‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 19 sur 64 · CHAPITRE XTX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XTX

\\')u mari est traité avec tous les honneurs dus à un ambassadeur de France. — Mauvaise humeur de Charles IV contre Louis XVIII. — Le soldai usurpateur. — Ordre de la Toison d'Or. — Lettre absurde do Louis XVIII au roi d'Espagne. — Acceptation de la couronne d'Italie par l'empereur. — Discours de Napoléon manquant de franchise. — Quel était le vrai but de l'empereur. — M. le marquis de Buonaparle. — Couronne de Lombardie. — Mémoires de G^hier empreints de fiel et de haine. — Talaveyra da Reyna. — Des dragons nous donnent une aubade. — Soldats espagnols demandant l'aumône. — Projet de faciliter l'écoulement du Tage. — Le clergé s'y oppose au nom de Oieu et en qualifiant le projet d'attentatoire aux dogmes sacrés. — Quel est en Espagne le sens de l'expression états. — Portrait de la duchesse d'Albe. — La Mesta.

Le roi d'Espagne avait ordonné que nous fussions [•eçus partout avec les mêmes honneurs qu'un ambassadeur de France près la cour de Madrid aurait pu i'ecevoir. Ce n'est pas un médioQre sujet de reconnaissance à conserver, car l'Espagne, bien que fort iévouée à la France, avait néanmoins une sorte de dignité sérieuse, un orgueil même qui lui faisait reo-arder comme inconvenante toute prévenance outrepassant ce qui devait être accordé à une puissance étrangère dans la personne de l'un de ses représentants. On disait alors que le roi Charles IV avait éprouvé beaucoup d'humeur de la singulière démarche

de Louis XVIII, qui lui renvoya la Toison d'Or qu'il avait, aussitôt qu'il apprit que le roi d'Espagne l'avait donnée à l'empereur en retour de l'ordre de la Légion d'honneur, que Napoléon avait envoyé à Charles IV,

— Ne voulant rien avoir de commun, ^ dit Louis XVIII, avec le soldat usurpateur qui est assis sur le trône de mes pères.

Louis XVIII faisait comme tous les hommes d'esprit, il ai)usait des mots. L'empereur pouvait bien être assis dans la même chambre où avait été le trône des pères de Louis XVIII : mais, pour y être en usurpateur, c'est une autre affaire. C'est merveille, en vérité, de voir comme depuis quelques années on écrit sur des faits que la France, que l'Europe ont vus. Venir aujourd'hui nous parler de l'usurpation de l'empereur !

Quoi qu'il en soit, le roi d'Espagne eut beaucoup d'humeur de la lettre de Louis XVIII, ou, pour parler plus juste, du prétendant, comme on l'appelait dans ce temps-là. C'était, au fait, une sorte de forfanterie sans but réel et sans résultat. J'ai parlé ici de ce fait, parce que nos journaux n'en ont pas parlé à cette époque, et qu'il est peu connu. Je vais même transcrire la lettre de Louis XVIII telle qu'elle fut écrite.

« Monsieur et cheu cousin,

« Il ne peut y avoir rien de commun entre moi et le grajid criminel que Vaudace et la fortune ont placé sur un trône qu'il a eu la barbarie de souiller du sang d'un Bourbon, le duc d'Enghien. La religion peut m'engagcr à pardonner à un assassin, mais le tyran de mon peuple doit toujours être mon ennemi. La Providence, par des motifs inexplicables, peutrae

condamner à finir mes jours dans l'exil; mais jamais ni mes contemporains, ni la postérité ne pourront dire que dans le temps de l'adversité je me sois montré indigne d'occuper jusqu'au dernier soupir le trône de mes ancêtres. »

En vérité, cette lettre, si elle n'était pas authentiquement reconnue pour avoir été écrite, en effet, par Louis XVIII, pourrait passer pour une pièce faite à plaisir pour servir de texte à ces épigrammes. Qu'estce que c'est qu'un pathos semblable? Que veut dire cette phrase :

Je puis pardonner à un assassin, mais le tyran de mon peuple doit être mon ennemi.

