CHAPITRE XVll
'articulante imporLaïUo do ma visite à Leurs Majestés. — Mon élonnement à la vue du prince de la Paix, et sa singulière tenue. — Réflexions que me suggéra celle circonstance. — Union du prince de la Paix avec une princesse de la maison de Bourbon. — Étranges commentaires sur ce mariage. — Haine de la princesse de la Paix pour son mari.-^M'"° Tudo.
— Anecdote bizari'e. — Faveur d'un jeune garde du corjjs.
— Passion malheureuse du roi pour la musique. — Ma présentation à la princesse des Asturies. — Mauvaise humeur du prince des Asturies. — Hésitation de Junot. — Le comte de Campo d'AUange. — Notre promenade dans les jardins.
Une particularité que j'ai passée sous silence dans ma visite royale mérite pourtant d'être rapportée. En entrant dans la chambre où la reine me fit l'honneur de me recevoir, j'ai déjà dit que j'eus peu de pas à faire pour arriver près d'elle et du roi. Tous deux étaient debout. La chambre pouvait avoir vingt-cinq pieds sur dix-huit à peu près. Sa grandeur était donc raisonnable et me permettait de voir très bien à l'ex trémité de la pièce ce qui s'y passait. Je n'y fis pas d'abord grande attention. Mais ensuite, quelque peu convenable qu'il fût de regarder par-dessus l'épaule de la reine, la singularité du spectacle qui s'offrait à moi me fit enfreindre la convenance.
C'était un homme que je voyais à l'autre bout de la chambre. Cette particularité n'aurait eu en elle-
même rien d'extraordinaire, si son attitude et sa manière d^être eirssent été ce qu'elles devaient être dans la chambre du roi et de la reine d'Espagne. Mais toutes deux avaient un air étrange et inusité.
Cet homme paraissait avoir de trente-quatre à trente-cinq ans. Sa figure était belle, c'est-à-dire qu'il était ce qu'on appelle un beau gros garçon bien portant, sans souci, et pas du tout distingué dans sa tournure. Ce qui est rare en Espagne, où l'espèce caballerisca a pu dégénérer, mais où du moins elle n'offre à l'œil rien de commun dans son allure. Le personnage que je voyais était chamarré de cordons de toutes les sortes; il avait le premier ordre de l'Espagne, la Toison d'or, celui de Saint-Janvier, le grand ordre de Charles III, de Saint-Ferdinand, de Malte, du Christ, et je dus comprendre que cet homme- était un important personnage. Et, en effet. je ne me trompais pas, c'était le prince de la Paix.
Mais ce qui me paraissait étrange n'était pas de le voir dans la chambre de la reine, où il demeurait tout le jour. C'était sa tenue. Appuyé contre une console qui était au bout de l'appartement, il y était presque couché et jouait avec un gland de draperie qui était à sa portée. Je ne puis dire l'impression qu'il produisit sur moi en se présentant sous un jour aussi peu convenable. Je n'ai jamais pu expliquer comment devant une transeunte il n'avait pas été plus retenu dans sa façon d'être. Était-ce, au contraire, cette qualité de transeuntes ^ qui lui a donné la pensée de se faire voir à moi sous ce point de vue familier dans le plus intime intérieur du roi et de le
' Passante, étrangère.
reine? Je l'ai présumé et je le crois encore. Ou peutêtre l'habitude était-elle si forte qu'elle ne lui a pas paru ni ridicule ni extraordinaire.
Au moment où je parle, sa faveur était immense et- n'offrait aucun exemple, même dans ce pays, où les rois depuis tant de règnes n'ont d'autre prérogative que celle de s'asseoir sur un trône sans puissance et de la déposer dans les mains d'un priuado. Le prince de la Paz réunissait sur sa tète les deux faveurs souveraines et c'est là le bixarre de son étoile. Et lorsque Manuelito ne se trouvait pas auprès de Charles IV, il fallait qu'il se trouvât, il fallait qu'il vînt, car le roi surtout ne supportait qu'imparfaitement son absence.
