CHAPITRE XTII
Départ de Paris le mardi gras 1805. — Mon chagrin. — Incidents de notre voyage à travers la France. — Le canon tiré sur notre roule. — Les maires et les préfets. — Les perdreaux truffés de Barbezieux. — Angouléme et sa fonderie. — Le Carbon-Blanc et le yacht de la ville de Bordeaux. — Description de la ville. — M. Charles Lacroix. — Beauté de la prélecture. — Notre promenade en ville. — Lettre que j'^rivis à cette époque à la vicomtesse de Puthod. — Notre voiture se brise. — Ma fille. — Appréciation du préfet de la Charente. — Le général Pommereuil. — Les juremants. — Grand dîner. — La violette double. — Le printemps et la France. — Adieux. — Le château Trompette et Tropette. — M. de Talleyrand au séminaire. — M. de Cherval. — Notre départ de Bayonne. — Portrait du prince de la Paix. — La grisette et la femme de qualité. — La maison de Madrid. — L'empereur et les secrets à double partie.
Le moment où je quittai ma maison fut très douloureux pour moi. Nous laissions un de nos enfants qui tétait encore. C'était la première fois que je m'en séparais et j'éprouvais un déchirement qui m'allait au cœur. Junot était bon père et sentait ce que j'éprouvais sans doute. Mais une mère, lorsqu'elle est at teinte, l'est à l'àme. C'est une réelle souffrance. Il me semblait que j'abandonnais ma pauvre petite Constance. Cependant je la laissais sous la surveillance de AP^Maldan.ma belle-sœur, qui restait dans mon hôtel en mon absence, et j'étais bien assurée au moins que ma fiUe serait parfaitement soignée.
Nous partîmes à minuit le jour du mardi gras. C'était un peu piquant pour une jeune femme de dix- neuf ans. Mais ce que je puis affirmer, c'est qu'au moment où je passai la barrière, j'étais loin de songer aux fêtes, et que nul accent joyeux ne résonnait autour de moi. Je souffrais de la plus vive douleur que j'aie ressentie de ma vie. J'ai éprouvé saris doute des peines et je crois affirmer que nulle existence ne fut peut-être plus agitée par le malheur que la mienne. Mais tout pâlit devant le souvenir d'une première expatriation : car alors je ne voyais la cljose que de cette manière. Cependant, l'avenir qui se déroulait devant moi avait bien ce qu'il fallait pour consoler une jeune tête. Non seulement j'allais, avec le titre (î'amlDassadrice, dans une cour étrangère, mais l'empereur avait ordonné à Junot de voyager en France avec tout Tapparat qu'exigeait sa nouvelle dignité. On tirait le canon là où il y en avait, autrement c'étaient des coups de fusil, des pétards même qui s'en mêlaient aussi, et puis les harangues des maires, la politesse des sous-préfets, des préfets, que cela ennuyait autant que nous, mais qui devaient le faire comme nous devions le recevoir. C'était le premier ambassadeur que Napoléon envoyait depuis qu'il était empereur, et il voulait donner à cette mission tout l'éclat qu'il était possible qu'elle reçût. Barbezieux est le seul endroit où je me sois vraiment amusée, parce que nous y fîmes un dîner parfait avec des perdreaux aux truffes, des dindes truffées, enfin les gourmandises de tout un dîner de députés ventrus, et cela sans aucun ennui des autres bons dîners qui en avaient plus que tout autre chose. J'aurais tort cependant, si j'étais ingrate
envers le préfet d'AngouIème, M. de Bonnaire. Nuir« voiture cassa au pied de son pain de sucre de ville, et nous fûmes forcés de nous y arrêter pendant deux jours. Pour me distraire, Junot imagina de me faire voir la fonderie, qui était et qui est bien toujours à une lieue de la ville. Je vis couler une pièce de canon, ce qui me fit grand plaisir. Je n'avais jamais vu le Vésuve. On me dit que je pouvais prendre une idée de la lave dans cette matière de feu liquide que contient la gueuse. A cette époque, toutes les fonderies de France allaient avec une grande activité. Celle de Douai avait, je crois, quinze cents pièces dans ses magasins. On était encore en paix, mais tout annonçait la guerre, et nous ne pouvions nous dissimuler que ce moment de repos avait été bien court. C'était du moins l'opinion de Bordeaux, où nous arrivâmes au bout de onze ou même douze jours de route : on voit que nous allions un vrai pas d'ambassadeur.
Lorsque nous descendîmes à Saint-André-de-Cubzac, nous trouvâmes un bateau parfaitement arrangé, avec des matelots habillés de blanc, qui nous attendaient pour nous transporter de l'autre côté de la Dordogne C'était la ville de Bordeaux, je pense, qui en avait pris le soin ; et lorsque nous fûmes au Carbon-Blanc, ce fut le yacht même de la ville qui nous passa à l'autre bord.
J'ai toujours aimé Bordeaux. Sa position, son aspect, cette magnifique rade peuplée de raille vaisseaux, cette activité tout industrielle, ces physionomies à la fois vives, spirituelles et si bonnes en même temps; car le peuple de Bordeaux, comme sa haute classe, est remarquablement d'un caractère généreux. J'aime Bordeaux... Aussi combien je fus pé-
niblement affectée en voyant tout le mal que lui avait fait la rupture du traité d'Amiens. Beaucoup de faillites en avaient été la suite. Les vins ne s'expédiaient plus ni pour l'Angleterre ni pour l'Amérique. C'était une vraie calamité sur cette belle et florissante cité, et ce qui semblait s'annoncer n'était pas fait pour les rassurer. Cependant nous ne nous aperçûmes pas dans leur accueil qu'ils eussent de l'humeur ou même de la peine, et le préfet de la Gironde, M. Charles Lacroix, qui était alors à Bordeaux, nous reçut dans sa belle préfecture, où il nous donna une hospitalité presque royale, nous dit que les tètes pouvaient être chaudes à Bordeaux, mais que le cœur était partait, et que l'empereur, s'il voulait suivre un plan qui lui avait été présenté pour établir deux canaux afin de donner à la capitale de cette partie du Midi des rapports directs avec l'intérieur de la France, ce que le canal du Languedoc ne faisait nullement; « si l'empereur voulait donner aux Bordelais cette marque de son intérêt, disait M. Charles Lacroix, je ne doute pas que cette province ne soit la plus dévouée de son empire. »
Pourquoi ce projet n'a-t-il pas été exécuté? Je l'ignore.
Je vais transcrire ici une lettre écrite par moi de Bordeaux à une de mes amies, la vicomtesse de Puthod, pour donner une idée de la manière dont les Bordelais nous accueillirent. M"" de Puthod, qui habite en ce moment même sa terre de Mondespit, près de Bordeaux, a conservé toutes les lettres que je lui écrivais 'à cette époque, et souvent j'en transcrirai quelques-unes,- comme rendant plus fidèlement les impressions de l'instant qu'on rappelle.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS lO^Î
Bordeaux, le 16 février 180.").
« Me voici enfin arrivée dans cette ville que vous aimez tant, ma chère Antoinette. La manière dont nous y avons été reçus, m'a fait croire un moment que les Bordelais étaient guidés par votre amitié pour moi, dans l'accueil qu'ils m'ont fait. Cet accueil a d'autant plus flatté Junot ainsi que moi, que nous savons qu'en cet instant ils ont une assez forte prévention contre tout ce qui vient de Paris, et qu'au delà du devoir que la ville devait remplir on ne po!ivait rien exiger d'eux. Mais ils y ont mis de la cordialité et leur conduite affectueuse leur a acquis mon amitié pour toujours.
