‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 13 sur 64 · CHAPITRE XÏT · texte numérisé non relu

CHAPITRE XÏT

L'empereur devient amoureux. — M""^ "*. — Le bal du ministre de la guerre. — Les olivoa Déclaration indirecte. — Dîners de cour et dîners dans la rue. — Comparaison. — Déjeuners à la Malmaison. — Réflexions de l'empereur sur la toilette. — L'impératrice Joséphine. — Les femmes blondes et maigres. — Conversation avec l'impératrice. — M*"* de La Vallière. — Le roman servant de bréviaire. — M. de Lima, ambassadeur de Portugal. — Ses sollises. — M. d'Araujo, ministre des affaires étrangères en Portugal. — Son portrait. — Scène de voleurs. — Frayeur du secrétaire. — La montre et la chaîne. — M. de Talleyrand et M. de Cherval. — Portrait de M. de Rayneval. — Adieux de Junot à l'empereur. — La parole d'honneur de l'empereur.

Avant mon départ il se passa un événement qui devait attirer l'attention sur .l'empereur plus que sur tout autre homme à qui semblable chose serait arrivée. Il devint amoureux, mais amoureux de bonne foi, et s'il faut dire ce que je pense à cet égard, je crois qu'il ne le fut jamais qu'en cette circonstance, et puis une autre fois cependant. Mais il y avait alors bien des années d'écoulées entre cette époque et celle-ci.

La femme dont l'empereur était amoureux avait une réputation intacte. Elle était charmante et tout ce qui attirait en elle a toujours été fort compris par moi. C'était un spectacle curieux que la vue des agitations que fit naître cet événement. Jusque-là on n'avait pas

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même pensé que l'empereur fût vulnérable. II lui arrivait bien de s'adresser quelquefois à une femme. Mais, pour dire la vérité, la chose était presque une insulte, du moins l'ai-je toujours considérée ainsi; e1 depuis, chaque fois qu'il porta son attention sur quelqu'un, ce fut de même. Il n'eut que dans l'occasion que je viens de citer cette attention, cette délicatesse qui sont les compagnes d'un sentiment vrai. Napoléon était incapable d'aimer avec passion, avec entraînement, mais enfin il aima M™"*** comme il pouvait l'aimer.

Je m'aperçus peut-être la première de cet événement, car c'est un événement et même de haute importance, que l'amour d'un souverain comme Napoléon. Le ministre de la guerre avait donné une fête pour le couronnement. Les femmes seules étaient assises pour le souper à différentes tables, car déjà les distinctions étaient rétablies, et il y avait loin de là aux repas fraternels qu'on nous forçait à faire dans la rue, dans ce beau temps de liberté où votre cou était coupé si vous ne descendiez pas, malgré la pluie, pour manger avec le crocheteur du coin. Ah! que de parades nous avons vu représenter à côté des scènes qui se jouaient sur le théâtre du monde! Mais enfin, en 1804 nous avions un empire, une cour et, dès lors, des distinctions. La table à laquelle mangeait l'impératrice était donc la table d'honneur. La dame préférée, étant attachée à la cour, y était placée. J'étais à côté d'elle. L'empereur n'avait pas voulu s'asseoir, il faisait le tour de la table, parlait à chaque femme et, comme ce soir-là il était de la plus gracieuse et de la plus charmante humeur, cette fête rappelait tout ce qui est raconté des fêtes

de la cour de Louis XIV. Nous en étions alors aux . Miiiparaisons admiratrices pour ce règne si vanté. Depuis nous en avons appelé, et nous avons bien fait; mais alors, je le répète, nous n'avions encore aucun exemple de nous-mêmes et nous étions élèves. Nous ne fûmes pas longtemps à devenir maîtres.

