matin.
Il semblait qu'elle lui disait :
— Je voudrais bien savoir ce qu'ils auraient pu faire à la fille de l'empereur d'Autriche !
Mais l'archichancelier n'était pas homme à se laisser fort imposer par de grands airs appuyés sur du vent, il avait pour sa part jugé un roi. Je ne dis pas cela pour montrer de lui une chose en bien, car c'est la plus mauvaise action de sa vie. Mais, enfin, il l'avait faite. Et puis ce même François II, cet empereur d'Autriche avait été deux fois obligé de fuir devant nos armes. Tout cela abat le prestige qui se forme autour des trônes. La mort et la fuite sont deux événements qui montrent l'homme tel qu'il est, car on le voit subissant la loi commune et ne pouvant commander à ce qui régit le dernier misérable de son royaume.
Aussi Cambacérès, sortant un peu de ce calme solennel qui jamais ne le quittait, répondit assez aigre- i ment et même avec une parole un peu prompte, ce] qui était bien plus inusité chez lui :
— Ma foi, madame, Votre Majesté est bien heuH
DE La duchesse D'ABRANTES 105
reuse de voir les événements d'un œil aussi philosophique, car elle sait sans doute que le projet du général Malet était de remettre le roi de Rome à la pitié publique, c'est-à-dire aux Enfants-Trouvés, et, quant à Votre Majesté, on devait décider la chose plus tard\
Hélas ! pouvons-nous nous étonner que Marie- Louise, une étrangère parmi nous, qui n'avait pris à aucune des mille racines que sa jeune âme avait jetées dans cette terre qui était devenue sa patrie, fût aussi insouciante à l'événement que je viens de rapporter, quand j'ai vu des Français plaisanter sur toutes ses conséquences et ne trouver que des jeux de mots à faire dans une circonstance aussi terrible que celle où nous nous trouvions alors, circonstance qui, pourtant, offrait un immense intérêt de morale, même à l'être le plus éloigné de celui de la patrie, en montrant l'insuffisance des seuls moyens répressifs, quand la force de défense consiste précisément dans ces mêmes moyens ?
Quelque temps après l'affaire de Malet, l'impératrice Joséphine revint de Prégny *, où elle était allée
* On trouva dans la poche de Malet un plan fort bien fait et rédigé seulement par lui, qui réglait ainsi le sort de chacun ; celui du roi de Rome était fixé comme je viens de le dire.
On n'a jamais dit à Marie-Louise quelle était cette décision. Elle était déjà arrêtée et bien loin d'être satisfaisante pour l'orgueil de la fille des Césars.
M. de Montgaillard a dit dans son Histoire de France, que c'était grâce aux soins de Cambacérès que Savary avait été délivré, ainsi que M. Pasquier. II n'en est rien, la chose s'est passée comme je l'ai dit plus haut.
^ Charmante propriété qu'elle avait achetée sur les bords du
après avoir quitté Aix en Savoie, et vint à la Malmaison. M. le baron Pasquier fut la voir et fit une partie de billard à la russe avec M. de Beaumont, chambellan de l'impératrice, M. de Beaumont fît les quarante points sans remettre la queue. M. Pasquier s'écria comme le duc de Rovigo chez lui ^ :
— Parbleu, voilà un fameux tour de force !
Nous eûmes toutes envie de rire. Mais le sérieux de l'impératrice nous donna l'exemple.
Ce qui nous parvenait des nouvelles de l'armée de Russie était aussi rare qu'il était affreux. Les lettres ne passaient pas. Nous étions privées même de cette consolation si impossible à ôter à l'absence, car alors il faut mourir. Je ne parle pas ici avec une expression exagérée, je parle de la douleur de craindre pour le père de ses enfants, pour celui qui doit toujours être votre meilleur, votre plus sûr ami, et dont les jours importent à ceux de toute une famille. Ces crainteslà sont anxieuses et vous tuent lorsqu'elles se prolongent. Voilà pourtant comme nous étions presque toutes en 1812 et 1813.
Ce fut alors que parvint à Paris le premier bruit de l'incendie de Moscou, cette horreur que la rage envieuse qui animait alors toute l'Europe contre Napoléon, fit qualifier de sublime action et qui eût été frappée d'anathème s'il l'eût ordonnée à son peuple. Tout ce qu'on en peut dire, c'est que Roslopchin a mérité, en incendiant Moscou,, comme
lac ds Genève. Elle appartient aujourd'hui à un Genevois qui oC l'habite que rarement, étant en Ano^leterre.
1 J'ai dit, je crois, que M. de Rovigo, jouant au bilhrd, dil le même mot que M. Pasquier. Le rapprochement est plaisant.
il l'a fait, de subir le parallèle très juste du Scythe féroce et insensé brûlant et ravageant sa patrie, avec le nègre sauvage Christophe, brûlant la ville du Gap aux Antilles et massacrant les blancs.
Les détails de ce désastre sont trop admirablement retracés dans l'ouvrage de M. le comte de Ségur pour que je les renouvelle ici. Je dirai seulement que les relations très rares qui nous parvenaient parlaient bien de Moscou brûlé et dévasté. Mais sur peut-être une vingtaine de lettres que j'ai pu lire et qui contenaient des détails très circonstanciés sur ce terrible drame, pas une n'était semblable à l'autre dans l'explication. Tant il est vrai de dire que le rayon visuel de notre intelligence est tout aussi différent de celui qui est près de nous, que le regard matériel — si je puis parler ainsi — l'est parmi les hommes entre eux. La lettre de M. de Narbonne est celle qui, selon moi, contenait le plus de vérité, d'après ce que dirent tous mes autres amis. Quant à Junot, il n'entra pas dans Moscou et demeura à quelques lieues pour veiller sur les ambulances, qui chaque jour se remplissaient de blessés et de malades qui se repliaient sur les derrières de l'armée. Le froid commençait à faire ressentir son terrible effet dans cette contrée de glace et cet effet doublait, centuplait l'effroi qui déjà privait l'armée de son courage et de cette résolution dont elle avait tant besoin. Il ne s'agissait plus de combattre des hommes, de les combattre chez eux au milieu de leurs ressources, ce qui déjà était un avantage immense pour eux et contre nous, c'était un ennemi dont la force inconnue apportait la mort aussitôt que son souffle vous frappait au visage.
il» MÉMOIRES
Lorsque le froid succéda à la chaleur des flammes de Moscou, de ces flammes dont les langues dévorantes se promenèrent dans la ville aux quarante fois quarante coupoles, lorsque la plus grande partie de cette armée, surprise au sein d'une sécurité presque commandée par son chef, put juger que le retour était presque fermé vers la patrie, alors il se répandit un découragement de mort sur tous ces braves, qui avaient tant de fois affronté les plus grands, les plus terribles hasards. Je les ai entendus au moment du retour, lorsque les peines étaient encore tellement vives et fraîchement incisées dans le souvenir, que le front cicatrisé du plus brave de tous pâlissait encore en parlant seulement de ces terribles heures ! L'empereur put alors juger que sa volonté n'était pas assez forte pour lutter contre Dieu, lorsque Dieu avait dit en formant un homme :
— Je te doue de ces facultés, et tu n'iras pas au delà.
Napoléon voulut exiger de ses généraux ce qu'ils ne pouvaient plus lui donner. Aussitôt que cette vérité fut reconnue, il y eut un effet terrible qui se manifesta parmi toute cette troupe, lorsqu'elle put voir enfin que pour elle il n'était plus de trêve ni de paix avec les dangers et la mort. Ils se demandèrent à eux-mêmes pourquoi ces récompenses que Napoléon leur avait données, mais qu'ils avaient eux-mêmes au reste noblement payées d'avance, par les flots de leur sang versé en Italie, en Egypte, en Espagne, en Allemagne et même en Amérique. Car le monde entier nous a vus parcourir ses routes ; les cadavres de nos soldats engraissent le champ du nègre des Antilles, comme celui du Bohème et du Hongrois, et
les Steppes de la Russie recevaient alors les corps des malheureux qui mouraient dans leurs neiges des suites d'une blessure reçue sous les orangers de Grenade!...
Cette conviction d'une guerre éternelle produisit une sensation qui bouleversa toutes les pensées. Alors — et je parle d'après beaucoup de voix qui révélèrent leurs souffrances dans ces jours de mort — on se demanda pourquoi ces titres, pourquoi ces majorats, pourquoi ces cordons, ces ordres, tout ce faste de récompenses, si jamais, jamais on n'en pouvait jouir en repos ! Toujours loin de tout ce qu'on aimait, on finissait par devenir étranger à sa famille. Les plus doux, les plus chers des liens devenaient eux-mêmes une simple impression raisonnée. Les enfants grandissaient loin de leur père et il se formait ainsi dans une famille des liens d'affection séparés, qui plus tard portaient le trouble et le malheur dans une maison. A prendre ensuite la vie plus matériellement, la souffrance du regret était peut-être encore plus vive dans le moment même, parce que ce souvenir venait retracer à l'homme privé de tout, sur la route glacée où il retombait à chaque pas sur la neige, manquant quelquefois de pain et de vêtements, qu'il avait une maison parfaitement pourvue de toutes choses , chaude et commode, et lui offrant en foule tous ces riens que la fortune donne, et que les gens de bon goût savent si bien rassembler autour d'eux ! Alors une sorte de rage s'emparait de ces malheureux affamés et transis, et de jour en jour leur voix s'élevait plus menaçante et plus ferme en répétant :
— Eh quoi ! jamais, jamais de repos !