« Je vous dirai, du reste, que, aux, accidents près, notre voyage a été fort brillant. Depuis Paris nous n'avons eu qu'une suite de dîners, de déjeuners et, si nous l'avions voulu, de goûters, et même de soupers. Vous savez que les provinces se ressemblent toutes à cet égard et faire manger les arrivants, voilà l'extrême politesse. Mais un véritable ennui est celui que nos voitures nous ont fait éprouver. Celle de ma fille, quoique toute neuve, a cassé cinq fois depuis Paris. La mienne, qui avait résisté jusqu'à Tours, se cassa dans les environs de cette ville par un temps affreux, la pluie tombant avec violence et le vent soufflant à déraciner les arbres de la route. Je fus cependant contrainte de descendre, afin qu'on pût attacher tant bien que mal le ressort brisé, et que nous pussions gagner Tours, dont nous étions encore à une lieue environ. Je m'enveloppai dans ma capote de voyage et gagnai une chaumière voisine.
tt Je vais aller chez le préfet, M. Charles de Lacroix, qui me donne un dîner de trente personnes, dont je me passerais fort bien, car je suis excédée de fatigue. J'ai cependant promis d'aller au grand théâtre, ce soir, pour voir une représentation extraordinaire que M. de Lacroix prétend n'avoir lieu que pour moi, ce que je ne puis croire. C'est Gavaudan, qui est ici depuis deux jours et qui, dit-on, ne devait jouer que dans dix ou douze jours.
« Je vous envoie une superbe violette double que j'ai cueillie ce matin dans le jardin du général commandant la ville, qui m'adonne un fort beau déjeuner. Vous savez, chère amie, que dans notre idiome de fleurs, la violette signifie amilié. Au moment d'une séparation, peut-être bien longue, gardez ce gage de la mienne.
« J'ai trouvé ici la saison aussi avancée qu'elle peut l'être à Paris au mois de mai. Les arbres sont fouillés, les rosiers chargés de fleurs et le fruit de la cerise est déjà presque formé. Je respire avec délices cet air balsamique du printemps que je trouve comme par hasard dans mon chemin. Que de jours heureux nous avons passés à Bièvre dans cette même saison !
« Adieu, je vous quitte pour faire ma toilette et aller à mon grand dîner. Je commence à être fatiguée de toute cette représentation. Hélas! bientôt je regretterai peut-être ces soins et ces attentions dont je me plains aujourd'hui... Dans cinq jours je quitte la France pour m'en foncer dans les sables et les montagnes de l'Espagne. Il m'arrivera souvent sans doute de pleurer surtout ce' que j'ai laissé derrière moi et, comme le dit M. de Chateaubriand, de rappeler avec amertume la patrie absente. Le temps pourra affaiblir
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mais non déiruire mes regrets. Le souvenir de mou infant que j'ai laissé si jeune loin de moi ! celui de mon frère, de ce frère que j'aime comme un ami, cet ami donné par la nature, et que je respecte comme un père! Le vôtre, ma chère Antoinette! Celui de tant J'amis! Voilà des sentiments qui jamais ne pâliront dans mon cœur. Et, quel que soit le sort brillant qui m'attende au pays lointain vers lequel je marche, mon retour dans cette Fi-ance chérie sera toujours le premier, le plus cher de mes vœux^..
« Mes compagnons de route sont parfaits pour moi. Quant à M. Lageard, vous le connaissez, et vous savez combien il est naturellement attentif. Magnien dort et mange, et je le place dans les zéros pour former le total. M. de Rayneval, que je connais encore trop peu pour le juger, me parait fort bien. Il est poli, quoique distrait, ce dont alors on lui sait plus de gré. Il m'a déjà gagné le cœur en étant aimable pour ma fille. Joséphine a fort bien pris ses agaceries et ils on sont déjà au tutoiement. La chère petite créature ne souffre pas le moins du monde du voyage. Il est vrai de dire qu'au train dont nous allons, il n'y a pas moyen de se fatiguer.
€ Nous avons trouvé à Angoulème un p.éfet fort aimable dont j'ai souvent entendu parler à M. de Li-
' Toutes les lellrcs citées clans ces mémoires ne tout point écrites de souvenir, elles sont copiées sur les originaux. M""= la ▼icomtesse de Puthod a bien voulu me laisser transcrire les miennes et, en cela, elle m'a fait un grand plaisir, car j'y ai retrouvé une foule de détails minutieux qui ne se placent pas dans des notes, et qu'on est charnié de retrouver ensuite, parca qu'ils ont un cachet du moment qui ne se retrouve plus ensuite
moges. C'est M. BonnaireV II nous a été fort hospitalier, et cela bien à propos, car nous étions encore dans une ornière. Mais, avec tout le désir possible de bienveillance, qu'il y aurait de bons croquis à prendre parmi ces préfets et ces sous-préfets qui tiennent à vous haranguer et à. vous faire dîner comme Dandin tenait à juger! Le préfet de Tours est le seul de tous ceux que j'ai vus depuis Paris, qui ne m'ait pas ennuyée ; mais son portrait est bien plaisant, quoique pourtant il n'ait rien de ridicule. C'est M. de Pommereuil, ancien officier général d'artillerie ou du génie. Il a beaucoup d'esprit, et Junot parait fort le considérer. Qu'il a une bien drôle de manie!... Imaginez-vous, ma chère, qu'à chaque mot qu'il dit, il commence un jurement qu'il ne finit jamais, mais qui arrive en mourant, tué qu'il est sans doute par la réflexion. Cela donne à la conversation un tour particulier dont je vous laisse deviner le piquant et l'originalité. Il est fort aimable. Je l'ai vu à Paris plusieurs fois dans un voyage qu'il y fit avant notre voyage d'Arras. Il vint même à Bièvre, ce qu'il m'a rappelé avec son sifflement ordinaire. J'aime beaucoup les hommes qui ont un caractère quelconque d'originalité, et le général Pommereuil est bien dans le cas d'attirer l'attention par la sienne. Il est fort spirituel, etc., etc. »
Nous demeurâmes deux jours à Bordeaux. J'allai me promener avec ma fille, que la voiture commençait à ennuyer, et cela éuiit concevable pour une enfant de trois ans. Mais je n'en étais pas moins inquiète
1 Avant d'aller à Angoulême, il était à la préfecture d'IUe-et- Vilaine, où il était fort aimé.
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pour la suite du voyage, car nous avions encore devant nous la perspective de trente jours de réclusion dans cette vilaine boîte, comme Joséphine appelait la voiture, et cela sans compter les jours de repos. Nous avions quatre journées de Bordeaux à Bayonne, puis de là treize jours de marche jusqu'à Madrid, et de Madrid tout autant jusqu'à Lisbonne. Ma pauvre petite souffrait impatiemment sa prison, elle, si vive et si agissante! Elle était alors habillée en garçon, ce qui lui donnait encore plus d'envie de courir, je crois.
En allant nous promener le long de la rivière, tout en nous amusant à voir couler sur l'eau des couralins remplis de charmantes filles aux yeux noirs, aux dents blanches, aux joues fermes et rosées, car c'était un dimanche, et elles se donnaient le plaisir de descendre la Garonne en coiiralin malgré le froid assez piquant qu'il faisait encore. Tout en musant donc, et suivant les grandes jambes de M. de Cherval et la lourde personne de M. Magnien, nous arrivâmes aux ruines du Château-Trompette, à cet endroit qui depuis est devenu une promenade charmante. A cette époque il n'en allait pas ainsi, et les ruines de la forteresse étaient seules en cette place. M. de Cherval, qui avait toujours quelque anecdote pour le lieu oi^i il se trouvait nous en raconta une assez drôle sur le Château-Trompette. Il était au séminaire et il avait seize ou dixsept ans. Il était alors l'ami de cœur de M. de Talleyrand, qu'on appelait dans ce temps-là l'abbé de Périgord — et même l'abbé couleur de rose.
Or un jour il advint que l'un de ces messieurs devait faire la lecture pendant le souper dans le réfectoire. Le régent était, comme cela arrive toujours, détesté de toute la jeune troupe qui était sous sa férule et
toutes les fois qu'ils pouvaient mutuellement se faire quelque bonne pièce, c'était de bonne guerre. On lisait ce jour-là VHistoire de la Guienne. Le jeune séminariste, arrivé à un endroit du livre prononça très haut et très lentement :
— Et lorsque le Château-Tropette...
— Monsieur l'abbé, dit le régent, on dit Trompette. Le séminariste se lève, fait une révérence à son
clief et reprend :
— Et lorsque le Château-Tropette...
