REGNI SUI IV
Ce Ferdinand VI était le fils de Philippe V et de la princesse Farnèse. Il est étrange que la vanité porte à l'aire un monument aussi fastueux avec une inscription pour signaler quelques lieues de chemin fait au milieu d'un pays dans lequel on ne trouve pas une maison, pas une trace de culture, et puis de s'appeler avec cela le père de la patrie.
Mais si rien n'annonce la capitale de l'Espagne en s'approchant d'elle, on est frappé en entrant dans la ville et en la traversant. Ses rues sont larges, droites. La rue d'Alcala, où logeait l'ambassadeur de France, dans l'hôtel du comte del Campo d'AUange, ambassa deur, à l'époque dont je parle, d'Espagne à la cour de Lisbonne, est une des plus belles rues de l'Europe. C'est notre rue Royale, mais pendant un espace du triple de longueur au moins, et terminée d'un côté par la magnifique promenade du Prado et le beau palais du duc d'Albe\ et de l'autre par la porte del
' A l'époque OÙ j'étais à Madrid la première fois, ce palais immense était commencé depuis longtemps et menaçait do tomber en ruine c'>vant son entière construction.
DE LA DUC11ES.se I> ABIîANTÉS 231
Sol. La grande Rue, celle de Tolède, dont il est parlé dans Gil Dlas et dans les romans espagnols, la rue d'Aloclia, sont plus belles' qu'aucunes de celles de Londres et de Paris.
Madrid ne fut longtemps qu'un petit bourg inconnu appartenant aux archevêques de Tolède. Ce fut Philippe II qui en fit le premier un lieu de résidence royale. Il fut séduit dans le choix qu'il fit de Madrid par la salubrité Je l'air, malgré son inconstance et celle de ses eaux. Elles sont abondantes. Dans presque tous les quartiers de la ville on voyait aes lontames qui, par exemple, étaient toutes détestables comme exécution de sculpture et de dessin, chose assez extraordinaire à une époque qui était celle de la renaissance et où l'Espagne acquérait les plus beaux chefsd'œuvre de tous les arts. Je me rappelle qu'en voyant . surtout la fontaine d'une petite place irrégulière nommée Anto7i Martin, je ne pus m'empècher de rire. C'était un assemblage de choses, car en vérité les objets ne peuvent être définis, qui ressemblait à un amas fantastique formé par un lutin. Il en était de môme de la fontaine qu'on voyait sur la place appelée, je ne sais trop pourquoi, Puerta del Sol. Je crois que sous le règne du roi Joseph, elles ont disparu toutes deux. Je ne parle pas ici des fontaines du Prado, c'est une chose à par^. Du reste, en ma qualité de buveuse d'eau, j'ai parfaitement apprécié la bonté remarquable de celle que donnent ces fontaines. Elle est excellente. Cela vient, je crois, de la grande quantité de détours qu'elle est obligée de parcourir.
Après quelques heures de repos, j'allai à l'ambassade de France, où je fus reçue par l'ambassadrice. M""" de Beurnonville, dont j'ai déjà fait le portrait. Je ne puis
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trop inc louer de ses prévenances et de la manière aimable avec laquelle elle m'a accueillie. Elle était fort bien vue à Madrid, où sa naissance lui. avait assuré d'avance une réception favorable. Dans un pays où la noblesse est tout, il était d'une haute importance que la femme au moins de l'ambassadeur fût à l'unisson des idées du pays. L'impression que produisait l'empereur par la magie de sa gloire et qui se reflétait sur ses généraux, n'était pourtant pas suffisante, et cela je l'ai vu, pour contenir l'opinion des personnages même les plus élevés. Un préjugé aussi profondément enraciné ne peut recevoir en un jour une nouvelle greffe et porter à l'instant son fruit. La preuve en est positive.- Nous avons bouleversé l'Espagne, nous l'avons occupée six années; nous lui avons imposé un roi, un code, des opinions. Qu'at-elle pris, qu'a-t-elle gardé? Des germes de volonté libérale? Croit-on donc en France qu'il n'y avait pas en Espagne, et depuis longtemps, des esprits droits à côté des esprits fourchus? des hommes qui tendaient à redresser les opinions et les pensées féodaleset superstitieuses? J'aurai plus tard l'occasion d'en fournir des preuves. J'ajouterai même une singularité qui peut faire l'objet d'une profonde réflexion. C'est que plus tard, lorsque j'y revins avec une ai^ mée rapportant cette volonté tyrannique que l'empereur avait commandé à ses généraux en chef d'exercer" sur l'Espagne pour la dompter, je puis affirmer que je trouvai une différence totale dans les esprits.
J'ai beaucoup vu un chanoine nommé don Andrès Macanaz. Cet homme avait du Romain ou, plutôt, du Spartiate dans l'âme. Eh bien, il avait arrêté la publication d'un ouvra^j^e fort remarquable sur la liberté
DE LAfUCHCSSii: DABOilNTËS 233
(\ov, peuples ei sur ics droits ae quelques villes de la Vieille et de la Nouvelle-Caslille, tout à fait copié sur la Constitution de don Juan de Padilla et capable de renouveler la Germanada. Cet ouvrage, qui même aujourd'hui pourrait passer pour être l'œuvre d'un homme du mouvement et d'un homme passionné, lui parut hors de son lieu dans un moment oii les Espagnols, loin de chercher des défauts à leur souverain et à leur forme de gouvernement, devaient au contraire les dissimuler aux yeux du conquérant, qui prendrait le prétexte de l'expression de leur malheur pour venir à leur aide. Celte pensée, sans doute exagérée peut-être, mais- au fond juste et positive, a été celle de beaucoup d'Espagnols instruits, et a fait faire un pas rétrograde immense à la lumière qui devait se répandre dans la péninsule, mais par les soins de ses propres enfants. J'ai la plus haute admiration pour le caractère espagnol. Je l'ai étudié à différentes époques, je l'ai vu ce qu'il est, c'est-à-dire grand et capable des plus généreux et des plus remarquables efforts. Lorsque je fus en Espagne en 1804, ainsi qu'en Portugal, voici l'impression que me firent les deux peuples. Cette iuipression n'est pas le résultat de mes souvenirs consultés aujourd'hui, après avoir traversé toute l'époque des guerres de la péninsule, elle est transcrite d'après mes lettres de ces deux années 1804 et 180o.
Vuilà Comme j'ai vu îl^spagnui a\ ant (juc notre invasion ait altéré une partie de son caractère et lorsqu'il était encore dans son repos et dans son état naturel.
