‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 11 sur 64 · J.-A. JUNOT · texte numérisé non relu

J.-A. JUNOT

Ne sachant pas se déterminer, Junot résolut d'aller prendre conseil de l'archichancelier. Il lui avait toujours témoigné de l'attachement, et Junot avait pour lui une confiance et une estime entières. Il écouta fort attentivement tout ce que Junot lui dit et finit par conclure qu'il devait partir.

— Mais, disait Junot, je ne ferai que des sottises ; comment imaginer que je pourrai me plier à tous les ménagements, à toutes les duplicités qu'exige la diplomatie ?

— Ne vous en faites pas un monstre, répondait Cambacérès, et d'autant plus que j'ai un conseil à vous donner. Demeurez tel que vous êtes. C'est la plus habile des diplomaties que la franchise. Et puis, mon cher général, il faut obéir à Sa Majesté.

Lorsque Junot me rapporta la conversation qu'il avait eue avec l'archichancelier, cette dernière parole me frappa plus que tout le reste. J'étais bien jeune alors et je concevais difficilement une versatilité aussi excessive dans un homme de l'âge de Cambacérès. Je me rappelai que le 21 janvier, à deux heures du matin, il s'était élancé à la tribune de la Convention pour faire prononcer l'arrêt et demandant l'exécution

aans les vingt-quatre Heures, t^ sa conduite n'avait pas été le résultat d'une profonde et intime conviction, elle était bien répréhensible.

— Tu es trop sévère, me dit mon frère, tu exiges d'un homme les vertus d'un dieu. L'archichancelier est dévoué au pouvoir existant, voilà son affaire. Sans doute, il serait mieux qu'il fût autrement. Mais poui être ce qu'il est, il n'est pas plus méchant que les autres hommes. Et lorsque dernièrement il fit proclamer l'empire à son de trompe comme un marchand de vulnéraires, il a été dans l'intime conviction qu'il agissait noblement parce qu'il obéis.sait.

J'ignorais ce que cela voulait dire, Je me îe ITs expliquer et j'appris qu'en effet, le 8 floréal, à neuf heures du matin, le chancelier du Sénat faisant fonction de héraut cVarmes, partit du Luxembourg pour . parcourir Paris, accompagné du plus pompeux cortège, afin de proclamer la nomination de Napoléon à la dignité d'empereur des Français. Il était suivi du général en chef gouverneur de Paris, de l'inspecteur général de la gendarmerie, du [)rél'yt de la Seine, du préfet de police, du président du Corps législatif, du président du tribunal, des maires des douze arrondissements, des généraux de division, des généraux de brigade, et do lous les officiers supérieurs se trouvant à Paris. Ce nombreux cortège parcourut bs boulevards, les principales rues de Paris et les places publiques, et l'on publia à sonde trompe et de timbales i avènement de Napoléon à la couronne.

■I Libéralement parlant, je ne puis blâmer cette dé- ^narche. Mais je ne sais pourquoi je fus fâchée d'apprendre qu'elle avait eu lieu de cette manière.

J'ai déjà dit que je ne pouvais, à cette époque,

quitter Paris sans un déchirement de cœur. J'étais jeune. Paris était alors un lieu de féerie, j'y avais tous mes amis, mon frère, ma plus petite fille que j'étais contrainte d'y laisser, parce qu'elle était trop jeune pour lui faire entreprendre une aussi longue route. Tout cela me brisait l'âme. Et puis, M""" Lannes ne me racontait pas des choses engageantes sur Lisbonne. Il paraissait que la société était nulle ou bien sous l'influence de l'Angleterre. Et l'échantillon que nous avions de la noblesse portugaise, qui heureusement valait mieux que cela, et qui était représentée par M. de Lima, ambassadeur du prince régent, n'était pas fait pour me donner une grande confiance dans l'agrément que je devais trouver au sein de la belle Lusitanie. Du reste, à quelques exceptions près, je ne m'étais pas trompée, ainsi que je le ferai voir plus tard.