C'est absurde et faux. Que Napoléon, héros et conquérant, ait été appelé tijran par des stupides ou des jaloux qui ne comprenaient pas ou feignaient de ne pas comprendre ses vastes et savantes combinaisons, il y a mauvaise foi ou sottise, toutefois il y a encore une apparence de raison. MaiSj au nom de tous les saints, comment qualifier de tyran l'homme qui, après avoir donné la paix à la France^ lui rendait ses lois, son commerce, sa tranquillité intérieure, et rouvrait surtout les portes à trente mille proscrits, qui ne lui en ont pas gardé plus de reconnaissance pour cela, mais qui néanmoins ne peuvent empêcher que la liste des émigrés n'-ait été close par cet homme que leur prétendu roi alors appelait si bénévolement un tyran,

^ Il n'avait pas même fait soupçonner la guerre avec le Nord à cette époque. Oa ne parlait que de la descente en Angleterre. On n'avait jamais été plus heureux en France depuis la Révolulion et raôme avant.

et qui leur rendait leurs biens. Et puis cet usurpateur était sur le trône de France, appelé à ce trône par 3,700,000 votants... En vérité, il faut lever les épaules en lisant aujourd'hui de pareilles sottises, et surtout en s'arrètant à la dernière phrase : Je ne ferai jamais rien d'indigne de mon nom et de mon sang... Et puis la guerre de la Vendée a fait couler le sang français pendant huit années, sans que le prétendant se soit seulement montré une fois au milieu des phalanges vendéennes, pour remercier au moins par sa présence ce 'peuple, qui était le sien, de son généreux dévouement. Il est vrai qu'avec ses épauJettes sur un habit bourgeois, ses bottes, et de velours encore, il aurait eu mauvaise grâce à la tête d'un régiment, d'autant mieux qu'il ne montait qu'à la fenêtre, et pas du tout à cheval; et, comme dit Pacot, le gros Poudré eût été ridicule avec ses grosses bottes de velours, en calèche à l'arrière-garde. Mais il avait des représentants qui pouvaient marcher pour lui. Pauvre Vendée! elle est toujom'S bonne pour être lancée en enfant perdu! Mais, pour être une noble retraite pour un roi malheureux, il n'en est rien. Et de nos jours encore elle n'a été jugée bonne que pour former un escadron de femmes, servant d'armée à un général fé~ minin comme son état-major. Oh! honte sur notre pa trie! Honte! mille fois honte]

Je suis bien amère, me dira-t-on? Mais a-t-on eu qi.elques ménagements pour une mémoire auguste que l'orgueil national devait au moins faire respecter? Que de diatribes indécentes, de pamphlets, de libelles, nous avons été obligés de dévorer en silence pendant quinze ans! Que d'injures, que d'humiliations ont abreuvé dans leur empereur ceux qui tenaient de lui

DE LA DUCHESSE D'ABRANTËS t96

leur sort et leur bien-être! Le jour des représailles est enfin arrivé, et nous sommes encore bien bons et bien tolérants en ne faisant que rappeler pour toute vengeance les fautes d'autrui.

Nous apprîmes par un courrier des affaires étrangères, qui nous rejoignit à Talaveijra (la Reijna, capitale de l'Estramadure espagnole, que l'empereur s'était rendu, en grande pompe, au Sénat, le 18 mars, et avait annoncé officiellement qu'il acceptait la couronne d'Italie d'après le vœu manifesté par la république cisalpine. Le discours de Napoléon, en cette circonstance, a le défaut de manquer de franchise. Un grand homme comme lui ne devait prendre aucun prétexte pour donner plus de grandeur à sa patrie. Pourquoi dire :

« Nous aurons toujours la modération de ne rien ajouter à la couronne que nous portons. »

L'empereur était déjà à cette époque assez fort pour accuser tout haut ses projets de conquêtes, dont le vrai but était la chute de l'Angleterre. Ce but était le point de mire de tous les coups qu'il portait. C'était là qu'il visait, et visait juste. Tous ses généraux, maintenant ses élèves, étaient imbus des mêmes principes, et avec justice. L'Angleterre est une rivale avec laquelle nous ne pouvions pas nous allier avec sûreté pour une seule année à cette époque, et le traité d'Amiens en est une preuve, car c'est aujourd'hui une histoire comme celle de Cro<|uemitaine que de pai'ler des torts de l'empereur dans cette affaire d'Amiens. L'Angleterre fit tout ce qu'il fallait faire alors pour mériter un blâme que la postérité, qui ne lira pas l'histoire de France dans celle du P. Loriquet, qui l'apprenait au duc de Bordeaux, et dans la