Le régent était colère. Il se lève et, Toeil tout enflammé, il crie au jeune abbé :
— Monsieur, ne m'avez-vous pas entendu? Je vous ai dit qu'on nommait ce château le Château-Trompette...
Le séminariste se lève encore à son tour, salue son supérieur, se rassied et, reprenant son livre toujours avec un sérieux imperturbable, il dit :
— Et lorsque le Château-Tropette, (\\ï&\&s ignorants ont jusqu'à présent nommé Château-Trompette...
— Monsieur, vous m'insultez ! s'écria le supérieur.
— Moi? monsieur, dit le jeune abbé, pas le moins du monde !
Et descendant de sa chaire, il vient montrer au supérieur la phrase imprimée en effet dans le livre, et que pai' malice il avait prononcée avec affectation ' pour arriver à la suite.
! C'était vraiment une chose amusante que djentendrc M. de Gherval raconter toutes ces joies, ces folies des jeunes années de M. de Talleyrand et des siennes. D'abord la chose ne me frappa point par son vrai jour original. Il y avait un extrême intérêt que j'attribuai, au commencement ^ ^^- lî^^it'i-f. çiquante du narra-
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leur. Mais ensuite je m'aperçus que tout le charme consistait particulièrement dans l'opposition de ces tableaux naïfs, dont la candeur ou l'innocente malice fai^^;iieiit les tons plus ou moins chaleureux, produisaient des teintes plus ou moins vigoureuses ou gracieuses, avec cette vie présente et passée qui promet tait un avenir plus effrayant encore. M. de Talleyrand, offert à mon imagination comme un jeune homme gai et malin sans méchanceté, faisant consister ses plaisirs à manger trois ou quatre pots de confitures dans une nuit. Bon ami alors, candide et tout animé de ce feu de la jeunesse qui décore et embellit tout, ayant des illusions enfin, car M. de Cherval, qui l'avait aimé comme un frère, persistait à ne le voir qu'avec les lunettes qu'il avait à cette époque de sa vie, sans vouloir comprendre que les années avaient dû changer les siennes, au point d'y mettre des verres de myope. M. de Talleyrand ainsi présenté à moi et luttant dans ma pensée avec le M. de Talleyrand qui, disait-on, avait provoqué la fameuse épigramme de Lebrun \ ne pouvait s'accorder avec mes propres pensées. Il n'a pas tenu à M. de Cherval que je n'aie cru M. de Talleyrand un bon homme spirituel. Il eut un jour à Lisbonne une conversation avec M. d'Araujo T(ui me fit faire pour la première fois des réflexions
^ L'adroit Maurice, en boitant avec grâce, Aux plus dispos peut donner des leçons; Au front d'airain, au cœur de glace.
Toujours il fait son thème en deux façons Dans le parti qui lui paie un salaire, Avec effort il porte un pied douteux. L'autre est fixé dans le parti contraire. Mais c'est le pied dont Maurice est boiteux
assez bizarres sur notre ministre des attaires étrangères.Junot en était aussi, et comme moi il était alors fort en goût de M. de Talleyrand. J'étais amie de sa nièce, j'avais été tendrement chérie de son oncle; et, toutes ces raisons, fortifiées du sentiment général qui chez nous prend avec autant de violence qu'il part ensuite, m'avaient inspiré une sorte d'attachement pour lui. Mais ce sentiment s'est évanoui devant sa conduite pour un ami malheureux, dont les talents pouvaient l'effrayer et plus tard devant l'ingratitude dont 'il paya les bienfaits de l'homme qui, d'abord son idole, fut renversé plus par lui peut-être que par ses propres fautes. M. de Talleyrand et Fouché, voilà, avant le gouvernement anglais — car je prie de croire que je mets une grande différence entre le cabinet de Saint-Jafnes et la nation — les vrais bourreaux de l'empereur Napoléon.
Cette digression n'est point hors d'œuvre, car c'est à cette époque, dans ce voyage, que je fus à même de voir de plus près les menées de l'homme dont je parle, qui était un nommé Izquierdo, agent du prince de la Paix, et employé par M. de Talleyrand dès ce temps-là, et commençant l'attaque sur l'Espagne, malgré les assurances réitérées du ministre de son innocence et de sa non participation à tout ce qui se fit alors dans la péninsule. Toutce que je pouvais voir et entendre me donna des impressions bien profondes et bien remarquables. Junot correspondait directement avec l'empereur. Avant de quitter Paris, il y avait reçu des ordres d'une telle nature, qu'il ne put s'empêcher d'en faire la remarque. L'empereur, tout en accordant une grande confiance à ceux qui étaient à* la tète de cette immense machine, dont les rouages
encore neufs ne marchaient pas avec une entière faciliic, se méfiait assez d'eux pour avoir une contrepartie de surveillance. Cette manière était-elle bonne? Peut-être le fut-elle pendant un temps. Néanmoins il est impossible que le colosse de l'empire, déjà embarrassé dans ses mouvements en raison de la longueur démesurée de ses membres, n'éprouvât pas une gêne nouvelle par h multiplicité des entraves. Mais telle est la conséquence funeste d'employer des traîtres que l'on a fait trahir soi-même, on se méfie ci'eux parce que l'on sait de quoi ils sont capables. On s'en méfie et ils se blessent, parce que jamais l'homme, même le traître, ne veut convenir de ses fautes. Et pour excuser une nouvelle trahison, il oppose au nouveau blâme le mal que lui faisait éprouver le châtiment d'un premier crime. C'est ainsi que l'on voit autour de l'empereur ces hommes qui, dès cette époque de 1804, s'agitaient dans leurs fautes passées en en méditant de nouvelles, et ménageant, pour se sauver, la perte de celui qu'ils avaient élevé sur les ruines des autres. Quelles turpitudes, quel chaos ! Et combien elle fut affreuse, la première lueur qui jaillit de ces ténèbres ! Elle obscurcit de sa terrible puissance le soleil tout brillant de notre gloire. Et comme la voix de Dieu commanda la lumière, et la lumière fut, cette voix de la haine comprenant toute la France dans l'anathème qu'elle lançait sur un seul homme, appela les ténèbres sur elle, et la nuit nous enveloppa
cette haine incompréhensible contre l'empereur, conçue par des hommes qu'il avait comblés de bienfaits, prit sa source dans cette vanité blessée, qui ne voulut admettre aucun raisonnement pour excuser ce
qu'ils appelaient sa iiicfiancc. Junot le comprit, et je n'oublierai jamais une conversation fort longue que nous eûmes à la suite de la lecture d'une dépèche confidentielle qu'il devait lire seul, à laquelle il devait répondre seul et dont il devait également diriger seul les opérations qu'elle indiquait. Elle le mettait, du reste, en relation directe avec le prince de la Paix, homme qui excitait alors une sorte de curiosité en Europe, quand on avait le temps d'y songer. C'est encore là une de ces réputations singulièrement établies, qui se sont soutenues parce qu'elles étaient là, et qui, le jour où le bon sens les rencontra dans sa course, les renversa d'un souffle. Mais Junot, qui avait encore des iUusions dans ce temps-là, et qui ne pouvait se mettre dans la pensée qu'un homme fût porté au ministère pour gouverner une grande nation avec une grande médiocrité, avait, au contraire, une prévention favorable pour le prince de la Paix. Il croyait qu'un homme sorti de la classe ordinaire — car, malgré son don, Manuel Godoï était fort peu de chose comme naissance — devait avoir franchi la distance de l'obscurité au pouvoir à l'aide de ses grands talents. Nous devions apprendre que la nullité pouvait en faire autant.
Arrivés à Bayonne, Junot me laissa en arrière, et partit pour Madrid à franc étrier avec le colonel Laborde. C'était une chose étrange, et bien particulière à l'époque, que de voir un ambassadeur franchir une distance de deux cents lieues à franc étrier. Toujours est-il que Junot partit et nous laissa à Bayonne, ma fille et moi, nous recommandant aux soins de M. de Rayneval et de M. de Gherval, qui firent la route avec moi, marchant ainsi qu'il convenait à une
digne et respectable ambassadrice de dix-neuf ans.