L'empereur faisait donc le tour des salons, disant un mot agréable à chacun et, comme je l'ai dit, de cette amabilité qu'il savait avoir et qui était, au reste, irrésistible quand il voulait l'employer. Il avait causé avec l'impératrice comme un jeune cavalière servente. Il avait ôté une assiette des mains du page pour la lui donner. Enfin il était charmant, et d'autant plus charmant que ces manières n'étaient pas les siennes. Mais il voulait être aimable uniquemeht pour une femme et ne voulait pas qu'on le remarquât. Cela seul était une preuve d'amour. Il vint enfin de notre côté. Il avait longtemps manœuvré pour arriver là, et encore ne fut-ce pas à ma voisine qu'il s'adressa d'abord. 11 me demanda si j'avais beaucoup dansé, si j'emportais bien des colifichets en Portugal, qu'il me recommandait, au reste, de donner aux Portugaises un échantillon de notre élégance, comme je leur en présenterais moi-même un de bonne grâce et d'amabilité.

Je fus stupéfaite de cette urbanité de paroles et de manières. L'empereur était appuyé sur le dos de nos deux chaises, de façon qu'il se trouvait entre M"* *** et moi. Elle voulut atteindre un petit ravier de porcelaine, dans lequel étaient des olives, mais elle ne pouvait y parvenir. L'empereur s'avança entre nos deux chaises et, prenant le ravier^ il le plaça devant

— Vous avez tort de manger des olives le soir, lui dit-il, cela vous fera mal.

Ceci était bien une autre affaire que mon amabilité, l'empereur s'intéressant à la santé d'une femme! La chose méritait attention, et je lui donnai la mienne,

— Et vous, madame Junot... vous ne mangez paS d'olives?... Vous faites bien... et doublement bien dtj ne pas imiter M™° ***, car en tout elle est inimitable.

Mais ce qu'il faut avoir entendu, c'est l'inflexion de la voix. Ce qu'il faut avoir vu, c'est le regard qui suivit ces paroles... M""" *** baissa les yeux et rougit beaucoup, mais sans répondre. L'empereur demeura encore quelques instants derrière nous également en silence, puis il continua sa tournée. Alors M""" *** leva les yeux et son beau regard le suivit avec une expression remarquable. Il y avait une magie profondément attirante dans l'amour d'un homme comme Napoléon et, dans ce moment, cet amour se présentait sous une forme jeune et pure, une délicatesse sentie, qui prouvent qu'il est des sentiments qui peuvent longtemps sommeiller, et qu'il existe de fraîches matinées à tout âge. De toute cette immense assemblée qui avait les yeux attachés sur l'empereur, il n'y eut que moi et l'impératrice peut-être qui reçûmes une communication immédiate de la chose comme elle était réellement. C'était de Vamour, et non pas une préférence plutôt insultante qu'honorable, et qui toujours amenait avec elle deux résultats fâcheux. L'un était le mépris lorsqu'on cédait, l'autre un sentiment vindicatif lorsqu'on résistait. Mais ici il n'y avait rien de tout cela, c'était un amour comme aux jeunes années; et la voix de Napoléon, son regard, tout en lui m'en donna la preuve dans cette

soirée. L'impératrice avait probablement deviné ce que j'avais été à portée de si bien juger, parce que la jalousie a des yeux et des oreilles dont les facultés se multiplient dès qu'elle a besoin de voir et d'entendre. Je fus invitée à déjeuner à la Malmaison où était souvent la cour, malgré le froid de la saison; et bien que j'eusse été d'un grand déjeuner qui avait eu lieu chez l'impératrice à Paris, quelques jours avant, elle me fit entrer dans sa chambre, dès qu'elle sut mon arrivée, et me parla avec une sorte de confiance amicale sur mon départ qu'elle savait me faire beaucoup de peine. Elle me chargea de plusieurs commissions pour des objets de la Chine et de l'Angleterre, puis elle revint encore à mon départ ".

— Si vous éprouvez trop de regret de quitter vos amis, me dit-elle enfin, pourquoi ne pas demander à Bonaparte^ de ne rejoindre Junot que dans quelques mois? Voulez-vous que je lui en fasse la demande?

— Oh ! madame, m'écriai-je vraiment alarmée, je vous conjure de n'en rien faire!

— Pourquoi cela? Vous craignez peut-être que je n'aie pas assez de crédit sur l'empereur pour l'obtenir de lui? Vous pourriez vous tromper, madame Junot.

Et elle faisait tourner très vite le gland du coussin sur lequel elle s'appuyait.

