CHAPITRE VI
Mon danger. — Inquiétude de mon frère et de mes ami». — Le docteur Portai. — Le bain. — L'évanouissement. — M™* Lalleraand. — La robe de crêpe rose. — Les douleurs. — Arrivée de Junot. — Joie de la famille. — Alfred et Napoléon.— Joséphine et Conslaace. — Joie paternelle. — Albert. — Cbaogement de Junot. — Récits de la retraite de Moscou. — Le maréchal Ney. — Le comte Louis de Narbonne. — Sa frisure.
— Corvisart. — Le duc de Bassano. — Son courage.— Corvisart et Portai. — L'opium et les bains de viande. — Encore M""* Lallemand. — Le docteur Kappeler. — Son talent et sa bonté. — Sa ressemblance mcdicinal-e avec Corvisart. — Junot, garde-malade. — L'insomnie. — La confidence. — Les larmes du brave. — La souffrance. — La lettre et la maîtresse. — Le changement d'adresse. — Noble action niccooiiue. — Flatterie cour tisanière. — Le duc de La Feuillade et Louis XIV.
— Mes hommages à Monsieur le dauphin. — La staroslie de douze cent mille francs de rentes donnée a Davout. — Fermentation de Paris. — Les calembours. — Colère de l'empereur. — Il est mauvais jardinier. — Les grenadiers et les lauriers. — Les plats. — La colonne. — Le tyran sur Véchasse.
— Fonds à vendre! — La petite armée. — La rue de l'Ouest.
— Juno!, Malet et Hulin. — Le gouvernement de Paris.
Chaque jour ma maladie prenait un aspect plus sinistre. Mun frèfe, vi-aiiuent inquiet, ne quittait presque plus ma chambre. Ma faiblesse était tellement grande que je m'évanouissais dix lois dans un jour. Enfin j'en vins au point ^ de ne pouvoir plus sortir de
1 C'était une aâeclioa nerveuse produite par de riolenles
ma chambre. C'était alors le docteur Portai qui me soignait. J'avais eu non seulement tous les premiers médecins de Paris, mais même de l'Europe, et sans aucun succès. Un jour on m'avait couvert la poitrine de sangsues, et puis on m'avait mise dans un bain. Il était près de minuit. Ce bain, cette saignée, l'inanition dans laquelle me plongeait l'impossibilité totale d'avaler le moindre aliment, l'épuisement d'une journéede souffrances, me firent tomber dans un évanouissement si profond, que, ne pouvant plus me soutenir dans la baignoire, je poussai un faible gémissement et je coulai dans le bain.
11 n'y avait en ce moment auprès de moi que ma bonne Caroline, M^'Lallemandjqui passaitpresquetous ses moments auprès de moi, depuis que j'étais aussi mal. Ce qu'elle fit alors, je ne l'oublierai jamais, parce qu'il fallait une amitié bien forte et bien entière pour en donner la possibilité. On connaît la baronne Lallemand ; sa taille de créole, souple et élégante comme un peuplier, mais sans force aucune; ses petites mains si délicates qu'on a peur de les froisser quand on veut les serrer, et ses bras, toute sa personne enfin, qu'on ne juge pas susceptible d'enlever un enfant. Eh bien, en me voyant couler dans l'eau, où j'allais étouffer, elle fut prise d'une telle terreur, qu'elle s'élance à moi, plonge ses bras dans la baignoire, me tire de
secousses. Cette affection avait choisi son siège dans le pylore, et un verre d'eau sucrée était une chose qui ne me passait plus à l'époque dont je parle. J'étais presque étique et avec une fièvre continue. Cette horrible maladie dont Corvisart seul a trouvé le moyen de me guérir ne l'a cependant jamais été entièrement. Je l'ai encori' et jamais elle ne sera guérie radicalement. Mon voyage en Espagne eu était la cause première.
l'eau, où j'étais évanouie et le corps plus pesant conséquemment que si j'eusse été éveillée dans la vie, et, sans faire attention à une charmante robe de crêpe rose qu'elle avait, elle m'enlève dans ses bras et me tire de la baignoire, où j'aurais péri sans elle! Cet effort fait, elle tomba sans force à coié de moi sur le tapis où j'étais moi-même pâle et mourante. Mes femmes qui étaient dans une pièce voisine accoururent au cri qu'avait poussé M"^ Lallemand, car son mouvement d'inspiration avait été si prompt qu'il fut exécuté bien plus vite que je ne puis le raconter.
Je revins à moi, mais ce fat pour sentir combien je souffrais ! A cette époque la vie m'était odieuse. Ma jeunesse était remplie par des journées de souffrances et des nuits de tortures, et ma patience ne pouvait plus comprendre le degré supérieur : la résignation.
Ce fut alors que Junot arriva. Oh ! ce fut une déchirante entrevue. Lui me revoyait mourante, presque dans la tombe et y descendant par des douleurs dont la violence était rapide et dont l'effet, quoiqu'il le fût aussi, n'amenait pourtant la mort que lentement. Moi, je le retrouvais non seulement changé, mais changé d'une manière alarmante. Il portait en lui une destruction morale. Je le connaissais si bien ! Je voyais dans son cœur. Je le lisais comme un livre! Je lisais dans cette âme malade tout ce qu'elle avait souffert, tout ce qu'elle souffrait, tout ce qu'elle devait souffrir! Tout! Oh! non, ma pensée n'allait pas à ceite conclusion terrible!