Bientôt les revers commencèrent à montrer le
malheur sous un aspect plus terrible encore. Ce fut en vain que l'empereur voulut lui-même en imposer à tout ce qui l'entourait, par une feinte sécurité, et à la France par des décrets sur les théâtres, datés de Moscou, qui devaient montrer à quel point son esprit était libre. Rien n'empêchait que la vérité parvint à l'armée, rien n'empêchait aussi qu'elle nous vînt éclairer de sa triste lumière, malgré la distance qui nous séparait des lieux où se jouait ce drame effrayant et terrible.
Kutusow voulant empêcher la jonction du maréchal Victor, attaqua le roi de Naples à Winskowo ' et le battit malgré son opiniâtre et courageuse défense
Ce fut alors que Napoléon se détermina à faire sa retraite. Ainsi donc, toute l'Europe en armes, plus d'un million d'hommes s'égorgeant , une capitale brûlée et ravagée, tant de veuves en deuil, d'enfants orphelins, tant de bières qui s'ouvraient déjà pour recevoir les morts, qui devaient tomber en touchant de la main le sol de la patrie, tant de malheurs affreux, irréparables, toute cette tragédie enfin don nous étions tous acteurs, au moins par le brisement de nos âmes, tout se termina par une malheureuse,., retraite !
Après quarante jours d'occupation. Napoléon aban-l donne Moscou, Moscou qu'il s'attendait à voir dans tout(j sa pompe moscovite et gothique, avec ses richessefj orientales, ses jardins, ses coupoles et ses toits d'op[ ses palais, ses boyards, et dont il ne trouva que 1^ cadavre presque enseveli sous un linceul de cendres
Le maréchal Mortier, demeuré à l'arrière-garde, fi j
1 Vingt lieues ouest do Moscou.
sauter le Kremlin et l'Arsenal. Le Kremlin, première résidence des ducs de Moscovie et qui, tout accoutumé qu'il était à voir des scènes de mort et de sang, apprit en t<jmbant que nous étions plus barbares que les premiers Scythes. Et en vérité ses vieilles murailles ne devaient pas s'attendre au sacrilège d'être renversées par une main française, qui devait les respecter, au moins comme monument des plus curieux. C'est en général un aspect fort étrange que cette partie du caractère de >'apoléon, qui s'offre ainsi à nous soumis à des puérilités inconcevables. On ne peut même se l'expliquer dans un homme doué de si éminentes facultés ^ !
Au moment de quitter Moscou, l'empereur suspendit son départ, et cependant les subsistances n'y arrivaient plus que difficilement. Mais, abusé par les souvenirs d'Erfurt, et croyant, au reste, avec raison, pouvoir compter sur l'attachement de l'empereur Alexandre, il lui proposa un nouveau traité. Les campagnes de 1805 et de 1809 avaient été terminées ainsi, et Napoléon jugeait que celle de 1812 ne pouvait l'être autrement. En vérité, il autoriserait à le croire. Mais combien les circonstances étaient différentes ! L'Autriche, dont le système est tout paternel et conservateur, n hésita jamais à sacrifier son territoire pour sauver des hommes, tandis que celui de la Russie était tout autre. Non pas qu'elle fût encoie dans cette route suivie par ses anciens souverains, et de laquelle ils ne voyaient leurs sujets qu'en esclaves,
* On m'a assuré que rien n'était moins nécessaire que la destruction du Kremlin. Mais l'empereur le voulut comme une trace qui devait marquer à jamais son passage.
mais parce que la localité, le changement de mœurs et surtout de langage, tout était disposé pour qu'en effet les combinaisons fussent différentes. Napoléon ne connaissait pas assez la Russie et le caractère d'Alexandre. Il le jugea faible et incapable , parce qu'il l'avait rallié à lui, lors de Tilsitt, sans éprouver de difficultés. Il crut en conséquence que les propositions faites par le général Lauriston seraient peutêtre discutées, mais du moins acceptées. Il n'en fut rien. Cinq semaines furent perdues en négociations inutiles, que les premiers jours devaient montrer telles qu'elles étaient, et le 23 octobre 1812 commença la fameuse retraite, par l'évacuation de Moscou, cette retraite dans laquelle le maréchal Ney fut sublime comme soldat, comme général en chef, comme tout ce qui jamais ceignit l'épée.
Junot me disait à son retour de Russie : — Je n'ai, dans toute ma vie, rien vu d'aussi admirable que Ney pendant la retraite de Moscou. C'est fabuleux de bravoure, de talent, et de tout ce que l'homme peut demander et obtenir de Dieu, quand il commande une armée V
Maintenant la parole va changer d'expression. C'est la plainte amère d'un cœur brisé, d'une âme ulcérée, d'une mère, d'une veuve, dont le devoir est de faire connaître de grandes vérités. Sans doute, c'est un devoir pénible. J'aurai de vives blessures à dévoiler, bien profondes, car il me faut plonger dans la nuit du tombeau et en évoquer ces mêmes vérités que je dois mettre au jour.
* Avec la môme vérité que j'ai répété les jugements de sesl nombreux (rèrez d armes pour le Portugal, je rends ici témoi>| gnage au talent du maréchal Ney.
î^eg courriers étaient enfin parvenus à passer et. le 29* bulletin daté de Maîodeczno^ le 3 décembre, arriva à Paris le 18. Alors cessa pour toujours l'en» chantement qui nous fascinait. Nous vîmes tout à coup nos malheurs, nous les vîmes avec une cruelle prévision. Rien ne nous fut celé dans l'avenir. Il semblait que nous dussions expier, nous, pauvres innocents, toute la gloire passée de notre belle nation ! Les conjectures avaient, au reste, une teinte sombre et sinistre, depuis que les bulletins ne nous arrivaient plus qu'à de longs intervalles et que les lettres étaient interceptées. Cette fois, l'empereur avait été d'une cruelle franchise avec nous. Néanmoins, tout était préférable à l'incertitude. Et puis il fut noblement vrai. Il mit entièrement à découvert l'état des pertes de la France. Il lui parlait de son deuil avec cette voix qui était puissante quand elle parlait la langue du cœur, comme, lorsqu'elle appelait à la bataille, haute et sonore comme un clairon. Plusieurs critiques se sont élevés contre ce 29^ bulletin. Les gens qui en ont parlé sont les mêmes qui ont voulu raisonner sur ce qu'ils ignoraient. Le style de l'empereur était dans ce bulletin ce qu'il devait être. Il n'était pas seulement écrit pour les Français assis au coin de leur feu, il devait aussi être lu par les soldats de la Grande-Armée, par une foule de vieilles moustaches retirées dans leurs villages et presque tous oncles, pères ou aïeux des jeunes conscrits de la retraite. Ainsi donc, lorsque l'empereur compare les Bédouins aux Cosaques, il n'a pas
1 Vingt iieues ouest de Borisow, quinze lieues aord'OUâs: éà Minsk.
tort. Un auteur, que j'estime fort du reste, paraît surtout très offensé de ce que Napoléon ose comparer les hideux Bédouins aux Cosaques. Je ne sais, en vérité, s'ils ne doivent prétendre à ce surnom-là, bien plus que les voleurs déguenillés de l'Orient. C'est ainsi que la prévention juge tout avec cette âpre injustice qui compromet les meilleures causes. Cet homme va jusqu'à reprocher à l'empereur* de terminer son bulletin en disant :
« Ma santé n'a jamais été meilleure. » Eh quoi ! Lorsque la conspiration Malet avait été au moment de réussir, en s'appuyant sur le fait de la mort de l'empereur, lorsque rien ne l'avait seulement fait présumer, on trouve étrange que Napoléon, en rentrant presque en fugitif dans son empire, fasse connaître que non seulement il vit, mais que sa santé n'est pas même altérée ! Voilà, je le répète, comment il arrive que la prévention n'attaque jamais avec succès. Elle dépasse toujours le but. C'est ainsi qu'il est stupide de reprocher à l'empereur d'avoir quitté l'armée dans sa retraite. Qu'aurait-il fait pour son bien ? Ce qu'il avait à faire, c'était de venir à Paris chercher des secours et c'est ce qu'il fit. Sans doute, il pouvait mourir — et peut-être cela eût-il été plus heureux pour lui, pour éviter une agonie de six années sur le roc de feu de Sainte-Hélène. Mais que seraient devenues la France et l'armée? Était-ce donc au milieu d'un pareil désastre, lorsque pas une
* ï\evue chronologique de l'histoire de France, par M. de Monlgaillard ; ouvrage excellent, du reste, mais qu'il est imposMule de lire, tant il est prévenu contre Napoléon et même contre tout le monde. Les ennemis de Napoléon ne trouvent pas môme grâce devant lui. — (5* période, page 541.)
main n'était de force à soulever ni son épée, ni son sceptre, qu'il fallait désirer le voir couché dans sa bière? Celui qui parle ainsi n'est même pas Français.