— Je supplie Votre Majesté de ne pas m'attribuer une si ridicule pensée. Mais l'empereur m'a parlé luimême de mon départ et de mon séjour à Lisbonne,

' J'ai déjà dit que l'impératrice fut encore quelque temps à s'accoutumer à nommer Temporeur de son titre d'Auguste, surtout avec les personnes qui, comme moi, lui rappelaient d'anciens souvenirâ.

sur lequel j'ai reçu de lui des instructions trop détaillées pour admettre qu'il ne prit pas beaucoup d'humeur si je lui faisais parvenir une pareille demande.

— Était-ce de votre voyage qu'il vous parlait avant-hier soir à souper chez Berthier?

— Oui, madame, il me parlait de ma toilette et de mes devoirs comme Française élégante; c'est un sujet que l'empereur ne traite pas ordinairement.

— Et M""" ***, lui parlait-il aussi de sa toilette? dit l'impératrice avec un sourire qui n'avait pas mal d'aigre-doux.

— Non, madame, il lui a dit, autant que je puis m'en rappeler, qu'il ne fallait pas manger d'olives le soir.

— Eh! puisqu'il lui donnait des conseils, il devait lui dire qu'il est ridicule de faire la Roxelane avec un aussi long nez.

Je fus confondue de l'apostrophe et ne répondis rien. L'impératrice se leva de. la causeuse sur laquelle elle était assise et s'approcha de la cheminée, en apparence, pour se chauffer les pieds, mais bien plutôt pour ouvrir un volume du roman de M"* La Vallière qui venait de paraître depuis quelques semaines et qui avait une grande vogue.

— Voilà un livre, me dit-elle en le repoussant avec humeur, qui tourne les tètes de toutes les jeunes femmes qui ont des cheveux blonds et qui sont maigres. Elles se croient toutes des favorites! Mais on y mettra bon ordre. A propos de cela, savez-vous bien, madame Junot, qu'on a voulu vous brouiller avec moi, il y a quelques années, lors d'un voyage que je fis à Plombières... Mais, je vous ai rendu justice, pauvre petite femme!

Quant à cela, je savais à quoi m'en tenir. Sans doute 'l'impératrice devait me rendre justice, "^parce que j'étais innocente de toute faute envers elle. Mais voilà ce qu'elle n'avait pas fait, et les plus misérables caquetages avaient formé la base de son jugement. Mais le respect me fermait la bouche et l'inutilité d'une réponse me frappa surtout plus que tout le reste. Quant à l'impératrice, il était évident qu'elle avait beaucoup deviné, mais qu'elle savait peu et comptait sur moi pour en apprendre davantage, relativement à l'avant-veille.

— Comment trouvez-vous M"® ***?

— Charmante, madame.

— Vraiment?

— Oui, madame, elle est aimaljle et je la trouve jolie et parfaitement élégante.

Pour quelqu'un qui commençait sa carrière diplomatique, je prenais un bien mauvais chemin. L'impératrice, qui était douce et bonne réellement, me lança un regard de colère qui aurait pu donner de l'émotion à un cœur moins résolu que le mien à être toujours d'une extrême indépendance dans ce pays de cour si traître et si mensonger.

— Ne vous êtes-vous pas aperçue, me dit l'impératrice après un moment de silence, que Murât lui fait sa cour ?

J'étais déterminée à ne donner dans aucun des pièges où pouvaient m'entraîner des questions insidieuses. N'étant pas d'ailleurs l'amie de M"°***, j'étais parfaitement libre de dire que je ne voyais pas ce dont on me parlait. C'est ce que je fis.

— Comment, s'écria Joséphine, vous ne l'avez pas vu avant-hier soir, à souper 1 Après que l'empereur

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VOUS eut quiitces toutes deux, il vint se placer sur le dos de la chaise de M""**** et lui parla pendant un grand quart d'heure.

— Votre Majesté voudra bien remarquer qu'avec le bruit que faisait autour de moi, la circulation de quatre ou cinq cents personnes, il était difficile que j'entendisse ce qui se disait auprès de moi, à moins que je n'eusse la volonté d'écouter, ce qui n'est pas dans mes habitudes.

