‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 12 sur 64 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Mes préparatifs de doparl pour Lisbonne. — Noire maison montée sur. un pied magnitique. — L'état-major de Junol est dissous. — M. le colonel Laborde seul raccompagne à Lisbonne. — MM. Verdières et Van Berchera. — Aventure des ânes et des coqs. — Les arrêts, le punch et la vieille hôtesse. — Les fanfares autour des remparts. — M. de Limoges et la vicomtesse de Puthod. — La miniature volée. — Singulière épitre du voleur. — Son audace et son sang-froid. — Perte de mes boucles d'oreilles. — Colère du. prince Eugène. — La fôte des maréchaux.

Une des choses qui acheva de me faire prendre dans une véritable aversion ce malheureux voyage de Portugal, fut l'obligation dans laquelle je me vis de souscrire à la plus étrange des manies, celle de conserver d'antiques usages, parce qu'ils existent depuis plusieurs siècles. Et j'avoue que cette ridicule coutume de porter des paniers pour être présentée à la cour me parut la chose la plus stupide. M"'* Lannes me dit que, malgré tous ses efforts et ceux du général, il avait été impossible de les éviter et qu'il était d'absolue nécessité que je fisse faire les miens à Paris car, pour compléter le ridicule de la chose, il n'y avait pas moyen de songer à faire faire le moindre objet à Lisbonne. Elle m'engagea également à prendre avec moi tout ce qui était nécessaire à l'établissement d'une maison, et je traitai avec elle

pour tout ce qu'elle avait laissé à l'hôtel de l'ambassade de France à Lisbonne, situé au Chafarh de Louretto. Quant à mes malheureux paniers, ce fut Leroy qui me les fit. Comme je devais être présentée au printemps, je fis faire deux habits qui pouvaient aller dans les trois saisons qui suivent l'hiver, l'un en crêpe blanc doublé, brodé en lames d'or, avec la toque à plumes blanches, également brodée en or et l'autre en moire rose, brodé en lames d'argent, avec une guirlande en feuilles d'argent mat, mais non brodée, seulement appliquée sur la robe et marquant le contour de ces horribles paniers. La toque était semblable à la robe.. M"** L'Olive et de Beuvry m'avaient fait plusieurs robes d'un goût parfait, qui contrastaient d'une manière choquante pour les paniers avec cette dernière preuve de la barbarie du goût du moyen âge. Quant à Junot, sa toilette de présentation était toute prête, c'était son uniforme de colonel général des hussards, qu'il portaif au couronnement. Nous verrons plus tard quel effet il produisit à Lisbonne.

Lorsqu'il fut question de régler tout ce qui avait rapport à l'intérieur de sa maison, en ce qui ne regardait pas le gouvernement, Junot s'occupa de classer, plus ou moins heureusement selon le succès de ses soins, les officiers et les personnes de l'état administratif qu'il ne pouvait et, à bien dire, qu'il ne voulait pas emmener avec lui. M. de Deban de Laborde, son premier aide de camp, fut le seul désigné pour le suivre en Portugal. M. de Colbert demeura à Paris et fut attaché soit immédiatement, soit peu de temps après, au maréchal Berthier, ce qui lui fut beaucoup plus profitable que de venir en Portugal.

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M. Verdières demeura également en France et passa dans un régiment. M. Charles Van Berchem, frère de notre ami et l'officier de prédilection de Junot, fut vivement recommandé par lui à C::d'inot, qui venait d'être nommé commandant de la division d'élite des grenadiers d'Arras. Cette recommandation ne fut pas faite par lui comme une recommandation ordinaire et elle ne devait pas l'être non plus. Ce jeune homme, si distingué par son esprit et ses manières, son instruction, ses talents, et cela à vingt-deux ans, joignait à tous ces avantages l'avantage bien précieux dans son état, d'une bravoure si brillante qu'elle était enviée par Junot lui-même et qu'Oudinot, maître habile dans cette matière, lui rendait une justice qui valait un hommage. Bon, spirituel, gai jusqu'à la folie, Charles Van Berchem, sans être beau garçon, comme l'avait été son frère, plaisait par sa gracieuse tournure, sa physionomie fine et expressive et toute sa personne enfin était trouvée convenable, même par les vieilles grand'mères qu'il réveillait à minuit avec M. le général Verdières, qui n'avait pas alors sa respectable rotondité et qui n'était qu'un vénérable capitaine de cavalerie, la plus drôle et la plus plaisante personne que l'on pût rencontrer. Lui et Charles Van Berchem s'étaient liés aussitôt après l'arrivée du dernier, qui était officier d'état-major, mais point aide de camp. Ces deux respectables personnages s'ennuyaient à mourir à Arras et, de bonne foi, on ne pouvait leur en faire un crime, car l'air qu'on respirait était lui-même mortel comme ennui. Junot et M. de Colbert, l'un comme général en chef, l'autre comme sérieu?5 et roide de sa nature, tenaient la bride un peu haut à ces jeunes têtes. Mais le moyen d'em-