L'arrivée de l'empereur à Paris, où il rentra le 20 décembre, suivit immédiatement le bulletin qui avait paru la veille. Napoléon avait arrêté son retour au milieu des désastres de la retraite. 11 en parla d'abord à Duroc.
— Si vous l'aviez entendu, me disait le duc de Frioul en me racontant cette conversation, vous l'auriez admiré plus que dans toute autre circonstance de sa vie.
Il en parla ensuite au duc de Vicence qui avait perdu son frère dans cette mortalité exercée par tous les fléaux et qui désirait revenir en France pour consoler sa mère*. Napoléon lui dit qu'il voyagerait sous son nom. Berthier fut également instruit. Ils furent d'abord les seuls que l'empereur mit dans son secret. Le 5 décembre, il partit de Smorgoni après avoir longtemps conféré avec le général Hogendorp, gouverneur de Wilna, qu'il avait mandé pour s'assurer que tout ce qu'il était possible de rassembler de vivres et de munitions serait réuni dans cette dernière ville. Cette conférence avec le général Hogendorp prouve combien Napoléon se fiait peu au
^ Auguste de Caulaincourt, frère cadet du duc de Vicence. Il était fort inférieur à son frère sous tous les rapports. Il avait épousé la fille de M. d'Aubusson de la Feuillade, channbellan de l'empereur. M"" d'Aubusson était au couvent, lorsque son mari partit pour l'armée et ne le quitta môme pas pour la noce. Elle se maria, comme cela se faisait jadis, avant l'âge permis pour l'habitation commune.
itè MÉMOIRES
roi de Naples pour ce qui concernait radministration.
— Je pèserai plus sur mon trône aux Tuileries, qu'à la tête de l'armée, disait-il au peu de personnes qui l'entouraient au moment de son départ.
Et il avait bien raison.
Dans la nuit qui suivit, il courut un fort grand danger à Ochsmiana. C'était une ville assez petite, à moitié fortifiée, dans laquelle était une partie des troupes de Kœnisberg. Au moment où l'empereur y arrivait, les Cosaques qui pénétraient partout et qui étaient entrés dans la place par une surprise, chose fort inexcusable* à la guerre, comme on sait, venaient d'en être repoussés. Il ne tint à rien que l'empereur ne fût pris. Arrivé à Wilna, il s'arrêta quelques moments dans le faubourg pour voir le duc de Bassano, pour qui son amitié et son estime étaient entières, et qui pouvait lui donner sur la situation morale de Wilna, alors le point le plus important de l'armée, les plus sûrs et les plus clairs renseignements. A Varsovie, où il arriva une heure après midi, il ne voulut descendre dans aucune maison particulière. Il alla à un hôtel garni, l'hôtel d'Angle terre, et ce fut de là qu'il envoya chercher M. de Pradt, cet homme qui a trouvé le moyen, avec de l'esprit et une intelligence assez supérieure, d'après ce qu'on répète au moins, ce qui n'est pas toujours une raison, d'être à jamais souverainement et sottement ridicule, avec un vernis d'odieux qui donne à son ridicule une couleur infâme, pour la manière dont il a osé parler de Napoléon. Il fut mandé
• Le grand Condé disait : « Être battu, c'est un malheur qui peut arriver au plus habile général ; ôtre surpris, jamais. »
DE LA DUCHESSE D' AERANTES li7
par lui à Varsovie, pour des renseignements que l'empereur voulait savoir et qu'il savait. Il demeura quelque temps avec l'empereur dans un petit salon au rez-de-chaussée de l'hôtel d'Angleterre, l'empereur n'ayant pas voulu qu'on lui préparât un autre appartement. Ce petit salon dans lequel il demeura et dina ce même jour de sa venue à Varsovie, fut le théâtre d'une autre scène bien différente, lorsque le corps de Moreau, le corps du transfuge, du traître infidèle, fut transporté dans le pays de ceux pour qui sa main perfide pointa le canon sur ses frères d'armes et ses compatriotes. Il passa dans sa bière par la ville de Varsovie. Le convoi fit station et ceux qui menaient le deuil s'arrêtèrent dans ce même hôtel où Napoléon avait passé quelques mois avant. On déposa la bière dans la maison, tandis que les conducteurs allaient manger et boire en riant, car celui qui meurt en ennemi dô sa patrie, sur la terre étrangère, ne doit pas s'attendre que son drap mortuaire sera mouillé d'aucune larme. Le cercueil fut donc porté dans l'intérieur de la maison, et ce fut dans ce même petit salon où l'empereur avait révélé tant de grandes pensées, que le corps de Moreau demeura solitaire, en attendant le bon plaisir de ses conducteurs. Nul appareil n'entourait son cercueil. C'était une moralité tristement offerte à l'expérience des hommes.
Neuf jours après son départ de Smorgoni, Napoléon était à Dresde, où il vit quelques moments le roi de Saxe. Il parcourait cette route avec la rapidité d'une flèche lancée par ces anciens Scythes qu'il laissait derrière lui. De Dresde, il fut à Erfurt. Ce fut là qu'il quitta son traîneau pour prendre la voiture de voyage de M. de Saint-Aignan, notre ministre près
le duc de Weimar et beau-frère de M. le duc de Vicence. II traversa seulement ensuite toutes les villes des frontières, même Mayence et le 19 décembre, à minuit un quart, l'empereur arriva devant la première grille des Tuileries. Depuis l'affaire de Malet, on redoublait de sévérité dans tout ce qui regardait la police intérieure et la sûreté du château. L'impératrice venait de se coucher, lorsque la calèche où était l'empereur s'arrêta à la grille. Il fut d'abord très difficile de le faire reconnaître dans cette petite voiture dans laquelle il était seul avec le duc de Vicence, qui, après un tète-à-tête de quatorze jours et quatorze nuits, le déposa enfin à la porte de la chambre de l'impératrice et s'en fut lui-même chercher un repos dont il avait grand besoin.
Il est impossible de rendre l'excès de sensibilité auquel l'empereur fut entraîné lorsqu'il embrassa Marie-Louise et surtout son fils ! L'enfant, réveillé à une heure inaccoutumée, fut au moment de pleurer. Puis il reconnut son père dont le portrait lui était montré chaque jour et il ne lui dit plus rien. Combien Napoléon a dû souffrir à Sainte-Hélène, en se rappelant cette heure si douce, que l'avenir devait rendre ensuite si amère! Et Marie-Louise? Que de bonheur il avait à lui dire qu'il l'aimait, qu'il était aussi heureux de la revoir que de rentrer dans sa capitale ! Elle les a bien entendues toutes ces paroles d'amour, mais son oreille seule les a recueillies. Son cœur fut muet sous la main qui le pressait. Il demeura insensible. Et pourtant, à la honte de l'humanité et de notre sexe, ce cœur devait parler un jour!
Le lendemain matin, 20 décenibre, le canon des
Invalides gronda presque avant le jour, pour annoncer à Paris que l'empereur était revenu. J'étais alors trop malade pour aller au château. J'y envoyai mon frère. Je voulais avoir des nouvelles de Junot. Albert y fut et il me dit à son retour que jamais le lever de l'empereur n'avait été aussi beau et aussi nombreux. Quant à lui, il était parfait. Il comprenait toutes les inquiétudes et rassurait de la plus touchante, de la plus gracieuse manière les pères, les frères qui venaient à lui pour avoir des nouvelles. Sa position était tout autre que le jour de son départ pour la campagne de 1812. Alors il était le grand tout, l'unique lumière. Il n'avait pas de comptes à régler avec une nation tout entière. Si parfois il s'élevait quelques murmures, les victoires répondaient et les murmures se dissipaient. Maintenant il n'en allait plus ainsi. La France se plaçait devant Napoléon et, lorsqu'elle parlait de ses fils engloutis par milliers sous les eaux glacées de la Bérésina et dans les neiges de Borisow, massacrés aussi par milliers par les Cosaques, périssant toujours par milliers dans les déserts de la Sibérie, lorsque la France demandait d'une voix sérieuse et plaintive oîi donc étaient tant de bataillons de beaux soldats, cette armée enfin qui devait conquérir le reste de l'Europe, alors Napoléon comprenait qu'il était également placé, lui, en face de la nation. Il devait compte à cette même nation de son salut et de sa gloire. Mais il avait eiv même temps le sentiment que lui seul pouvait combattre le danger qui s'avançait à pas de géant. Cette confiance en sa force était juste. Nous l'avions comme lui. Notre malheur est venu de perdre cette même confiance.