Comme il avait été arrêté à Paris que nous ferions un séjour assez long à Madrid, Junot s'était informé si je pourrais être logée convenablement pendant les cinq ou six semaines que j'y passerais. A cette époque, il n'y avait qu'une seule posada, la Croix-de- Malte, et ce n'était ni un lieu convenable pour moi, ni un logement commode. Nous ne pouvions raisonnablement pas demander l'hospitalité à l'ambassadeur de France, étant toute une colonie. Et puis, il y avait dans la conscience de Junot une droiture qui s'opposait à ce qu'il fût le commensal de l'homme qu'il supplantait pour ainsi dire momentanément. L'intention de l'empereur avait été d'abord que nous logeassions à l'ambassade. Ce fut Junot qui le supplia qu'il n'en fût rien.
Nous étions un jour à parler de cette difficulté de me loger à Madrid et Junot, qui était toujours de. ceux qui tranchent le nœud quand ils ne peuvent le couper, parlait déjà de m'envoyer alors à Lisbonne, sans m'arrèter autrement que deux ou trois jours à Madrid, ce qui n'était pas de mon goût, parce que je voulais au moins quece voyage, puisque j'étais obligée de le faire, devînt pour moi un objet d'études et d'observations, et brûler Madrid me paraissait une chose peu convenable d'ailleurs aux volontés de l'empereur. Nous étions à causer de notre embarras, lorsque l'un de nos amis intimes, Alphonse Pignatelli, aimable et excellent garçon, frère cadet du comte Armand de Fuentès, également notre ami, entra chez moi pour me faire sa visite du matin, chose à laquelle il ne manquait jamais.
— Si vous voulez courir la chance d'être logée
horriblement mal dans une petite maison de garçon, me dit-il aussitôt qu'il sut quel était le sujet de notre entretien, je vous offre ma maison de la calle del Calvel (la rue de l'OEillet), à Madrid. Je ne prendrais pas cette licence, si je n'étais certain que vous ne trouverez rien qui puisse vous convenir. Mais je vous préviens que vous serez fort. mal. Il y a quelques lits, quelques meubles ; je crois bien aussi par-ci parlà quelques rideaux aux fenêtres, mais voilà tout. Voyez si vous voulez vous exposer à camper dans mon ermitage, cela vous sera encore plus commode que la Croix-de-Malle.
On peut penser que nous acceptâmes avec empressement l'offre de notre ami. Il écrivit aussitôt à son intendant à Madrid, pour que le brasero fût au moins garni de « noyaux d'olives, nous dit-il, et que vous ne pestiez pas autant que je le fais, moi, contre l'Espagne ».
Il avait l'Espagne en grande antipathie, ainsi que son frère. Mais je crois qu'Armand la haïssait encore plus qu'Alphonse. Qu'ils étaient tous deux d'excellentes créatures, et combien Alphonse était surtout un homme distingué ! Il avait de l'esprit, et un esprit tout français. Il l'était d'ailleurs par sa mère. Son père, le comte de Mora\ avait épousé la fille du comte d'Egmont. Lui et son frère avaient été élevés en France, et toutes leurs manières, leur accent, tout en eux rappelait les hommes de bonne naissance de notre époque de bonne éducation ; car il ne faut pas que les hommes d'un ccitain temps, bien qu'ils soient nés dans la rue de l'Université, ou la rue Saint-Domi-
• Celui dont parle M"" <Je l'Espinassi.
nique, soient dans l'illusion qu'ils sont bien appris au moins ; il n'en est rien du tout. Je ne décide pas si la question est ou non meilleure dans ses résultats ; jusqu'à ce que je voie sortir des Richelieu, des l'Hôpital, des Turenne, des Condé, des Mole, des Lesdiguières, des Villars, ou des hommes qui les vaillent, de cette nouvelle école, dégagée de la moindre politesse, je garderai mon opinion. Du reste, je suis de même pour le parti opposé ; et jusqu'à ce que je rencontre en mon chemin, sortant de l'école républicaine, des Tibérius Gracchus, des Solon, des Lycurgue et des Léonidas, je crierai à haute voix contre le ridicule de cette affectation de grossièreté et de malpropreté que cherchent à montrer quelques-unes de ces têtes sans cervelle, qui s'imaginent qu'ils sont républicains comme Brutus, parce qu'ils ne se lavent pas les mains et qu'ils coudoient une femme dans la rue, ou bien ne la salueront pas, ou bien lui couperont la parole, ou enfin mille gracieusetés semblables. Mais l'unedes idées les plus grotesques du parti fou, — car il ne faut pas comprendre que tout le parti républicain est de cette trempe, j'en connais dont j'honore le caractère et les opinions, que je partage même, et que je me glorifie de partager, il en est même qui voient la France surtout dans le système qu'ils caressent. Ils sont au moins conséquents et ne marchent pas sur la route de Charenton, — l'une des idées donc que \epai'ti fou se fait grande gloire de propager, c'est qu'il n'existe de beauté, de vertus, d'agréments, que chez les grisettes. Ce n'est que là que l'on trouve des charmes, de l'esprit même, enfin tout ce qui séduit. Les femmes delà bonne société? Foin de celles-là ! Une jeune femme de dix-huit ans, qui aura de beaux
grands yeux bleus, coninie en possède M"' de La..., par exemple, ou bien un ravissant visage, comme M"° Claire deB..., une taille de nymphe, des manières gracieuses, eh bien, tout cela ne vaut rien, parce que ces demoiselles sont des personnes bien élevées! Que voulez-vous répondre à des fous qui vous jettent au visage de pareilles pauvretés? Il faut les conduire à l'hospice des lunatiques, comme le Michel de la Fée aux Miettes.
Dernièrement quelqu'un me parlait précisément de cette volonté de ne trouver d'agrément à une femme que si elle est la reine de Saba ou bien une grisette, et on ajoutait que c'était l'opinion générale de la jeune génération.
— Mais quelle est celte folie? demandai-je. Car enfin il me semble qu'on peut mener à l'autel, avec amour, une jeune fiancée spirituelle, bien élevée et doublant ses charmes naturels par une éducation soignée.
— Oh! pour une femme! Pour le mariage! C'est autre chose, me répondit-on.
— Ah! Eh bien, quelle est donc l'autnT raison? J'avoue que j'étais devenue tout à fait béte depuis
mon attaque de choléra.
— Mais c'est parce que... parce que...
Et la- personne qui me disait cela ne savait comment me narrer l'affaire. Enfin elle y parvint.
— C'est parce que c'est plus commode!
Oh! alors je partis d'un de ces bons rires que depuis si longtemps j'ai perdus de vue et dont le souvenir m'est devenu presque étranger.
Comment! En vérité, je ne m'imaginais pas que les régénérateurs de notre époque accommodaient
DE LA DUCHESSE D'ABRANTl'S 207
ainsi la morale à leur convenance! Ainsi donc, c'est de cette façon qu'ils honorent ce peui)le qu'ils reconnaissent pour leur souverain! C'est en proclamant leurs femmes et leurs filles les plus corrompues de toutes les classes et en contribuant en effet à les corrompre? S'il en est de même de toutes les branches de ce qu'ils appellent la lumière rcgénc'ratrice, on ne pourra bientôt plus dormir en sûreté derrière dix verrou X.
Voyez un peu où m'entraînent encore mes pensées vagabondes! Retournons à Madrid.