Enfin le voyage fut arrêté. L'empereur décida Junot, en lui parlant avec confiance de ce qu'il exigeait de lui. Il le chargeait non seulement de l'ambassade de Lisbonne, mais d'une mission délicate et secrète à la cour de Madrid, où cependant il avait le général Beurnonville pour ambassadeur. Mais les affaires prenaient un aspect assez sérieux pour que toute l'attention de l'empereur se dirigeât surtout vers ses alliés du Midi. Le Portugal était neutre, mais tellement cauteleux, qu'il fallait une surveillance intime, et l'Espagne était si pitoyablement gouvei-née, qu'il était plus que nécessaire de surveiller également ses démarches. L'Angleterre s'agitait et menaçait de bouleverser de nouveau l'Europe pour sa querelle. L'Espagne lui avait déclaré la guerre, le 12 ou le 15 décembre de cette môme année; mais le ministre

<]iii régnait en Espagne .sei*ait-il de bonne foi aussi longtemps que le demandaient nos intérêts? Voilà la question qu'il fallait éclaircir. La nation espagnole était dès lors ce qu'elle a été deux ans plus tard, ce qu'elle a été depuis, grande et belle nation, mais il y a des exceptions partout.

Une grande et imposante cérémonie avait eu lieu vers la fin de décembre, c'était l'ouverture du Corps législatif. L'empereur fut dans cette circonstance ce qu'il fut si souvent dans les années glorieuses qui commençaient pour lui leur ère immortelle. Son discours fut simple et digne. Il venait demander justice au peuple français de la mauvaise foi de l'Angleterre et l'accuser de vouloir troubler la paix de l'Europe. On a bien souvent, depuis la chute de Napoléon, repris toutes ses paroles pour en tirer de mauvaises armes émoussées contre lui. Ces armes, sans le blesser, semblaient pourtant le frapper, aux yeux de gens prévenus, qui arrivaient au jugement avec l'intention de condamner. C'est ainsi que ses discours de cette époque ont été traduih, commentés à la guise de ceux qui ensuite disaient : « Voyez ce qu'il a fait ! Voyez ce qu'il disait ! »

Mais si la force des choses entreprises pour la perte de la France, l'a contraint à agir comme il l'a fait, qui peut lui en adresser des reproches ? C'est ce qu'il faut examiner et juger avec un esprit dégagé de ces préventions funestes qui emmaillotLent l'histoire et l'empêchent de marcher dans la route qui lui appartient, d'un pas ferme et sûr. Quant à moi, je rapporterai les expressions de l'empereur telles que je les ai entendues et telles qu'il les a dites; c'est-à-dire que je les rapporte, convaincue que son intention

était alors véritablement d'agir comme il le disait. Il voulait dès lors organiser l'Allemagne ainsi qu'il l'a fait depuis; et ses projets à cet égard, qui depuis furent tournés en dérision et en blâme par ces mêmes princes qui formaient la fédération germanique, trouvaient à cette époque dans ces mêmes hommes non seulement des approbateurs, mais des courtisans serviles, qui mendiaient une couronne, quelques centaines de sujets, quelques arpents de souveraineté, l'alliance de l'empereur à tout prix, même avec une cousine au dixième degré, et qui voulaient surtout obtenir leur indépendance et ne plus donner à l'empereur d'Autriche le nom d'empereur d'Allemagne. Quant à Napoléon, il désirait, dès cette époque, mettre à exécution le projet pour lequel armait Henri IV, lorsque le fer d'un assassin l'arrêta.

— Je ne veux pas accroître le territoire de l'empire, dit l'empereur au Corps législatif, mais en maintenir l'intégrité. Je n'ai pas l'ambition d'exercer en Europe une plus grande influence, maisje ne veux pas déchoir de celle que j'ai acquise.

Le ministre de l'intérieur parla aussi en exposant la situation de l'empire. Mais je ne trouvai pas son Jiscours ce qu'il devait être. Il rappela trop l'affaire de Malte et parla trop longuement des efforts de l'Angleterre pour agiter le continent. Il y avait des faits à présenter à cet égard qui étaient eux-mêmes des accusations. La convention signée à Stockholm entre la Suède et l'Angleterre, par laquelle cette dernière puissance s'engageait à payer un subside à l'autre pour qu'elle agît hostilement contre la France, cette conduite des deux cours était, à elle seule, un texte plus facile à mettre en œuvre que celui de Malte déjà

oublié, tandis que l'autre venait d'avoir lieu. J'en fis la remarque, et l'on me répondit que cela appartenait au ministre des relations extérieures. Mais puisque, en présentant l'exposé de la situation de l'empirt), celui de l'intérieur avait parlé des mouvements d?; l'Angleterre , de Malte et du traité d'Amiens, cette dernière attaque pouvait y trouver sa place, et en première ligne.