Il avait alors le titre de prince, qu'aucun seigneur d'origine espagnole n'avait encore porté sans en avoir précisément le titre ; il était premier ministre ' , conseiller d'État, chef et inspecteur des quatre compagnies de gardes du corps, généralissime des armées de terre et de mer, grade qui n'avait jamais existé en Espagne avant lui, et qui fut créé tout exprès pour lui donner le pas sur les capitaines généraux. Cette étonnante faveur avait sa source dans la cause que j'ai rapportée au commencement de ce chapitre. Il faut ajouter à ce que je viens de dire, qu'il avait depuis peu de temps épousé une princesse de la maison de Bourbon, la fille de l'infant don Luis, sœur de l'archevêaue de Tolède. Ce mariage, dont
< 11 était aussi amiranle de Gaslille, dignité que la cour de Madrid avait laissée dans l'oubli depuis que don Juan de Cabrera, comte de Melgar, après avoir trahi, avait fui en Portugal, où il mourut à Estremoz.
l'ai entendu dire d'étranges choses en Espagne, lorsque pour la première fois je passai quelques semaines à Madrid, a prouvé qu'il ne faut jamais contraindre pour une alliance éternelle. Tous deux se iétestaient. Mais rien n'égalait la haine que la princesse de la Paix avait pour celui qu'elle refusait de reconnaître pour son mari,
— Vous en serez mal reçu, dit Beurnonville à Junot, si elle peut présumer que vous êtes bien avec le prince. .
Ce n'est pas ce que disait le prince de la Paix, car, Junot devant être présenté à la princesse, il lui dit :
— Cela vous dédommagera des figures refrognées que vous allez être obligé de voir, ainsi que M""' Junot. Au moins ici vous aurez un bon accueil et un visage gracieux.
Or, il faut dire que ces figures refrognées dont il parlait, c'étaient celles du prince et de la princesse des Asturies.
La princesse de la Paix détestait tellement son mari, car enfin il l'était, quoi qu'elle en dît, puisqu'elle en avait une fille, qu'un jour, se trouvant à Madrid après les terribles affaires d'Aranjuez, avec un homme de ma connaissance, le général Joseph Lagrange et lui parlant de tout ce que lui avait fait souffrir le prince de la Paix avec ses humiliations relativement à cette Tudo, disait-elle, elle ajouta, en lui montrant sa fille, qui courait dans la chambre :
— Enfin je le hais au point que je n'aime pas cette enfant parce qu'elle est sa fille !
Je crois difficile de trouver un exemple de mauvais cœur et d'âme méchante qui puisse balancer celui-ci.
Le prince de la Paix peut avoir tenu une conduite peu honorable avec la femme que ses souverains lui avaient donnée comme récompense et comme faveui enfin ; mais ce mot semble autoriser tout ce qu'il ?. fait contre elle. On disait alors assez généralement à Madrid qu'il avait été marié avec cette M""' Tudo, que je- vis au spectacle de loin, et qui me parut une fort belle personne. Elle avait un hôtel dans lequel elle vivait au milieu d'une famille assez nombreuse, qu'on disait appartenir au prince de la Paix. Qu reste, je n'affirme rien, je ne fais' que rapporter les bruits de la cour et de la ville, qui avaient à cette époque cours dans le monde, comme cela arrive toujours dans une grande ville. J'ajouterai même , pour être tout à fait impartiale, que j'ai longtemps cru, comme beaucoup de monde, que le prince de la Paix était marié avec M""" Tudo avant d'épouser la princesse de Bourbon, et que l'ambition l'avait aveuglé au point de devenir bigame. Mais il y a peu de temps, je puis même dire peu de jours, qu'une personne \ en la foi de laquelle je puis me reposer, m'a affirmé qu'elle avait été témoin du mariage du prince de la Paix, à Rome, avec M'"" Tudo, après la mort de M""* la comtesse de Chinchon ^. Comme il est impossible de faire deux fois la cérémonie du mariage à l'église, il est donc constant que M. le prince de la Paix était marié
* Cette personne est M""' Sa... Elle est presque Romaine, car elle habile Rome depuis plusieurs années, où elle est aimée et considérée. Elle m'a certifié la vérité du mariage du prince de la Paix avec M™° Tudo, et je la crois.
2 La princesse de Bourbon avait pris le nom de comtesse de Chinchon. Elle est venue à Paris peu de temps avant sa morl. Elle e*st sœur de M'"^ la duchesse de San-Fernando.
en très légitime mariage avec la princesse de Bourbon et que c'était elle qui, au contraire, avait tort d'égratigner ainsi ses devoirs, comme cela lui est arriva souvent.
Puisque je parle du prince de la Paix, il faut que je raconte une anecdote qui courait alors à Madrid et qui peut servir de suite aux sujets de réflexions sur .la faveur étonnante dont jouissait alors don Manuel Godoï.