Je vis l'archichaneelier quelques jours après le retour de Tempereur, Il me dit que la chose qui avait le plus occupé Napoléon, depuis son retour, était l'affaire du général lÛalet.
— Mais vous ne croiriez pas, me dit Cambacérès, que ce n'est pas l'audace de cet homme qui a frappé le plus l'empereur, c'est la conduite de ce malheureux Frochot. I} ne peut lui pardonner et, dès qu'on lui prononce son nom, il entre dans l'une de ses plus belles colères...
— Mais, lui deniandai-je, pour quelle raison est-il plus irrité contre Frochot que contre Savary et contre Paaquier ?
— Je n'en sais rien. Mais cela n'en est pas moins vrai. Il a ordonné une instruction, et je crains pour Frochot, à vous parler vrai.
Je fus très attristée de ce que me dit l'archichancelier, parce que j'aimais beaucoup le comte Frochot et que je savais que Junot l'aimait aussi très sincèrement. Il était Bourguignon et, depuis que Junot avait le gouvernement de Paris, tous nos liens d'amitié s'étaient resserrés. Je craignis donc pour lui d'après l'opinion du chef de notre magistrature. Il ne se trompait pas. Après l'instruction, l'empereur exigea des membres du conseil d'État, un vote individuel. 11 fut terrible contre Frochot, car enûn il était coupable. Eh bien, que fit l'empereur, cet homme qu'on veut toujours représenter comme un fondateur de bâflilles, un inventeur de supplices?... Il se contentera d'éloigner Frochot des affaires, mais sans avoir eu un seul instant la pensée de lui ajjpliquer la peine des traîtres. Et pourtant, d'après ce que sais, il le considérait comme tel. 11 dit un jour à Junot, lorsque
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS ISi
celui-ci revint de Russie et qu'il voulut parler en faveur de Frochot :
— Ne me parlez jamais de cet homme. Son nom me fait mal à entendre prononcer. S'il n'est pas traître, 11 en a tous les semblants. Comment ! au premier mot que lui dit un homme inconnu au nom de ce Malet, il dispose de la salle des conférences de l'Hôtelde-Ville !... Mais si j'eusse été mort en effet, où était la place du préfet de Paris ? Auprès de la régente et de l'empereur Napoléon II. Qu'aurais-tu fait, toi?
Junot regarda l'empereur et ne lui répondit pas. L'empereur répéta sa question. Junot ne répondit pas davantage. Napoléon le regarda à son tour et le vit tellement pâle, qu'il fut presque effrayé. Mais il le comprit et lui prenant la main :
— C'est une supposition que je fais, mon vieil ami. Va ! Le ciel m'accordera encore de longs jours. J'en ai besoin pour mettre à fin tout ce que je veux faire. Mais Dieu est juste. Il sait que ce n'est que pour la gloire et le bonheur de la France et du monde que je lui demande une longue vie. Oh ! la France, la France! Que je la voie prospère et riche comme je la rêve dans mes songes d'aujourd'hui. Que je la vçie ainsi, et puis tout est fini I
— Et votre fils, sire ? lui dit Junot. L'empereur tressaillit.
— Mon fils!... Oh! oui... Je veux aussi vivre assez longtemps pour le voir ce que je veux qu'il soit, le premier prince de son temps.
Et, s'appuyant contre la fenêtre qui regarde sur le jardin, il tomba dans une rêverie profonde dont Junot ne chercha pas à le tirer. Il souriait quelquefois et sa physionomie recevait l'éclat intérieur d'une
vive lumière qui s'échappait de l'âme. Cette lumière venait se concentrer dans ses yeux et alors ils lançaient des flammes. Il demeura ainsi quelques minutes, puis, reprenant la conversation où il l'avait laissée, il reparla encore de Frochot :
— Est-ce donc ainsi, disait-il, que les magistrats se sont conduits à la mort d'Henri FV? Voyez M. de Sillery qui alors était chancelier. Ce fut au Louvre qu'il courut. Il fut se ranger auprès de la régente et de celui qui devenait roi par la mort de son père, puisque les lois du royaume l'avaient ainsi décidé. Mon fils doit me succéder, d'après les Constitutions de l'empire. Frochot est un homme que jamais je ne punirai, en souvenir de sa fidélité passée et de sa probité. Mais aussi jamais je ne l'emploierai.
Junot me raconta cette conversation le jour où elle eut lieu entre lui et l'empereur. Le cardinal Maury dînait ce jour-là chez moi, ainsi que cela était souvent ^ . Nous parlâmes en confiance de cette affaire. Le cardinal se mit à côté de ma chaise longue et, faisant signe à Junot d'approcher, il nous dit :
— Soyez bien persuadés tous deux que l'enquête faite contre le comte Frochot l'a été bien plutôt pour la position de l'empereur et de sa famille en France, et par suite en Europe. L'empereur a dû être fortement frappé, soyez en sûrs, de cette légèreté^ si je puis dire le mot, dans la conduite de Frochot. Elle lui est preuve d'une vérité peut-être triste, c'est que la révolution qu'il a cru anéantir est toujours vivante. Il a mis encore trop de ces gens de 92 dans son conseil d'État. Son conseil ne devait être composé
' Pendant six ans et même sept, je l*ai vu tous Les joun.
que d'hommes dont il était sur. Que voulez-vous demander à un figuier?^ Des pommes ou dés poires? Il ne vous en donnera pas et ne produira jamais que des figues... Ainsi un révolutionnaire ne sera jamais que révolutionnaire. Frochot l'a été après tout.
— Mais il est honnête homme, dit sèchement Junot. Je suis sa caution.. Jamais il n'a songé à trahir l'empereur. C'est un malheureux vertige qui lui a brouillé le jugement le jour de l'affaire de Malet. Pardieu ! le duc de Rovigo s'est bien laissé, comme un misérable enfant, conduire à la Force et M. Pasquier aussi ! Allons donc, il faut aussi être juste; et puis, après tout, monsieur le cardinal, les hommes de la révolution dont je me fais gloire de faire partie, ont de l'honneur et beaucoup de respect pour leur parole. Quand une fois ils ont prêté serment, ils le tiennent...
En apprenant l'arrivée de l'empereur aux Tuileries, je poussai un cri de joie. Sans doute que les chefs de corps allaient le suivre de près. J'avais envoyé mon frère au château le lendemain, mais la foule était trop grande, il ne put voir l'empereur. J'attendis quelques jours. Mais, n'entendant aucune nouvelle, ne recevant rien, je m'alarmai et j'écrivis à l'empereur. Il m'était impossible d'aller au château. J'étais alors mourante d'une maladie nerveuse des plus terribles et je ne pouvais passer d'une chambre à l'autre que portée sur une sangle par deux domes-
1 C'était la coraparaisoQ dont le cardinal se servait très souvent. Il ain^iait les figures en parlant et employait volontiers cette naanière de faire effet.
tiques. Les inquiétudes que j'avais éprouvées depuis un an m'avaient donné un coup qui devait être mortel. Le pylore commençait à s'attaquer et j'étais très mal.
En écrivant à l'empereur, je lui parlai de Junot avec une expression profondément triste, car je l'étais moi-même de la pensée de ne plus le revoir peut-être. J'étais si mal. Et puis ses lettres étaient SI mélancoliques que je ne pouvais retenir mes larmes en les lisant. Je voyais que cette âme si noble, si pure, si dévouée, avait été profondément malheureuse par un fait que j'ignorais, mais dont l'existence m'était révélée par les paroles pleines de douleur que renfermaient ses lettres. Le lendemain même du jour où j'écrivis à l'empereur, je vis arriver mon bon Duroc, mon frère, mon ami. Je l'avais déjà vu à son arrivée.
— Cette fois ce n'est pas pour moi, me dit-il.
Et il me fît, à l'instant même, part de la réponse de l'empereur.
Il me faisait dire d'être parfaitement tranquille et que Junot se portait bien.
— Mais je sais le contraire, répondis-je à Duroc en le regardant très fixement. Et vous aussi, mon cher duc, vous le savez bien.
Duroc baissa les yeux et ne répondit pas.
— Duroc, lui dis-je en lui prenant la main, je suis bien malade, peut-être ne verrai-je pas reverdir ces arbres-là — et je lui montrais ceux de mon jardin — dites-moi la vérité. Qu'est-ce donc qu'il y a entre l'empereur et Junot?
— Mais rien de nouveau, me répondit-il...
U n'avait aucun tort de me répondre ainsi. U
croyait que je connaissais les deux bulletins, mais on me les avait cachés pour ne pas augmenter mes inquiétudes déjà si vives. Une lettre de Janot, qui avait été retardée en route et que je transcris ici venait seulement de m'être remise \ Malgré le ton de gaieté qu'il voulait lui donner, j'avais démêlé une vive souffrance, et j'en voulais connaître la cause. Qu'estrce que ce bulletin, du 23? De quel mois? Je demandai tout cela à Duroc. Il me répondit sans aucune suite et me laissa beaucoup plus inquiète que je puis le dire. Rien n'est affreux comme du vague dans l'inquiétude.