J'étais blessée. Le fait est que le prince Murât était en effet venu se percher sur les bâtons de la chaise de M™'*** et lui conter ce qu'il débitait à toutes les femmes qui étaient jeunes et jolies. Je crois bien qu'il aurait voulu que la conversation devînt plus sérieuse, mais il trouvait une résistance à laquelle il ne se souciait pas du tout de livrer bataille, parce qu'il se doutait de sa vraie cause. L'impératrice me parla encore de M""*'''* dans des termes qui me firent juger quelle était la source d'où lui venaient une partie de sos renseignements. J'aurais pu répéter après le petit marquis :

J'aurais beaucoup à dire, et belle est la matière...

mais comme lui aussi je pouvais ajouter :

Mais je ne les tiens cas dignes de ma colère...

Joséphine avait une vie empoisonnée par tous les rapports que lui faisaient chaque jour une foule de femmes, non seulement dans la classe ordinaire et appartenant à la portion tout à fait inférieure de son service, mais par celles qui, étant dans la maison d'honneur, auraient dû conserver au moins l'attitude

de gens qui chez eux mangent à table. Il y en avait qui étaient de véritables vipères. J'en signalerai quelques-unes, parce que justice doit être faite, dans \e monde, de ces femmes qui ne pardonnent jamais un succès, qui fouillent dans votre vie pour en exhumer jusqu'à un tort passé, qui alors sont sans pitié, vous poursuivent de leur blâme, tout en étant coupables de ce qu'elles vous reprochent, et vont même jusqu'à être jalouses d'une faute, parce que l'éducation, le cœur plus noblement placé, l'âme plus' élevée, vous l'auront fait commettre avec des nuances qui demandent le pardon, tandis que cette faute commise par elles demeure dans toute sa laideur et toute sa nudité. Mais l'impératrice avait le besoin d'écouter ces femmes-là. vSes heures n'étaient pas toutes remplies et le compte qu'elles lui rendaient de la conduite vraie ou fausse de toutes les personnes de la cour lui fournissait un bulletin qu'elle rédigeait de son côté et qui souvent, présenté à l'empereur luimême, lui donnait des idées bien absurdes sur quelques intérieurs des hommes les plus attachés à son service. Je me rappelle qu'en 1807, je rectifiai une erreur commise volontairement sur celui de Duroc. Je connaissais heureusement la chose dont il était question et, dans une audience que j'obtins un jour de l'empereur à son retour de Bayonne, je fus assez heureuse pour faire parvenir la vérité jusque sous les yeux du maître.

L'impératrice Joséphine s'aperçut enfin que je ne savais rien, ou que le résultat de mes observations était pour moi seule. Il était onze heures et elle n'était pas encore habillée. Je sortis et fus me promener dans les chambres de ces dames, auxquelles

je fis une petite visite en attendant que l'on se réunît dans le petit salon du déjeuner, à l'extréiiiité du pavillon de gauche. Il me prit une forte envie de. rire en trouvant M"'** de La Vallière sur toutes les tables de nuit. J'entrai chez M""'*** Elle l'avait comme les autres. Cette fureur de lire M""^ de La Vallière et de la transporter dans cette cour impériale, si belle d'une vraie gloire, si vraiment belle sans accessoires de charlafanerie, me fit penser à la colère de l'empereur, lorsque, quelques années avant cette époque, il se mit dans une colère violente en lisant un mauvais pamphlet appelé une Quinzaine du Grand Alcand~re, dans lequel il était com.paré à Louis XiV, surtout, disaiton, pour i'argént qu'il donnait à ses maîtresses. Et lorsque je parlai à Junot de cet épisode, assez singulier dans la nouvelle vie de l'empereur, il fut de mon avis, lui qui le connaissait si bien, quand j'ajoutai qu'il prendrait une prévention défavorable, mais au point de ne jamais pardonner h chose, contre ceux qui les premiers auraient sanctionna et donné un corps à cette première accusation, qui, d'absurde qu'elle était, et morte et oubliée, prit tout à coup une nouvelle force et redevint active. Je prouverai plus tard que je ne me trompais pas.