Un fait de la vie de Napoléon, qu'il est important le rappeler, fut l'acte auquel sa fierté se soumit vers cette même époque. Il est possible de tout dénaturer, de tout présenter sous un faux jour, et la malignité n'a que trop de couleurs sur sa palette pour barbouiller les teintes pures et brillantes du grand homme. C'est ainsi, comme je le disais tout à l'heure qu'en s'obstinant à réfuter les paroles de Napoléon en disant qu'il pensait autre chose, en passant légèrement sur ses actions grandes et belles, en soutenant qu'il avait des projets pour la suite et qu'il ne fallait pas faire attention à ce qui précédait; c'est ainsi qu'un rideau est continuellement tiré sur une belle vie depuis quelques années. Heureusement qu'il se trouve des mains qui ne laisseront pas rouiller les anneaux à la tringle.

Au mois de janvier 1805, l'empereur écrivit au roi d'Angleterre et lui adressa directement sa lettre.

« Je ne vois aucun déshonneur à faire le premier pas, disait-il. J'ai prouvé, je crois, au monde que je ne crains aucune des chances de la guerre, mais la paix est aujourd'hui le vœu de mon cœur. Je supplie Votre Majesté de ne pas se refuser le bonheur de la donner au monde. Qu'elle ne laisse pas cette satisfaction à ses enfants. Je voudrais qu'elle fût davantage

convaincue de cette vérité qu'une nouvelle coalition ne peut qu'accroître la grandeur et la prépondérance continentale de la France, »

L'événement le prouva dans cette même année. Ei voilà la lettre qui a été si étrangement rapportée dans des livres aussi injurieux qu'ils sont mensongers. Voilà comment on a pu présenter la démarche la plus noble et la plus dégagée de toute cette petite gloire, cette vanité que Napoléon ne connut jamais ; c'est en disant que cette lettre fut écrite non seulement poiw abuser les Français, mais pour traiter d'égal à égal avec une têle couronnée... C'est bien au moment le plus lumineux de la gloire de Napoléon, lorsqu'il était le souverain adoré et légalement reconnu de la plus grande nation de l'Europe, qu'il aurait eu la gloriole de vouloir traiter par vanité avec un souverain insensé et un prince comme le prince de Galles. En vérité, je suis quelquefois tentée de repousser avec humeur, loin de moi, les livres écrits avec ce fiel amer qui blesse toute raison.. Il semblerait qu'il est question de convaincre un tiers arrivant -des déserts de l'Afrique, ou bien se réveillant depuis une heure d'un sommeil de plusieurs siècles: Aussi de pareilles personnes trouvent-elles fort simple que ce soit le ministre qui réponde au ministre (iM. de Talleyrand), et qui lui donne pour raison d'impertinentes billevesées. « Sa Majesté, dit le ministre anglais, ne pouvant répondre plus particulièrement à la communication qui lui a été faite, avant de l'avoir fait connaître aux puissances du continent. »

Pendant ce temps on ordonne en France une levée de soixante mille hommes. Ce sont les conscrits de l'an XIV disponibles au 22 septembre de cette même

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année ISO";. Une autre loi ordonne la construction d'une ville dans la Vendée. Non seulement Napoléon a pacifié ces provinces incendiées et inondées de sang français, mais il repeuple leurs cités, il relève leurs murailles, il rend l'âme et la fertilité à leurs campagnes dévastées par les guerres civiles. Est-ce de l'orgueil encore? Je le veux bien. Un orgueil qui donne des résultats pareils vaut toutes les hypocrisies modestes derrière lesquelles se retranchent la nullité méchante et l'impuissance vindicative.