J'ai remarqué en lui de grandes vertus et de grands défauts; mais il est rarcniot»t vicieux, et alors ses
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vices sont plutôt un effet des circonstances que de sa propre nature. Les Espagnols ont une discrétion re^ marquable, que la patience, la colère ne font pas enfreindre, mais qui pourtant n'a rien de la dissimula' lion. Ils ont une grande patience; et cette vertu ef| peut-être ce qui nous a été le plus nuisible dans notrtj expédition malheureuse contre eux, parce qu'il s'y joignait un amour constant pour leur souverain, et une superstition que les moines mettaient à profit, et d'autant plus facilement que les Espagnols sont dévots de bonne foi. Du moins l'étaient-ils à cette époque. Je sais que depuis il s'est glissé parmi eux un poison dangereux pour un peuple quand il n'est pas éclairé. C'est une instruction ébauchée, apprenant l'incrédulité et Vesprit fort. C'est un des dons heureux que nous leur avons faits. La dévotion des femmes avait un caractère qui me frappa et mo toucha en même temps. Elle était tout entière à la Vierge. Elles l'adorent en Espagne sous mille noms différents, €t chaque jour est une fcte nouvelle. En tout, la manière d'ètro des Espagnols dans leur religion, si je puis m'expritner ainsi pour un sujet aussi grave, étonne d'abord. Cette grande quantité de saints, qui arrivent toujours en troupe dans leurs prières, avant que les noms de Dieu ou de Jésus-Christ soient prononcés, est assez bizarre pour étonner un Français surtout, dont la religion est simple dans son rite, comparée à celle des Espagnols.
Tout ce qu'on raconte sur l'Espagne relativement à l'horreur que les habitants ont de l'ivresse est parfaitement vrai. Avant l'invasion, j'ai traversé la péninsule dans sa plus grande longueur, et je n'ai vu que deux hommes ivres qui étaient, l'un Françaia et
l'autre Catalan, matelot, et ne connaissant de son pays que le nom. On voit, dans Strabon, qu'un Espagnol se jeta dans un bûcher de honte d'avoir été appelé ivrogiie\ Je ne sais si aujourd'hui ils seraient aussi susceptibles. Je ne le crois pas. C'est encore une altération qu'ils nous doivent.
Mais il est une remarque essentielle à faire en parlant de l'Espagne; c'est qu'elle fut conquise et habitée tour à tour par tant de peuples différents, qu'elle a conservé une teinture de ces peuples dans les provinces qu'ils ont le plus longtemps occupées. Ce n'est donc que dans le caractère des habitants du cœur de l'Espagne qu'il faut étudier l'Espagnol. Notre dernière invasion, quelque courte qu'elle ait été, leur a laissé pour adieu des traces ineffaçables. Les vainqueurs imposent toujours avec leurs bras une portion de leur caractère. Cet amour des tournois, ce goût pour les spectacles, comme las parejas, les joutes de la maestranza, que j'écrirai plus tard, cette galanterie respectueuse pour les femmes, ce goût fastueux pour les titres, et celle habitude de parler en métaphores et en hyperboles, leur viennent des Maures, tandis que les Africains Berbères leur ont laissé la gravité dans le maintien et dans le discours, cette jalousie qui les rend vindicatifs et méfiants. Les Goths, leurs ancêtres, et ceux qui sont vraiment les fondateurs de l'Espagne, leur ont donné la franchise, la probité et la bravoure. Quant à leur superstition, je crois que la source en ?,st à l'époque de la longue invasion, ou plutôt de 'importation des Romains dans la péninsule. Ils étaient bien superstitieux. Que voyons-nous aujour-
» Quidam ad ebrios vocatus in rogum se injecit.
d'imi dans Rome et dans toute l'Italie? le même défaut abrutissant la religion. La superstition n'a' fait que chatiger de but et d'objet. L'Espagne a fait de même. Ceci, après tout, est une pensée à moi. Je la soumets à de plus habiles.
De tout ce que je viens de dire on pourrait conclure que l'Espagnol n'a pas un caractère arrêté. Je prie de remarquer que j'ai mis dans mon cercle d'observations les trois quarts de l'Espagne ayant le caractère tel qu'il existe aujourd'hui, et composé des divers cléments que lui ont légués ses divers conquérants. Maintenant ces éléments se sont coordonnés et ont produit, au contraire, un caractère formé et plus solide qu'aucun peuple de l'Europe ne peut le présenter. Le Castillan surtout, que je connais mieux qu'aucun autre, est fier, grave; il a du génie, de la force dans l'âme et de l'élévation dans les sentiments. Il a de la méfiance et n'accorde son amitié qu'après une longue épreuve; mais ensuite il est ami, et ami dévoué. En lui tout est solide et peut donner confiance. J'ai une haute estime pour tout ce qui est dans cette portion de la péninsule. Les habitants de Madrid ont fait voir, lors de la fameuse guerre de la succession, ce dont était capable un peuple fidèle et dévoué. Il est peu de monarques qui entendent un langage comme celui du comte d'Aguilar, lorsque, courroucé comme tous les Espagnols de voir Philippe V former une compagnie de gardes du corps, il lui dit avec cette franchise e( cette rudesse respectueuse qui semblent aux grands d'Espagne un privilège de leur rang vis-à-vis de leur souverain :
— Si Votre Majesté avait résolu de dormir sur la plaza Mayor, elle y serait dans la plus grande sûreté.
Le marché ne commencerait qu'à neuf heures, et tous les Castillans lui serviraient de garde pendant la nuit.
Oui, je persiste à dire que l'Espagnol est un grand et généreux peuple. Quand on réfléchit à tous les moyens de répression employés pour arrêter son intelligence, combien on est encore étonné de ce qu'on trouve parmi eux! Ils ont des vices? Et quelle est donc la nation qui n'en a pas? Quel est l'homme qui en est exempt? Eh bien, l'homme est une réunion de vertus et de vices, et une nation est une réunion d'hommes. Lorsque les vertus l'emportent sur les vices qu'une administration monstrueuse a rendus inséparables de la vie sociale, et qu'une constitution vicieuse elle-même cherche en vain chaque jour à détruire ce que la nature a donné à cette nation, je trouve alors qu'il faut non seulement l'estimer plus haut qu'une autre, mais V aimer. Et c'est aussi ce que j'ai fait. Je ne crains pas de finir son panégyrique en disant que, excepté une paresse, qui encore tient bien moins au climat qu'à des causes qui sont plus que jamais au moment de cesser, excepté un orgueil national peut-être excessif, mais qui, bien employé et dirigé par des mains habiles, peut produire des résultats gigantesques pour la gloire du pays assez heureux pour l'inspirer, excepté une profonde ignorance — encore est-elle prise ici dans un sens général, car je connais des exceptions dont nous serions glorieux — et qui est encore elle-même un des résultats terribles que l'Inquisition, qui n'est plus heureusement qu'un fantôme sans force et sans couleur, a longtemps imprimés à l'Espagne, comme suite de fon effrayant pouvoir ; — excepté ces inconvénients.
car on ne peut leur donner un antre nom, je n'ai vu dans les Espagnols, pendant les années que j'ai passées parmi eux, que des qualités et des vertus.