11 avait aimé la reine, ou plutôt il en avait été aimé. J'adopte plutôt cette version que l'autre, car il était beau et jeune, et la reine, pour le dire avec tout le respect dû à une tête couronnée, était vieille et laide. Mais enfin il y avait dans cela du Potemkin^ et Maria-Luisa valait bien Catherine 11, et même davantage, car au moins elle ne faisait pas étrangler ses maris. Le prince de la Paix, qui avait, je crois, pris le Sarmate pour modèle, voulut le suivre en tout et, lorsque la passion fut un peu calmée, il jugea convenable de diriger les nouvelles affections. 11 prit donc assez d'humeur de l'introduction d'un jeune homme, exempt dans les gardes, qui s'appelait M«//o. 11 était bien fait, joli garçon, et pouvait aller loin. Le prince se fâcha donc, et inutilement, car le jeune homme était en possession, et le chasser de là n'était pas chose facile. Mais il s'en vengeait en lançant, ainsi
* La faveur du prince de la Paix a un exlrônie rapport, selop moi, avec celle de Polcmkin. Callierine le redoutait eu ne l'aimant plus et le pleura pourtant beaucoup. Je sais, et cela me Xient d'une source aulhonlique, que la reine d'Espagne craignait le prince de la Paix à un degré remarquable. Cependant c'est en le soignant à Rome, dans une grave maladie, qu'elle a pris celle fatigue dont elle est morte.
.qu'a la reine, toutes les épigrammes qui lui venaient a l'esprit. Un jour, étant à la Granja (San-lldefonso) avec le roi et la reine, sur un balcon donnant sur la co-jt d'honneur, ils virent arriver un carrosse attelé de quatre chevaux, avec des domestiques en livrée, an piqueur, enfin un train de prince.
— Oh ! oh! dit le roi, qu'est-ce donc qui nous arrive là? Eh ! mais, c'est Mayo !
Et, grandement étonné, le bon prince regardait alternativement Luisa et le privaclo. Puis, tout à coup il dit :
— Depuis quelque temps je remarque, en effet, que Mayo fait une dépense extraordinaire. L'autre jour, je le vis au Prado dans un équipage plus beau que le tien, Manuelito. Qu'est-ce que cela signifie?
— Oh ! mon Dieu, rien que de très simple, répondit le prince de la Paix, en jetant un regard de côté à la reine qui, toute déterminée qu'elle était, tremblait de peur que Manuel Godoï ne fût jaloux.
Mais il n'y pensait pas, vraiment. Il avait plus d'esprit que cela.
— C'est une affaire toute naturelle, dit-il au roi. C'est une vieille folle qui s'est amourachée de lui et qui lui donne autant d'argent qu'il en veut.
— Voyez-vous! dit le roi. Et quelle est cette vieille fulle? Est-ce la Santiago?
Le prince jugea que la correction était apparemment suffisante et changea de conversation. Cela n'était pas difficile avec le roi Charles IV, il n'y avait qu'à lui conter qu'un lapin passait 'et la**chose était faite. Il est vrai de dire aussi que son oreille était également ouverte aux plaintes des malheureux, quand la triple enceinte formée autour du trône les
laissait parvenir jusqu'à lui. II était vraiment bon.
En parlant de la reine, j'ai oublié de faire davantage l'éloge de son esprit de conversation. Elle l'avait très remarquablement orné, aimait à causer et y était propre, ce qui est rare chez les princes. Elle était bonne musicienne et aimait beaucoup la musique. Quant au roi, c'était aussi une passion, mais une passion malheureuse. Tous les jours, au retour de la chasse, il y avait concert, et dans le plus intime intérieur. Le roi prenait son violon et faisait sa partie d'Haydn, un quintettode Boccherini ou quelque belle pièce de Viotti ou de Jarnowick. Qu'on juge de ce que devaient souffrir de beaux talents comme quelques-uns de nos violons fameux qui, étant alors en Espagne, étaient requis pour faire de la musique avec le roi ! Libon, dont le ravissant talent nous est bien connu, a passé quelque temps à Madrid et fut, comme les autres, de la partie royale. Je sais de l'un de ces pauvres martyrs qu'un jour on s'aperçut qu'il y avait imbroglio dans le tutti. Ce n'était pas la faute des artistes, certainement. Ils se consultèrent et Olivieri, que j'ai entendu depuis à Lisbonne, où il était le premier violon du grand Opéra, prit sur lui de dire au roi que la faute en était à Sa Majesté, qui n'attendait pas trois mesures avant de reprendre sa partie. Le bon et excellent prince^ parut aussi surpris que s'il eût été question de la chose la plus inusitée. Il regarda l'artiste avec stupéfaction, puis se tournant en remettant son arme musicale sous le menton, il dit majestueusement en italien :
— I rei n'aspettano mai.