Le lendemain, je reçus une nouvelle lettre de Junot, par laquelle il me demandait de solliciter une audience de l'empereur et de demander pour lui un congé, car il souffrait d'horribles douleurs Dans la première
me parlait de ce bulletin du 23. Je mets ici quelques-unes de ces lettres, pour que Junot puisse être enfin connu et apprécié comme il doit l'être.
N» XXXVI de la Correspondance de Russie.
« Mojaïsk, le 15 novembre 1812.
t Je viens de recevoir, mon aimable amie, ta première lettre de Paris, en date du 22 septembre. Si tu
' Les estafettes ne passaient qu'avec de grandes difficultés et je suis assez fondée à croire que nos lettres étaient tout autant retardées à la poste de France qu'à celle de l'étranger. L'empereur craignait les Lectures mal faites des lettres venant de Russie, et le danger des nouvelles raal répandues. J'ai entendu un homme qui pourtant était le plus loyal et le plus brave des homme* parier de cela avec une telle assurance de bien faire, qu'il en était comique.
crois que je te laisse jouir sans jalousie de tout tf.\n bonheur, tu te trompes bien. J'envie les heures du jour où tu peux voir, soigner et embrasser tes enfants. J'envie les heures de nuit où tu reposes au milieu d'eux ! Je ne peux me faire à l'idée que tu seras encore bien longtemps ainsi, sans que ton ami puisse aller partager ce bonheur avec toi, ce bonheur qu'il espère, le seul qu'il chérisse désormais. Je vois toujours avec bien de la peine que le moindre effet de ton imagination porte sur ton physique. Ta santé n'est pas encore bien rétablie. Pourtant je te conseille de ne pas te tourmenter du bulletin du 23. Tu sais bien que beaucoup de victimes innocentes ont ressenti les fureurs du Vésuve. C'est un volcan dangereux. Malheur à celui qu'il veut perdre, lorsqu'il se trouve à portée de son irruption. Mais Jupiter peut être trompé un moment et il sauve ensuite celui qu'il avait un moment abandonné. Je te dirai tout cela un jour. Tout ce que je puis t'en dire maintenant, c'est que si le maître m'avait vu ce jour-là, j'aurais été loué beaucoup, beaucoup. »
Voici une autre lettre de la même époque.
N» XXXVIII de la Correspondance de Russie.
« Thom, le 25 décembre 1812.
« Enfin \. ma chère Laure, je puis t'écrire longuement et sans craindre que ma lettre ne passe pas. Tu
I Us étaient, de même que nous, très longtemps sans nourelies. U ne fallait pas, disait-on, démoraliser l'armée.
auras dû en recevoir une de moi, de Wilna, dans laquelle je te disais qu'après bien longtemps sans lettres de toi je venais enfin d'en recevoir un gros paquet. Effectivement, je les ai toutes devant moi et j'en compte huit de toi, trois de Calo la bonne \ cinq de ma Joséphine, et une de ma chère Constance. Je répondrai à toutes. Mais à toi, ma Laure chérie, que puis-je dire? Je viens de les relire, ces lettres si terribles, et le cœur de ton ami est au désespoir. Te savoir aussi souffrante et ne pas partager les soins que tes amis te prodiguent est une peine cruelle pour moi. Je crois que je te guérirais un peu. Ton cœur a besoin de caresses, d'amour, et partager ton mal ce serait l'affaiblir. Tu dois penser, mon amie, de l'effet qu'a dû faire sur ton ami une suite si longue de lettres toujours plus alarmantes ! Jamais un mot de consolation ! Et quand c'est toi qui parle de ton état, j'éprouve que, le sentant mieux qu'une autre, tu le peins d'une manière plus frappante, et ce que tu dis me fait bien plus de mal que ce que disent les autres. Oh ! si je peux recevoir la permission que j'ai tant sollicitée de t'aller voir, que l'espace qui nous sépare sera bientôt parcouru ! Que je ne penserai guère à mes propres maux ! L'idée de te soulager, de te soigner, me fera tout oublier et rien ne me retiendra un quart d'heure.
« Pauvre Laure! Après si longtemps d'absence, après tant d'événements extraordinaires, craindre encore de ne pas te voir ! Penser que tu es si souffrante et
* M™« la baronne Lalleraand. Elle demeurait chez mois depuis la mort de son fils arrivée en 1806. C'était raoa amie la plus intime, le duc Taimait aussi comme une sœur.
m MÉMOIRES
que moi aussi j'ajoute à ion raal ; car je n'en peux douter, tu te seras figuré ton ami cent fois plus malheureux qu'il ne l'a été. Privée de ses lettres, tu ne savais à qui t'en prendre. Tu l'as quelqueiois accusé et, revenant ensuite à la vérité, tu auras gémi sur son sort. Tu as su qu'il souffrait aussi, et tes maux en ont augmenté. Tu as su qu'il avait manqué de tout et ton cœur, en ressentant ses peines, a aggravé les tiennes. Voilà, ma Laure, voilà une des souffrances de ton ami. Lui, qui voudrait aux dépens de sa vie te rendre la santé et le bonheur, voit avec désespoir ta jeunesse se consumer dans la douleur et sa destinée, l'obligeant à s'éloigner de toi, n'être pas en ét-at de te soulager par l'emploi des sentiments sincères qu'il t'a voués pour sa vie.
« Dans une lettre de ma Joséphine, tu as mis un post-scriptum, malgré ta faiblesse, pour me parler des envois que tu m'as faits \ Eh bien, mon ange, je te remercie. En passant à Kœnigsberg, il y a quelques jours, j'ai trouvé dix paquets arrivés par nos courriers. Il y avait quelque chose de toi. C'était des groseilles de Bar, délicieuses, et des bonbons du FUXèle Berger^. II est bien probable que tu m'en auras envoyé d'autres, mais depuis lors je n'ai rien
' C'était notre excellent ami Lavalolle qui se chargeait de cela ! voilà encore un bien bon ami que la mort a frappé.
2 C'étaient des gros carrés de sucre à la framboise, à Y».mande, à la groseille, au citroo, à l'orange, etc., etc. On eo met un carré dans un verre d'eau et l'on a sur-le-champ un verre d'excellent sirop d'orgeat, ou bien d'orangeade ou de limonade, Cûmme Junot aimait beaucoup ces sortes de boissons rafraîchissantes, je lui avais envoyé ces bonbons très nouveaux alors. Les meilleurs se iaisaieai m Fidèle Berger.
■reçu; plus de lettres depuis Wilna. Aussi je suis vraiment malheureux. Comment peut-on être aussi longtemps dans la crainte de ce qu'on aime, sans mourir d'inquiétude ! Pour moi, je t'assure que je ne dors pas et que partout ton image souffrante vient tourmenter mon âme ! . . . le désir de te revoir est la seule pensée qui m'occupe ! Te revoir, au milieu de tes enfants ! Ma Laure, ta maladie est nerveuse, crois-tu qu'une attaque aussi douce ne fera rien à ce vilain mal qui t'accable? Oh ! moi je crois que si. Et enfin parla moitié de mes jours j'achèterais cet essai.
« Combien je sais gré àCalo des soins qu'elle prend de toi ! Quelle délicieuse amie ! Pourquoi le bonheur n'est-il pas aussi son partage ? Le ciel n'est pas toujours juste, il dispense souvent en aveugle ses bienfaits et ils tombent à côté de la bonne terre qui devrait les récolter...
« Adieu, ma bien-aimée, ma Laure chérie. J'attends avec une bien vive impatience de tes lettres. J'espère que la première me dira enfin : « Je suis mieux ! »
« Embrasse tes enfants pour leur père et qu'ils te le rendent mille fois. Rappelle-moi au souvenir de nos amis et compte à jamais sur le cœur et le sincère attachement de ton ami, qui te voue pour la vie tous les sentiments dont son âme est susceptible.
« Adieu, ma Laure. »
Je transcris ces lettres parce qu'elles ont été écrites six mois avant la mort de Junot ^ et que je veux ap-
* Dans les biographies mensongères écrites sur Junol, il n'en est pas de plus absurde que celle des frères Michaud. Je vais la réfuter plus loin.
iSd MÉMOIRES
prendre à le connaître à ceux qui en ont entendu parler à des gens pour qui très probablement il était inconnu et qui ont écrit et dît sur lui, relativement à son caractère, à sa vie intérieure, les choses les plus stupides comme les plus mensongères. Junot était un être aussi complètement bon que Dieu peut en avoir créé. Il était homme de capacité et d'esprit, et l'attachement qu'il a conservé pour moi jusqu'à son dernier jour me send orgueilleuse du peu que je puis valoir, car il fallait bien enfin qu'un attachement aussi sincère, qui n'était plus de la passion, puisqu'il y avait treize ans que nous étions mariés, fût appuyé sur quelques qualités. Voici une lettre qu'il m'écrivit encore de Thorn, cinq jours après celle que je viens de citer.