Nous pûmes juger à cette époque de Tamatilité particulière de quelques Portugais. Le comte d'Araujo, ministre de Portugal à Berlin, venait d'être rappelé pour remplir à Lisbonne la place importante de ministre secrétaire d'État des affaires étrangères ; il avait été pr.esque toute sa vie absent du Portugal, et c'est peut-être pour cette raison qu'il était si aimable. II parlait français avec une grande iacilité, ainsi que je le ferai voir dans des lettres qui me sont restées de

lui. L'italien et l'anglais lui étaient aussi familiers; et la littérature de ces trois pays, ainsi que celle d'Angleterre, il les possédait également. J'aimais beaucoup M. d'Araujo. Je faisais une comparaison entre lui et M. de Lima, ambassadeur de Portugal à Paris ; et en voyant cette forfanterie de l'un, ce mensonge blagueur — je demande pardon de me servir d'un terme aussi vulgaire, — cette assurance de mauvais ton proclamant des bonnes fortunes de coulisses d'Opéra, cette caricature des héros de Marmontel, cette manière d'être m'était odieuse. M. de Lima divertissait beaucoup de gens dont l'esprit de bon goût ne pouvait que railler, en apprenant, par exemple, que M. de Lima portait des ciseaux dans sa poche pour couper les cordons de sonnettes.

— Mais, en vérité, disait-il en regardant sa figure mulâtresse dans une glace, en vérité, je n'en ai jamais eu besoin.

On riait de ces sottises-là et, moi, je me fâchais. Il est de fait que la tolérance accordée aux mauvaises manières de M. de Lima fit un très mauvais effet en Portugal, où il écrivait à ses sœurs, les deux femmes les plus prudes et les plus austères de la cour de Lis- \)onne. M. d'Araujo, qui n'écoutait jamais M. de Lima que le sourire sur les lèvres, mais un sourire qui aurait dû arrêter un conteur moins intrépide que M. de Lima, M. d'Araujo détruisit bien un peu la pré vention que l'ambassadeur avait donnée à sa cour.

— Mais que voulez-vous faire de gens qui ont di\ oreilles pour entendre le mal et pas une pour enlendre le bien ? me disait un jour en Portugal il. d'Araujo.

M. le comte d'Araujo avait à cette époque cinquante

et quelques années. Il n'avait jamais été beau, mais sa physionomie était vive, spirituelle et en même temps bonne et prévenante. Sa tournure était celle d'un homme bien né, qui a toujours représenté son souverain. L'existence d'ambassadeur donne en général à un homme une tenue et des manières tout à fait particulières aux autres hommes. Lorsqu'ils sont mal choisis, ils demeurent toujotirs doublure de l'étoffe et ne sont que cela. Mais quand il se trouve en eux un attrait qui seconde cette représentation habituelle à laquelle ils sont soumis, alors ils sont ce que je disais plus haut, des hommes à part dans la bonne grâce et la bonne tenue du monde.

M. d'Ara ujo nous précéda de quelques semaines. Il lui arriva dans son voyage une épisode à la Gil Blas. Il fut arrêté par des voleurs, dévalisé et fort maltraité. Il était habituellement très calme. Lorsqu'il fut arrêté, les brigands le tirèrent brutalement de sa voiture et lui demandèrent où était son argent. Le comte d'Araujo avait un secrétaire indignement poltron. Lorsque les voleurs tirèrent son maître et lui d la voiture, ils le jetèrent au fond d'un fossé, où l--^ pauvre garçon demeura sur son ne'z dans un éta d'agonie qui n'inspire guère d'intérêt dans un homme quand c'est la peur qui le cause. Quant à M. d'Araujo, il était aussi calme qu'une semblable aventure pouvait le lui permettre et réfléchissait surtout comment il pourrait sauver une montre que M"^ de Talleyrand envoyait à M*"® la duchesse d'Ossuna, et un autre bijou également précieux dont il était chargé pour la marquise d'Ariza, mère du duc de Berwick. La montre était en émail bleu avec une flèche en diamants, et les douze heures indiquées par douze gros diamants ;