Qu'on juge de la belle harmMiie que cela devait faire !
J'avais une grande envie, ou plutôt un vif désir d« connaître la princesse des Asturies. Ayant fait demander l'heure à laquelle je pouvais lui être présentée, on me donna celle de trois heures comme plus commode pour la princesse qui, toujours occupée, neper dait pas son temps à dormir comme les habitants d'Aranjuez. J'avais des raisons à moi connues pour désirer de voir la princesse. Je la connaissais depuis longtemps, bien que je ne l'eusse jamais vue. Ses malheurs intéressaient pour elle. Sa renommée était européenne. On sait toujours tant de gré à une princesse d'être au-dessus des autres femmes ! Et celle-là leur était vraiment supérieure. Sans doute une bellemère n'a pas le cœur d'une mère. Une mère est glorieuse des succès de sa fille, une belle-mère en est jalouse et la jalousie de vanité, lorsque cette vanité est blessée, donne un vernis qui corrode et brûle tout ce qu'elle touche. La reine de Naples qui, certes, était une méchante femme \ s'attendrissait pourtant à la vue de cette fille si docte et si naturelle dans son savoir. Mais la reine d'Espagne fronça ses noirs sourcils et prit, dès le premier jour, une antipathie qui, plus tard, devint de !a haine contre cette charmante bellefille, qui, au cercle de la cour, parlait à chaque ambassadeur la langue de sa nation. Oh ! la haine produite par Vetivie d'une femme a quelque chose d'horrible dans ses résultats.
La princesse des Asturies, à l'époque où je lui fus présentée pour la première fois, était encore ce au 'or
' Qu'il nous soit permis de le dire, à nous autres Fran(;ais (l'j'(;Ile a tant et si cruellement persécutés. Ce n'est que justice do se plaindre.
peut appeler une jeune mariée. Elle avait été amenée à Barcelone, où s'était fait le double échange, pour venir en Espagne épouser le prince des Asturies (aujourd'hui Ferdinand VII), et son frère, qui la conduisait, venait prendre l'infante dona Maria pour la faire monter sur le trône des Deux-Siciles, comme il conduisait sa sœur à celui des Espagnes. Hélas ! les deux projets furent également vains; aucune des deux princesses ne ceignit cette couronne qu'elles allaient chercher bien loin de leur patrie, tandis que la fille du plus pauvre paysan de la Catalogne, célébrant ce même jour ses noces, vit aujourd'hui heureuse et entourée d'une nombreuse famille. Il semble que les tètes couronnées, ainsi brillamment coiffées, assises sur des sièges plus hauts que ceux des autres hommes, soient aperçues de plus loin par la mort et par le malheur.
Quelle destinée que celle de la princesse des Asturies ! Je savais, par des personnes de son intérieur, à quel point elle était malheureuse. Le prince de la Paix, soit qu'il eût été véritablement offensé par le prince des Asturies ou par la princesse, tenait une conduite envers tous deux, qu'il est constant que l'héritier du trône ne pouvait supporter sans prendre positivement la volonté de s'en venger. On prétend à juste titre que les princes^ sont des hommes comme tous les autres, et la chose est incontestable, mais, en l'accordant, il faut aussi faire une autre concession , c'est que, puisqu'ils sont des hommes comme nous, ils en doivent avoir les passions; et la vengeance peut; s'éveiller dans leur cœur tout comme dans celui de dernier homme de leur royaume.