Le défaut qu'on peut leur reprocher, parce que n'étant pas mis à profit par un gouvernement qui pourrait en faire éclore des merveilles, il est quelquefois incommode aux étrangers, qu'il blesse et qu'il irrite, c'est leur excessif orgueil national. Il est peu d'Espagnols qui ne croient leur nation la première de l'univers, et qui ne vous le disent avec toute la politesse convenable. Ils vivent encore dans le souvenir de la conquête du Nouveau-Monde, et du temps où Charles- Quint rêvait la monarchie universelle. Ils sont, au reste, comme nous au moment où j'écris. Nous nous croyons encore au temps de la Révolution et de l'empire pour nos conquêtes et pour notre brillante valeur, comme au temps de Louis XIV pour notre urbanité et notre politesse, et nous sommes aussi loin de l'un que de l'autre, non seulement en réalité, mais par l'effet de la marche rétrograde que nous avons faite pour les deux choses. L'une, de notre propre volonté, l'autre, au commandement d'un gouvernement qui aime la paix au point de (aire la guerre pour ravoir\ Oh! le beau, le bon temps!
Aussitôt après mou arrivée à Madrid, je fus visitée par plusieurs femmes de la cour de la plus haute classe. Quelques-unes d'elles m'ont laissé un souvenir
* Eq parlant du silence do notre brave jeunesse, je ne prétends pas du tout l'attaquer. J'ai deux fils qui en font partie; c'est répondre à tout ce qu'on pourrait présumer. Je suis au contraire convaincue que les premiers roulements du tambour les réveilleraient aussitôt. C'est précisémenl oello certitude qui me fait souffrir pour ma pauvre patrie.
d'amitié et de reconnaissance que je suis heureuse de pouvoir consigner ici. L'une de ces dames vit encore, je crois : c'est la duchesse d'Ossuna. Elle avait habité longtemps Paris, et en avait les manières jointes à cette gracieuse façon des Espagnoles, qui sont charmantes quand elles sont aimables. Ses enfants avaient été élevés à Paris, et avaient reçu des leçons des meilleurs maîtres. Le marquis de Pefiafiel, son fils, était élève de Gardel pour la danse, et les autres maîtres étaient tous de cette force. Les deux sœurs, la marquise de Santa-Cruz, charmante et aimable femme, et la marquise de Camarasa, avaient reçu la même éducation. La maison de la duchesse était meublée avec des bronzes et des meubles de France, et dans le goût le plus parfait. La maison de son fils, qui venait alors d'épouser la petite-fille delà duchesse de Beaufort, eût été remarquée à Paris pour sa somptueuse élégance. J'en parlerai également plus tard avec celle du duc de l'Infantado.
Une autre femme de haut rang qui fut parfaite pour moi aussitôt qu'elle apprit mon arrivée, est la marquise d'Arizza, remariée en secondes noces au marquis d'Arizza, mayordomo, mayor de la reine . Maria-Luisa, et autrefois duchesse de Berwick. Son portrait, à elle-même, est inutile à retracer ici. Nous l'avons possédée assez longtemps à Paris pour en conserver le souvenir. Mais, ce qu'on n'a peut-être pas connu comme moi et comme ceux qui ont été dans son intimité, c'est sa grâce charmante, son esprit fin et remarquablement vaste et orné. Elle avait été charmante dans sa jeunesse, et il lui restaitencore une si ravissante tournure, une démarche si légère et si souple, qu'au Prado, le matin, lorsqu'elle quittait
sa voiture et se projiienait en basquina élégante et 77iantilla de dentelle, l'ouvrant, la fermant avec son éventail, por tapar los ojos, comme disent les Espagnols, elle ressemblait à une charmante fille de l'Andalousie. Elle avait alors un fils âgé de douze ans, que nous avons vu dernièrement à Paris sous le nom de duc de Berwick. Sa femme, qui est Napolitaine, est aussi gracieuse et aimable que l'était sa belle-mère. C'est, à ce qu'il paraît, une chose héréditaire, inais dans les femmes de cette famille.
Une autre personne, qui fut également polie pour moi, était la marquise de Santiago. Il ne s'est jamais vu de plus étrange figura, La marquise d'Arizza m'avait promis le palmier d'or si je pouvais la regarder sans rire. La pauvre dame se fardait que c'était une bénédiction. Les femmes de la cour de Charles II auraient pâli à côté du rouge, auraient bruni à côté du blanc dont elle se barbouillait \ Ensuite de sa séance de peinture, elle se faisait une paire de sourcils bien arqués, biens noirs, plantée au-dessus de deux grands yeux qui ne se fen-iaicnt jamaio, et qui s'arrêtaient sur chacun, c'est-à-dire sur les beaux Castillans de préférence, avec une fixité qui faisait douter si elle n'était pas par hasard une de ces figures de Curtius qui se serait enfuie du fameux dîner royal. Il lui arriva un jour une DlaisaïUe histoire chez la mar-
* Les femmes espagnoles, mCme en 1700, se fardaient à un degré qui n'était égalé par aucune autre nation en Europe à cotte époque. C'était du tatouage. La fureur en était si grande à Madrid, que les b. sles (lu'on voyait dans la cour du palais étaient eux-mêmes fardé;. Les femmes mettaient du rouge dans leurs mains, sur leurs épaules et jusqu'au meutoa et derrière l'oreille.
qiiise d'Arizza, alors «liichesse de Berwick, à propos de ces terribles sourcils. On était à Aranjiiez et parfaitement gai et en train de danser et de rire. La maison de la duchesse de Berwick, celle de la comtesse del Carpio, et celle de la duchesse de la Vauguyon, ambassadrice de France, offraient des réunions charmantes. La marquise Santiago, quoique beaucouj) plus jeune alors, se fardait, se peignait comme plus tard, et avait, tout autant, qu'à soixante ans, le goût des cavalier i servenli et des cortejos. Un soir elle arrive un peu tard chez la duchesse de Berwick et s'excuse en lui disant que la beauté de la soirée l'a engagée à descendre plusieurs fois la calle de la Reijna. Tandis qu'elle parlait, un rire général, quoique étouffé, circulait dans le salon. Sa figure déjà fort étrange l'était encore bien autrement. Elle n'avait qu'un sourcil ! Gomme elle en manquait totalement, et que celui qui restait faisait une raie noire comme du velours, la disparate était complète. La marquise ne se doutait de rien. Le cortejo pas davantage. Venant du dehors, tous deux avaient les yeux éblouis par l'éclat des lumières. Enfin le rire éclata, lorsque le sourcil perdu fut retrouve en double au-dessus de celui du cortejo.