Je partis donc de Bayonno, oîi j'avais passé trois jours très bien chez M. Dubrocq, notre banquier, et j'entrai en Espagne. Maintenant les tableaux vont changer. Les personnages seront bien encore quelquefois les mêmes, mais ils joueront sur un autre théâtre, avec d'autres costumes et d'autres décorations. L'influence de Napoléon se fera bien encore sentir, quoiqu'à l'autre bout da l'Europe; mais déjà elle devenait universelle. Bien plus, peut-être, que Charles-Quint, il pouvait comprendre que cette monarchie unique pouvait être la sienne. Il avait eu l'art de le persuader à ceux qui l'entouraient et qui étaient également dévoués à un système tout à fait opposé à celui qu'ils servent maintenant. Ce qui peut être le sujet de quelques instants de réflexion, c'est le mobile que l'empereur employait pour gagner à sa cause les espri.s qui pouvaient être récalcitrants malgré leur attachement à sa personne. Il leur présentait l'état d'abjection où le despotisme et la superstition avaient plongé l'Espagne et le Portugal. Partant d'un point qui n'était pas positif en vérité, il offrait à l'œil attristé d'un Français vraiment patriote, et, par cela,
208 MEMOIRES DE LA DUCHESSE D'AliRANTÈS
porté à la philanthropie envers des peuples malheureux, le tableau de leurs misères. C'est ainsi qu'il s'y est pris, je puis l'affirmer, en ce qui regarde Junot du moins, pour faire adopter implicitement toutes ses idées d'envahissement et de prépondérance exercée sur une nation étrangère. Car si l'on croit que dès 1804 Napoléon parlait ouvertement à ses généraux, tous enfants de la révolution, de ses plans d'asservissement et de ses projets pour l'avenir, sortant de l'intention d'être le protecteur de ces mêmes nations, on se tromperait étrangement.
CHAPITMl^] XÏV
Noire entrée en Espagne. — Tableau de ce pays. — Parallèle do son état, de ses ressources en 4805 et 1806, et de ce qu'il lut plus tard. — Rétlexions détaillées sur les mœurs, les habitudes, les préjugés, le caractère des Espagnols. — Quel rang l'Espagne doit occuper parmi les autres nations. — Mot remarquable de l'enuiereur à la suite d'une conversation avec moi.
L'Espagne d'aujourd'hui, l'Espagne de 1807, même lorsque l'armée française la traversa pour gagner la frontière, du Portugal, ne ressemble pas à l'Espagne qui s'offrit à moi lorsque je fis mon entrée dans cet antique royaume, au mois de mars 1805.
Le maréchal de Villars dans ses Mémoires, M""^ de Villars elle-même, dans le peu de pages si parfaitement spirituelles qu'elle nous a laissées, M"^" la comtesse d'Aulnoy, quelques autres Français, ont laissé leurs souvenirs de cette époque, c'est-à-dire du commencement du dix-huitième siècle. En entrant en Espagne je devais avoir le désir de connaître par avance le pays que j'allais parcourir, et j'avais emporté de Paris une foule de livres que je ne cessai d'interroger depuis mon départ jusqu'à mon arrivée à Irun, premier village espagnol. Junot se moquait de moi et me demandait si je pouvais croire sérieusement que ce fût un guide certain qu'un livre écrit en 1700 ou en 1680. Je pensais bien un peu comrtie lui; mais, di-
sais-je, il y aura toujours quelque chose. Le livre si excellent de M. de Bourgoing ne démentait guère toutes ces vieilles coutumes d'auberges, n'offrant que des murailles dégarnies et nulle assistance. Arrivée à Bayonne, j'appris que les mesures que l'on prenait en 1680, lorsque les Français vinrent conduire à Bayonne la charmante et malheureuse fille d'Henriette d'Angleterre étaient toujours les mêmes en 1805. Nous fîmes nos arrangements avec un homme de Saint-Sébastien, qui nous fournit une armée de mules pour traîner nos voitures, car de courir la poste à cette époque, il n'y fallait pas songer autrement qu'à franc-étrier. On pouvait, à la vérité, établir par avance des relais, mais en prévenant, et alors pour une seule voiture, et encore cela coûtait-il des sommes folles. M. Ouvrard, qui dans ce temps-là traitait d'égal à égal avec un souverain, allait ainsi de Bayonne à Madrid avec la rapidité d'une flèche; car, pour dire la vérité, je n'ai jamais été aussi vite, en courant la poste, que je l'ai fait en Espagne, dans les petites courses que j'ai faites ainsi autour de Madrid.
Il ne fallait pas songer à voyager ainsi avec cinq voitures, un fourgon et une foule de caisses, de paniers que nous avions avec nous, parce que, étant en guerre avec l'Angleterre, nous n'avions pas voulu commettre le sort de notre bagage aux chances de la mer. Le chef des mules — car on peut ranger les muletiers dans la classe mules — s'engagea à nous transporter à Madrid en treize jours de marche. Treize
jours! Il fallait du courage pour entreprendre
cette route, marquée comme une route d'étape, que rien ne pouvait changer ; que notre volonté ne pouvait altérer ni d'une heure d'avance, ni d'une heure
de retard. Le mayoral avec lequel mon interprète me faisait communiquer me regarda avec des yeux qui semblaient m'accuser de folie lorsque je lui fis demander si, le temps étant beau et les chemins faciles, il ne pourrait pas gagner une journée sur l'itinéraire qu'il me présentait. Il ne me comprit môme pas. Depuis trente ans cet homme faisait le voyage de Bayonne à Madrid, et de Madrid à Bayonne. 11 avait d'abord couché à Irun, en partant de Bayonne, puis à Villa-Franca, puis à Tolosa, puis à Vittoria. Il ne comprenait pas la possibilité de payer le ruido de casa dans d'autres posadas que dans celles des villes que je viens de nommer; ensuite, l'eùt-il compris, il ne l'aurait pas fait, parce que M. de Villars a dit une vérité parfaite sur ces honnêtes gens-là :
— Après les muletiers, disait-il, ce que je connais de plus têtu en Espagne ce sont les mules.
J'en eu plusieurs preuves dans le long voyage que je fis lors de cette première excursion en Espagne, qui me faisait traverser le royaume dans sa plus grande étendue. Je revins de la même manière à mon retour en France, et il me fut facile d'examiner un peuple si voisin de nous et si peu connu, si mal jugé. Mes réflexions sur l'Espagne diffèrent en certains points de plusieurs jugements qui ont été portés depuis notre entrée dans ce pays, lorsque la nature du caractère de l'habitant était changée par les événements qui avaient bouleversé le royaume. Ceux qui regardaient et qui parlaient après avoir jeté un coup d'œil en courant, sur une province, dans laquelle, bien souvent, ils n'entraient même pas, n'ont pu donner une idée précise du pays, alors en habit étranger et totalement déguisé, qu'ils voulaient peindre. Il
m MÉMOIRES
y a plus. Il faut compi-endre l'Espagne pour analyser ses mœurs singulières, ses coutumes imposées par les besoins, parle climat, l'avoir longtemps habitée. J'ai vu l'Espagne dans un temps tout ordinaire de paix et de tranquillité. Alors nulle haine ne faisait fermer les maisons et tirer, des fenêtres, des coups de fusil sur le Français qui passait dans la rue, ni mêler du poison au verre d'eau accompagnant le morceau d'ax,zuccar éspongado qu'on vous offrait. C'était de bon cœur, quoique avec llegme, qu'on vous disait :
— Toda la casa es a la disposicion de usled.
Et vous affligiez ceux qui, vous disant cette parole amicale, recevaient de vous un refus. Comme nous plaisantons de tout, on a trouvé très drôle de dire :
— Oh! sans doute, la casa es a la disposicion de usted!
Et puis quand on veut un verre d'eau, on ne peut pas l'avoir.