â96 MÉMOIRES

quelle il voyait que le plus grand règne qu'eussent jamais vu les Français était celui de son oncle, parce que le marquis de Buonaparte avait alors remporté plusieurs grandes victoires, il faut, dis-je, espérer que la postérité saura juger la conduite de chacun et rendre impartialement la justice \

Le même courrier qui nous apportait la nouvelle de l'acceptation de la couronne d'Italie, annonçait également le prochain départ de l'empereur pour Milan. Il allait se faire couronner roi de Lombardie et ceindre un nouveau diadème portant la devise qu'il aurait bien plutôt dû faire graver sur celle de France pour notre bonheur à tous :

« Dio me la diede. Guaja chi la tocca! » Elle était d'or et non de fer, cette couronne des Lombards que l'on conservait religieusement à Monza. Elle faisait partie des antiquités qui furent volées à la Bibliothèque impériale lorsque mon ami, ce pauvre Millin, éprouva le désagrément que nous venons de voir se renouveler, de l'enlèvement de plusieurs objets d'art, dont une estimation numérique ne pouvait baser la valeur. Elle fut retrouvée en Hollande, ainsi que tous les autres objets, quand l'ancien directeur Gohier y exerçait les fonctions de consul-général à Amsterdam. C'est une obligation qu'on lui aurait, si elle n'était rappelée par lui au milieu d'un torrent d'invectives contre l'empereur, comme cela était sa coutume. Et l'on doit penser qu'ayant à parler d'une couronney et d'une couronne que la tète de Napoléon

1 Étrange effet de la haine et de l'envie! Pour ne pas parler de sa gloire, on passait sous silence les reproches qu'on prétendait avoir à lui faire l

avait portée, ce qu'il avait à dire fut un beau texte pour sa malignité. Je n'ai rien lu contre l'empereur qui m'ait plus révoltée que ces deux ennuyeux volumes des Mémoires de Gohier. C'est un venin continuellement distillant son âcreté dans l'écritoire de l'auteur, et dans lequel il trempe une plume qui, à chaque phrase, a bonne envie de devenir un poignard. C'est la haine la plus gauche, cette haine qui attaque tout et ne fait aucune concession. L'empereur, avec lui, est presqu'un sot. C'est à jeter le livre, d'abord parce qu'il est ennuyeux comme les mouches qui vous piquent à chaque instant et vous occupent sans résultat. Sa haine est si enragée, si diabolique, qu'elle prend dans le même réseau de vengeance la France entière. C'est surtout à l'occasion de ce couronnement d'Italie et de l'institution de la couronne de fer qu'il se donne carrière pour nous traiter comme la dernière des nations. Selon lui, nous n'avons jamais rien valu que sous le Directoire. Pour se donner raison, il demande l'assentiment de quelques per sonnages qui, par leur haute position, peuvent lui donner de la force, quelque bonne envie qu'il ait d'en dire du mal. Mais il sent qu'il a affaire à plus forte partie que lui, et il fait alors patte de velours. C'est ainsi qu'il approche doucement du duc de Bassano qui, en sa qualité de ministre sous l'empire et sous le consulat, et de fidèle serviteur de Napoléon qui lui montrait une grande confiance et de l'amitié, pouvait le réfuter avec un succès qui aurait écrasé l'ex-président du Directoire désespéré de n'être pas consul, car voilà tout le secret de sa haine, le pauvre homme ! Il a été le président d'un gouvernement pourri, et en voilà assez pour faire ouvrir les yeux et les oreilles à

une grande foule ébahie devant ce titre pompeux de président du Directoire. On ouvre, et que trouve-t-on? Des relations que le Moniteur donne encore plus en détail que lui, et des pages haineuses et sottement, lourdement alléchantes, contre un homme qui n'eut ^'autres torts envers lui que de ne pas le prendre à la place de Sieyès.