— Eh bien ! après tout, dit la marquise, en reprenant son sourcil, je ne vois pas qu'il y ait là-dedans matière à tant rire.
Elle avait un sang-froid qui jamais ne^e démentait. J'ai été témoin auriculaire d'une scène froidement injurieuse entre elle et une personne remarquable de la cour de Madrid, qui prétendait avoir eu plus de conqi^ètes à ses pieds. La marquise devint pâle ou rouge, on ne peut savoir lequel des deux, et s'écria :
— Si je le savais, vois-tu, si je le savais !
Et l'on ne peut se figurer ce qu'elle dit qu'elle ferait. Elle avait alors cinquante et quelques années, e comme les années de campagne comptent double cela faisait un siècle.
Il y avait à Madrid, à cette époque, une femme parfaitement belle, nommée M"" Carrujo. Elle était grande pour une Espagnole et proportionnée comme le sont toutes les femmes 'de ce pays, surtout lorsqu'elles sont nées dans les colonies. Elles ont alors une perfection dans les formes que ne possèdent même pas les Andalouses les mieux faites. M™" Carrujo était jeune et avait avec elle deux jeunes filles, dont l'une venait d'arriver de la Havane avec son père, ainsi qu'elle nous l'a dit dernièrement dans un charmant ouvrage plein de grâce et de simplicité en même temps que d'esprit et de talent, car cette jeune enfant était M""" Merlin. Il est facile de juger si elle devait être une gracieuse jeune fille. J'ai conservé un souvenir charmant de cette jeune et jolie mère, entourée de beaux enfants et vaine de leur beauté. Elle les mena avec elle à une fête que me donna le ministre de Hollande, M. Mayncrss, et je ne l'ai jamais oublié. Pépita, l'autre fille de M""" Carrujo et sœur de M""" Merlin, était jolie aussi, mais bien moins charmante que sa sœur.
J'ai déjà parlé de la manie, car cela ne peut s'appeler autrement, qu'avait l'empereur de donner des missions avec des doubles instructions. Junot en avait reçu de lui-même et avait l'ordre de ne correspondre qu'avec lui pour tout ce qui regardait quelques articles qu'il avait désignés. Je ne sais si M. de Talleyrand e'en apercevait. Sans doute que oui. Un esprit aussi
délié, aussi attentif à saisir au passage ce qui pouvait l'intéresser, n'avait certes pas laissé échapper cette preuve, sinon de défiance de l'empereur, au moins de grande prudence. Il y avait alors à Paris un Espagnol à la figure atroce, à l'âme pas trop belle, qui était venu comme herboriser dans les bureaux des affaires étrangères, ou plutôt chercher dans nos métaux, et qui, tout en faisant de l'histoire naturelle, en préparait une terrible à l'Espagne. Cet homme, qui a été funeste à sa patrie, soit qu'il ait été traître, soit qu'il ait été stupide, en jouant les destinées de la péninsule, soitqu'W l'ait vendue, soit qu'il l'ait livrée, est don Eugenio Izquierdo. Son nom va bien à la marche tortueuse qu'il a toujours suivie, soit par bêtise, soit par friponnerie. Mais je puis affirmer, par exemple, qu'il était fort spirituel. Oh ! que cet homme a fait de mal à l'Espagne!
CflAPITRE XVI
Mon mari conçoit du prince de la l'aix une opinion favorable.— Porlrail de la princesse des Asluries. — Curieuse origine de la faveur du prince de la Paix. — Titre de prince conféré en Espagne aux étrangers seulement et aux membres de la famille royale. — Appréciation impartiale du prince de la Paix.
— Il tient tête à l'Inquisition. — Junol se rend près du roi à Aranjuez. — Ma présentation. — Vieux restes des coutumes féodales. — Pont du Mançanarez. — Pont de Tolède. — Le château de M. Aguado à Petit-Bourg. — Ma loileUe de présentation. — Cérémonial. — Proscription des gants blancs.
— La camareira mayor. — La reine me fait le plus gracieux accueil. — Son portrait. — Charles IV. — Ses habitudes. — Détails intéressants sur sa vie privée. — La reine d'Étrurie.
— Mon embarras. — Questions nombreuses que m'adressent le roi et la reine d'Espagne.
La cour était à Aranjuez lorsque nous arrivâmes à Madrid. Junot, qui était fort pressé de parler au prince de la Paix, le vit le lendemain de son arrivée. Le prince était prévenu qu'il avait à lui communiquer des choses importantes de la part de l'empereur Napoléon et, quoique le canon .d'Austerlitz n'eût pas encore grondé, l'Espagne était l'alliée la plus fidèle de la France, autant par son intérêt que par amitié pour nous, comme on peut le croire. Mais ce mobile de fidélité est le plus puissant chez une nation comme chez un particulier. Celui-là ne trompe jamais. Le prince-roij voulant plaire à l'empereur, fut dans cette
entrevue parfaitement aimable, et Junot en revint tout à fait captive.
— Berthier radotait, quand il me disait du mal de cet homme-là, me dit-il à son retour. On prétend qu'il est insolent. Tous les grands s'en plaignent et moi je n'ai vu en lui qu'un courtisan tel que je me représente les hommes de la cour de Philippe V. Par exemple, il n'aime pas le prince et la princesse des Asturies, et il m'a prévenu que nous en serions fort mal -reçus. Il m'a averti que la France n'avait pas de plus grand ennemi que le prince royal. — Je suis fâché d'avoir à écrire cela. — II a ajouté que c'était sa femme, la fdle du roi de Naples, qui l'aigrissait contre nous, et cela uniquement parce que la France est l'alliée de l'Espagne.
— Ah ! monsieur l'ambassadeur, m'a-t-il dit, l'Espagne aura un jour en lui un roi qui la rendra bien malheureuse ! Cette double alliance avec la maison de Naples forme un lien qui se rattache à l'Autriche qui, de son côté, a épousé une troisième fille du roi de Naples. Toutes les femmes sont unies pour attaquer la France. Sa nouvelle gloire les offusque encore et vous ne croiriez pas que cette ligue est formée et dirigée par la reine de Naples elle-même. Notre gracieuse souveraine, que Dieu tienne en sa garde, combat cette mauvaise influence de toutes les forces de son esprit et de son amour maternel, auprès de son fils. Mais, général...