Pendant ce temps une escadre sort de Rochefort malgré la rigueur de la saison. Elle porte des armes et des munitions qu'elle va débarquer à la Martinique, ayant à son bord un brave et loyal ami de Junot, un frère d'armes de l'Egypte, le général Joseph Lagrange. Il conduit ses troupes aux Roseaux , cheflieu de l'île anglaise la Dominique, opère une descente avec tout le succès qu'il devait obtenir, s'empare de la garnison, de l'artillerie, détruit les magasins, enlève les bâtiments mouillés dans le port, puis l'escadre appareille pour le retour. Toute cette besogne est terminée à la fin de février, et l'escadre était partie de l'île d'Aix, échappant à la croisière anglaise, le 11 janvier de cette même année, c'est-à-dire cinq semaines avant. L'escadre était composée d'un vaisseau à trois ponts, de trois frégates et quatre vaisseaux de ligne. L'amiral Missiessy la commandait. Cet exemple, celui d'Algésiras, plusieurs autres encore, prouvent que nous faisions aussi bonne contenance sur mer que sur terre. Cette même escadre portant le. général Joseph Lagrange, après avoir porté des armes et des munitions à la Martinique, détruit une partie de la Dominique, ravitaille la Guadeloupe. Alors

il régnait dans tous les cœurs français une volonté de seconder le maître, d'accroître sa propre gloire personnelle à lui-même, pour en former cette couronne toute lumineuse dont la France était alors si superbement couronnée. Alors tout marchait au son des trompettes victorieuses, alors tout était gloire et honneur, alors on parlait une autre langue...

Lorsque le départ de Junot fut résolu, lorsque j'appris qu'il me fallait quitter la France, je m'occupai, malgré le déchirement de cœur que j'éprouvais, des préparatifs de notre voyage. L'empereur me parla fort longuement un jour sur la conduite qu'il fallait tenir avec la noblesse portugaise et la noblesse espagnole.

— Une ambassadrice, me dit-il, est une pièce plus importante qu'on ne croit dans une ambassade. Gela est partout, et chez nous plus qu'ailleurs, en raison du préjugé qui existe contre la France. C'est à vous à donner aux Portugaises une idée juste des façons de la cour impériale. Ne soyez pas haute, ne soyez pas vaine, et encore moins susceptible, mais apportez dans vos relations avec les femmes de la noblesse portugaise une grande réserve et une grande dignité. Vous trouverez à Lisbonne plusieurs femmes émigrées de la cour de Louis XVI, vous en trouverez aussi à Madrid, faites une attention scrupuleuse à vos démarches vis-à-vis d'elles. C'est dans cette circonstance qu'il faut vous rappeler les leçons de M"" Permon dans ce quelles avaient de bon. Prenez surtout garde de vous moquer des usages du pays lorsque vous ne les comprendrez pas, iii de l'intérieur de la cour. On dit que l'on peut s'en moquer et en médire. Si vous ne pouvez vous empêcher de faire l'un ou

l'autre, médisez, mais ne vous moquez pas. Rappelezvous que les souverains ne pardonnent jamais une raillerie. Soyez très bien pour l'Espagne. Vous sere , présentée à la cour. Soyez circonspecte en étant confiante. Vous devez me comprendre...

Et comme je le regardais comme pour l'interroger, " il dit avec une sorte d'humeur :

— J'entends par circonspecte^ point bavarde, point caillette. La reine d'Espagne vous fera des questions sur l'impératrice, sur la princesse Louis, sur la princesse Caroline, sur la princesse Joseph. C'est à vous à savoir mesurer vos paroles. L'intérieur de ma famille peut être exposé à tous les regards. Cependant il ne me serait pas agréable que mes sœurs fussent peintes par un mauvais peintre.

Je n'ai jamais oublié cette expression.

— Votre Majesté, dis-je alors, doit penser que je ne puis être accusée même de l'intention de mal faire.

— Je le sais, je le sais ! Mais vous êtes moqueuse, vous aimez à raconter. C'est une chose que vous devez éviter. La reine d'Espagne vous fera d'autant plus de questions que l'ambassadrice de France à Madrid ne connaît pas du tout la cour impériale et fort peu la France, ayant passé toute sa jeunesse dans l'émigration. La reine vous fera donc beaucoup de demandes sur l'impératrice et sur la cour. Tant qu'elles n'auront pour objet que la façon dont on porte un^^ robe, cela va bien. Mais aussitôt que l'entretien preiv dra une tournure plus sérieuse, ce qui arrivera, parce que Marie-Louise est une personne fine et madrée, alors prenez garde à vous. Quant à moi, vous savez que mon nom ne doité«>'eï>miioncé que comme il l'est dans le Moniteur.