l'autre bijou était une chaîne en perles et en diamants, montée par Foncier, et un petit chef-d'œuvre qui devait être sans prix à Maih'id, où toutes les pierreries sont si mal mises en œuvre. M. d'Araujo songeait donc, au milieu des handoleros qui l'entouraient, à sauver ces deux bijoux. La montre était déjà dans l'une de ses bottes, et la chaîne dans un endroit où. à moins d'avoir la tentation de lui donner le fouet, les voleurs ne Tiraient pas chercher. D'ailleurs ce qu'ils voulaient surtout, c'était de l'argent; et ces malheureux bijoux ayant été vus à Bayonne avec quelques autres, avaient fait dire que M. d'Araujo avait été chargé de faire remonter en France les diamants de la couronne de Portugal. C'était sa prudence qui avait fait le mal. Pour mettre plus en sûreté les objets dont il était chargé, il les portait sur lui ; car alors l'Espagne était si bien administrée, qu'on ne pouvait se promener à une lieue de Madrid sans crainte d'être enlevé par une belle troupe de brigands, bien habillés, bien armés, qui avaient bien meilleure façon que les troupes royales, qui n'avaient ni pain, ni souliers, ni argent. Aussi, lorsqu'ils se rencontraient face à face avec les brigands, toute la honte était du côté des soldats du roi. On ne partait jamais sans une - escorte de sept à huit hommes au moins. Les plus sûres étaient celles qui se composaient d'Aragonais et d'Asturiens. M. d'Araujo avait bien pris cette escorte, mais ne voyant rien, et d'ailleurs peu craintif, il partit un matin avant son escorte, qui devait le rejoindre à midi au dîner. A peine eut-il fait deux , lieues, qu'il fut arrêté ainsi que je l'ai dit. Les voleurs pilloi'enf Tes voitures de suite, cassèrent lonc les coffres de celle du ministre; mais ne trouvant pas

ce qu'ils cherchaient, car ils n'avaient qu'un sac où était le courant de la route, ils tirèrent les couteaux et commencèrent à menacer M. d'Araujo, qui ayant enfin mis à l'abri, comme je l'ai dit, la montre et la chaîne, les envoya promener, leur dit qu'ils étaient des coquins et qu'il les enverrait tous pendre. Ce n'était pas une manière analogue à sa position, « mais il fallait toujours, me disait-il, imposer à des hommes par une attitude étrangère à leurs coutumes, dans des circonstances comme celle où il se trouvait. »

— Mais vous braviez la mort ! lui dis-je, et alors permettez-moi de vous dire que c'est folie, car enfin, du couteau à votre poitrine il n'y avait pas loin.

— Oh ! non, je ne le crois pas. Et puis d'ailleurs, ajouta-t-il après avoir réfléchi un moment, c'est égal. Je ne devais pas m'abaisser avec de tels scélérats. Ils pouvaient prendre, mais moi je ne devais jamais leur donner.

Il parait que son secrétaire n'était pas aussfi absolu que son maître dans les idées de dignité personnelle, car il faisait les p/^eres les plus humbles aux brigands. Mais lorsqu'il entendit le comte refuser péremptoirement de livrer l'argent et les bijoux qu'il avait sur lui, il oublia tout respect et toute convenance.

— Monseigneur! s'écria-t-il, mais vous n'y songez pas ! Mes bons messieurs, je vais vous dire, moi, où il est l'argent.

Et il se levait à moitié de son fossé où les voleurs l'avaient jeté.

— Tenez, regardez, là, à gauche, sous le coussin, un petit bouton dans le panneau. C'est cela, mes bons messieurs. Prenez tout, mais ne nous tuez pas. Les bijoux sont là aussi.

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Et tout ce discours était dit avec des dents qut ii\^quaient l'une, contre l'autre assez fortement pour 3e briser. Le pauvre homme était pâle comme un spectre et, pendant plusieurs mois, il fut comme fou.

— Mais, monseigneur, vous n'y songiez pasi disait-il lorsqu'ils furent remontés en voiture.

C'est alors qu'il apprit que Sun patron avait sauvé la montre et la chaîne. Il fut effrayé au point de vouloir rappeler les voleurs pour les leur rendre, « car enfin ils comptaient dessus », disait-il.