Et il frappait son cœur de la main droite en secouant la tète d'un air négatif à plusieurs reprises.
— Je suis étonnée de ce que tu me dis là, dis-je à Junot. J'ai entendu mon oncle Démétrius me parler souvent de la princesse de Naples, qui est mainte-
nant princesse des Asturies. Il Ta connue à Naples lorsqu'il y fut envoyé en mission par le comte de Provence. Elle est charmante, à ce qu'il m'a dit. Elle est belle et parfaite non-seulement CDmmc princesse, mais comme le serait une femme du monde. Elle parle sept à huit langues, est excellente musicienne, dessine, brode. Enfin elle est vraiment une personne accomplie. Tu vois bien que c'est ton prince de la Paix qui radote.
Junot se mit à rire.
— Mais c'est toi qui raaotes à ton tour, ma pauvre Laure. Pourquoi donc une princesse ne serait-elle pas accomplie dans le sens que tu l'entends, et la plus méchante personne du monde?
— Parce que l'on ne peut être méchant quand on s'occupe aussi activement que le fait, dit-on, la princesse des Asturfes. bien plus, on n'en a pas la volonté. Enfin je pense ainsi. Je puis avoir tort. Mais je crois qu'une femme qui s'occupe depuis le moment de son lever jusqu'à l'heure de son sommeil, de musique, de peinture, de poésie, qui aime les beaux-arts enfin, ne peut avoir dans l'âme que des sentiments élevés. Je n'en dirai pas autant de ton prince de la Paix. On prétend qu'il sait à peine écrire.
— Oh! pour celui-là, on en a menti! s'écria Junot qui était encore sous le charme. Tiens, vois, s'il est possible d'avoir au contraire une plus charmante écriture.
C'était vrai. Junot me montra un billet qu'il avait reçu du prince de la Paix le malin même. L'écriture en était espagnole, c'est-à-dire indéchiffrable pour une étrangère ; mais elle était aussi belle qu'il est possible qu'elle fût.
— Elle n'est peut-être pas de lui, dis-je après l'avoir regardée.
— Comme tu es entêtée ! répondit Junot. Que t'at-i! donc fait cet Jiomme? Tu ne peux le souffrir? Tiens, regarde donc.
Et il me montra une phrase du billet qu'il me traduisit, car je ne savais pas encore l'espagnol à cette époque.
« Por mayor secreto escrivo en castellano y de mi puno », etc., etc.
L'origine de la faveur du prince de la Paix est assez curieuse pour que j'en dise quelque chose. Cet Iw^mme a été si malheureusement influent en Europe, qu'il est soumis à une enquête à laquelle lui-mcme ne peut se soustraire.
Don Manuel Godoï est né à Badajoz, en Estramadure. Son père était un petit gentilhomme de province, répondant pour sa qualité à ce que nous nommons en France un geniillâlre. Don Manuel avait un frère aîné, nommé don Luis Godoï, qui entra par faveiir spéciale, je crois, du duc de l'Infantado^ dans les gardes du corps. Don Luis était un grand et beau garçon ayant une -belle tournure, dans le genre de celle de son frère. Il fut trouvé agréable par une personne qui, bien qu'elle fût placée en très haut lieu savait cependant distinguer ce qui lui convenait dans le plus bas étage. Don Luis se vit bientôt en faveur et fit venir son frère dans la même compagnie des
' Je n'ose affirmer le fait; cependant je crois en être certaine. La cliose serait de peu d'imiiorlance sans doute, si l'on ne se ''api)elait toutes les persécutions qu'éprouva, pendant la faveur au prince do la Paix, le duc de l'Infanlado, cet honime dont l'Espagne pouvait être si fiera.
gardes du corps. Les affections n'étaient jamais d'une durée bien longue dans le cœur ou dans la tète de celle qui l'avait distingué. Don Manuel était probablement plus beau, plus agréable. Enfin il plut. Son élévation fut rapide, et bientôt la cour d'Espagne apprit que le temps des privados était revenu. Mais Valenzuela et le P. Nittard, le comte-duc et le cardinal de Lerme étaient des hommes de talent et l'Espagne ne dormit pas sous leur règne d'un sommeil léthargique, dont elle ne se réveilla que pour tomber dans un abîme.
En peu de temps il fut nommé ' d'abord duc de la Alcudia, puis prince de la Paz. Cette seconde dignité frappa d'autant plus, non seulement en Espagne, mais dans le reste de l'Europe, que le titre de prince n'est jamais conféré aux nationaux. Ceux que nous voyons à la cour d'Espagne avec le titre de prince, sunt d'origine sicilienne ou napolitaine et relèvent de cette couronne comme princes. C'est ainsi que l'était le prince de Masserano, que nous avons connu à Paris. C'est par une grandesse attachée à un autre nom qu'ils se sont maintenus sujets du roi d'Espagne depuis que les deux royaumes sont- séparés.
C'est à l'occasion du traité de paix signé en 4191 entre la république française et l'Espagne, que le duc de la Alcudia reçut cette insigne marque de faveur. Est-ce l'importance du service qu'il a rendu à sa patrie qui lui a mérité cette exception? Le fait serait curieux. Sans doute il rendit un grand service à l'Espagne en faisant la paix. Mais qui donc avait fait
' 11 fui noiniiîij duc de la Alcudia ani'i'Ji, et prince de la Vax-, on 171)7.
DE LA DUGHEtiSE D'AHRANTÉS 249
déclarer la guerre? A cette dernière époque, il était ministre des affaires étrangères. Toutes les autres grâces, toutes les faveurs qu'un souverain peut donner à un sujet, lui furent accordées. Et dans un temps qui ne comprend pas dix années, il se vit l'homme le plus favorisé de ses maîtres que l'Espagne ait jamais vu autour du trône, et cela dans un pays où la faveur royale a le besoin de s'accorder.
Ce serait une erreur de croire, d'après ce que je viens de dire, que le prince de la Paix manque totalement de talent. Il a une conception prompte, de la facilité pour le travail, qualité rare chez les Espagnols, qui sont lents dans leur manière d'exécuter. Il a de plus des idées saines et souvent un jugement droit. Sans doute ces qualités auraient dû faire de lui un bon ministre ; mais Dieu n'^a pas jugé à propos que cela fût ainsi, et les résultats de son ministère coûtent encore aujourd'hui des larmes à l'Espagne.