Albert était entre nous deux. Nos enfants étaient sur nàon lit. Junot revoyait son Napoléon beau comme les amours du Guide, son Alfred maintenant frais,
bien portant, l'honneur de sa mère enfin, en le présentant à son père qui l'avait quitté si débile et si faible, ses deux filles dont l'une, belle comme un ange, annonçait déjà ce qu'elle est devenue depuis, et notre bonne Caroline, cette amie qui faisait alors partie de la famille, tout cela était autour de lui, l'embrassant, lui baisant les mains, lui grimpant sur les épaules, lui donnant de ces joies qui inondent le cœur et le plongent dans d'ineffables voluptés.
Je n'ai jamais connu un être plus fait que Junot pour apprécier de pareils moments. Il les doublait lui-même pour moi, par l'effet que je voyais qu'il en recevait. Mais ce n'étaient plus que des éclairs'qui jaillissaient de cette âme assombrie. Un poids immense s'était affaissé sur elle et lui donnait une mort lente et torturée.
Quelques instances que je fisse auprès de lui, je ne pus rien obtenir. Il craignait, le pauvre ami, de me donner une peine de plus, il savait si bien que je partageais toutes les siennes! Seulement une fois il me questionna avec un intérêt très marqué sur ma dernière conversation avec l'empereur. Je me donnai bien de garde de lui rapporter ce qu'il avait dit de l'ingratitude de ceux qui l'entouraient, mais je lui demandai s'il s'était plaint des malheurs de la campagne.
— Jamais, me dit-il. Et pourtant l'exemple ne me manquait pas. Ce pauvre Ney, que tu sais n'être pas facile à vivre dès qu'il s'agit d'obéir, et c'est pour l'empereur comme pour un autre, est celui de nous qui, en supportant la souffrance avec le plus de courage, a témoigné le moins de patience. Au surplus il a peut-être le droit de parler, car indépendamment
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de sa belle bataille de la Moskowa, il a été sublime dans la retraite. Sa conduite est au-dessus de tout éloge.
j\lais une louange qui m'allait au cœur lorsque Juïiot me la faisait remarquer, c'était celle que méritait mon ami le comte de Narbonne. Il fit l'admiration de tout le quartier général pendant la retraite entière. Toujours habillé comme pour aller aux Tuileries, pas de redingote, pas de manteau, toujours coiffé, poudré, il était vraiment étonnant.
— Et puis son charmant esprit aussi vif, aussi aimable, me disait Junot, que s'il eût été dans mon salon ou dans celui de M. de Talleyrand.
Junot me disait aussi qu'un homme qui l'avait toujours étonné relativement à ce courage de sang-froid de tous les moments, c'était le duc de BassanoM Le duc de Bassano n'a quitté l'empereur que rarement pendant tout le temps qu'a duré sa charge de secrétaire d'État et de ministre des affaires étrangères, et il était aussi calme au milieu du feu où il se trouvait quelquefois, que s'il eût été devant la table des délibérations au Conseil d'État.
Corvisart venait de revenir. Junot, au désespoir de me voir dépérir chaque jour, malgré tous les efforts de l'amitié, de l'amour et de toutes les affections dont j'étais entourée, demanda à Corvisart de me venir voir. Il n'était pas mon médecin. En apprenant que c'était Portai qui me soignait, il fît un mouvement de
' Le duc de Bassano a prouvé plus récemment encore comment on peut allier les deui qualités d'homme de sabre et d'homme d'État, lorsqu'il fut attaqué en Suisse dans le château d'Âiaman, appartenant à M. le comte de Selloa, dans l'auuée lâl7.
tête. Il n'aimait pas la manière gothique et surannée avec laquelle il soignait. La médecine avait fait de grands progrès, et les docteurs de l'âge de Porta étaient demeurés stationnaireâ. Je devais être une nouvelle preuve de la pensée de Corvisart. Comme ii avait de l'affection pour moi, aussitôt qu'il apprit que jetais au3si mal, il vint me voir.
En m'apercevant, il recula. C'était une ombre qu'il avait devant lui. Il était dur habituellement avec ses malades, mais ce jour-là, ce ne fut pas le malade qui reçut l'explosion. Ce fut le médecin. Portai était là. C'était une espèce de consultation. On se rappelle la figure hâve, maigre surtout, du docteur Portai. Dans le moment dôht je parle iôi, il était de deux teintes plus livide encore.
— Et je vous prie, monsieur, lui dit Corvisart, qu'attendiez-vous pour faire suivre un traitement quelconque à cette malheureuse femme? Attendiezvous, je vous le demande, qu'elle fût cousue dans soti drap mortuaire et couchée dans sa bière? Ma foi, écoutez donc, il fallait même commencer à ce compte-là, monsieur!
Et sa voix sonore et profonde faisait retentir la chambre :
— Monsieur, savez-vous bien que c'est uti assassinat! Et une femme de 26 ans encore! Monsieur, je le répète, c'est une indignité!
M""* Lallemand voulut le calmer. Il lui répondit assez durement, comme à tout le monde au reste. Enfin, après m'avoir questionnée, palpée, secouée, il ne mit à hocher la tète et à se promener en silence et l'air soucieux. Tout à coup il s'arrêta devant Junoi :
— As-tu confiance en moi ?
— Comme en Dieu
— Bien vrai?
— Sur mon honneur!
Corvisart serra la main de Junot.
— Tu remplaceras ce pauvre Lannes dans mon cœur, dit Corvisart, tu es comme lui un loyal et brave garçon. Oh! pourquoi donc est-il mort?
Toutes les fois que Corvisart parlait du duc de Montebello, il s'attendrissait. Il était ami de la maison Guéhéneuc et avait connu la duchesse et son frère aussi jeunes que nos enfants l'étaient alors, et leur était attaché avec une amitié bien rarement aussi sensible et aussi forte.