Oui, sans doute, cela était ainsi. Mais à quelle époque? Lorsque la nation entière s'était soulevée pour défendre la cause de son souverain. Et qui aurait parlé à l'empereur de l'attachement passionné que la nation espagnole a toujours porté à ses rois; qui lui aurait révélé le caractère véritable des habitants de cette partie de la péninsule — car je ne mets pas du tout le Portugal, sauf quelques exceptions, et l'on sait qu'elles confirment la règle, dans la même catégorie que l'Espagne, il s'en faut de beaucoup; — qui aurait présenté ce pays tel qu'il était à l'empereur, lui aurait épargné de grandes fautes et à la France de grands malheurs. Je sais que le général Beurnonville, qui avait été six ans ambassadeur de France à Madrid et qui pouvait avoir des notions sûres rela-
tivemert à ce peuple presque inconnu pour nous, avait parlé dans un sens fort oppose à celui d'un grand personnage qui, depuis, a trouvé à propos de démentir et ses paroles et ses conseils. Junot fît de même; mais n'anticipons pas sur cette époque, que je puis éclairer d'un jour complet, car je l'ai parfaitement suivie et je possède des .documents certains pour appuyer mes raisonnements. Quant à présent, je crois qu'il peut être intéressant de présenter l'Espagne telle qu'elle était en 1805, avant aucune agitation, telle enfin que Cervantes nous l'a peinte, ainsi que Le Sage. L'étude de ce pays est une des choses les plus curieuses; on éprouve un sentiment tout à fait étrange en rencontrant au bout de l'Europe un peuple qui, marchant au milieu du désordre le plus complet dans son administration morale et physique, continue sa route dans la vie des empires avec cette même tranquillité, ce pas aussi régulier qu'il pouvait l'avoir sous Charles-Quint, lorsqu'il allait par l'univers à l'abri de la bannière de la force et de la puissance. Il n'avait pas changé. Le système héréditaire était là dans sa plus entière vigueur : le mal héritait du mal, le bien héritait du bien. Le duc de l'Infautado succédait aux huit duchés, aux vingt-sept titres de son père, comme le bandolero de Valence avait pour héritage le poignard et le couteau du sien. C'était un ordre dans le désordre tout à fait digne d'une profonde observation. J'étais jeune alors, mais, quoiqu'e je n'eusse que vingt ans, j'aimais à observer. Et puis j'avais près de moi un ami dont les rares lumières étaient précieuses pour me guider dans mes observations. Combien je me trouvais heureuse de les avoir faites avec une scrupuleuse sévérité, lorsque je me
trouvai en Espagne, six ans plus tard, au milieu du bouleversement général, de l'incendie de tout ce pays, que nous avions allumé de nos propres mains. Lorsque je serai à ce moment, je rapporterai une conversation que j'eus à Saint-Cloud avec l'empereur. Elle le frappa à un tel point que je sais qu'il dit le même soir :
— M™° Junot m'a dit, sur l'Espagne, des paroles ^ étranges que je croyais qu'elle extravaguait! Mais ce j)ourrait bien être nous qui fussions des fous.
Ceci fut dit à un retour de Bayonne en 4808, au mois d'août. A cette époque je ne connaissais l'Espagne que comme elle était avant l'invasion. Je la voyais comme je l'avais vue. Il y avait, surtout en Castilla Vieja, en 1805, un sentiment pour l'empereur, qui tenait vraiment de l'affection. Je parlais donc d'après ce que f avais vu et senti, et ce que l'empereur avait vu et senti en 1808 et 1809 ne s'accordait guère avec mes paroles, et pourtant tout était conséquent.
Les coches de colleras ont été trop souvent décrits pour que j'en fasse ici une nouvelle peinture. Je dirai seulement ma terreur lorsqu'à une descente rapide, bordant un précipice de trois cents pieds de profondeur, dans une route fort belle et pavée de grandes dalles à la manière des voies romaines, car c'est encore un des beaux héritages de l'Espagne, le mayoral lança ses sept mules pour qu'elles en usassent à leur caprice et volonté. Or, comme ces dames ne tiennent à la voiture, comme on le sait, que par une simple corde qui vient se rattacher à la cheville-ouvrière, mais qui du reste n'est aucunement fixée au timon, que même on enlève, on peut juger de l'effroi qu'on éprouve en se voyant à la merci de ces bétes
quinteuses et singulièrement fantasques et contrariantes. La voiture de ma fille surtout, aussitôt que je la vis entraîner avec cette rapidité étonnante, me causa un saisissement et un serrement de cœur qui voilèrent mes yeux et me rendirent froide. Je voulus crier, je poussai même un cri perçant, mais je ne pus recommencer, mon gosier s'était contracté. Arrivés au bas de la montagne, le maijoyal et son %af/al étaient à peine essoufflés, quoiqu'ils eussent suivi à pied leurs ■méchantes péronnelles de bètes; ils se mirent à rire en voyant ma figure consternée et vinrent à la portière en tendant la main.
— Qu'est-ce donc qu'ils veulent? demandai-je à mon interprète.
— Ils demandent la bonne main à votre Excellence, comme en Italie, me dit l'homme, parce qu'ils ont été bon train en descendant.
— Para bemlir su eccelencia, dit le mayoral en venant à ma portière la main tendue vers moi et essuyant son front, comme s'il eût fait la plus belle besogne du monde. On me dit que c'était l'usage et qu'il fallait lui donner. Mais je lui aurais plutôt adressé des injures que donné de l'argent, si j'avais suivi mon mouvement.
Rien n'est comparable à cette première vue d'un pays si étrangement opposé au nôtre, et par ses coutumes, et par son langage, et par ses mœurs. L'Angleterre, séparée de la France par le détroit, est bien moins différente de notre pays que l'Espagne ne l'était du dernier village de la France, situé sur le bord de la Bidassoa. Je partis le matin de Saint-Jeande-Luz et fus coucher à Irun, misérable bourgade de l'autre côté de ce bout de ruisseau, ou plutôt de ma-
aiG MEMOIRES
rais, pour parler plus juste, dans lequel est cette île de la Conférence, où le ministre fripon disait au ministre honnête homnje : // n'y a plus de Pyrénées. Une semblable parole dite en 1660 devait faire espérer qu'en 1805 on trouverait au moins vestige de quelques rapports entre les deux peuples; mais il n'en existait aucun. Et bien plus, malgré l'alliance apparente qui était grandement mise à découvei't depuis le Directoire, malgré cette fi'aternité qui semblait établie entre les deux notions, je m'aperçus que les deux peuples n'étaient pas amis dans la frontière. La curiosité que nous inspirions n'avait rien de bienveillant, et je suis sûre que dans les posadas on nous faisait payer ieruido de casahien plus cher qu'à un Italien, et peut-être même qu'à un Anglais, bien qu'il fût hérétique.