Cependant il n'est pas méchant. Ses intentions étaient bonnes comme ministre et comme Espagnol. Plusieurs artistes furent recherchés par lui dans l'obscurité où les plaçait leur malheur, et encouragés par lui. Des voyages ont été entrepris par ses ordres, par des hommes ca'pables de rapporter dans leur patrie des leçons de sciences et d'industrie. Il a fait construire des ponts, des chemins. 11 a osé tenir tête à l'Inquisition et, dans ce combat, le plus sérieux peut-être qui ait été livré par le trône à cet autel hérissé de torches et de glaives, la victoire est demeurée au pouvoir temporel.
D'où vient donc ce malheur qui est résulté de la puissance du prince de la Paix? Pourquoi cette haine de toute une nation contre cet homme? Il faut qu'il y
ait de fortes, de puissantes raisons pour cette attaque livrée par les masses à un seul individu : jamais elles ne s'ébranlent sans cause.
J'ai dit que la cour était à Aranjuez lors de notre arrivée à Madrid. Junot y fut d'abord sans moi, mais pour des raisons que j'ignorais. Je crois même que l'ambassadeur de France ne le savait pas. Junot n'aimait pas cette façon cachée d'agir et me le dit plusieurs fois. Enfin, il fut décidé que je serais présentée le 24 de mars, en confidencia, c'est-à-dire sans paniers et sans le grand habit de cour.
Nous partîmes de Madrid le 23 de mars à quatre heures du soir pour arriver au sitîo pour souper, y coucher, et me trouver toute reposée et en disposition convenable pour faire ma toilette le lendemain pour être présentée à Leurs Majestés, à une heure après midi, c'est-à-dire immédiatement après leur dîner, avant le départ du roi pour la chasse. Je ne me rappelle pas précisément dans quelle maison nous fûmes loger. Je sais bien que le ministre de Hollande, M. Maynerss, était pour quelque chose dans la bonne réception qu'on me fit dans la maison que j'occupais. Je ne sais comment il se faisait que l'ambassadeur de France n'en avait pas encore une convenable. La chose était pourtant assez d'importance, puisque le corps diplomatique est obligé de suivre la cour d'Espagne dans , tous les voyages aux différents sitios dans lesquels elle passe l'année. C'est encore une coutume du temps féodal et la plus absurde du monde. Elle n'est pas, au reste, la seule. J'ignore si elle a été conservée.
En sortant de Madrid pour aller à Aranjuez, on passe le Mançanarez sur ce pont construit sous Philippe II, par Juan do Hormra, et qui fit dire à un
mauvais plaisant, que maintenant que le pont était fait pour la rivière, il fallait faire une rivière pour le pont. C'est un monument dont la renommée est fort usurpée. Le pont de Tolède, plus moderne que le précédent, et que l'on passe également pour aller à Aranjuez, est encore plus long et extravagant pour l'immense quantité de niches dont il est orné. A quelque distance, on traverse encore le Mançanarez, mais à gué, après quoi l'on se retrouve sur la magnifique route d'Aranjuez, bordée seulement par quelques tristes bouquets d'oliviers. On fait ainsi six lieues sur un chemin droit et uni comme un ruban, sur lequel vous ne rencontrez pas un cahot et que vous parcourez en volant. J'ai souvent couru la poste en France, de la manière la plus rapide, et je puis dire la plus folle, jamais je n'ai retrouvé cette vélocité, ressemblant au trait d'une flèche, avec laquelle les mules vous emportent sur la route de Madrid à Aranjuez.
C'est fabuleux. On descend ensuite dans la ravissante vallée où est le sitio royal d'Aranjuez. Du côté du nord, les montagnes qui la forment sont bordées par la Xarama et, du côté du levant, le Tage vient se marier à la Xarama et y serpente pendant près de trois lieues.
Tout ce que les poètes nous ont raconté de l'Arcadie, de la vallée de Tempe, des lieux les plus favorisés du ciel, ne peut approcher d'Aranjuez. A peine entré dans la vallée, on perd le souvenir des plaines crayeuses de la Nouvelle-Castille. Plus d'aridité, plus de champs stériles ; partout de beaux ombrages, partout des fleurs, des prairies, des arbres chargés à la fois de fleurs, de fruits mûrs et de fruits verts. On
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respire un air embaumé. C'est une autre vie, une nouvelle existence.
Le château n'est pas beau. C'est une maison de plaisance, simple même, et qui pourrait presque appartenir à un riche parti»-ulier, comme, par exemple, M. Aguado, qui certes à Petit-Bourg a un châteai plus beau que celui de son maître à Aranjuez. Mais c( que tout son or ne peut lui procurer, c'est la richt fertilité qui l'entoure, et cette nature si féconde, s; odorante, si pleine de vie.
Cependant Aranjuez est l'œuvre, si l'on peut dire ainsi, de quatre souverains. On lit sur la façade :
Philippiis IV insUtuit : Philippus V provexit.
Ferdinandus VI, pins felix, con- ' siDumavit, an. 1752.
Charles III a fait travailler aux deux ailes, et poui que ses soins ^ne soient pas oubliés, on a gravé pou lui cette courte inscription :
Ca rot II H UI adjecil, mi. 7775
Le Tage entoure le palais, ou plutôt la maison, e forme, devant un parterre qui est au bas des fenêtres une cascade artificielle très belle. Il, est si près de; murs que de sa terrasse le roi peut se donner le plai sir Oe la pèche.
le fus ravie de l'aspect de ce beau paradis. J'au rais voulu mettre une petite robe blanche, un cha
1 Jl.de boui'g()iii,q s'esl trompé on allibiianl à Cluirles-Quii la foiulalion d'Aranjuez. C'est son fils qm le premier l'a babil»
peau de paille, et m'en aller courir au travers de ces belles prairies, sous ces belles allées formées par des ormeaux séculaires dont l'ombrage forme à son tour des voûtes admirables de fraîcheur mystérieuse et si doucement éclairées, même au plus fort du jour qu'on ne peut s'empêcher d'être ému en y posant le pied. Tout cela tentait ma jeune tête. 11 me déplaisait fort d'aller me mettre en grande toilette à midi, au milieu d'un bouquet de verdure et de fleurs. Mais il fallait faire Madame l'ambassadrice, et je m'habillai, ïe mis un habit de cour impérial, c'est-à-dire un de nos habits. J'étais coiffée avec des diamants et j'en avais également à mon cou et à mes oreilles. J'avais voulu mettre des perles, car le jour, les diamants me paraissaient bien écrasants , mais au premier mot que j'en dis à la marquise d'Arizza et à ces dames, elles se récrièrent comme si j'avais voulu faire une insulte à leur reine. Je mis donc des diamants.
Mais elles m'avaient prévenue d'une chose à laquelle je ne crus pas, car je pensai qu'elles avaient voulu se moquer de moi. Elles m'avaient annoncé que la reine ne recevait jsmais une femme avec des gants blancs.