— Eh bien, poursuivit-il, puisque tu as confiance ne moi, il faut faire exécuter ce que je vais prescrire.
11 ne faut pas que la duchesse mange du tout. Quand je dis du tout, c'est une diète absolue. Puisque cet estomac ne veut rien, eh bien, il ne faut rien lui donner ^ .
— Ah ! mon Dieu ! s'écria M""* Lallemand, que cette
* Cette défense de ne rien manger, rien avaler, consistait dans une rigueur très grande relativement aux aliments. J'en avais l'horreur moi-même, mais Corvisart entendait par rien — RIEN en eflet. Je demeurai donc onze jours sans avaler une cuillerée d'eau sucrée, quelquefois je me sentais mourir... Alors la sueur froide inondait mon front, tout mon visage. C'était l'agonie! Mais une agonie vivante. Ah! que j'ai soufferl! Pendant ce temps je prenais des bains de viande, c'est-à-dire qu'on me mettait dans une de ces baignoires de cuivre appelée Sabot, dans laquelle on mettait des pieds, des fraises de veau, une foule de viandes mucilagineuses. Tout cela cuisait, et moi l'on me plongeait là-dedans pour que l'épiderme absorbât de la nourriture!... C'est ainsi que j'ai parcouru ces onze jours. Oh! que j'ai été patiente dans de pareilles tortures !
pensée de diète absolue faisait croire à l'anéantissement, à la mort. Ah! mon Dieu, mais elle va mourir! ' Corvisart se retourna de son côté et, quand il vit ce joli visagCj ces beaux yeux bleus, brillants comme deux saphirs au milieu de leurs larmes, et tout l'ensemble gracieux de sa personne, il ne put d'abord lui dire la parole amère qu'il avait sur les lèvres, il sourit même à cette charmante vision. Mais les mouvements doux lui étaient étrangers et il ne pouvait longtemps retenir sa mauvaise humeur :
— Êtes-vous donc médecin, dit-il avec une intonation de voix inimitable? Ah! si vous êtes ici pour faire la bonne femme, je ne me mêle de rien !
La bonne Caroline fut d'abord émue de cette algarade si hors de propos. Mais ensuite elle savait que cet homme était un dieu parmi les hommes, car il pouvait donner la vie ou rappeler du dernier degré de péril un malade confié à lui. Et certes j'étais bien arrivée à ce dernier degré. Ses ordonnances furent strictement suivies. Le onzième jour, j'essayai de manger de la crème de riz. J'eus un affreux vomissement. Corvisart avait voulu être auprès de moi pour juger de la crise. Il fît une laide grimace quand il vit que tout ce qu'il avait tenté était nul. Il fut à Junot et lui dit :
— Mon ami, ta femme est très mal. Les sources de la vie ne sont pas épuisées, parce qu'en elle il y a les forces vitales d'un homme. Je n'ai jamais rencontré une constitution aussi robuste, aussi saine. Il y a donc espoir. Mais en elle, elle seule. C'est à la nature à conserver ce qu'ellea fait. La duchesse est constituée de manière à vivre cent ans, si des chagrins trop vifs ne la tuent pas. Car, vois-tu, si elle est forte, elle
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souffre en raison de sa force. Maintenant 4ans l'état où elle est, il n'y a qu'un parti à prendre pour la sauver, c'est de lui donner de l'opium, non pas de l'opium d'Orient \ Dieu nous en préserve!.,, mais de l'opium gommeux, mitigé encore avec de la gomme. De cette manière il est en entier dégagé des portions narcotiques. Il n'est pas même somnifère profond. Il n'est que calmant. Consena-tu à ce que je lui en donne?...
— Fais tout ce que tu voudras, s'écria Junot, pourvu que tu la sauves.
Le même jour on me donngi un quart de grain d'opium gommeux, délayé dans je ne sais plus quoi. Je mangeai, c'est-à-dire que je pris quelques cuillerées de crème de riz. On persista. Enfin jç fus sauvée, Corvisart était un des hommes les plus habiles dans son art sans aucun doute. Mais où il n'a pas de rivaux, c'est dans ce coup d'œil d'aigle jeté sur un moribond et trouvant dans les décombres de sa vie de quoi édifier un nouveau monument. Il redonnait la vie. Quant à moi, je le regarde comme mon libérateur',
' L'opium que prennent Içs Orientaux est brut, tel qu'on le récolte ; ce sont les parties résineuses qui le chargent qui font tout le mal qu'on en éprouve en Orient. Celui-ci est dépouillé de toutes les parties étrangères à sa nature calmante, et ne produit pas l'effet rêveur de l'opium turc.