N* XXXIX de la Correspondance de Russie.
• Thorn, le l"* janvier 1813.
« Ma chère Laure, il est quatre heures du matin... je ne dors pas, je pense à toi et je me lève pour t'écrire. Quelle année tu viens de passer, mon cher angel Que celle-ci commence donc mieux et continue toujours mieux! Que ton ami aille te soigner et qu'au moins cette satisfaction diminue un peu ton mal, accru par les inquiétudes que je t'ai données et les peines de l'absence, de celui qui vous aime tant, et dont la présence au milieu de sa famille est si néces- Baire pour sa santé, pour ses enfants. Si je n'obtiens pas un congé, il m'est impossible de me remettre et d'être tû état de recommencer une autre campagne \
* II avait des douleurs rhumatismales qui, jointes à celles d«
L'empereur pourra-t-il me refuser d'aller voir ma Laure dans l'état où elle est, quand je suis sûr que ma présence la soulagera. Ce climat-ci augmente chaque jour mes douleurs, et hier il ne m'a pas été possible de revenir chez moi à pied. On a dû faire mettre des chevaux à une voiture.
« Ma bonne amie, combien un séjour de quelques mois près de toi me serait nécessaire ! Comme je chercherai tout ce qui pourra te faire oublier un moment tes maux! Pour moi, des bains me rendront encore, j'espère, la force qu'ils m'ont rendue à mon retour d'Espagne. Je crains aussi la goutte, j'éprouve des douleurs qui y ressemblent. Enfin je suis coro plètement hypothéqué ^ .
« Je t'ai écrit, ma Laure, que j'avais reçu une lettre de Fissont, du 16 décembre, mais dans laquelle il n'y avait rien de toi. Hier j'en ai reçu une de ma chère Joséphine, à la fin de laquelle tu m'as écrit quelques lignes bien tristes, bien affligeantes. Je ne voudrais pas pourtant ne pas. les avoir reçues de toi. L'idée que tu ne peux pas écrire me désespère. Juge, mon amie, de l'image que mon imagination me présente, quand je réfléchis que tu ne peux pas m'écrire! Je sais bien que souvent tu ne peux pas te lever ; quand je t'ai vue ainsi, j'en voyais aussi la cause, mais, si
«es nombreuses blessnres, le faisaient cruellement souffrir. Sa dernière blessure reçue en Espagne lui causait surtout d'horribles crises de migraine. Cette blessure a eu des suites funestes. ' C'étaient toujours ces mêmes douleurs rhumatismales qu'il roulait prendre pour la goutte. Il était devenu d'une grande sobriété peu de temps après notre mariage et dans les six dernières années de sa vie il ne buvait plus qu'un peu de rin de Bordeaux très trempé et mangeait excessiveiitent peo.
loin de toi, je ne puis qu'exagérer — s'il est possible — ce que tu soulli-es. Et, hélas ! pauvre amie, je n'ai pas besoin d'augmenter tes maux dans ma pensée, pour être le plus malheureux des hommes. Je connais ton état, je sens tes douleurs. Elles sont là dans mon cœur. Pourquoi ne puis-je pas au moins les partager !
« Pardonne, ange chéri, je t'afflige encore, mais que te dirai-je? Que je t'aime? Oui sans doute, je t'aime, et c'est ce qui me fait tant souffrir de tes maux. Comment se peut-il qu'il n'y ait pas un médecin qui puisse te soulager? Tous réunis ou séparés, ils ne savent donc rien prescrire de salutaire?... Cette pensée me désole. Te savoir au milieu de toutes les ressources de l'art, et n'en rien obtenir qui améliore ton état. Cela est affreux à penser et, loin de toi, le mal augmente encore par l'effet de l'imagination tourmentée.
« Adieu, ma Laure. Tu peux encore avoir un plaisir, c'est d'embrasser tes enfants. Que mes étrennes seraient belles si je pouvais me joindre à eux pour l'embrasser et te souhaiter de meilleurs jours! Embrasse-les pour leur père, et qu'avec toi ils l'aiment comme il vous aime tous de tout son cœur.
e Bonne année à Calo et à nos amis ^ . »
Quelques jours après, je reçus une autre lettre dont f expression était si profondément triste, que, malgré
» C'étaient le cardinal Maury, M. de Cherval, la duchesse de
Raguse,la marquise cl-e Bréhan, M. do La Valette, M.'"" Lalloinand, la comtesse de la Marlière, et mon excellent Millin, l'un de mes •mis les plus chers... Il est mort aussi 1...
ma faiblesse, je résolus de voir l'empereur. J'écrivis, non pas au chambellan de service, mais à Duroc, pour qu'il demandât à l'empereur de m'accorder un moment d'audience. Comme je ne pouvais jamais me lever avant six ou sept heures du soir, il fallait que la demande d'audience passât par lui pour qu'il pût expliquer à l'empereur l'état où j'étais. L'empereur me fit répondre tout de suite qu'il me recevrait le lendemain à neuf heures.
Cette entrevue me troublait par avance. J'étais faible et je craignais que ma force ne me trahît. J'en avais assez compris par la lettre de Junot et les mots échappés à Duroc ainsi qu'à Berthier, pour savoir enfin que l'empereur avait été très sévère pour Junot. Mon projet était donc d'arriver à son cœur si je pouvais et de le supplier de ne pas blesser celui de l'homme du monde qui lui était le plus fortement dévoué.
Je me rendis à huit heures et demie chez l'empereur. Je voulais avoir la possibilité de parler fermementj et je ne le pouvais qu'avec du calme. J'attendis près d'une heure, car, bien qu'il eût indiqué celle de neuf, je ne fus appelée qu'à neuf heures et demie.
Je dois lui rendre cette justice que, aussitôt qu'il me vit, il fit une exclamation qui témoignait à quel point il était frappé et touché de mon changement.
— Mon Dieu, madame Junot, qu'avez-vous donc eu? Vous êtes bien malade! C'est vrai cela. Je vois bien que ce ne sont pas des manières de vapeurs.
Je souris tristement, A cette époque de ma vie je croyais fermement mourir.
— Ah ! poursuivit-il, c'est qu'on m'avait dit que vous faisiez la malade.
ISt MÉMOIRES
Je levai les yeux. sur lui et il put voir que leur brillant était dû à la fièvre. C'était en effet l'heure oij elle redoublait tout les soirs.
— A-t-on dit à Votre Majesté quelle était la raison qui me faisait jouer une si sotte tragédie? Car pour le mot comédie, il n'y a pas moyen d'y songer.
Et je lui montrai mes mains dont les doigts effilés et amaigris ne pouvaient retenir aucune bague.
— Ma foi, non ! répondit l'empereur avec un naturel et une bonne foi adorables. Seulement je crois avoir entendu dire que c'était pour ne pas faire votre service chez Madame et avoir eu un prétexte de donner votre démission, et rester dame honoraire.
— Mais il me semble, Sire, que je n'avais nul besoin de prétexte pour faire une chose aussi simple. La gouvernante de Paris a des devoirs à remplir qui l'empêchent d'avoir aucune place à la cour. Si Votre Majesté veut bien se rappeler ce que j'ai eu l'honneur de lui observer à cet égard, un jour où je fus obligé de laisser quatre-vingts personnes à dîner chez moi, les priant de vouloir bien m'excuser comme maîtresse de maison, si je laissais le soin tout entier de leur faire politesse à M. le duc d'Abrantès. C'était heureusement les officiers de la garnison, qui se trouvèrent beaucoup plus contents de n'avoir pas de femmes à leur dîner. Mais la chose n'en était pas moins fautive de ma part, sans qu'il y eût pourtant de ma volonté.
L'empereur me regardait toujours attentivement. Nous étions debout tous deux. Je sentis un moment une telle faiblesse que, m'appuyant sur la table, je respirai des sels. Napoléon s'en aperçut et, me pre-
nant la main, il me jeta plutôt qu'il ne rae fit asseoir sur un fauteuil et se plaça près de moi.
— Ah çà, que voulez-vous? C'est pour Junot, n'est-ce pas? Eh bien, il reviendra! Jlais en attendant il se plaint beaucoup de moi, n'est^e pas? Il se plaint. Allons, dites la vérité.
— Non, Sire, il ne se plaint pas. Jamais il ne me parle de Votre Majesté qu'avec respect et amour.
— Comment, il ne se plaint pas? répéta-t-il encore,
— Non, Sire.