— Vous aurez donc grand soin dé les ôter, me dit la duchesse d'Ossuna, car cela ferait un très mauvais effet.
Je ne fis ([uc rire de cci averiissemeni et, lorsque je fus habillée, je ne pensai même plus à ce qu'elles m'avaient dit, et je mis une belle paire de gants blancs. Mais quel fut, en effet, nmn étonnement. lorsque, arrivée à la porte de l'appartement où la reine et le roi devaient me recevoir, la camarera-mayor s'arrêta et me prit par le bras en me faisant signe d'ôter mes
gants! Comme elle ne parlait pas du tout français et qu'alors je ne comprenais pas une parole d'espagnol, le dialogue n'était pas bruyant, mais il était animé par nos gestes. Et si la vieille dame, dont j'ai oublié le nom, avait conversé dans sa jeunesse, comme cela était encore en usage sous Philippe V, en faisant jouer ses doigts ainsi que les sourds-muets de l'abbé Sicard, elle eût été très éloquente, car je voyais que l'humeur s'en mêlait. Et voici pourquoi. C'est qu'aussitôt que j'avais vu que l'avertissement m'avait été donné à bon droit, je m'étais demandé pourquoi, moi. Française, étrangère, n'ayant aucun titre près de la cour d'Espagne , je me soumettrais à cette coutume absurde et folle. Je l'étais peut-être bien un peu moi-même de penser et de vouloir tout cela, mais je n'ai jamais eu une tête facile à conduire et une volonté fort ductile. Je me mis donc en insurrection contre la camarera-mayor et, retirant mes deux mains gantées, je me. contentai de lui répéter :
— Nada, nada, senora
— Senora ambaxadrice es menester, es mencstcr. Enfin, voyant que je résistais véritablement, elle
sourit et, me prenant la main avec un peu de violence, elle se mit en devoir de tirer mes gants avec ses petites mains noires et sèches, qui formaient un contraste bizarre avec cette peau éclatante du gant. Je vis enfin le ridicule qu'il y aurait à moi de lutter avec cette vieille personne, et je me laissai déganter de bonne grâce. Elle plia très soigneusement mes gants, puis les plaça dans un rideau rouge, qui était près de la porte de la chambre de la reine. Puis, regardant mes mains, elle fit une exclamation :
— Jésus! Jésus! Muy bonitas! Oh!
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÈS 25b
Elle voulait sans doute me consoler d'entrer ainsi avec une longue traîne, des diamants et des bras nus. J'oubliais que, tout le monde étant ainsi, je n étais pas extraordinaire. Mais j'avoue que je ne pouvais supporter l'idée d'être ainsi présentée à des souverains.
La camarera-mayor entra pour prendre les ordres de Leurs Majestés. et tout aussitôt je fus introduite.
Le roi et la reine étaient fort près de la porte, et si près même qu'il me fut difficile de faire mes trois révérences. La reine vint à moi et m'accueillit avec une grâce parfaite. Elle me parla d'abord de mon voyage avec un intérêt qui pourtant n'était certes pas vrai, car elle se souciait fort peu de moi. Mais elle en avait l'apparence, ce qui était toujours d'un grand prix alors de la part d'un souverain. C'était un préjugé, sans doute, mais tout en disant, aujourd'hui même, c'est un 'préjugé, je crois que nous ferions de même et que nous dirions comme M"" de Sévigné :
« Mon Dieu, que noire roi est un grand roi! Mais il faudrait pour cela qu'il m'engageât à danser, et malheureusement je ne danse plus. »
La reine me parut encore belle. Elle commençait à être déjà grasse. Son menton se doublait, comme celui de Catherine II, ce qui donnait à sa figure une apparence de matrone. Cependant elle était coiffée à la grecque, avec des perles et des diamants nattés a\ ec ses cheveux ou plutôt ceux de sa perruque. Elle avait la gorge nue, très découverte, ainsi que les épaules, une robe de taffetas jaune, sur laquelle en était une autre de point d'Angleterre de la plus grande beauté. Ses bras étaient nus, ornés de bracelets for-
mes par de magnifiques perles, avec un cadenas qui était d'un seul rubis, plus beau que tout ce que j'ai vu en ce genre. Je ne pus m'empôcher de songer h l'aventure de mes gants en voyant les bras de la reine. Ils étaient superbes ainsi que les mains. Son coup d'œil rapide eut bientôt deviné le sujet d'un imperceptible sourire que je ne pus retenir.
— Vous avez été étonnée de ne pas conserver vos gants, madame l'ambassadrice, me dit-elle, c'est un usage dont vous ne devez pas vous plaindre, car vos mains sont faites pour être vues.
Au lieu de ce compliment, j'aurais préféré qu'elle me dit pourquoi cet usage avait été institué. J'ai eu beau le demander à cent personnes en Espagne, toutes m'ont répondu. des pauvretés. Comme, par exemple, .que le digne Charles IV ne pouvait pas voir une femme avec des gants blancs .sans en devenir amoureux. Il était un vertueux et bon roi. Mais, en vérité, la personne qui l'aurait conquis pouvait en sûreté conserver ses gants sans être dangereuse pour la reine Maria-Luisa. Elle'aurait facilement résisté à la séduction du bon roi Charles IV et lui aurait répondu, comme celte dama de Palacios à Philippe IV, lorsqu'il fut frapper à sa porte :
— Baya, Baya usted con Dion ^ no quiero ser monja ' .
Charles IV avait une figure et une tournure extrè
1 Toutes les fois qu'un roi d'Espagne avait une liaison intime avec une lemnic, elle devait se faire religieuse lorsque cette liaison cessait. C'était presque toujours à Las descalias reaies qu'elles se reliraient. Celte coutiiine tomba en désuétude sous Charles II et Charles III, qui n'eurent pas de maîtresses, miiiy die était encore en vigueur sous Philippe IV.
mement originales. Il était grand, ses cheveux étaient blancs et assez peu fournis. Son nez,*d'une extrême longueur, n'embellissait pas un visage naturellement sans expression, mais cependant sur lequel il y avait de la bonté et un désir de bienveillance. Sa toilette n'était pas brillante lorsque j'eus l'honneur de le voir. Il portait un habit bleu, fait en frac, d'un drap assez râpé, avec des boutons de métal jaune et croisé, comme le portent aujourd'hui les jeunes républicains. Une culotte de peau de daim et des bas bleus roulés sur le genou , comme nos arrièregrands-pères les portaient il y a cent ans, avec des guêtres par là-dessus. J'appris ensuite que c'était son costume de chasse. Il prenait ce plaisir, ou plutôt cette fatigue, tous les jours de la vie, comme son père, quelque temps qu'il fît.