3 11 existe pour moi un hommq à qui mon atlacliement et ma reconnaissance sont encore plus acquis qu'à Corvisart. C'est l^ docteur Rappeler. Je lui dois iroi^ fois la vie. II est non seulement mon médecin, mais mon ami et le sera jusqu'au dernier souffle d'une existence qu'il m'a oonserrée et me conserve encore tous les jours. Son talent, fort remarquable d'ailleurs, a cela de particulier, et je puis dire de commun avec Corviaïirl, qu'iJ
Cependant ma faiblesse était si grande qu'à peine pouvais-je marcher. Deux valets de chambre me portaient sur une sangle, lorsque je voulais passer d'une chambre dans l'autre, car je ne pouvais me tenir sur mes jambes. Je sortais un peu en voiture. Mais l'hiver était si rude et l'air mortel pour un souffle presque éteint. Je restais donc tranquillement dans mon appartement, bien clos, et soignée par mon mari, qui lui-même cependant avait plus besoin de soins minutieux que moi. Toutefois il ne souffrait pas qu'une garde ou une de mes femmes couchât dans ma chambre depuis son retour. Il s'était établi dans mon grand lit, tandis que j'étais dans un autre plus petit qui me
jette sur le malade un de ces mêmes regards qui vont consulter la mort ou la vie jusque dans vous-mcrae. Le comte Louis de Narbonne me l'avait amené dans mes grandes souffrances, et je n'avais pas eu alors en lui toute la confiance qu'il méritait, parce qu'il était trop jeune. « Cependant, me dit le comte Louis, ma mère, la duchesse de Narbonne l'a avec elle, et elle s'en trouve admirablement. » Je ne le voulus pas écouter. Plus lard je le revis, c'était en 18i8. J'étais alors au couvent et fort malade, mais excessivement mal. M. Rappeler me soigna avec un art admirable. Depuis c'est toujours avec les mêmes soins. Mais sa bonté ajoute ceux d'un ami à ceux du médecin. Ma confiance en lui est si grande que je ne voudrais jamais consentir à une consultation si j'étais très mal. Avec son talent d'observation et de profonde science pratique, je suis certaine d'être sauvée. M. Rappeler a une modestie qui ne peut lui faire de tort, parce que jamais elle ne nuit à son malade; mais il pourrait aussi parler et parler très haut... Il est médecin en chef d'un hôpital — l'hôpital Saint-Antoine — etdans le temps de l'épidémie, son courage a égalé sa bonté. J'étais attaquée aussi. Il venait quelquefois jusqu'à trois fois et à une heure du matin. <i C'est mon devoir, me disait-il. Si je péris, eh bien, c'est un soldat mourant d'une balle qui lui casse la tète. •
servait de lit de repos. En sortant du bain c'était lui qui me donnait la gelée de viande que je prenais d'heure en heure, ou le lait glacé que je buvais aussi à des intervalles très rapprochés.
Une chose caractéristique de la nature de Junot, c'était une grande disposition au sommeil. Cela était au point de s'epdormir même en lieu qui lui plaisait. Cette disposition n'était pas changée à son départ pour la Russie. Aussi lui dis-je en plaisantant que le métier de garde-malade était le plus mauvais qu'il pût choisir. Il me sourit tristement et la nuit je fus bien surprise lorsque chaque fois que la pendule annonçait l'heure marquée pour mes potions, il se soulevait et demandait doucement :
— Laure, dors-tu?
Et sa voix était claire et sans ce timbre voilé que lui donne le sommeil. Les premières fois je ne fus que surprise et touchée, je crus que ma maladie lui donnait une inquiétude qui rendait son sommeil plus léger. Mais ensuite je fus alarmée pour lui-même. Non seulement il ne dormait plus\ mais les heures qu'il passait ainsi veillant étaient terribles. Une nuit, il me croyait endormie, je l'entends soupirer profondément. Et ce soupir était douloureux. Il venait d'une âme brisée. Il soupira encore, puis encore. Enfin il pressa sa tête contre le traversin et j'entendis un gémissement qui me traversa le cœur, car il fallait que le sien fût bien malheureux. Je l'appelai deux fois sans qu'il me répondît.
> En effet, il m'écrivail de Thorn, H janvier 1813 : « Il e«l quatre heures du malin. Je ne dors pas et je me relève poui l'écrire. "•
— Junot, lui dis-je, tu souffres, et tu souffres dans le cœur. Pourquoi ne viens-tu pas à moi?
Il était toujours silencieux. Je me levai et je fus ' moi-même à son lit. La lampe d'albâtre donnait peu de lumière. Mais, en m'approchant pour l'embrasser, je sentis son visage couvert de larmes.
— Toi, pleurer, m'écriai-je. Pleurer, mon Dieu ! Et que peux-tu avoir, mon ami bien -aimé, pour pleurer?
Et je le serrais convulsivement contre moi. Je ne pouvais pas pleurer moi. J'étouffais. J'étais tombée à genoux sur l'estrade du lit, et là j'éprouvai une telle douleur, que je crus mourir.
— Voilà ce que je craignais, dit-il en me relevant. Ma pauvre Laure, et comment veux-tu supporter le poids de mes peines dans l'état où tu es ? Pauvre amie !
— Mais à présent je sais que tu souffres. Je le sais comme jamais je n'aurais cru le savoir, mon Dieu ! Oh ! qu'il faut que la plaie soit douloureuse! Dis, dis-moi ce que tu as, mon ami.
Hélas ! je le présumais bien ce qu'il avait ! Mais je voulais l'entendre de lui.
11 me dit tout. Ce fut alors que j'appris pour la première fois l'histoire de Smolensk, celle du retard du corps d'armée et enfin les terribles bulletins ! Mais tout cela n'était rien encore. Une dernière blessure plus envenimée que le reste, avait rendu les autres incurables comme elle. Voilà ce qui avait détruit le sommeil, ce qui plaçait le malheureux dans un désert horrible, au milieu de la vie la plus civilisée et la plus élégante. Il était incessamment aux prises avec cet ennemi qu'on lui avait jeté au cœur comme une pâ-
ture empoisonnée. Le souvenir de ces bulletins creusait dans l'âme tous les jours davantage, en y versant comme des gouttes d'eau-forte. La souf-* france devenait à tous les moments plus insupportable.
— Et tu ne me parlais pas? A moi, ta plus sûre, ta meilleure amie!