Talaveyra da Reijna, que les couronnements m'ont fait laisser, mais que nous allons retrouver, est une jolie petite ville; son aspect est riant. Elle est bâtie au bord du Tage. Nous y eûmes une aubade, donnée par des dragons du régiment de la reine. Il y avait beaucoup de cavalerie en garnison. Celle que nous vîmes était belle et bien tenue, et Junot, qui ne laissait échapper aucune occasion de relever son prince, me dit que c'était lui qui, étant généralissime de toutes les armes et affectionnant particulièrement la cavalerie, lui donnait des soins plus attentifs qu'aux autres parties de l'armée. Et, pour dire la vérité, il y avait des soldats d'infanterie qui demandaient souvent l'aumône et même des officiers qui l'auraient bien reçue, si on avait voulu la leur faire.

Depuis Santa-Clara^ jusqu'à Talaveyra da Reyna, le pays est charmant. Nous traversions des prairies immenses couvertes de plantes bulbeuses, alors en Heurs, entre autres l'asphodèle^ qui, avec son beau panache blanc-verdâtre, rappelait cette riante liction de l'antiquité, qui faisait errer les morts au milieu

' Tout ce qui a rapport à mon voyage en Espagne et en Portugal est pris iiiainlenant dans mon journal e', textuellement copié sur lui. Il n'y a point de voyage de Madrid à Lisbonne. Cette circonstance m'a déterminé à le donner ici.

2 Aipkodelus rainosus.

de ces fleurs. Il n'y a ni forets, ni bois dans la Nouvelle-Castille. On aperçoit seulement çà et là quelques bouquets de chênes verts. Ensuite on trouve des vignes qui rappellent le voisinage de la Manche, et des oliviers. Tout cela bien planté et soigné dans sa culture. A droite, on distingue et Puerto del Pico, qui est une suite de la chaîne du Guadarrama. Talaveyra da Reyna est, comme je l'ai dit, une jolie ville. Nous y demeurâmes un jour. Elle avait alors plusieurs manufactures assez remarquables. On y fabrique des étoffes d'or et d'argent brochées de soie, et dans le goût français. Il y avait des ouvriers de Lyon. L'un d'eux pe parla français et me dit qye étant au moment d'être poursuivi sérieusement pour dettes dans son pays, il s'était décidé à venir en Espagne, où l'avaient appelé les plus riantes espérances et les plus flatteuses promesses. Mais les unes et les autres avaient été déçues. Le pauvre mrvlheureux avait le regret d'avoir quitté la France et de ne pas trouver en Espagne tout ce qu'il en attendait. 11 était évidemment attaqué de la poitrine et ne cessait de pleurer sur la patrie absente. Il s'appelait Raimond Maryllaud et était de Grenoble. Il me fit de la peine. 11 est probable que son talent le mettait au-dessus des hommes qui le commandaient et qui l'humiliaient sans cesse en sa qualité d'étranger.

Il y avait une promenade charmante derrière la ville, à Talaveyra da Reyna. Elle était sur le Tage.

Sur la gauche était le tleuve roulant ses eaux écumeuses dans un vallon dont les collines étaient couvertes de pignons. Ses rives encaissées étaient bordées des plus belles fleurs du printemps. Partout, à i'horizon, la vue était terminée au loin par les som-

SOO MÉMOIRES

mets découpés de hautes montagnes, telles que la montaha de Griegos. On pouvait presque deviner sur le ciel si pur leurs escarpements brisés, tandis que toujours à gauche on découvre la Sierra de Tolède et celle de Gimclalupe\ dans les vallées desquelles se cache le Tage qui roule ses eaux parmi les rochers, sans être nulle part navigable en Espagne. Sous le règne de Charles II, un homme, probablement plus habile que ses concitoyens alors, se mit à penser que ce serait une belle chose si, créateur à son tour, le roi d'Espagne ordonnait à ces eaux emprisonnées dans des encaissements de rochers à pic, de couler plus librement, ce^ue la magie de quelques milliers de poudre, et un travail qui donnerait du pain à des milliers de sujets mourant de faim, produiraient à merveille. Le projet conçu, l'homme, qu'on appelait dot» Balthazar Sarmiento, le remit au grand conseil du roi d'Espagne. Le conseil le lut, le relut. On en parla beaucoup, on en parla trop même, car la Suprême s'en voulut mêler à son tour, 'elle qui ne s'occupait habituellement que de feu. Comme on le lui avait éteint, elle voulut s'en venger sur l'eau apparemment et défendit au roi, au nom de Dieu, de délivrer les flots du Tage. Il fut pris un arrêté dans le conseil, qui parlait de ce projet comme attentatoire aux dogmes de notre sainte croyance.