— Il y a, me dit-il une autre fois, une personne à Madrid qui, dit-on, me déteste. C'est la princesse des Asturies. Faites attention à ce que vous direz devant elle. Elle parle français comme vous. Mais vous parlez italien, n'est-ce pas? C'est très bon cela!

Et il se promenait en souriant.

— C'est très bien ! Ils parlent peu français à Madrid et à Lisbonne, mais presque tous parlent italien. Voyons, comment vous en tirez-vous?

Je lui récitai ce beau sonnet de Pétrarque ;

Levommi il mio pensiere in parte ov'era Quella ch'io cerco, e più non. trovo in terra Ivi fra lor ch'al terzio cerchio serra La rividi più bella e men altéra.

L'empereur parut frappé de mon accent.

— Qui vous a donc appris à prononcer ainsi ? lîie demanda-t-il. Je vous avais entendu parler. souvent italien, mais jamais réciter de la poésie. Vous la déclamez à la française sans la chanter à l'italienne, et vous avez raison. Savez-vous des vers du Tasse par cœur?

Je lui en dis quelques-uns, puis encore de Pétrarque, puis quelque chose du Dante.

— Oh! c'est à merveille, dit-il en se frottant les mains. Vous apprendrez facilement le portugais en parlant ainsi l'italien; et puis vous leur plairez. Mais rappelez-vous ce que je vous ai dit pour le cailletage. Comment êtes-vous avec la princesse Caroline?

— Mais très bien à ce que je présume, Sire.

— Et avec la princesse Pauline?

Voilà quel était le nom qu'il voulait dire depuis qu'il me recommandait de n'être pas caillette. J'ai

souvent remarqué que l'empereur, malgré son caractère absolu et directement prononcé clans les grandes choses, avait souvent d'immenses détours pour arriver à un but tout rapproché du point de départ, et cela pour des niaiseries, comme, par exemple, le fait que je viens de citer. A cette époque, l'Angleterre écrivait d'affreux libelles sur les personnages de la famille impériale. La princesse Pauline et M"° Bonaparte la mère y étaient surtout présentées sous les couleurs les plus odieuses et en même temps les plus fausses relativement à M'"° Lœtitia, dont le caractère n'avait rien que d'honorable. Mais enfin l'empereur connaissait tous les pamphlets et ceux-là l'affectaient bien plus que ceux qui étaient répandus quelques années avant par ordre secret de la Prusse et par les intrigues non avouées et peut-être même inconnues du cabinet de l'empereur de Russie (1802). Napoléon était vulnérable dans cette partie de son âme, exposée au souffle médisant du monde, à un point incroyable pour quelqu'un qui ne le connaît pas bien. Aussi, tout en me parlant, il me suivait des yeux, dans mon regard, dans mon sourire, dans inon repos, pour savoil par ma physionomie elle-même si je ferais ce qu'il voulait que je fisse.

Recevez beaucoup,* me" disait-il aussi. Que votre maison soit agréable à Lisbonne comme elle l'était à Paris lorsque vous étiez madame la commandante. Mais qu'on s'y amuse avec dignité et convenance. Ce que vous avez vu ici doit vous guider, soit comme exemple, soit comme préservatif. M'"^ de Gallo, M""" de Lucchesini, M""^ de Getto, cette duchesse anglaise, vous avez là-dedans de quoi prendre et beaucoup à éviter. Vivez en bonne harmonie avec vos cama-

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rades diplomatiques, mais ne formez de liaisons avec aucune. Il s'ensuit de petites picoteries'de femmes dont ensuite les maris se mêlent. Et quelquefois deux puissances seront au moment de se détruire parce que deux péronnelles se seront chamaillées, ou bien que l'une aura eu un chapeau plus élégant que celui de l'autre.

Je me mis à rire.

— Ne croyez pas que je plaisante et soyez fort circonspecte dans ce genre de relation. Il paraît que cette lady Fitz-Gérald est un tambour-major en jupons et une espèce de harengère. Laissez-la dans la position qu'elle-même a choisie. Elle y est ridicule, c'est assez pour me venger d'elle.

Ce fut en plusieurs fois que j'eus ces différentes conversations avec l'empereur. Il parait qu'il mettait une grande importance à faire paraître dans un jour favorable une des femmes de la nouvelle cour, chez un peuple où l'Angleterre avait du crédit et par cela même beaucoup de relations.

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