II me rapprocha de lui et, posant sa tête sur mon épaule, il pleura. Ses larmes étaient brûlantes. On sentait qu'elles devaient corroder ses joues, dessécher ses paupières. Je pleurai avec lui, et il souffrit moins. Je lui demandai s'il avait vu l'empereur en particulier. Il me dit qu'oui, que Duroc, dont l'amitié avait été celle d'un frère dans toute cette affaire, avait même parlé à l'empereur du changement de Junot, et de son changement depuis les bulletins. L'empereur n'avait rien répondu et, lorsque Junot l'avait vu, il avait été excellent pour lui, lui avait même parlé avec une sorte de confiance qui était peu en accord avec tout ce qui s'était passé. Junot, en me racontant cette entrevue qui avait eu lieu l'avant-veille, me disait qu'il était lui-même étonné qu'elle ne lui eût fait aucun bien.
— Et sais-tu pourquoi ? ajoutait-il avec une expression sombre qui allait maintenant à sa belle physionomie, c'est que la vérité seule parle au cœur et en est comprise. En me disant qu'il m'aimait encore, l'empereur n'était pas vrai.
Et le malheureux se rejeta dans mes bras et pleura avec désespoir.
La nuit fut terrible. J'oubliai mes douleurs pour ne plus sentir que les siennes. Je le pris avec la douceur qu'il faut mettre à soigner un être malade. J'es-
DE LA DUCHEaSE D'ABRANTÉS ili
Bayai de lui parler sur tous les tons, car il comprenait peu celui de la raison. Son sentiment pour l'empereur était de la passion. Il fallait lui parler sa langue. Oh! qu'il souffrait, qu'il souffrait, lorsqu'il répétait: « Il ne m'aime plus! »
Alors il me prenait dans ses bras, il baisait mes mains, mes yeux, me dévorait de caresses et me répétait :
— Mais tu m'aimes toujours, toi? Tu m'aimes, car, vois-tu, je n'ai que toi pour me consoler, et puis mes enfants. J'ai perdu ma mère, je n'ai plus que toi pour m'aimer. Aime-moi toujours, ma Laure. Mon Dieu, mon affection est si dévouée pour qui la possède!
Je parlai à mon frère, le lendemain matin, de cette nuit terrible et que cependant je bénissais, parce qu'elle m'avait enfin donné le droit de lui parler de ses peines et de l'en faire parler. U pouvait mourir de cette contrainte. J'en vis la preuve le lendemain. U venait à toute heure dans ma chambre pour renouer l'entretien de la nuit. Il me disait en se couchant à mes pieds et posant sa tôle sur mes genoux :
— A présent je n'ai plus cette douleur qui m'empêchait de respirer. Tu es toujours mon ange ! Pourquoi donc ne voulais-je pas te parler ! Que j'étais insensé! Toujours toi, toujours toi, ma Laure !
— Même quand je m appelle Li...e.
Et alors il rougissait, mais il riait aussi et me disait :
— Tu sais bien que je n'ai aimé personne au monde comme je t'ai aimée, ma Laure. Tu sais que je n'aime pei*bonne comme je t'aime et que je n'aimerai jamais maintenant comme je t'aimerai. Car, en vérité, je
crois que c'est comme le jour où je t'ai demandée à ta mère, oîi je t'ai demandé à toi-même si tu voulais de moi pour mari. Te rappelles-tu ces moments-là ? N'est-ce pas qu'ils sont de ceux qui jamais ne s'oublient?
Et si Albert entrait au milieu d'une de ces conversations-là, alors nous devisions des heures entières sur le temps d'autrefois. Nous y retournions par la pensée. Nous étions heureux par le souvenir, parce que celui-là n'a rien d'amer. Il était pur et ses joies étaient notre bien. Elles étaient là et nous pouvions jouir. Le souvenir n'avait pas de regret.
Cette histoire du changement de noms, que j'ai indiquée plus haut, mérite d'être racontée. Elle est de
Junot, étant pour peu de temps à Paris, obtint de l'empereur la permission d'aller en Bourgogne voir son père, mais seulement pour quinze jours. Il part et, selon sa promesse, il m'écrit en arrivant et fort exactement pendant son séjour à Montbard. Quatre jours avant son retour je reçois une dernière lettre de lui. J'étais dans mon lit et M"* la baronne Lallemand était en ce moment assise auprès de mon chevet.
— Comment se porte le duc ? me demanda-t-elle en apercevant une altération assez visible sur ma figure.
— Oh ! fort bien ! Seulement il a été un peu dérangé dans sa correspondance et il s'est trompé d'adresse.
— Comment cela?
Je lui montrai l'adresse qui était bien la mienne. Mais j'ouvris la lettre et je lui fis voir le commencement :
€ Je serai à Paris jeudi prochain , ma chère Li...e. »
Nous nous regardâmes, Caroline et moi, et puis nous nous mîmes à rire, mais je ne riais pas de franc jeu. Je continuai la lecture de la lettre. Elle était compromettante sans être tendre. Je n'aurais pas voulu en recevoir une semblable. Du reste la diffé^ rence du style pouvait être appréciée par la dame, car il était probable qu'elle avait ma lettre. Je fus au moment de lui envoyer la sienne comme plus tard je lui en ai renvoyé plus de cent mais alors c'eût été une méchanceté, tandis que l'autre action est celle de ma vie peut-être où j'ai montré le plus de générosité de cœur. Elle a été méconnue, cette générosité, et cela m'a rendue peu bonne, s'il faut le dire, pour cette personne. Ne savoir pas reconnaître une noble action, c'est se déclarer inhabile à la faire.
Mais qui fut bien pantois ? Ce fut Junot. Il avait déjà appris la mésaventure de ses deux adresses et il en était assez embarrassé. Bref, il y eut pardon complet de ma part. Je lui remis sa lettre et lui demandai la mienne que je ne voulais pas perdre. Il me la promit. Mais, ne la voyant pas, j'insistais toujours. Enfin il me dit en m'embi-assant et me rapprochant bien près :
— Tu ne comprends pas pourquoi je ne t'ai pas donné ta lettre?