« Si Dieu avait voulu que le Tage coulât librement, dit le rapport, il aurait fait de lui ce qu'il a fait de toutes les rivières navigables. Il n'aurait mis aucun empêchement à son courant. »

' C'est dans celle luonlagne de Guadalupe qu'est située monaslérc où est mort Charles Quint.

Ceci n'est pas un conte fait à plaisir; la chose est notoire..

On rencontre au milieu de ce pays, dont l'aspect est tout à fait étrange par sa couleur sauvage à la fois, et pourtant cultivé, une veiita bien isolée, dans une charmante position, sur un fond de pignons et de chênes toujours verts, c'est la venta de Pelavenagas. Tout auprès, est la montana de j^riegos, qui présente un aspect majestueux, mais bizarre, en s'élevant du milieu de la plaine. Dans cette partie de l'Espagne, les montagnes sont désertes et sauvages, et les lynx et les ours s'y trouvent en yrand nombre et fort dangereux à rencontrer.

La duchesse d'Ossuna m'avait beaucoup parlé à Madrid des états des ducs d'Albe, que je devais traverser en allant à Lisbonne, J'étais encore peu faite aux expressions du pays ; je sus plus tard que ce mot ÉTATS se disait pour toutes les possessions des grands seigneurs espagnols. Elle aurait pu elle-même, à bon droit, dire mes états, car les siens étaient assez étendus pour cela. Elle était héritière de Benavente, et ses biens étaient immenses; elle avait été très liée* avec la fameuse duchesse d'Albe, qui mourut en 1795. Tont ce qu'on raconte du caractère espagnol, réuni à celui d'une Italienne exaltée, pouvait lui convenir, en y joignant l'âme et le cœur d'un homme pour la force. La duchesse d'Ossuna, qui l'aimait avec une grande tendresse, m'en parla dans des termes qui me firent regretter de ne l'avoir pas.connue. Elle en avait un portrait qui me donna l'idée de ce qu'elle devait être et qui justifiait ce qu'on en disait relativement à son caractère décidé. Son air était sévère, dur même, ses yeux et ses cheveux très noirs, et tout autour de

8(fâ MÉMOIRES

sa bouche on voyait une teinte bleuâtre comme si elle avait de la barbe. La duchesse d'Albe ne me rappelait même pas dona Ximena. C'était plutôt dona Maria de Padilla faisant peindre la tête de son mari sur son étendard et proclamant la liberté au son de ses cris de vengeance.

Quant aux états de la duchesse d'Albe, ils méritaient vraiment ce nom. On arrivait à une suite de villes qui relevaient des ducs d'Albe. Puis on trouvait Torre-Alba d'Oropesa avec un château appartenant au duc d'Albe, -ainsi qu'une foule de monastères précédant la Gartera et Calsada de Oropesa. Ces villages et ces monastères sont construits sur une suite de collines bien cultivées, qui forment un contraste frappant avec les' montagnes agrestes qui sont en face d'elles. Sur les montagnes étaient une foule de troupeaux de. mérinos. L'Estramadure et la Nouvelle-Castille en sont remplies à cette époque de l'année, parce qu'ils retournent chercher de l'ombre et une nourriture plus abondante dans les montagnes de Soria et de Ségovie. Plus d'un~ million de moutons voyagent ainsi deux fois par an et privent l'Espagne de toute agriculture possible. Comment en espérer avec ce fléau? C'est ce qu'on appelle la mesta. La mesta est un des objets les plus extraordinaires et les moins connus de l'Espagne. Je vais ici en donner une idée. C'est une chose qui tient à l'Espagne d'une manière trop inhérente pour qu'une j)ersonne qui a habité ce pays aussi longtemps que moi n'en fasse pas la description.