L'empereur me regarda de nouveau et chercha dans mes yeux si je lui cachais ma pensée. Maisje lui avais dit la vérité. Je ne savais rien et, mes amis m'ayant tout caché, j'en étais à tout apprendre. Mais ce n'était pas l'empereur qui m'aurait instruite. Il savait alors qu'il était loin d'avoir agi comme il le devait faire avec un ancien ami. Et je savais qu'il en avait de la honte intérieure, si ce n'est du remords, bien qu'il fût loin de prévoir la tragédie qui devait suivre. Il jouait avec un gant blanc qui était sur son bureau. Ce gant était extrêmement petit, je suppose qu 'il appartenait à l'impératrice Marie-Louise. Il gardait le silence. Enfin il le rompit et me dit ;
— Pourquoi ne pas m'avoir apporté les lettres de Junot *? Je suis curieux de voir comment il se plaint ae moi, car je vous répète que je suis sur qu il s^ plaint de moi ! Lui aussi !
Et, se levant, il jeta le gant avec une si grande force qu'il fît raisonner la vitre contre laquelle il alla tomber. Et poursuivant avec une colère toujours croissante :
— Oui, lui aussi, lui se plaint ! Ils se plaignent tous ! Tous ! Je n'ai fait que des ingrats. Dans cette
foule d'hommes que j'ai faits rois, il n'y en a pas un, non PAS UN SEUL qui soit reconnaissant, pas un qui ait un cœur, une âme, pas un qui m'aime!
Dans ce moment il jeta les yeux sur moi et s'arrêta tout à coup comme effrayé. Je sentis qu'il devait l'être, je sentis qu'il devait croire que j'allais mourir. J'étais en effet presque mourante. Les dures paroles de l'empereur m'avaient saisie à l'âme. Lui entendre dire, à lui, à lui Napoléon, qu'il n'était pas aimé de l'homme qui peut-être n'est mort que de son amitié mal récompensée, mal reconnue ! Et je savais, moi, quelle était sa force, et je savais aussi que Napoléon ne l'ignorait pas. J'étais trop faible pour soutenir en son nom une pareille attaque. Je ne pus que fermer les yeux et retenir mes larmes. Si j'avais dit un mot, si j'avais regardé l'empereur, j'aurais éclaté, et je savais combien les scènes lui déplaisaient. Cependant, Dieu m'est témoin que, dans cet instant, la crainte de lui déplaire était la pensée qui m'occupait le moins. Mais je songeais à Junoi.
L'empereur, comme je l'ai dit, fut presque effrayé de n>a pâleur. Il vint auprès de moi, me prit la main, et me dit avec une sorte de bonté rude qui lui était particulière.
— Allons, allons, à qui diable en avez- vous? Estce parce que j'ai dit que j'avais fait des ingrats ? N'en avez-vous pas fait aussi? Quel est celui qui se trouve au-dessus des autres et qui n'en fait pas ?
— Votre Majesté devait faire une exception, lui dis-je en me levant. Elle frappe ainsi sans miséricorde sur tout ce qui l'entoure. Croit-elle donc que ses paroles soient oiseuses? Elle n'en dit pas une qui ne soit recueillie, accueillie par l'envie et la haine.
Sans doute ce n'est pas moi qui répéterai à Junot ce que Votre Majesté vient de dire. Mais d'autres oreilles peuvent entendre et une autre bouche peut le redire. Et savez- vous le mal que vous feriez, Sire, le savezvous ? Ce ne serait pas ici de l'humeur comme le maréchal Lannes, qui, tout en vous aimant, vous U'aitait comme il n'aurait pas traité un inférieur. Ce ne sera pas une bouderie, comme vous appelez vousmême ce que fait le maréchal Ney. Non, ce ne sera rien de tout cela. Ce sera la mort pour celui qui vous aime, comme vous ne l'avez jamais été. »
Je retombai sur mon fauteuil. J'étais épuisée. Je ne sais d'où me venait tant d'audace, mais dans ce moment j'aurais dit des choses encore plus fortes. Lorsque je parlai du maréchal Lannes, l'empereur se mordit les lèvres et parut visiblement embarrassé. Je lui avais rappelé là de fâcheux souvenirs, car, au fait, Lannes avait avec lui quelquefois des façons étranges. Et puis Lannes n'aimait pas l'empereur comme Junot. Lannes était un officier général ayant sa réputation faite, il n'était pas l'œuvre de Napoléon, comme Junot. Le maréchal Ney était la même chose. Il y avait même chez lui quelque peu de sentiment approchant de l'éloignement. II était originairement de l'armée du Rhin et tout ce qui venait de là était comme infatué d'une sorte de prévention pour Moreau, qui devenait tout de suite un effet contraire envers Napoléon. Et puis venait ensuite cette pensée : « Je suis grand sans lui! * J'avais donc frappé juste. Aussi fut-il quelque temps à me regarder avec une sorte de mécontentement qu'il voulait taire, mais que son front révélait.
— C'est vraiment inconcevable comme vous ressem
IIP MEMOIRES
blez à votre mère quand vous vous fâchez, me dit-il en souriant à demi. Vous êtes, pardieu. aussi emportée qu'elle.
— Vous n'êtes pas généreux, Sire, lui répondis-jc d'une voix encore tremblante. Vous savez que je ne puis quitter la place et cependant il y a déjà bien longtemps, plus de dix ans, Sire, que j'ai dit à Votre Majesté que je n'entendrais jamais de sa bouche un mot sur ma mère, s'il nétait pas tel qu'il doit être.
— Eh bien, dit-il avec une expression fort étrange et en se rangeant comme pour me faire place, qui vous retient? Qu'attendez-vous?
— Votre réponse, Sire.
— Quelle réponse?
— Celle que je suis venue vous demander pour Junot. Je ne quitterai pas Votre Majesté que je ne l'aie obtenue, dussé-je beaucoup supporter d'elle.
Il s'arrêta, me regarda quelques instants, puis il dit comme se parlant à lui-même:
— Singulière femme! Caractère de fer. Ah çà! comment vous arrangez-vous avec cette mauvaise tête de Junot?
— Le voulez-vous savoir, Sire?
— Oui.
— Eh bien, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques-unes de ses lettres. Votre Majesté m'a fait l'hon neur de m'en demander d'ailleurs quelques-unes tout à Iheure, je lui obéirai.
— Il est donc bien souffrant?
— Il paraît qu'oui, Sire. Votre Majesté doit se rappeler que sa malheureuse tête est couverte de cicatrices. Il y en a dont l'origine date de bien loin.
— Oui, oui, et cette origine est noble et belle, par-
diea ! C'était un brave garçon que Junot. Il allait au feu comme au bal.
— Il a prouvé à Votre Majesté, Sire, il y a peu de temps encore, que le soin de sa vie lui était peu de chose quand il s'agissait de la servir et de servir son pays.
Il me regarda comme pour me demander d'expliquer ma pensée. C'était ce que je voulais. Je poursuivis:
— Il est vrai que Votre Majesté a moins trouvé de mémoire pour les faits récents que pour les anciens. Mais, je le répète, Junot ne regarde ni à son sang ni à sa vie, quand il s'agit de votre service.
Alors il parut se rappeler.
Voici le fait.
Lorsque nous revînmes à Paris, dans l'été de 1811, Junot était encore souffrant des suites de la blessure qu'il avait reçue à Rio-Mayor\ en Portugal. Les traces elles-mêmes en étaient mal effacées, et il est juste de dire que sa physionomie en était légèrement altérée. L'empereur, qui avait un coup d'œil d'aigle pour la rapidité d'investigation, s'aperçut à l'instant même que Junot était changé. A cette époque, l'empereur était d'humeur difficile. Les affaires s'embrouillaient avec la Russie, celles d'Espagne allaient mal, l'Allemagne fermentait. Enfin, il souffrait moralement et cette souffrance débordait souvent en mauvaises paroles.
Le premier dimanche après notre retour, Junot fut à Saint-Cloud pour la messe. Lorsque l'empereur fut devant lui, il s'arrêta, lui dit bonjour, et se mit
* 19 janvier 1811, dans U r^rait« de (lasséna à Rio-Mavor, en Portugal.
ensuite à l'examiner avec une grande attention,
— Ah! ah! dit-il enfin, voilà donc cette fameuse blessure do7it les journaux anglais ont tant parlé! Elle t'a rendu bien laid, monsieur Junot.
Junot me répéta ce mot et je vis qu'il en était blessé. Dans le fait, on peut trouver une autre parole à dire à l'homme qui, étant général en chef, s'expose comme un capitaine de cavalerie ayant sa fortune à gagner, pour que le service soit plus exactement fait. Il en souffrait donc et vivement.
— Pourquoi ne lui avoir point répondu, dis-je à Junot? Tout cela vient de ce que toi et une foule d'autres vous vous laissez habiller comme des ennemis . Regarde si jamais l'empereur me dit un mot désagréable? Eh bien, il ne le fait pas parce qu'il sait que je lui répondrais sérieusement !
Junot me regardait d'un air sombre. Je voulus le déterminer et lui donner du cœur. J'insistai et lui parlai longtemps.
— Eh bien, je crois que tu as raison, me dit l'excellent homme. S'il me dit encore quelques-uns de ces mots durs qui portent atteinte...
11 ne poursuivit pas, mais je vis qu'il était résolu et je m'en applaudis, car il n'en aimait pas moins l'empereur. Mais ici il était question de ne pas se laisser méconnaître.