— Non.
— Comment ! Tu aurais voulu la lire après qu'elle avait été lue par une autre personne ?
— Oh non !
Et je le compris alors. Il y avait des trésors d'affection dans cette âme-là. Mais des trésors d'affection
m MÉMOIRES
Buriout pour la manière de sentir et de le rendre à ceux qu'il aimait vraiment. Je ne conçois pas Comment Napoléon pouvait ne pas regretter un tel ami, au point de ne pouvoir se consoler de Si\ perte. Il ne pouvait l'aborder avec tranquillité lorsqu'il était absent quelque temps et le revoyait. C'était une émotion vive et profonde qui s'épanchait dans le rei;ard, dans la parole, dans l'expression de toute la physionomie de toute sa personne. On ne feint pas l'émûtioiiy ou bien alors on est complètement ridicule. La flatterie courtisanière s'arrête là, elle ne peut imiter ce qui est vrai. M. de La Feuillade, qui faisait état d'aimer^ Louis XIV avec une profonde amitié, comme on disait dans ce tempslà, ayant obtenu un congé dans je ne sais plus quelle campagne, monta à cheval et vint à Versailles à franc étrier, fut chez le roi et lui dit :
— // ij en a qui viennent pour voir leur maîtresse, leur femme, leurs enfants. Moi^ Sire, je suis venu pour voir Votre Majesté et je repars à Vinstant même. »
Et en quittant le roi, il ajouta par une recherche extrême :
— Oserais-je prier Votre Majesté de faire agréer mes humbles hommages à Monsieur le Dauphin ?
Louis XIV fut touché de cette démarche et dit le
1 C'est une chose assez remarquable que celte expression employée souvent alors en parlant au roi. On lit dans Bussy-Rabulin, qu'il disait à Louis XIV : « Voire Majesté sait combien je l'aime. Mon amitié pour elle durera toujours, etc. » Dans M™° de Sévigné cela se voit aussi. 11 serait fort à désirer qu'une personne insiruite fil un travail sur la différence de voir, de penser et de sentir de ce leraps-là au ûulre.
même soir au dauphin, avec un air de satisfaction presque aussi coquet qu'aurait pu l'avoir une femme vis-à-vis d'une rivale :
— Je suis chargé de vous faire des compliments.
C'est un trait certes bien calculé pour faire effet. Il n'y a rien de comparable surtout aux hommages pour Monsieur le dauphin. Voilà une chose que Junot n'aurait même pas imaginée. Mais en revanche, il pleurait avec son âme virile et courageuse. Et une larme de tendresse de cet homme-là est plus lourde dans la balance de l'affection que toutes les démarches comme celle que je viens de citer.
Napoléon, je l'ai dit bien souvent dans ces Mémoires, avait, comme tous les souverains, la passion d'être aimé. Et, chose étrange, il ne faisait en général rien pour les hommes qui lui étaient les plus dévoués par le cœur, autrement qu'en leur donnant des récompenses toutes matérielles. Comme si un seul mot de l'âme, allant à l'âme, ne payait pas plus les fatigues et les peines de telles gens, qu'une starostie tout entière valant douze cent mille Irancs de rente, comme celle qu'il donnait à Davout qui ne l'en aimait pas plus. L'empereur avait, à cet égard, de bien étranges manières de voir et d'agir, et pourtant luimême devait alors savoir ce que cétait que la souffrance, car il y avait à cette époque une fermentation sourde dans Paris qui lui donnait une vive inquiétude et que, malgré toute sa grandeur de pensée, il ne pouvait cacher à ceux qui le connaissaient bien. Lorsque l'impératrice Joséphine était à côté de lui sur ce siège rembourré d'épines qu'on nomme un trône, il lui racontait une partie de ses souffrances quand son cœur était trop plein. Alors la part humaine était
faite, il pouvait sourire, car il avait pleuré. L*homme avait incliné son front superbe devant la douleur. 11 pouvait le relever, et laisser croire qu'il la bravait. Comme s'il est sur la terre un homme qui dénie sa puissance ! Mais ici, avec Marie-Louise, il lui fallait toujours être dans une sorte de représentation. Il lui fallait songer à dérober un nuage qui passait ?nr son front : « car, pensait-il, elle peut l'écrire àsoD père et cette famille, qui me hait, rirait peut-être en apprenant que mon tour est venu, à moi aussi, de souflrir et de craindre. » Duroc a seul connu ce qu'il a souffert dans cette année de 1813, c'est-à-dire au retour de Russie. Junot avait aussi la clef de ce caractère impénétrable pour tout autre peut-être que ceux qui l'avaient connu comme moi et lui dès sa première jeunesse, ou, comme Duroc, en le voyant à toute heure et dans tous les moments. Je le connaissais aussi, moi, et cette dernière conversation, qui est en effet la dernière de ce genre que j'aie eue avec lui, m'a révélé combien son âme souffrait et combien elle souffrait en raison du grand changement qui s'était opéré en lui depuis une année. La gloire, et la gloire heureuse, le soutenait jusque-là. Une fois que la fortune a délaissé la conduite de son char triomphal, alors tout a marché en déviation, parce qu'il n'avait pas prévu ce cas et m savait pas se conduire lui-même.