En passant à Buytrago, oîi nous nous arrêtâmes pour déjeuner, je demandai à voir un château qui avait appartenu au duc de l'Infantado. J'avais par un hasard singulier une relation fort étendue de ce que cette habitation était en 1680. Le curieux de la chose était surtout de la posséder. Je voulais donc juger de la vérité de la voyageuse. Mais hélas ! ce n'est pas en Espagne qu'un château résiste cent vingt-cinq ans. Je ne vis que des ruines. Et pourtant en 1680, il existait alors des choses précieuses dans cette maison. Il y avait, entre autres raretés, un tableau qui représentait la princesse d'Ébuly, cette femme dont la beauté et l'esprit captivèrent Philippe II. Le duc de l'Infantado descend en ligne directe, par les femmes il est vrai, mais en Espagne, cette différence est nulle et ne fait rien; aussi dit-on : descendre en ligne directe, bien que cette ligne soit féminine. Le duc de l'infan
tado descend donc de ce don Ruy Gomez de Silva, que Philippe II fit duc de Pastrane et prince d'Éboly. Je savais que ce tableau existait. Mais le château, n'étant jamais habité, n'était plus que des ruines assez peu sûres même à parcourir, à ce que me dirent l'alcade et le curé que je questionnai. Le curé parlait français et j'en fus très contente. Il connaissait l'histoire de ce tableau, que, du reste, j'ai retrouvé dans le palais du duc de l'Infantado à Madrid, avec son même cadre d'argent ciselé dans lequel on retrouve encore des traces de dorures. La princesse d'Éboly, alors maîtresse de Philippe II, y est représentée assise sous un pavillon attaché à quelques branches d'arbre. Elle vient die se lever, et plusieurs amours préparent tout ce qui est nécessaire pour une toilette de chasse. La princesse était ravissante de beauté. Mais elle ne pouvait être bonne, puisqu'elle a aimé Philippe II. Elle avait aussi été placée dans un autre tableau que je savais avoir été également à Uuytrago et c'était surtout celui-là que je désirais voir, parce qu'il s'y trouvait un homme célèbre, c'est don Carlos. Ce tableau existait encore en 1804, dans la famille de l'Infantado. C'était une chose précieuse ot que je désire que les malheurs de la guerre lui aient laissée. Ce tableau représentait l'entrée de la reine Elisabeth de France à Valladoiid lorsqu'elle fut y chercher un trône et un tombeau. Don Carlos y est représentée cheval, ainsi (jue la reine, car alors les reines d'Espagne faisaient toujours ainsi leur entrée. Don Carlos était vêtu de blanc avec un pourpoint tailladé et tout brodé de pierreries ; sur sa tète, il avait un petit chapeau relevé sur le côté et tout couvert de plumes blanches. Le prince était pâle et assez beau; il avait
les cheveux blonds et même un peu hasaracs, mars pas autant que son père et son aïeul. Ses yeux étaient bleus, et si le peintre ne l'avait pas flatté, ils étaient beaux. La reine était vêtue d'une robe de satin bleu dont le corps de jupe était en velours découpé sur du brocart d'or, montant jusqu'au col et boutonné par de gros boutons de rubis. Les manches étaient fort étroites avec de grands ailerons aux épaules, et les manches, aussi longues que sa jupe, pendantes à partir de l'épaule et se rattachant aux côtés avec des roses de diamants. Un très grand vertugadin, qui devait être fort incommode à cheval, soutenait sa jupe de satin bleu tailladée en bâtons rompus sur du brocart d'argent. Elle portait une fraise très haute et très roide, dans laquelle s'enchâssait un très joli visage. Sur sa tète était un petit chapeau de velours noir dont le bord n'avait pas plus d'un doigt de largeur et dont la forme était presque juste à sa tête. De gros diamants formaient une sorte de cordon pour le fixer, et sur lecôté gauche était un petit bouquet de plumes blanches attaché avec une aigrette de pierreries. Sur son corps de jupe, on voyait une foule de chaînes en perles d'une extrême grosseur et de pierreries qui devaient être admirables. Une chose qui me frappa, fut le mouchoir qu'elle tenait à la main en même temps que la bride de son cheval. Ce mouchoir était brodé presque en entier, comme le serait un mouchoir de nos jours fait pour une élégante qui n'aurait pas fort bon goût. La seule différence, c'est qu'il y avait du fil d'or passé dans la broderie. Sur un balcon, on voyait le roi Philippe II avec son regard sinistre, ses cheveux roux déjà blanchissants, son visage long et blême, vieux, ridé et laid. Il portait un
habit de velours noir avec le collier de la Toison d'or, et paraissait poursuivre ds son œil faux et méchant les malheureuses victimes qui passaient au-dessous de lui. Ce tableau, dont j'ignore le nom d'auteur, est d'une bonne peinture. Et cela est naturel. Cette époque était celle de la renaissance des arts et l'Espagne fut grandement privilégiée par les grands talents qui donnaient alors le produit de leur savoir. J'ai placé ici la description de ce tableau, parce qu'il devait, selon mon itinéraire, se trouver sur mon chemin en allant à Madrid. Je devais aussi trouver le château de Lcrma, sur un coteau à quelques centaines de toises de la bourgade qui porte ce nom. Ce château, bâti par le cardinal de Lerma, et dans le temps où il fut construit, offrait l'aspect d'une habitation royale, avec ses triples arcades, ses pavillons, ses cours spacieuses; et tout ce que le faste le plus ambitieux peut produire avec de l'argent et de la puissance, était réuni dans cette habitation d'un privado\ Mais je ne trouvai plus que des bâtiments presque ruinés. Ce château appartenait, comme il appartient encore, au duc de l'Infantado. Je ne parlerai pas maintenant de Burgos, de Valladolid, parce que Junot m'attendait à Madrid, et que je ne vis toutes ces villes que lors de mon retour en France. Je ne les vis même avec le détail qu'elles méritent que dans le temps de ma campagne, lorsque je les habitai plusieurs mois, mais avec le sentiment que devait produire le souvenir des années antérieures, et surtout celui du caractère original que la guerre lui fit prendre. C'est pourquoi je pense que la relation de mon voyage en Espagne offrira plus
* Ministre favori.
d'intérêt, prise à l'époque de mon ambassade en Portugal.
J'arrivai à Madrid le dix de mars, à trois heures de l'après-midi. Junot, qui était prévenu, vint au-devant de moi avec le général Beurnonville, notre ambassadeur à Madrid. J'avais connu le général Beurnonville à Paris et jefus charmée de le voir. Après que Junot m'eut embrassée ainsi que sa fdle, il m'annonça qu'Alphonse Pignatelli ne nous avait pas menti en nous prévenant que sa maison était à peine logeable.
— Figure-toi une sorte de posada un peu mieux arrangée que le reste, mais n'ayant pas même une chambre convenable.
— M"" de Beurnonville est aux regrets-, me dit alors le général, de ne pouvoir vous offrir un logement à l'ambassade de France. Mais nous sommes aussi fort mal, et nous-mêmes nous en sommes à la plainte.
Tout cela se disait en chemin vers la calle del Clavel, où était située la maison d'Alphonse Pignatelli. Les deux ambassadeurs étaient montés dans ma voiture et nous arrêtâmes enfin devant notre demeure temporaire. Je vis d'abord une maison blanche, ayant tout à fait l'aspect d'une maison anglaise. Une petite porte, ainsi qu'on en voit beaucoup à Madrid comme à Londres, quelque différence qu'il existe d'ailleurs entre les deux villes, un marteau en cuivre parfaitement luisant, puis un charmant petit vestibule éclairé par un jour doux, pavé en marbre et bien sablé comme dans une habitation llaiiiande. L'escalier était, ainsi que la maison elle-même, jjctit, mais élégant et de bon goût. Nous arrivâmes ensuite dans une antichaml)re, une salle à manger. Tout rch est charmant.
Le salon, la chambre à coucher, tout était parfaitement simple, ce qui, dans un pays où la moindre chose est dorée comme un calice, devait faire paraître cette maison fort peu convenable pour un homme comme don Alphonse. Le lit de la chambre à coucher était une corbeille en bronze doré, de laquelle paraissaient sortir une grande quaiuité de llcurs admirablement ciselées. Au-dessus était passé, dans un anneau doré, un immense voile de gaze pourpre, brodé d'une lame d'or de la largeur d'un doigt, descendant en façon de rideaux, et formant ce qu'on appelle dans les pays chauds une moustiquaire. Les matelas du lit étaient en satin blanc ; la tenture de la chambre en nankin des Indes, avec une large broderie en laine pourpre, formant des arabesques. De grands divans, des meubles parfaitement confortables complétaient l'ameublement de cette charmante retraite, que des tableaux de prix, de belles porcelaines, des bronzes de France, achevaient de faire la plus agréable habitation qui fût bien certainement à Madrid, après les deux maisons de la famille d'Ossuna et celle de la marquise d'Arriza. *
Ces deux messieurs s'amusaient de mon étonnement. Junot me dit qu'il avait organisé cette petite conspiration pour me donner le plaisir de la surprise et, dans le fait, elle fut entière, car, d'après ce qu'Alphonse m'avait dit à Paris et ce que m'avait confirmé Junot, je m'attendais à trouver une maison de garçon, mal en ordre, et inlogeable.
M"" de Beurnonville venait de se marier. Elle était une demoiselle de fort grande maison. Son père était le comte Louis de Durfort, frère du Beau Durfort. M"* de Beurnonville avait été parfaitement élevée.