Le dimanche suivant, l'empereur, en passant devant le gouverneur de Paris, s'arrête encore et, cette blessure^ lui apparaissant faute de mieux, il répéta de nouveau cette phrase terrible :
' Elle lui avait excessivemeot gontlé le nez. Cela s'est passé e(isuit«,
— Mon Dieu, Junot, elle t'a rendu bien laid ! Junot devint pâle, puis très rouge, à ce que me
dit ensuite Duroc, mais son émotion fut courte. Il s'inclina très bas, puis il dit à l'empereur avec une expression particulière :
— Je me vois différemment, Sire, je trouve même qu'elle m'a embelli, l'ayant reçue pour le service de Votre Majesté.
L'empereur demeura court. Ce lui fut une étrange chose à lui-même que de s'entendre adresser une sorte de réprimande tacite, enveloppée sous une formule incapable d'être condamnée. Il regarda longtemps Junot, puis il passa outre.
Jamais depuis il ne lui parla de cette blessure. C'était à cela que je faisais allusion. Il se le rappela probablement, car il me lança un de ces regards qu'on n'oubliait pas. Mais j'étais invulnérable ce jourlà. J'entre au reste dans tous ces détails parce qu'ils font parfaitement connaître Napoléon. Toutefois, il ne faut pas faire l'application de ce que je montre ici pour tous les temps de sa vie. Il faut faire, et faire grandement, la part des exigences du moment. Ainsi, mon mari revenant d'Espagne, blessé, souffrant, rapportait sur ce front toujours riant devant l'empereur, une impression assombrie, malheureuse sur l'avenir. Cette attitude qui lui était commune avec tous ceux qui revenaient de la guerre de la Péninsule, et qui semblait une censure amère de cette même guerre, le vœu jadis de Napoléon, son vœu chéri, son utopie favorite, il y en avait assez peutêtre pour qu'il fût un peu sévère pour ceux de ses généraux qui ne cachaient rien de ce qu'ils éprouvsiieDt. Lui aussi montrait une différence. C'est «jue
m MÉMOIRES
ce qu'il disait portait coup et faisait mal. Ce qui est certain aussi, c'est qu'il l'avait senti. Je l'ai compris à ce regard dans lequel se lisaient à la fois du re proche à moi et de la colère contre lui-même. Cepen* dant il ne me dit pas un mot qui eut rapport à cette blessure. Mais comme s'il eut voulu me faire payer le petit triomphe que je venais d'avoir il me demanda tout à coup, avec assez d'aigreur, pourquoi je me iratuichais toujours à ses ennemis. Et sans me laisser cette fois le soin de deviner, il me nomma M"" Ré* camier, et ajoutant d'un ton fort impératif :
— Que comptez-vous qu'il vous adviendra en vous obstinant à me braver?
— Votre Majesté est bien bonne d'employer de si grands mots pour une chose naturelle. Je me suis arrêtée à Lyon pour y voir M°* Récamier, parce qu'elle est l'amie intime de mon mari, qui a pour elle autant d'estime et de vénération que d'attachement. Et puis je l'ai fait pour moi-même, parce que je l'aime, parce qu'elle est malheureuse de son exil, malheureuse à en mourir, comme...
Et au moment de nommer M"' de Chevreuse, me voilà retenue par je ne sais quelle raison qui me criait au dedans de moi qu'elle n'était pas sur la même ligne que M"° Récamier. L'une était une ange de perfection, une martyre de l'amitié et une victime d'autant plus intéressante qu'elle souffrait d'être frappée par tous les points de l'âme qu'une femme peut avoir vulnérable, tandis que l'autre était une jeune femme intéressante sans doute, mais qui avait voulu sa disgrâce, qui l'avait cherchée, et puis, comme un enfant qui veut un jouet, quand elle avait eo le uieilheur pour hochet, elle l'avait trouvé « lourd à
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS iiS
porter, qu'elle n'en avait plus voulu... Sans doute el/e souffrait, mais par sa faute. Tout cela m'apparut en une seule pensée et je me tus. L'empereur continua pour moi et ajouta :
— Et M"° de Ghevreuse, n'est-ce pas? Pardieu, je vous conseille de la plaindre, celle-là! C'est une folle, une véritable folle. Quant à l'amie de Junot, je n'ai rien à lui dire, si ce n'est que sa maison et celle de son père ont été trop longtemps le rendez-vous, le club de tout ce que le faubourg Saint-Germain a de plus démoniaque. Et puis cela fait un schisme. On va la voir à Lyon comme on allait voir M. de Ghoiseul à Chanteloup.
— Sire, il n'y a que soixante lieues de Paris à Chanteloup. Chanteloup était ensuite un lieu admirable. M. le duc de Ghoiseul y recevait une grande foule de monde et faisait même inscrire le nom des arrivants sur une grande colonne qui était dans le parc. Je comprends qu'on allai chez lui, d'autant qu'on était sûr de l'impunité de l'insolence sous le règne de Louis XV. Mais aller voir M"" Récamier dans une auberge, où elle est mal établie, souffrant chaque jour de la privation de choses devenues une seconde nature, car elle n'est plus riche, Sire, vous le savez sûrement.
— Allons donc, dit Napoléon en haussant les épaules.
Et il continua son éternelle promenade.
— J'ai l'honneur de vous l'affirmer, Sire...
— Mais de quoi se plaint-elle? Ne l'ai-je pas envoyée dans sa ville natale?
Elle ne se plaint de rien, Sire. C'est moi qui ai voulu vous intéresser à son sort et qui vous l'ai mon-
trée telle que je l'ai vue. Je dois même à la vérité dedire qu'elle ne m'a nullement donné mission pour parler à Votre Majesté. Maintenant, Sire, que Votre Majesté considère qu'elle fera une action adorable en rappelant M™" Récamier. Elle fera une heureuse et revenue dans sa patrie, elle vous bénira tous les jours, et moi, et Junot aussi, et puis encore tous ses amis. Oh ! Sire, je vous en conjure, soyez bon pour l'exilée ! Faites-la revenir dans son vrai pays, où elle est aimée, recherchée de tous et où vraiment elle serait heureuse. Car la patrie, la patrie, c'est le lieu où se trouvent les affections et les habitudes. Accordezmoi cette grâce, Sire, je ne vous demanderai bientôt plus rien Et en effet à cette époque, j'étais vraiment bien mal.
— Non, non, répondit Napoléon, je serais aussi par trop simple d'appeler auprès de moi une personne qui me hait et ne voit que des gens qui me haïssent.
— Mais c'est une erreur et je puis...
— Ah ! en voilà certainement plus que je n'en veux entendre pour quelques parties de votre discours. Je vais trancher la difficulté : je ne veux pas que M"" Récamier revienne à Paris. Ecrivez-le lui si vous le voulez et dites-lui la raison de mon refus.
— Non, Sire, je ne ferai ni l'un ni l'autre. La mission d'une femme doit être de consoler, jamais d'augmenter l'affliction. Maintenant, Sire, Votre Majesté veut-elle me dire ce qu'il faut faire de cette demande de Junot, pour son retour en France ?
— Que je l'accorde, mais seulement pour quatre mois. Écrivez-le lui vous-même, cela vous fera du bien à tous deux.
Et, me congédiant de la main, il me dit par là que mon audience était terminée. Mais s'il avait fini avec moi, moi je n'avais pas fini avec lui, et il existait une chose sur laquelle je voulais obtenir justice à tout prix. C'était le réintégrement de mon frère à Marseille.
Quelques mois avant, un jour, vers le matin, oi\ entendit dans un grand et bel hôtel ^ de la rue Lafitte, appelée alors rue Cerutti, un fort grand bruit. On se battait, on se gourmait fort et ferme, et cependant M. Charles de Fi...t, auteur de tout le vacarme criait, non pas comme un paon, non pas comme un sourd, mais comme un homme complètement ivre qu'il était. Il criait qu'il voulait les pistolets de M. de Montrond, qu'il voulait tuer cet Auguste Colbert^, qui était là comme une immense paire de pincettes.
— Je veux le tuer, criait Charles de FI... t.
Et le duc de Lav... avait raille peines à le retenir. Cette scène fit du bruit et revint aux oreilles de l'empereur. Il demanda où s'était fait le désordre. Quand on lui eût nommé M. de Montrond, il s'emporta, prétendit qu'il résumait en lui tous les vices de la régence.
— Je n'aurai jamais de mœurs en France, dit l'empereur, tant que M. de Montrond y restera.
M, de Montrond qui était avant tout un homme d'esprit, et d'esprit supérieur, dans une tout autre portée qu'on l'a jugé longtemps, je veux dire comme homme du monde et de plaisirs, se rit de cette sortie de l'empereur contre ses mœurs, et de son intérêt
' L'hôtel aussi s'appelait hôtel Cerutti.
* Ls féaéral Auguste Colbêrt tué ea EspAgite.