Une chose, par exemple, qu'il ne pouvait dissimuler, c'était la douleur que lui causaient toutes les caricatures, les bons mots, les calembours de la ville de Paris. Il aurait dû en rire, mais bien loin de là, ils l'affectaient profondément. Un jour on trouva placardé sous l'un des aigles du côté des Tuileries, au bas de la colonne, un quatrain contre l'empereur
qui était vraiment épouvantable. Le duc de Rovigo, qui, ainsi que je l'ai dit, avait véritablement de l'affection pour Napoléon, fit faire des recherches sur le quatrain. Impossible de découvrir l'auteur. Le lendemain, le quatrain reparut encore et à la même place. Les agents de la police l'enlevèrent de nouveau et firent le guet tout le jour autour du monument. L'empereur n'avait pas seulement, comme on le sait, la police du ministère, il en avait malheureusement bien d'autres qui lui faisaient un mal réel, non seulement moralement, mais matériellement. Il fut instruit, lut le quatrain et manda le duc de Rovigo, conti'e lequel au reste il avait une humeur dont il était facile de s'apercevoir depuis le retour de Russie, à cause de l'affaire de Malet. L'empereur n'a jamais pardonné à M. de Rovigo, ni à M. le baron Pasquier, d'avoir laissé avilir la majesté impériale dans ses ministres, en se laissant ainsi traîner en prison comme de vrais gobe- mouches, ainsi que lui-même les avait appelés. Cette humeur avait été bien plus forte contre le pauvre comte Frochot, pour son empressement à reconnaître la mort de l'empereur. Et, pour dire la vérité, il ne lui avait pas fait une longue oraison funèbre.
Quant au ministre de la police, il ne lui avait pas retiré son ministère, parce qu'alors il n'avait pas oublié toute raison au point de s'abandonner à un ennemi qui, lui aussi, n'oubliaitjamais une injure. Rovigo était donc toujours ministre de la police. Mais aussi l'empereur le menait-il assez durement pour lui faire quelquefois regretter — lui-même me le dit le matin du jour dont je parle — que le petit sergent du général Guidai n'eût pas fait son office et ne l'eût pas tué.
— Qu'est-ce à dire, monsieur, lui cria l'emperetir du plus loin qu'il le vit, qu'est-ce à dire ? Faut-il donc que je sois insulté par des misérables qui se jouent de ces autres misérables que vous payez pour surveiller les malfaiteurs et qui. Dieu me pardonne, se liguent avec eux ! Faut-il que j'aie vécu jusqu'à aujourd'hui , poursuivit-il en frappant du pied et entrant dans un de ces accès de colère qui lui étaient bien funestes, pour m'entendre appeler tyran et buveur de sang, pour m'entendre bafouer d'un autre côté par cette canaille qui ne sait mordre le cerf que lorsqu'il est à bas, qui n'approche du sanglier que lorsqu'elle ne craint plus le coup de boutoir.
Et il frappait du revers de la main droite un petit paquet de papiers dans lesquels le duc de Rovigo reconnut par-dessus tous le fatal quatrain de la colonne. Dans le fait, il était aussi effroyable dans les images qu'il présentait qu'injuste dans son application à Napoléon, Janrais il n'y eut un homme moins tyran que lui, et surtout moins sanguinaire. Il était bon même. Il n'était pas sensible, mais il avait de la bonté dans l'exercice habituel de la vie. Il avait même de la sen sibilitéplus que je n'en ai vu à aucun homme pour son fils. Cette adoration profonde, ces larmes dont il baignait le visage de son enfant, ces larmes-là avaient une source dans l'âme, et cette source ne peut exister sans une sensibilité qu'on ne peut mettre eu doute.
Voici les vers :
Tyran juché sur cette échassê, Si le sang que lu fis verser Pouvait tenir en cette place, Tu le boirais sans te baisser.
Cette image de l'empereur tout en haut de la colonne, entourée dans cette place Vendôme par une enceinte de maisons qui, dans le fait, la ferme comme un lieu tout exprès pour contenir, comme aurait pu faire le Dante, ce breuvage imposé à un grand criminel par l'une des rêveries du poète, il y a une grandeur fantastique dans ces quatre vers qui me frappa d'une fâcheuse impression la première fois qu'on en parla. L'empereur en fut douloureusement saisi et il répétait toujours :
— Un tyran, moi ! Un tyran ! Et sanguinaire encore! Ils verront, ils verront plus tard. Ils en auront du sang\ ils en auront plus qu'avec moi et ils l'auront sans gloire.
Une des choses qu'il était aussi très contrarié de voir circuler dans Paris, c'étaient des calembours de toutes sortes, de toutes les couleurs qui étaient redits dans tous les carrefours et parfaitement compris par le peuple de Paris, naturellement spirituel. Où était le temps où Brunet avait passé vingt-quatre heures en prison pour avoir répondu dans Cadet-Roussel, maître de déclamation^ tandis qu'il mangeait des noix et jouait avec les coquilles : Je fais des péniches ?
Maintenant l'empereur pouvait juger lui-même que l'esprit avait fait de grands progrès dans la civilisation de la pensée et dans sa manifestation, vraie liberté, vraie source de tout bien, comme peut-être de tout mal, mais évidemment plus importante dans le premier effet. La pensée est la reine du monde. L'entraver, c'est bouleverser tout ordre, déranger
* Quelle prédiction I Et le mot est littéraletneat yrai.
laO MÉMOIRES
tout équilibre, c'est donner des fers à qui doit nous régir, et dès lors plus d'harmonie.
Ces calembours étaient du reste fort spirituels. Millin, mon ami, et je puis dire l'un de mes plus chers et de mes plus intimes, m'apportait toutes ces choses et j'en riais quelquefois avec lui, mais en secret, car Junot n'aurait pas entendu raillerie et M. de Narbonne avait une telle loyauté chevaleresque dans le caractère qu'il aurait brûlé tout ce qu'il aurait trouvé dans ce genre-là, au lieu de me l'apporter et surtout d'en rire.