— La pluie ne brise pas les os, disait-il'.
Et chaque jour, après son dîner, il montait en voiture et faisait sept à huit lieues avant d'entrer en chasse. Les ministres étrangers étaient admis, d'après l'ancienne étiquette, à faire leur cour deux fois par semaine. Le jour où je fus présentée était un de ceux oîi avait lieu cette demi-réception. Le roi n'en était pas plus paré, comme on le voit. Quant à la reine, elle était fort élégante, ciinsi que je l'ai dit. Après m'avoir parlé de mon voyage , de ma fille, qu'oii lui avait dit être charmante, elle aborda un singulier sujet d'entretien et me parla de l'impératrice Joséphine. Elle ne m'en dit que peu de mots,
^ Un de ses fils étant à l'extrémité, il n'en fut pas moins chasser comme si l'enlant se portail bien : Qu'y puis-jp. faire? dit-il.
parce que je coupai court à l'entretien , mais il me fut facile de voir qu'elle avait été influencée par un jugement autre que le sien dans celui qu'elle avait porté .
— Comment s'habille-t-elle? me demanda-t-elle,
— De la manière la plus élégante et avec le meilleur goût, répondis-je. Nous prenons modèle sur les modes qu'elle porte, non pas parce qu'elle est notre souveraine, mais parce que son bon goût nous indique ce qu'il y a de plus joli et de plus gracieux.
— Porte-t-elle du rose?
Je répondis que non, et cela était vrai à cette époque. Ce qu'il y a de singulier, c'est que l'impératrice a porté du rose beaucoup plus tard. Mais je ne me rappelle pas lui en avoir vu porter pendant les années du consulat et les premières de l'empire. Pourquoi cela? Il me semble que le rose lui aurait été aussi bien qu'à une figure fanée de vingt ans ou bien à une femme dont la tournure eût été absurde à vingt-cinq.
— Et des fleurs, en porte-t-elle? demanda la reine.
Je répondis affirmativement. Mais il me fallut spécifier, et je fus obligée de raconter plusieurs toilettes de l'impératrice aux fêtes qui furent données pour les cérémonies et les somptuosités du sacre. La reine me dit ensuite :
— Vous avez vu ma fille, la reine d'Étrurie? N'est-ce pas qu'elle est aimable? N'est-ce pas qu'elle me rcssembl;î?
Je fus fort embarrassée pour répondre, parce que je n'ai de ma vie pu imaginer quelque chose de plus
laid que la reine d'Ètrurie. J'eus peur d'un piège. Je ne pouvais croire que l'amour maternel pût aveugler à ce point. C'est bien celui-là qu'on devrait peindre avec un bandeau doublement plus épais que l'autre, et qui jamais ne se délie; car il n'y a point de déception. Je ne sus donc d'abord que répondre, mais mon bon sens naturel me fît cependant voir que la reine me questionnait de bonne foi et je lui dis qu'en effet la reine d'Ètrurie avait une ressemblance assez marquée avec Sa Majesté.
— Oh ! me dit-elle, ce n'est rien, vous allez voir ma Carlotta à Lisbonne. Elle ressemble à son père et à moi d'une manière frappante. Remarquez-le bien. C'est son père dans le haut du visage et moi par le bas.
Ce qu'il y a de plaisant, c'est que c'est vrai. Et pourtant la reine de Portugal était bien laide, et la reine d'Espagne avait dû être belle. Le fait est qu'à l'époque où je l'ai vue (1804-180o) elle était fort laide. Elle n'avait plus de dents et celles qu'un dentiste lui avait replantées ne l'avaient pas été assez bien pour faire illusion. Quant au roi, il opinait de la tète à tout ce que disait Luisa, en souriant et en me regardant d'un air d'intelligence. J'ai vu peu de physionomies aussi parfaitement bonnes. Tout à coup, s'ennuyant probablement d'être ainsi délaissé, il me demanda comment j'avais trouvé les coches de colle\ vas, que j'avais dû être bien étonnée de voir dea mules et des mulets, car c'était sans doute une nou* veauté pour moi.
Je ne pus m'empècher de rire, car alors, je dois le dire, j'étais une joyeuse jeune femme et je lui répondis que ses plus beaux mulets lui venaient de
l'une de nos provinces de France, du Poitou. Je n'oublierai jamais l'expression d'étonnement qui se peignit sur sa bonne et excellente figure. Il me regarda , avec stupéfaction, comme si je lui avais annoncé que le Pérou était à Madrid. •■
— Savais-tu cela, Luisa? demanda-t-il à la reine.
La reine lui fit signe que oui. Pendant qu'il parlait, elle me regardait avec une extrême attention et je trouvai que ses yeux étaient encore admirables.
— N'est-ce pas, dit-elle au roi, que M"" Junot a la figure espagnole? C'est la même teinte de peau, la même couleur de cheveux et de soui*cils. Les yeux aussi sont espagnols.
— Oui, oui, dit le roi, la senora es Espanola. Et il se frottait les mains en riant.
— Cependant, me dit la reine, vous êtes née en France, n'est-ce pas? Vous n'êtes pas née en Grèce? Ma belle-fille, avec qui je parlais de vous hier, m'a dit qu'elle avait vu à Naples quelqu'un de votre nom, un prince de Comnène. Est-ce votre père ou votre frère ?
— C'est mon oncle, madame, lui répondis-je.
Et je lui expliquai en deux mots que mon nom n'était pas Comnène, et que c'était seulement par ma mère que je tenais à cette famille.
La reine me congédia, ainsi que le roi, après une audience assez longue, comme on le voit, et remplie de bonté et de bienveillance pour moi. J'ai conservé de cette première entrevue un souvenir que le temps n'a pas détruit. Plus tard, j'ai été en mesure de lui en témoigner ma reconnaissance, ainsi que des marques de bonté qu'elle me donna dans une autre circonstance. Hélas ! le moment oîi mon assistance put
être Utile à cette malheureuse famille n'était pas éloigné ! Ce fut lorsque les ordres de l'empereur la confinèrent si cruellement à Marseille. Mon frère y était toujours. Il fut pour eux ce que son âme grande et belle, son cœur généreux lui commandaient d'être et, certes, ce ne fut pas ma parole qui augmenta son intérêt envers les nobles proscrits qui étaient confiés à sa garde. Cependant je crois pouvoir assurer que, dans sa tendresse fraternelle pour une sœur qu'il a toujours si bien aimée, il fut heureux de témoigner plus de soins, plus d'attentions à ceux qui m'avaient accueillie avec bonté et bienveillance aux jours de leur grandeur.