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pêcher des enfants de rire et surtout de faire rire? Ils y étaient tous deux bien experts ; et c'était pitié que de les voir contraints à faire la mine grave. Un soir, ils se promenaient sur les remparts de la ville. C'était l'été. Le ciel était pur, l'air doux, le temps admirable, et le repos le plus parfait enveloppait la ville, qu'on voyait plutôt qu'on ne l'entendait. Il était onze heures dû soir et à cette heure, en Artois, tout dort et tout est paisible. Au-dessous des remparts sont les faubourgs. Là on entendait seulement quelque bruit dans les maisons habitées par les maraîchers et les marchands de bestiaux. Par intervalles on distinguait la voix joyeuse de quelque jeune pay- . sanne qui arrangeait ses paniers de fruits ou de légumes, ou bien d'une autre qui chantait en s'occupant à traire ses vaches.

— Pardieu ! dit Charles à M. Verdières", j'ai bien envie de causer un peu avec cette jeune fille qui chante là-bas. Sa voix est fraîche et pure. Elle doit être jolie. Cela me dédommagera de la diable de journée que j'ai été contraint de passeï- au quartier général . Décidément, on s'ennuie trop ici, excepté les lundis.

C'étaient les jours où je recevais.

— Mais tu vas te casser au moins la tête, lui répond le capitaine Verdières.

— Bah ! voilà une belle distance, soixante pieds peut-être !

Il excellait dans tous len exercices de la gymnastique et aurait été capable de grimper à un mur lisse. Il se mettait déjà en devoir de descendre, lorsqu'un âne, logé probablement dans la maison de la belle laitière, se mit à braire d'une voix encore plus sonore que celle de la jeune fille.

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— Oh! oh! dit Charles.

Et tout aussitôt il se mit à lui répondre. L'âne, qui Hait dans un moment d'insomnie, répliqua ; et voilà a conversation engagée entre le capitaine de cavaerie et le porte-choux.

Parmi les talents que les deux amis possédaient, il f en avait un qui était porté à un degré fort émilent, c'était celui de contrefaire tous les animaux et \l. le général Verdières, tout sérieux qu'il peut être ievenu, ne doit pas en avoir perdu le souvenir, si la perfection s'en est altérée. Il ne voulut pas rester silencieux tandis que Charles Vanberchem causait si [)ien. Il attaqua un gros dogue qui lui répondit du îreux de sa poitrine et la conversation devint générale entre vingt ou trente gros chiens de garde qui îtaient dans le voisinage. Pendant ce temps-là, les mes allaient leur train en aliborons de bonne compagnie. Cela commençait à être un peu bruyant. Mais DÙ l'harmonie devint vraiment infernale, ce fut lorsque 21harles Van Berchem se mit en tête de faire des agaceries à un coq. C'était l'enfer. Je logeais encore assez loin des remparts. J'allais me coucher lorsque ce vacarme, impossible à rendre, parce que sa nature était tellement étrange que rien ne pouvait la faire reconnaître, parvint jusqu'à moi. J'ouvris ma fenêtre.. Oh! alors il y eut du fantastique dans l'affaire ; car dans l'intervalle de quelque causerie, il était veniKà l'idée du capitaine Verdières que, par ce beau temps si pur et si doux, il serait bien agréable de sonner du cor et il avait été chercher le sien; puis, avec Charles, il faisait le tour des remparts de la ville, causant avec leurs amis d'en bas et jouant quelques fanfares. C'était à croire que le chasseur des bois faisait sa

tournée. On pense bien que la promenade des jeunes fous ne fut pas bien longue. Quelques vieilles têtes, réveillées par le vacarme, se plaignirent et les deux causeurs furent aux arrêts pendant deux jours.

