‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 15 sur 64 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

l'Iiysionomio de l'Espagne et du Portugal avant la guerre. — L'empereur attache une grande importance à être l'allié de ces deux pays. — Fanatisme national des Espagnols. — Dé . tails sur la famille royale elle prince do la Paix. — Parallèio de ce dernier avec OrlofF, favori de Catlierine. — Impôt sur les voitures. — Beauté des routes. — Inscriptions. — Recherches historiques et statistiques sur Madrid. — M"* de Beurnonville. — Son aimable réception. — Pourquoi les lumières do la civilisation pénètrent difficilement en Espagne. — Dévotion des femmes espagnoles. — Passion des Espagnols pour les spectacles, les joutes, les tournois — Mot du comte d'Aguilar. — Orgueil castillan. — La duchesse d'Ossuna. — Les marqui;;es de Santa-Crux et de Camarasa. — La marquise d'Ariza. — M""^ Carrujo. Sa fille M^"'' la comtesse Merlin. — Mes douze premières années. — La marquise de Santiago, — Ses ridicules. — Le sourcil postiche.

Je vais donner un aperçu crc ce qucraient Madrid et l'Espagne à l'époque où je les ai vus avant la guerre; avant même que les intrigues de quelques hommes obscurs eussent fait tomber ce royaume dans les pièges qui lui furent tendus de toutes parts, et qui, en irritant contre nous l'esprit du pays, en ont tota-* lement changé l'aspect non seulement moral, mais physique. Le Portugal sera soumis par moi à la même enquête de souvenir. Je le peindrai comme je l'ai vu. Les notes et les correspondances que j'ai sous les yeux en ce moment, en aidant mes souve-

nirs, me rendent cette tâche plus facile qu'aucune autre ^ A l'époque où je vis l'Espagne en allant à Lisbonne, tout était tranquille et ne faisait présumer aucune invasion dans le pays, surtout de notre part. L'alliance de la France, au contraire, avec l'Espagne était plus étroite que jamais. On armait dans tous les ports de l'Andalousie pour joindre la flotte espagnole à la nôtre. Junot était spécialement chargé de dépêches secrètes à cet égard. Il devait entretenir le prince de la Paix relativement à cette alliance, dont l'empereur faisait alors un grand cas. La marine espagnole était encore formidable; elle l'était surtout moralement; le combat de Trafalgar n'avait pas eu lieu.

La société de Madrid avait aussi dans ce temps un aspect et une couleur que l'on n'y retrouve plus. C'est un beau tableau, toujours du même maître, mais retouché par un élève dont la manière différente forme des taches dans l'ouvrage. L'Espagne, avec sa couleur véritablement locale, ses usages singuliers mais adaptés au pays, les coutumes faites pour le caractère de ses habitants, tout, jusqu'à ce costume que les femmes étrangères étaient obligées de prendre sous peine d'être insultées si elles sortaient le matin sans I avoir revêtu, tout en eux me plaisait et m'attirait.

Un autre coup d'œil observateur que je suis aussi très heureuse d'avoir été à portée de donner dans le temps dont je parle, est celui qui m'a fait connaître la famille royale et l'homme qui gouvernait l'Espagne

* Je ne m'arrêterai pas à faire une relation de mes voyages en Espagne et on Porlugal. Mais cliacun voit avec des yeux différents. Mes impni'^sions sont à moi ; je ue donne que

ce!lcâ-là.

h cette époque avec un sceptre de roseaux au bout (lesquels se trouvaient quelquefois des pointes de fer aiguës qui blessaient vivement cette nation généreuse. Le prince de la Paix est une de ces figures bizarrement célèbres qui ont un renom fameux sans que rien le légitime. Nous avons vu la même chose en Russie, Orloff fut attaché à la renommée de Catherine par un lien sinistre. Toutefois la renommée de cette femme, quelque injuste qu'elle ait été, avait une lumière sanglante qui en faisait un phare au milieu de ses déserts. Orloff était auprès, et quelques jets de cette lueur l'avaient éclairé. Mais l'histoire du prince de la Paix est un des plus curieux résultats de l'effet que peut produire une liaison illégitime. J'ai eu beaucoup de détails sur lui et sa vie en général pendant mes dif- .férents séjours en Espagne. Je les donnerai, ainsi que l'opinion que Junot eut de lui après une correspondance assez longue qu'il entretint avec lui et dont il m'est demeuré des lettres de la propre main du prince de la Paix et écrites en castillan.

J'ai déjà dit combien je fus frappée de l'espèce de désolation qui régnait alors autour de Madrid. Depuis que j'avais quitté le lion de pierre qui désigne la séparation de la Nouvelle et de la Vieille-Castille, je n'avais vu qu'un pays aussi nu, aussi aride qu'un désert. Ni jardins, ni châteaux, ni culture, ni maisons de plaisance, rien qui annonçât une grande ville. Ce lion de pierre, portant une inscription, est à l'entrée d'un chemin, le plus admirable que j'aie vu. C'était la voie romaine dans les beaux temps de Rome, alors qu'elle laissait des vestiges de sa grandeur dans des pays reculés, où elle se retrouve encore après plus de deux mille ans. Notre artillerie,

celle des Espagnols, le passage continuel de nos troupes ont fait un tort considérable à ces belles routes et c'est encore là un de ces souvenirs qui ne peuvent plus être renouvelés maintenant. L'inscription du lion est ainsi conçue :

FERNANDUS VI,

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