Tant que je vis M. d'Araujo, je pris une meilleure opinion de la cour de Lisbonne.

— Le prince qui choisit bien ses ministres, ine disais-je, n'est jamais un homme sans mérite.

J'aurais eu raison s'il avait choisi ses ministres pour les écouter et les laisser agir. Mais ce n'était pas de cela qu'il était question vraiment.

Il fut décidé que nous emmènerions M. de Cherval avec nous. M. de Talleyrand prit envers lui une attitude de protection qui était fort inutile, parce que notre.amitié pour M. de Cherval était à elle seule suffisante pour que Junot et moi lui fissions tout le bien qui dépendait de nous. Il vint à Lisbonne comme notre ami, sans aucune dénomination. Voilà, par exemple, ce qu'aurait pu faire M. de Talleyrand pour un camarade de séminaire, un ami d'enfance, un parent. Il fallait combattre la prévention terrible de l'empereur, et la chose lui était facile, à lui ministre des affaires étrangères, lui qui pouvait si bien réfuter les mensonges de M. de Bourrienne. Mais, enfin, la justice de Dieu fera également la part de chacun.

Junot, toujours bon pour ceux qu'il avait connus dans les temps moins heureux de sa vie," accueillit

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alors lin nommé Legoy, lionnète et brave garçon, qui avait, je crois, été dans la même étude que Junot, lorsqu'il étudiait pour être avocat. Il lui fut attaché en qualité de secrétaire particulier. Il y avait encore de cette manière un nommé Magnien, chirurgien-major de quelque régiment incorporé, et qui, restant ainsi sans place, n'en pouvait espérer aucune, n'ayant pas de talent, si ce n'est celui de savoir le dictionnaire par cœur, ce qui avait sa commodité quand il faisai sombre et qu'on ne voulait pas déplacer un gros volume. Junot fut encore pour lui une providence. Cet homme eut en un jour les agréments d'une immense fortune sans en avoir les ennuis, qui sont plus forts qu'on ne pense vulgairement, quoi qu'on en dise. Il serait fort inutile de s'arrêter sur un tel sujet, si plus tard il ne me donnait lieu à prouver que l'ingratitude peut être portée à un point idéal.

Mais la personne la plus remarquable sous tous les rapports que nous emmenions avec nous, c'était le secrétaire d'ambassade, M. de Rayneval le fils. Il arrivait alors de Pétersbourg, où il remplissait le même poste auprès du général Hédouville, et, sans lui laisser prendre de repos, on le faisait repartir pour Lisbonne.

On est heureux d'avoir à tracer un portrait comme celui de M. de Rayneval. C'est surtout aujourd'hui, lorsque je regarde autour de moi, lorsque je ne rencontre que des pantins politiques, des Gilles, des Cassandres, ou des hommes ambitieux sans amour de la gloire, et enfin parmi cette foule innombrable nul caractère estimable, rien qui provoque mênie mon assentiment, c'est alors que je euis tout heureuse d'avoir à parler d'un homme qui présente à la fois

dans son individu public et privé l'homme d'honneur, d'intégrité, et surtout l'homme habile, et puis le père de famille, le mari, le fils, l'ami. Toutes ces qualités sont dans M. de Rayneval avec une telle netteté, une telle franchise, que la malveillance, qui toujours s'attaque à la vertu, n'ose pourtant parler devant lui.

M. de Rayneval n'était, lorsque je l'ai connu, ni père de famille, ni mari; mais il était bon fils, bon ami, bon frère et bon citoyen. Rien de tortueux ne dictait sa politique. Il était franc et loyal. Lorsque Junot eut travaillé avec lui, il me dit que M. de Rayneval lui faisait aimer la diplomatie.

Il est difficile d'être plus modeste avec un talent aussi supérieur. Il a la candeur d'un enfant à côté d'une expérience profonde. Cette alliance a une apparence extraordinaire d'abord, puis ensuite elle inspire du respect. Je connaissais beaucoup sa sœur et son beau-frère. Ce dernier était l'un de nos meilleurs acteurs du théâtre de la Malmaison. C'était notre Figaro et notre Crispin. M"® Didelot, sœur de M. de Rayneval, était alors une charmante personne avant qu'une terrible maladie de nerfs eût altéré ses traits.