Le général Verdières logeait chez une vieille dame nommée M""* de Gomecourt. Dieu sait les plaintes portées au général en chef, au chef d'état-major, au général Dupas qui, en l'absence de Junot, était le croquemitaine du jeune état-major ! M. Verdières avait voulu changer de logement, mais d'abord la chose n'était pas facile, et puis il était bien. La grande difficulté qui s'était élevée depuis quelque temps, c'était la musique que faisaient ces messieurs avec leur terrible cor. Et puis, le punch, les joyeux rassemblements entre bons camarades, tout cela était honni et presque défendu, car le général en chef avait parlé et il ne plaisantait pas. Un soir, ils étaient réunis sept à huit bonnes tètes chez M. Verdières, ils voulaient boire du punch, rire et donner du cor. Comment faire? Il était onze heures passées.

— J'y suis ! s'écria Verdières ! Faites le punch!

Il passe sa pelisse, s'arrange et, prenant lui-môme le bol de punch, il se met gravement en marche, en disant à deux de ses camarades de le suivre et se dirige vers l'appartement -de son hôtesse, qui venait de rentrer et comptait encore son gain de la soirée. M. Verdières demande à être introduit et, du ton le plus respectueux, il dit à la vieille dame qu'il n'a pas voulu faire le punch dans sa maison sans lui en offrii les prémices, « comme les anciens offraient, dit-il, le « tribut de leurs moissons à leurs dieux » (il est bon de remarquer que ces mauvaises têtes-là faisaient du punch tous les jours, seulement à une autre heure)

et que lui et M. Van Berchem prennent la liberté de lui en présenter un verre; et, pendant ce temps-là. Charles en avait en effet rempli un et le présentait, presque un genou en terre, à la vieille marquise, quaurait bien pu se fâcher de la politesse malhonnête de ces jeunes fous. Mais, tout au contraire, elle prit non seulement bien la chose mais le verre de punch, et puis encore un autre. Charles et M. Verdières étaient d'un sérieux que rien n'ébranlait, pas même la Falime de M"^ de Gomecourt, qui voulait aussi tâter du breuvage fortifiant. Le résultat de cette manœuvre fut que, non seulement la vieille hôtesse permit qu'on fit du punch, mais qu'elle en but presque autant, si ce n'est plus, que ses illustres hôtes qui, la voyant en gaieté et l'œil émerillonné, entreprirent de lui faire donner la permission de donner du cor.

— Mais mes enfants, il me semble qu'il est bien tard, et vous allez réveiller toute la ville... Si encore vous pouviez jouer doucement !

— Comme une flûte, disait Charles.

— Une flûte ! reprenait l'autre, un harmonica.

Et au bout d'un quart d'heure, de clarinette en flûte et de flûte en harmonica^ les démons sonnaient hallali de toute la force de leurs poumons, tandis que la vieille hôtesse buvait son punch.

Cette fois, M'"^ de Gomecourt n'osa pas se plaindre et, de fait, elle n'en eut pas envie. Pour la morale de l'histoire, je dirai qu'elle avait alors soixante-quatorze ans.

Ce bon Charles! Je l'aimais comme un frère et lunot également. Il écrivait à notre ami Billy Van Berchem, lorsque nous partîmes pour le Portugal :

« Je n'emmène pas ton trère avec moi pour ne pas

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interrompre sa carrière militaire, qui sera plus qu'honorable. Il fera un rapide chemin dans l'armée, s'il n'est pas arrêté par un boulet dans son chemin. .Te le laisse à Oudinot, auquel je le recommande de la manière la plus pressante, et qui saura l'apprécier. »

Hélas ! la prédiction de Junot s'est vérifiée ! Capitaine et officier de la Légion d'honneur à vingt-deux ans, chef de bataillon d'une intrépidité rare, les grenadiers lui avaient donné le surnom de Vaide de camp pousse avant, parce que « En avant! » était toujours son cri de guerre lorsqu'il était devant l'ennemi. Il mourut d'une hémorragie, suite de ses blessures après la bataille de Wagram.

De tout son état-major, Junot ne garda que M. de Laborde. C'était le plus excellent, le plus digne des hommes, si dévoué à son général ! Un cœur si français, une bravoure si franchement Irave !

— Allons, Laborde, lui disait l'empereur le jour de la bataille d'Austeriitz en lui donnant des ordres, prends ces deux régiments, marche à ce village et conduis-moi ces braves gens-là à la Laborde.

Lorsque M. de Laborde répétait ce mot, il pleurait comme un enfant. J'ai beau chercher autour de moi, je ne trouve plus de caractères comme ceux-là. C'est que le génie qui les inspirait s'est éteint aussi sur les rocs de Sainte-Hélène.