Elle était douce, son esprit avait une finesse tout agréable, d'unp malice qui jamais n'était offensante. Je n'ai vu à personne ce désir de plaire qui guidait toutes ses actions tout en conservant néanmoins de la dignité. Elle était non seulement considérée à la cour de Madrid, mais fort aimée. Sa réputation était également parfaite à Venise, où elle avait passé une partie de sa jeunesse. Son frère, le comte Amédéc de Durfort, et sa sœur Amélie de Durfort, étaient tous deux avec elle. Le eénéral Beurnonville ^ avait eu le
* Une réclamation des plus bizarres ra'a été faite par la famille du général Beurnonville. Dans l'un de mes précédents volumes, j'ai dit qu'il s'appelait Lui-même l'Ajax français, et non pus qu'il s'était nommé lui-même ainsi, chose fort différente. Je suis malheureuse d'avoir été assez sotte pour ne pas exprimer non seulement ma pensée, mais la vérité. Je n'ai pas lu les onze ou douze biographies que l'on m'a envoyées copiées avec une belle et parfaite écriture; mais j'ai le plus profond respect pour la personne qui me les a adressées et je n'en mets aucune en doute. Le moyen d'abord de le faire? Elles sont en partie tirées des journaux du temps, et je ne discute pas leur parfaite autorité. Mais ce que je persiste à dire, c'est que M. le général Beurnonville, parlant à ma personne, à Madrid, m'a dit plus de vingt fois, en citant tel homme de notre armée que l'empereur venait de nommer maréchal :
— Vous conviendrez qu'il est dur de voir un blanc-bec comme ce petit Mural, comme ce Lannes, devenir des puissances de l'armée, tandis que je demeure dans l'obscurité, moi qui les ai faits sous-lieulcnants, eux qui étaient à peine sous-ofticiers quand j'étais ministre, général en chel, quand on m'appelait l'Ajax Irançais !
Voilà ce que je puis certifier, parce qu'il n'y a point erreur. J'ai une très bonne mémoire et me rappelle parfaitement ce qui me trappe dans une conversation. Kt certes, ce mot était de ôalure à le taire.
bon esprit d'apprécier l'entourage que lui offrait sa nouvelle famille.
Une personne qui leur était étrangère, mais que ses relations mettaient en rapport avec eux, était le premier secrétaire d'ambassade, M. de Vandeuil. Je le classe dans le petit nombre des personnes dont le souvenir m'offre à la lois un aspect de bonté loyale et d'esprit juste, et toujours d'accord avec la v'^.ison. M. de Vandeuil est le petit-fds d'un homme célèbre et n'avait aucun des inconvénients de son alliance, c'est-à-dire que, comme beaucoup de rejetons de gens illustres, il ne vous jette pas à la tète la célébrité de son aïeul. Et cependant elle en vaut la peine, car cet aïeul est Diderot. M""" de Vandeuil est sa fdle.
La cour avait quitté TEscurial pour Aranjuez lorsque j'arrivai à Madrid. Le printemps était alors dans toute sa pompe et ce moment de l'année était le plus favorable pour voir cette charmante retraite royale. Déjà en traversant la Castille j'avais foulé les plantes les plus odorantes et les plus rares dans r^otre flore parisienne..Les champs des environs de Burgos m'offrirent à mon passage de vrais trésors en histoire naturelle. La province de Guipuscoa et Alava est encore plus riche, parce qu'il s'y joint des minéraux admirables. J'ai trouvé près de Buytrago deux grenats et un cristal de Titan, que j'ai fait tailler ensuite et qui étaient fort beaux. Un des principaux ornements de ces prairies, objet déjà fort rare en Espagne, c'est l'asphodèle {asphodelus ramosus). Une autre plante, qui fleurit dans toute l'Espagne, est un thym très odorant {thymus mastichina). On le retrouve dans toutes les provinces. J'aimais la botanique avec pasision, et j'avoue que je fus agréablement surprise de
trouver un aussi charmant moyen de distraction dans mon long voyage. En entrant en Espagne, je m'étais persuadée que je ne rencontrerais que des rochers. J'étais loin de m'attendre à ne marcher que sur un tapis diapré, brodé des plus belles fleurs. Les deux Castilles, mais principalement la Vieille, sont une mine féconde pour les naturalistes. C'est en Espagne que je vis pour la première fuis, près de Burgos, à Quintanapalla, mauvais et affreux village, le chêne vert appelé quercns Bellotas, et une autre espèce de ces chênes que Lamarck appelle quercus Lusitaniœ\ Elle produit la vraie bellota, le gland doux qui peut se manger.
Autour de Madrid la nature est moins belle, le sol est ingrat, le terrain nu et ouvert; et cette vaste plaine qui l'entoure n'est interrompue dans sa monotonie que par quelques collines arides et sans arbres, si l'on en excepte l'olivier et le chêne vert, tous deux bien plus propres à rendre un paysage triste que pittoresque. En remontant le Mançanarez, on arrive à un bois de chênes verts qui s'étend jusqu'au Pardo, château de plaisance où se rendait souvent Charles 111. Voilà le seul côté de Madrid auquel je trouvai de l'agrément. Les montagnes sont là plus rapprochées et forment un contraste avec la plaine, qui est assez agréable. Il y a un peu d'ombrage et des troupeaux de daims très nombreux. Le château de chasse, soit qu'il fût abandonné comparativement à ce qu'il était sous Charles III, me parut triste et désert, et, comnio toutes les maisons royales d'Espagne, n'ayant rien qui rappelât la souveraineté.
1 D'uiiiios le nomment Quercus Valenliua.
A l'époque oïl je fus en Espagne pour la première fois, les habitudes de la cour étaient encore celles qui lui avaient été données par Philippe V, qui lui-même les avait apportées de France. Madrid était abandonné toute Tannée par la cour. Elle habitait Aranjuez, lieu admirable, dans une position toute champêtre et vraiment romantique. Il est situé dans une belle vallée sur le Tage, au sud-ouest de Madrid. Tout ce qui entoure l'habitation royale n'est que verdure, cmbrage et Heurs. Mais le peu de soin que l'on prend des canaux et des eaux qui circulent dans ces belles prairies, rend le séjour de la cour impossible dès que les chaleurs se font sentir. Aussitôt que le mois de mai est écoulé, la famille royale quitte Aranjuez et part pour lesitiode la (iranja ou San-lldefonso, mauvaise imitation de Versailles, entreprise par Philippe V. La Granja est située au nord de Madrid sur la pente d'une chaîne de hautes montagnes. Cette position rend ce sitio une demeure en effet convenable pour l'été Aussi la famille royale y passe-t-elle juin, juillet et août. Le troisième sitio est San-Lorenzo ou l'Escurial. C'est à lui que Philippe II a donné le cachet de son farouche et âpre caractère. L'histoire de son règne est écrite sur ces murs noirs, cette masse de pierres présentant à la fois un palais et un monas'tère, mais sans aucune majesté, et sans l'austérité et sans cette physionomie religieuse que doit avoir un cloître. Il forme la résidence royale depuis septembre jusqu'en décembre, c'est-à-dire, pendant le temps le plus froid de l'année. Et cependant, comme l'Escurial est bâti dans un site ouvert sur la pente du Guadarrama, le climat y est très rigoureux. Les vents y régnent surtout avec violence. Les montagnes gui l'entourent V. 15
sont formées de rochers nus et brisés. La nature est morte près de ces régions couvertes d'une neige éternelle, ou bien de ces rochers sans cesse frappés par un soleil ardent. Je reviendrai sur TEscurial lOrs de mon retour en France. C'est alors que je l'ai vu très en détail, m'y étant arrêtée trois jours. Quant à présent, j'ai voulu donner une idée des habitations que la famille royale parcourait. En parlant d'une aussi bizarre manière d'arranger la vie, il était nécessaire de donner le porlrait, si l'on peut parler ainsi des lieux de campement, d'une, famille royale nomade.
Junot ayant pris toutes ses mesures et fait tout ce qui lui avait été ordonné, je demandai à être présentée, et je le fus, au roi et à la reine d'Espagne, ainsi qu'au prince et à la princesse des Asturies, le 16 mars de l'année 1805, la cour étant à Aranjuez. Comme je ne devais pas demeurer à Madrid, et que ce n'était qu'en passant que je rendais mes devoirs à la reine, je ne fus pas présentée par mon ambassadrice, mais je fus en confidenzia, c'est-à-dire en intimilé. Cette présentation porte avec elle un cachet assez singulier pour quej'en parle en détail, ainsi que je vais le faire plus loin.