Une fois déjà, en 1809, lorsque tous les rois de Saxe, de Bavière, de Wurtemberg, les princes d'Allemagne et toute cette foule de reines, de princesses étaient venus balayer de la queue de leur manteau royal la poussière du vestibule impérial, alors, un jour, on vit appliqué sur le mur du château des Tuileries qui regarde la cour, une immense affiche, sur laquelle les lettres avaient un pied de haut, et qui disait ce peu de mots : Fonds à vendre, pas cher, fabrique de sires.
Une semblable était du côté du jardin. Le calembour, le jeu de mots, cq que vous voudrez, était joli, mais l'empereur ne le trouva pas ainsi. Les ordres les plus sévères furent donnés, comme on peut le penser, pour trouver le coupable. Mais jamais on n'a pu le découvrir. C'est bien extraordinaire.
En 4813, les calembours revinrent encore se faire voir sur les murs de la demeure impériale. loi la colère de l'empereur n'eut plus de bornes.
— < Il lui fallut supporter alors, rae disait M. de Narbonne, tout le poids de cette immense infortune, de son premier et terrible désastre, de ce malheur,
grand comme tout ce qui l'avait précédé, Car il semblait que cet homme devait tombei* autl'emeiit qu'un autre. Et cependant il lui fallait encore souffrii* les morsures de mille insectes, de reptiles que son soleil avait fait fuir et qui reparaissaient aussitôt qu'un nuage le voilait. Et ces morsures étaient d'âutint plus vives que c'était le ridicule qui était leur venin. El en France il est mortel.
L'empereur le savait bien.
L'un de ces calembours disait qu'il était màuvaiB jardinier, car il avait laissé geler sês grenadiers et flétrir ses lauriers.
Et puis un autre était un dialogue entfê deux hommes qui passaient sur le Carrousel.
— Monsieur, pourriez-vous me dire quelles sôût les statues que je vois sur ces pilastres ?
'— Oui, monsieur, ce sont des Victoires.
— Ces femmes-là ?
— • Oui, monsieur.
— Monsieur, je vous demande pardon, des Victoires n'ont jamais eu cette tournure -la. Des Victoires ! Que diable, monsieur, venet-vous me conter là?
— Mais ce qui est, monsieur. El puis, tenez, vous voyez bien que ce Bont des Victoires, elles tournent le dos à Napoléon.
Et puis encore :
— Venei ici, monsieur... Allons, nepleurex pas... Qu'avez-vous fait de ces quatre cent mille petits soldats que je vous ai donnés pour vos étrennes, il ny a pas encore un an f Où est-elle cette armée ? Je Vai, papa., jd Vai (gelée).
Celui-ci est le moins spirituel el celui <|ui, seloQ
iSÊ MEMOIRES
moi, fait le plus de mal. Il y a toute une profondeur d'abîme dans ce seul mot : // n'y a pas encore un anl
Et Napoléon sentait tout cela comme autant de lames ardentes qui lui traversaient le cœur.
— L'empereur a perdu toute son argenterie, disait un autre, mais en revenant en France il a été tout étonné de retrouver tous ses plats au sénat...
Et malheureusement tous ces mots devenaient populaires, ils circulaient avBC une effrayante facilité. Un jour Junot rentra avec la figure toute bouleversée. On construisait alors du côté du Luxembourg. Il avait été voir quelqu'un de sa connaissance, rue de l'Ouest. En entrant dans la rue de l'Ouest même, il aperçoit, sur une charpente de construction, un mauvais placard, écrit à la main et dans lequel se trouvaient en dix lignes les plus grossières inventions sur l'empereur.
— Mon Dieu, me dit-il en tombant accablé sur une chaise, mon Dieu, est-il possible que le peuple de Paris soit ingrat à ce point envers l'empereur! Lui qui ne s'occupe que de son bonheur, qui lui donne le pain presque pour rien, qui erabe'''t cette ville ingrate, de telle sorte qu'on viennv. lui apporter en tribut les richesses du monde ! Et c'est elle, elle, qui agit en ennemie envers celu} qui est son bienfaiteur !
Le général Hulin était à cette époque commandant de Paris, ayant sous lui l'adjudant commandant Doucet, Junot était toujours gouverneur de Paris. Mais depuis 1810, depuis la guerre d'Espagne et celle de Russie, comme il était presque toujours absent, il fallait que le pouvoir exécutif fût dans plusieurs
mains. Combien j'ai loué Dieu qu'il fût en Russie à l'époque de l'affaire de Malet ! Le misérable, connaissant le caractère de Junot, — comme au reste il connaissait celui d'Hulin — il aurait commencé sans autre préambule par le tuer. C'était un homme à ôter de son chemin, car il ne fallait pas songer à le gagner, ni à lui imposer par un grossier mensonge. De toute cette division de pouvoir, il résultait que îe gouvernement de Paris n'existait plus, que tout était bouleversé dans son administration et que la surveillance intérieure de Paris était mal entendue, et surtout mal faite comme exécution. Les deux autres autorités parisiennes se rejetaient mutuellement sur leur confiance dans le gouvernement de Paris, et, de fait, le gouvernement de Paris n'était plus qu'illusoire ^ .
1 Lorsque Junot était gouverneur de Paris, en 1807 par exemple et 1808, il avait sous ses ordres plus de soixante mille hommes. Il commandait presque jusqu'à Tours! On voit qu'il était important pour une personne que j'ai désignée de l'avoir dans ses intérêts en cas de mort de l'empereur.