Junot voulait que tout ce qu'il laissait derrière lui fût heureux et placé. Il avait près de lui à Arras le mari d'une de mes amies fort intimes, M. de Limoges, ancien commissaire des poudres, homme instruit, aimable, ayant d'excellentes manières, qualité qui ^e perd tellement aujourd'hui, où la grossièreté envahit tout, sans que le bien s'en trouve mieux, qu'on en

apprécie d'autant mieux le souvenir de ceux qui étaient polis et bien élevés. M. de Limoges entendait son affaire à merveille, mais il ne voulait pas s'expatrier. Il demanda à Junot de le faire rentrer dans l'administration dans laquelle il occupait jadis une place honorable et il fut nommé directeur ou inspecteur, je ne sais lequel des deux,* de la poudrière de Metz. Le nom de M. de Limoges me rappelle une anecdote assez drôle dans laquelle il joue un rôle.

11 était alors banquier et devait partir le lendemain pour Bordeaux pour les affaires de sa maison. Il va au spectacle' à Favart, ayant dans sa poche une tabatière en écaille doublée en or et garnie de même, sur laquelle était une superbe miniature d'Augustin, re- ■présentant M™* de Limoges tenant son fils dans ses bras. Cet enfant avait alors deux ans et il était admirablement beau. M"'^ de Limoges était belle femme et l'ensemble de ce tableau était cTiarmant. M. de Limoges se sert de sa 'tabatière pendant le spectacle, sort et, donnant le bras à une femme de sa connaissance, il se sent pressé, se retourne, ne voit près de lui qu'un jeune homme de la plus charmante figure et d'un-e tournure élégante, qui lui demande pardon de l'avoir poussé \. C'était autre chose qu'il voulait dire, car,

1 M. Charles Van Berchem et M. VcrdiOros, qui étaient toujours à l'afiiil de quelque bon tour à faire, trouvèrent sur la clieminée du bureau du général, à Arras, deux jours après notre arrivée,, un gros paquet de cartes sur lesquelles était écrit : M. de Limoges, ancien commissaire des poudres. Les malignes pestes prirent les cartes et ajoutèrent à toutes le mot pommades, remiren* par-dessus une carte intacte, puis relièrent le paquet, qui fut emporté par l'honmie que l'on charge de ces sortes de commissions dans les villes de juvvince. Heureusement que M. de

rentré chez lui, M. de Limoges s'aperçut qu'il était volé. Il en fut vivement peiné. Cette tabatière lui était précieuse doublement, et pour le mérite et pour le sujet de l'ouvrage. Il fit sa plainte, écrivit un article qu'il fit insérer dans tous les journaux, par lequel il disait avoir perdu une boîte qu'il désignait et promettait dix louis de récompense à celui qui lui rapporterait la miniature seulement. Puis, comme ses affaires l'obligeaient de quitter immédiatement Paris, il partit pour Bordeaux. Deux mois après il revint et trouva un petit paquet à son adresse. Il l'ouvre, et sa joie est grande en trouvant non pas sa tabatière, mais la miniature avec une lettre assez curieuse que voici et dont j'ai lu l'original :

« Monsieur,

« Je conçois tous vos regrets d'avon* perdu la miniature que j'ai l'honneur de vous faire parvenir. Un enfant aussi charmant, une aussi belle femme doivent faire les délices et l'orgueil de celui qui a le droit de les faire peindre. Mais veuillez me permettre un avis. Quand on a un enfant et une femme comme les vôtres, qu'on les fait peindre par Augustin et qu'on les porte sur une tabatière, on a une boite en or et l'on entoure la miniature de beaux diamants bien blancs, bien choisis. Gela eût été beaucoup plus honorable pour vous et beaucoup plus profitable pour moi.

« J'ai l'honneur de vous saluer,

« Le Voleur. »

Limoges élail chez une femme de la société à laquelle on l'avait recommandé de Paris et cliez qui on remit une de ces caries Ijoudrt'es et pommadées. Il en fut quille jiour refaire les caries et, comme il était rempli d'esprit, il ne s'en fâcha pas.

P. -S. Vous promettez dix louis de récompense à celui qui vous rapportera votre miniature. En bonne foi, cette promesse est un peu gasconne, car vous ne méjugez pas assez simple pour en faire l'essai. Mais je verrai si vous promettez avec intention de tenir. Mettez les dix louis dans votre poche et venez à Favart après-demain. Je me payerai par mes mains. »

Cette singulière épître fut remise chez M. de Limoges, pendant qu'il était à Bordeaux. A son retour, il s'empressa de mettre en effet les dix louis dans sa poche et d'aller à Favart. Mais ce fut vainement, le voleur avait été peut-être plus malheureusement chanceux qu'avec lui et s'était fait arrêter.