M. de Rayneval possède à un degré supérieur le talent de la musique. C'est une chose plus utile qu'on ne pourrait le croire dans la carrière diplomatique. Je dirai même dans toutes, mais principalement dans celle-là. Il ouvre les salons que bien souvent on fermerait à l'étranger qui n'apporterait que la seule qualité de son rang diplomatique. C'est une épreuve que j'ai souvent tentée et qui toujours a réussi. Quant à M. de Rayneval, il est musicien comme il faut l'être pour s'amuser et amuser les autres. Il joue de >tous les instruments, chante toutes le parties*, et, comme

il est inutll'^ de le dire, à livre ouvert. Il compose tout aussi facilement, et avec tout cela il est mélomane à un point que je ne puis dire ; mais je le puis cependant, et par un seul fait .que je vais raconter.

Nous étions à Lisbonne. Junot était parti pour Austerlitz et M. de Rayneval était demeuré chargé d'affaires pendant toute son absence. J'allais quitter Lisbonne pour revenir en France. M. d'Araujo me donna à dîner pour prendre congé. Nous étions chez lui dans sa jolie maison de Belem, autour d'une table élégamment servie, comme tout ce qui se faisait chez lui. Après avoir beaucoup causé, on faisait silence, comme cela arrive quelquefois à un changement de service. Nous étions vingt-cinq personnes à peu près, parmi lesquelles surtout étaient de graves personnages, de vénérables têtes à perruque, comme le comte de Campo Allange, ambassadeur d'Espagne à Lisbonne. Il faut dire que M. de Rayneval composait alors un opéra, et que les grands dîners l'ennuyaient à périr. Tout à coup, au milieu de ce silence profond, on entend un grand éclat de voix, puis une roulade et le point d'orgue , enfin un commencement d'ariette. C'était M. de Rayneval, qui à toutes ses qualités joint celle d'être complètement distraite II avait oublié qu'il était en grande représentation, qu'il dînait chez son ministre et qu'il n'était pas en robe de chambre, en pantoufles devant son piano, chantant et composant ainsi qu'il le croyait. Comme il était extrêmement aimé et que, malgré l'apparat de la réunion, nous n'étions que des personnes amies, après le premier

^ J'ai remarqué que les hommes distraits sont tous excellenls Mon frère élail le plus distrait des mortels, et l'on sait ce qu'il était aussi l

moment de surprise, la chose nous mit d'autant plus en joie que M. d'Araujo était lui-même mélomane déterminé et bien capable d'en faire autant au premier dîner que le chargé d'affaires de France lui donnerait. Nous avions espéré ne partir qu'au printemps, mais les ordres que Junot avait pour l'Espagne hâtèrent notre départ. Les affaires se brouillaient de plus en plus. Tout faisait croire à une troisième coalition continentale. L'influence de l'Angleterre dans les cours de Lisbonne et de Madrid pouvait devenir dangereuse dans ces moments d'agitation, précurseurs de l'orage, et nous dûmes quitter Paris au milieu du carnaval de 1805, lorsque tout était radieux de bonheur, que tout retentissait de chants de fête, d'éclats de joie. Ce n'étaient pas les bals et les mascarades que Junot regrettait, mais il craignait que la guerre se fît sans lui, et, dans sa franchise, il le dit à l'empereur.

— Votre Majesté, toujom's si bonne pour moi, lui dit-il, ne veut pas m'affliger au point qu'elle ne pourrait ensuite elle-même rien réparer. Je ne puis encore appuyer sur la blessure si vive que j'ai reçue en apprenant la nouvelle de la bataille de Marengo. Sire, jamais votre Majesté ne s'est trouvée à une bataille sans que je fusse près d'elle. Je la conjure de me promettre qu'elle me rappellera aussitôt qu'elle pourra croire que le canon grondera.

L'empereur fut ému.

— Je te le promets, dit-il à Junot, en lui tendant la main, et il ajouta : Je t'en donne ma parole d'honneur.

— Eh bien! je pars content. Je servirai Votre Majesté avec plus de zèle, parce que je n'aurai pas d'inquiétude.

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