Après cela, le sublime du caractère d'un roi c'est
d'oublier et de mépriser les attaques qui lui sont faites, et qui bien souvent n'ont d'autre motif que le mécontentement d'un homme auquel il n'a été donné qu'une sous-préfecture quand il demandait une préfecture. Oh! que j'ai vu des patriotes comme cela depuis 1830 ! Mais le prince des Asturies, qui ne sollicitait pas de nous une préfecture, quoique je l'aie connu dans un temps où il demandait à mains jointes une femme à l'empereur^ mais enfin, alors, en 1805, il ne voulait que justice. Il voulait que l'héritier du trône fût respecté ; que sa femme retrouvât un intérieur heureux, ou du moins paisible ; que elle et lui enfin ne reçussent pas d'insultes de don Manuel Godoï. 11 ne voulait que justice, je le répète. Il aimait la princesse d'un amour vrai et profond, comme on le ressent à vingt ans. Elle le lui rendait avec franchise et abandon ; et je savais par avance que l'attachement des malheureux jeunes gens était le seul adoucissement qu'ils trouvaient à une vie toute de peines et de chagrins sans' cesse renouvelés. Cette connaissance que j'avais de leur intime intérieur me donna une vive émotion lorsque j'entrai dans la chambre. Elle était encore augmentée par ce qui m'avait été dit par Junot, qui croyait qu'il était ordonné au prince des Asturies de nous recevoir. On lui avait dit, dans une intention bonne et aimable sans doute, que la veille même le prince des-Astu-
* — Que votre Majesté me donne une de ses nièces, disail-il à l'empereur. — Mais elles ne veulent pas. — Une dès parentes de sa Majesté l'impératrice. — Elles ne veulent pas non plus. — Eh bien! Sire, une femme quelle qu'elle soU, pourvu qiw je la tienne de votre main.
ries avait répondu au mayordomo-niayor ou au lumillier de corps qui lui demandait son heure :
— Veremos, veremos.
Et que, enfin, pressé de rapporter une réponse au roi, il avait insisté auprès de Ferdinand, et qu'enfin, impatienté de l'importunité du grand-officier de la couronne, il avait ajouté en frappant du pied :
. — Este embaxador es un Gavocho como los otros.
Junot, lorsqu'on lui rapporta cette parole, fut au moment de ne pas aller chez le prince royal. Il se connaissait. Il savait que non seulement un mot, mais une inflexion de voix, un regard qui pouvaient attaquer la personne de l'empereur, qu'il avait l'honneur de représenter en ce moment, le trouveraient sans raisonnement pour une telle offense. Ce fut M. de ***, personne attachée au grand Despacho, ainsi qu'au petit, et qui servait les intérêts de la France, qui lui remontra que la chose pouvait être incertaine et que bien certainement le prince l'eût-il dite, il ne ferait rien qui pût engager une querelle entre l'Espagne et la France, car enfin, il n'était question de rien moins, s'il y avait eu de la part de l'héritier de la monarchie une intention d'insulte. Junot réfléchit que ce serait au contraire lui qui agirait hostilement en n'allant pas rendre ses devoirs au prince royal, et il y fut. Mais, quelque bien qu'il en eût été accueilli, ainsi que de la princesse, je n'en avais pas moins une grande peur en entrant dans la chambre où elle était debout contre une table sur laquelle elle s'appuyait, tandis qu'elle avait un canapé derrière elle. Le prince était dans la pièce voisine. Il vint aussitôt et s'appuya, comme sa femme, sur la même table. En tout, je remarquai toujours, lors- V. - 18
qu'ils étaient ensemble, que le prince suivait de l'œil le regard de la princesse pour qu'elle lui indiquât ce qu'il devait faire.
La princesse n'était pas très grande. Cependant sa taille avait de la noblesse et de la grâce, ce qui lui venait probablement de la manière dont elle portait sa tête. Ses cheveux blonds accusaient l'origine du Nord, et rien en elle ne dirait au contraire que Santa- Lucia et Ponte-Mole avaient entendu ses premiers accents. Elle avait la bouche et surtout la lèvre autrichienne, le nez des Bourbons, mais aquilin seulement et non pas ami du menton comme celui de son beau-père. Elle avait une grande fraîc^^eur alors, et cette fraîcheur ou plutôt cet eXcès de santé, se faisait remarquer d'une manière peu agréable dans l'excessif embonpoint de sa poitrine. Ses bras et ses mains n'avaient pas de beauté, non plus que ses pieds qui, en raison de sa taille auraient dû être petits ; mais en tout, elle était bien. Elle était surtout bien princesse^ Son air était majestueux et d'abord un peu sévère, mais aussitôt que son regard s'accordait avec son sourire, alors toute cette physionomie s'éclairait avec une douce lumière. Il y avait de la poésie dans son expressive figure et, quoique toujours silencieux et réservé, son visage conversait avec vous. Elle a été bien bonne pour moi. J'en conserverai un souvenir éternel, ainsi que des preuves qu'elle a bien voulu m'en donner. Je parlerai encore d'elle au moment où je oassai car Madrid pour revenir
* En voyant la duchesse d'Orléans, aujourd'hui reine des Français, je n'ai trouvé aucun trait de ressemblance avec sa sœur la princesse des Asturios.
en France, peu après Austerlitz. Hélas! une année s'était à peine écoulée et la princesse, si charmante et si fraîche, n'était plus qu'un cadavre respirant encore, mais appelant à toute heure la mort pour la délivrer des tortures les plus épouvantahles. Le souvenir de ses cris, seulement, est une horrible pensée à se rappeler.