(Jn appelle mesta bî corps des propriétaires des troupeaux à laine, qui ont le privilège exclusif de traverser les deux Caslilles et deux ou trois autres

provinces d'Espagne, telle que l'Estramadure, pour aller chercher une température qui leur convienne selon la saison, et une nourriture plus abondante quand ils ont épuisé celle des prairies où ils ont stationné. Cette corporation a quatre chefs-lieux : Siguenza, Guença, Ségovie et Soria. Elle a également un code particulier. Ce code bizarre, qui est un supplément arbitraire aux lois du pays, sert à fixer les droits de la mesta. Chose fort inutile, car elle les enfreint toujours, attendu qu'elle est composée des abbayes les plus riches, des hommes les plus puissants, soit en fortune, soit en dignités, dans la noblesse comme dans le conuiierce. Jadis les montagnes escarpées de Soria et de Ségovie étaient pendant la chaude saison la retraite des moutons du voisinage. Lorsque les jours froids arrivaient, les pauvres bêtes allaient demander un plus doux climat à des régions moins élevées. Leurs possesseurs n'avaient pas d'abord pensé que cola pût être; mais comme ils étaient puissants, ceux que cet usage blessait n'osèrent pas se plaindre.

^ Alors les maîtres des troupeaux firent convertir Vusiuje en droit, et des millions de Iras-humantes se mirent à parcourir l'Espagne et à la ravagei*", ruinant ainsi la prospérité générale pour l'intérêt de quelques-uns, car il ne faut pas douter un moment que la mesta soit une des causes Je la misère du paysan espagnol dans les deux Castilles, dans l'Estramadure et dans tout le pays tolédan soumis à la loi de cette affreuse institution. Le gouvernement a été plusieurs fuis alarmé des ravages épouvantables que commettent ces millions de gaîiados. Mais lorsque l'abus devint intolérable pour les malheureux estre-

menos* surtout, il avait jeté de trop profondes racines pour le détruire sans soulever tout ce que le royaume possède de plus puissant et de plus riche. Il en est résulté une guerre continuelle entre les propriétaires de la mesta et les estremenos, qui voient avec douleur que leurs gras pâturages deviennent la proie d'avides étrangers qui chassent le mouton de son lieu de pâture pour la dévorer et la prendre, sans laisser aucune rétribution ou aucun dédommagement au propriétaire. La première fois que je me fis expliquer cette coutume barbare par un estremenos, je crus rêver. On comptait en 1570, jusqu'à sept millions de moutons voyageurs ou tras-hmnmites. Sous Philippe III, un de ses confesseurs vit la chose sous le point de vue consciencieux et fit si bien auprès de son pénitent que ce nombre tomba tout à coup à trois millions. Ustariz, qui a écrit sur l'économie rurale et politique de l'Espagne, a porté le nombre à quatre millions. A l'époque où j'étais en Espagne, mais la première fois, avant la guerre, car on doit penser que les malheurs de plusieurs années ont dû grandement moissonner les pauvres ganados-merïjios, à l'époque de 4805 et de 1806, on comptait cinq millions de moutons voyageurs et huit millions de moutons permanents. Voilà donc treize millions de bêtes qui sont conjurées, sans y songer, mais par le moyen des hommes, pour fa ruine de ces mêmes hommes. Tandis que si nous laissions les bêtes à elles-mêmes, elles

^ On appelle ainsi les habitants de l'Eslramadure. Ces malheureux sont désolés des dégâts que commellent les tras-humantes. Il y a eu un temps où la mesla prenait le pâturage et le louait, que le propriétaire le voulût ou non. Cedroit venait d'être aboli à l'époque de mon voyage.

ne nous feraient aucun préjudice, demeureraient dans leurs pâturages, et ne viendraient pas troubler les habitants d'un autre lieu. Qu'en résultait-il déjà à cette époque? C'est que l'Estramadure, une des plus belles provinces de l'Espagne, ayant cinquante lieues de long sur quarante de large et qui pourrait nourrir plus de deux millions d'habitants, ne contenait pas cent mille feux en 1805. La preuve que la mcsta est la cause spéciale de cette dépopulation, c'est que des provinces moins susceptibles d'être peuplées, le sont avec profusion, et cela tout près de l'Estramadure. La Galice, les montagnes de Burgos en sont un exemple. Je me suis étendue sur ce sujet, parce qu'il est non seulement intéressant, mais d'une haute importance lorsqu'on veut connaître l'ÉJspagnç.

Page 1