— Comment, disais-je à M. de Limoges, vous auriez mis les dix louis dans votre poche et vous auriez eu la patience de vous laisser voler?

— Pourquoi pas? J'avais promis. Il fallait de la conscience et de la bonne foi. Que cet homme fût un coqliin, la chose n'est pas douteuse. Mais que ma parole dût être religieusement acquittée, c'est un point non moins douteux.

Ce fait me rappelle encore une petite aventure qui m'arriva dans les fêtes du couronnement. C'était à un bal que nous donna le prince Eugène dans son hôtel de la rue de Lille. Le fait est court, mais peut servir de texte pour de longues réflexions.

Nous étions tellement en fête, et conséquemment sn toilette, que nous avions souvent besoin de recoul'ir à l'extraordinaire. Le jour du bal du prince Eu gène, j'avais une robe garnie en géranium pourpre avec des feuilles d'argent et, par une bizarrerie que je ne recommenceiai pas, et qui pourtant faisait bon

effet, je mis pour parure du corail et des diamants. J'avais des coraux magnifiques que mon frère avait fait tailler pour moi à Marseille et qu'il avait choisis grain par grain pour que la teinte fût plus égale; les poires surtout étaient d'une beauté remarquable par leur longueur et leur grosseur. Ce jour-là, pour qu'elles fussent semblables au reste de la parure, j'avais ôté le bouton du haut et l'avais remplacé par deux solitaires,- que Junot m'avait donnés pour les fêtes du couronnement. Je commençais une contredanse avec le prince Eugène, lorsque je sentis une forte douleur aux oreilles, causée par la pesanteur des poires de corail. Le prince m'engagea à les ôter et j'appelai Junot pour les lui donner à garder. Mais il portait ce même soir le frac de hussard, et cette forme d'habit ne comporte pas de poches, comme on le sait. Junot me dit de songer à reprendre mes boucles d'oreille et qu'il les mettait sur la cheminée derrière moi, et s'en alla. Je me retournai, je les lui vis poser et me remis à danser. Lorsque la contredanse fut finie, je voulus remettre mes boucles d'oreilles, et le prince m'y fit songer le premier. Mais nous n'eûmes pas la peine de les reprendre, elles avaient disparu.

Le prince fit d'aborà Une exclamation beaucoup plus énergique q'e la mienne. Il éprouva un mouvement de colère qu'il me fut difficile de réprimer. Il était d'autant plus fondé qu'aucun domestique n'était entré dans le salon pendant la contredanse. Junot, que j'avais appelé et qui avait aus itôt compris à quel point cette scène me faisait souffrir, dit au prince qu'il était venu reprendre mes boucles d'oreilles pendant que je dansais et qu'il les avait serrées dans une poche extérieure de son habit. Le prince était imu à fait en

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colère. Lui si bon, si parfait, si soigneux lorsqu'il recevait du monde chez lui ! Au fait, il y avait une grande foule, et mes boucles d'oreilles ne furent jamais retrouvées.

Les fêtes se succédaient et rivalisaient d'élégance et de magnificence. L'armée en donna d'abord une au théâtre Olympique, rue Chantereine. Elle fut bien, mais celle que les maréchaux donnèrent à l'empereur dans la salle de l'Opéra n'a jamais eu de sœur. C'était une magie, une féerie. On a parlé depuis du bal des pauvres, de ces fêtes arrangées sans goût, présidées par des femmes qui pouvaient être fort élégantes, mais qui étaient encore bien éloignées de cette excessive recherche dans la magnificence telle que celle qui prêtait son lustre à la fête des maréchaux. Cette décoration de la salle toute en gaze d'argent et en guirlandes de fleurs toutes fraîches ît brillantes, cette profusion de bougies éclairant de jplendides parures, des groupes de femmes charaiantes étincelantes du feu des diamants, ces robes )!ont quelques-unes brodées en pierreries forçaient de l'aisser la paupière, tandis que des touffes de fleurs t'aîches embaumaient l'air au milieu d'un hiver rigoureux. Et puis cette musique ravissante! C'était un véritable enchantement. Ah ! c'est qu'alors nous étions vraiment au royaume de féerie.

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