Le jour où je la vis pour la première fois elle était vêtue de blanc. Sa robe, faite de la manière la plus simple, était de ces mousselines anglaises brodées, si jolies, qu'on faisait alors, sur laquelle tranchait seulement le ruban violet et blanc de Maria- Luisa, et ses beaux cheveux blonds étaient simplement relevés avec un grand soin et formaient sur sa tête, en raison de leur quantité, une coiffure presque aussi volumineuse que les femmes la portaient il y a un an. Le peigne qui les retenait était en grosses et magnifiques poires de perles fines entremêlées de diamants. Cette riche simplicité me frappa, d'autant plus que je venais de voir à l'étage supérieur tout le luxe de la toilette répandu sur une vieille personne. La robe jaune surtout me parut sale et celle de point d'Angleterre, bien qu'elle valût vingt mille francs, me sembla de mauvais goût auprès de cette robe éblouissante de blancheur, portée par cette jeune et fraîche princesse aux blonds cheveux, aux yeux d'azur et au sourire triste et doux. Je lui ai voué dès ce moment un attachement qui ne s'est jamais démenti. Le comte de Campo d'Allange, ambassadeur d'Espagne à la cour de Lisbonne, avait la plus belle âme et la plus rigide probité qu'il soit possible de rencontrer parmi les humains. Il portait une profonde vénération à toute la famille royale et, sans nul doute, à la prin-
cesse des Asturies. Mais il se mêlait à tout cela un grand dévouement pour le prince de la Paix. Cela mettait un peu obstacle à de la confiance pour demander même un éventail de la Chine. Je raconterai cela plus tard et en son lieu.
Je sortis de mon audience, enchantée et conquise La princesse avait un art, — ou plutôt une manière naturelle, car le mot art est ici et avec elle hors de propos, — avait, dis-je, une manière d'accueillir et de conquérir que je n'ai vue après elle qu'à Napoléon : c'était cette même figure, d'abord grave, puis s'adoucissant, et alors devenant toute charmante. La princesse n'était pas jolie et plusieurs personnes soutiennent même qu'elle était laide; c'est possible, je ne m'en suis pas inquiétée. Elle m'a paru jolie, gracieuse, et je l'ai trouvée telle parce qu'elle l'a voulu.
Après avoir fait mes grandes visites, je retournai chez la camarera-mayor de la reine Maria-Luisa, selon l'étiquette, chose à laquelle, à cette époque, on n'aurait pas osé manquer en Espagne, n'importe pour quel motif. C'était une bonne et petite vieille dame, toute maigrette, noire, et fea como un Diablo, ainsi que le dit élégamment la religieuse porte-étendard, mais ayant l'apparence d'une bonne personne. J'ai oublié son nom. Elle rit au souvenir des gants blancs, et, reprenant mes mains, elle les regardait et répétait':
— Jésus! Jésus! como son boni tas!
Après avoir quitté mon harnais de cour et mon collier doré, mais de fer, je mis une robe bien légère et je me donnai aussitôt le plaisir de parcourir ces jardins enchantés q'ii étaient devant moi. Mais je comptais sur quelques heures d'un plaisir pur et
tranquille, dans ces retraites ravissantes, et je m'étais trompée. A peine Junot et moi fûmes- nous dans le jardin de Primavera, que nous fûmes rejoints par un gentilhomme du roi. .l'ignore quel était son titre, mais il était cahallero, et des meiljeurs sans aucun doute. Il parlait fort bien français et avait d'excellentes manières. Il nous dit que les promenades étaient si variées et surtout si éloignées les unes des autres par l'heure brûlante à laquelle je me résignais à sortir, que Leurs Majestés l'envoyaient auprès de nous pour nous offrir tout ce qui pouvait nous être commode et agréable pour parcourir la vallée d'Aranjuez. Il me demanda si je voulais être portée et, sur mon refus, il m'offrit son bras, et nous parcourûmes avec lui la belle retraite rovale.