CHAPITRE XX
Province de rEoiruinadure. — Le coche de colleras. Aventure (lui m'arrive dans ce pays. — Ma manière de voyager. — Visite inattendue de Jérôme Bonaparte. — Détails sur Jérôme.
— Colère de l'empereur en apprenant son mariage. — M. Alexandre Le Camus, depuis comte de Fursteinstein. — M"° Paterson. — Sa ressemblance avec la princesse Borglièse.
— Ma conversation avecJunol. — Mes présages se réalisèrent.
— Pont d'Almaraz. — Entêtement de nos muletiers. — Le fameux Gonzalès de San-Sébasliea. — Le Puerto. — Chêne vert de la péninsule. Le village de Joray Cego. — Bonne réception que nous font les autorités de Truxillc
Lorsque nous entrâmes dans la province a Estramadure, la contrée changea tout à fait d'aspect. Elle devint agreste, sauvage,- et tout à fait pittoresque. Je prenais souvent plaisir à partir le matin, tandis qu'on attelait les sept mules de mon coche de colleras avec de longues cordes qui ne tenaient à aucun palonnier, et qui toutes se rattachaient à la cheville ouvrière de la voiture. Le maijoral et le zagal n'avaient besoin que de les appeler par leur nom pour qu'elles vinssent se ranger par l'ordre qu'elles occupaient la veille. La seule voix du mayoral disant : « Eh ! Colonella ! Eh ! Carbonera ! Eh ! Peregrina ! » suffisait pour que la mule, avec sa peau rasée, excepté la queue, ce qui en fait un horrible animal, vînt se ranger à côté de la première, et que la première vint
MÉMOIRES DE LA DUCHERSE D'ABRANTÊS 3u7
toute seule au commandement du maître. Leur éducation se fait d'une manière cruelle. Elles sont fouettées jusqu'au sang — et le mot est littéral — jusqu'à ce qu'elles répondent au nom que leur parrain a bien voulu leur choisir. Je ne m'étonnai plus autant de leur docilité, les pauvres bètes!
Nous avions quitté Truxillo depuis deux jours, et nous approchions de Mérida, lorsqu'un matin je me trouvai assez endormie pour ne pas quitter ma voiture lorsque le mayoral y attela les mules : car, pour le dire en passant, je couchais dans ma voiture lorsque la vetita ou la posada me paraissaient inlogeables. Ce qui arrivait assez ordinairement une fois sur trois depuis que nous étions en Estramadure. Je trouvais alors une bien plus grande commodité à demeurer dans ma dormeuse, dans un lit bien bon, bien chaud, bien propre, au lieu d'ayer me mettre dans ces affreuses chambres de posadas espagnoles, dont les greniers les plus dépouillés, les cabarets de grandes routes réservés aux rouliers les moins difficiles, ne peuvent donner une idée. Et puis je trouvais aussi fort commode de -rester couchée jusqu'à l'heure du déjeuner et de rouler parmi les bruyères parfumées de l'Estramadure tout en sommeillant ou bien en lisant. Lorsqu'on fait un voyage de trente jours de marche, on a le temps de regarder fuir le terrain sous les roues de la voiture.
Nous devions déjeuner à Nabalmoral. Je finissais de m'habiller pour être en état de descendre quand la voiture s'arrêterait, lorsque Junot vint auprès de là portière et me dit :
— Laure, es-tu prête? Dépêche-toi de descendre.
• — Oui, mais tout à l'heure. Pourquoi donc es-tu
si pressé? Ta course matinale a bien ouvert ton appétit !
— Ce n'est pas moi qui suis pressé, c'est un ami d'enfance qui est venu te demander à déjeuner do Baltimore. Ainsi tu vois bien qu'il faut te dépêcher.
Je crus qu'il plaisantait et ne fis aucune attention à ce qu'il me disait. Je n'allai pas un instant plus vite et ce ne fut qu'après avoir attaché le dernier cordon et placé la dernière épingle que je levai le store et que je pus voir quelle était la personne qui m'attendait. Je jetai un cri de surprise et je puis dire aussi de contentement. C'était Jérôme Bonaparte.
C'est une longue et intéressante histoire que celle de Jérôme, tout le monde sait qu'il s'est marié en Amérique avec la fille d'un banquier de Baltimore, appelée M"* Paterson et qui était jolie et riche, mais ce qu'on ne sait pas aussi bien, c'est que Jérôme eut beaucoup moins de torts qu'on ne l'a cru et qu'on ne l'a dit dans le monde. L'empereur, n'étant encore que consul, n'avait aucun droit sur les siens comme chef de famille. Joseph Bonaparte, M™* Bonaparte la mère étaient, au fait, les maîtres d'accorder ou de refuser un consentement. Il est certain que la mère de Jérôme lui avait permis d'épouser M"' Paterson et que Joseph aussi avait donné son consentement. La colère de l'empereur, en apprenant la nouvelle du mariage de son jeune frère, fut extrême, et au moment dont je parle elle venait de se manifester d'une façon peu fraternelle même dans la correction. Un ordre avait été envoyé en Hollande, en Espagne, en Portugal, portant dôrense de recevoir M""* Jérôme Bonaparte, ou toute personne se disant telle. La malheureuse jeune femir»« étant grosse de sept à
DE LA DUCFIKSSE D'ABRANTÈS t:Od
huit mois, avait d'abord tenté de débarquer en Hollatidc, en Belgique, en Italie, en Espagne, puis, maintenant en Portugal, où M. Séruriei', frère du maréchal invalide et qui alors était notre consul général à Lisbonne, lui avait aussi fait éprouver un refus. Jérôme, au désespoir de cette rigueur, fit aller sa femme en Angleterre et, n'éprouvant pour luimôme aucun empêchement à débarquer, il se décida à aller trouver son frère, espérant qu'en le voyant, en l'entendant, l'empereur se laisserait fléchir, La chose devenait instante, car, maintenant, quel était le lieu où l'on pouvait fuir sa colère?
Je ne puis dire à quel point je fus contente de revoir Jérôme. Il avait toujours été bon enfant, ainsi qu'on appelle dans, le monde ceux qui ne font pas de mal, s'ils ne font pas de bien. Sa tète avait bien été un peu légère, mais cela ne me regardait pas, et j'avais reçu de ma mère une impression de bienveillante amitié pour Jérôme, que même, plus tard, sa conduite assez peu amicale envers moi n'a pas altérée. Aussi, je le répète, je fus tout à fait heureuse de le rencontrer au milieu des déserts fleuris de l'Estramadure, surtout en songeant qu'il était malheureux et malheureux par le cœur. J'étais bien jeune alors et j'avais encore des idées bien romanesques, n'est-il pas vrai ?
Junot fut également satisfait, quoiqu'il connût assez peu Jérôme. C'était celui de la famille (ju'il avait le moins vu. Il était tout à fait enfant à l'époque où Junot faisait presque partie de la famille Bonaparte à Marseille et à Toulon. Et plus tard, lors du consulat, Junot n'était revenu d'Egypte et n'avait quitté la prison anglaise que vers la fin de 1800. Jérôme"
partit alors pour ses caravanes maritimes aussitôt après le retour de Marengo. Junot le connaissait donc seulement çComme un jeune homme qu'il avait vu enfant; ce qui motivait avec lui une grande familiarité, sans cependant lui donner une connaissance exacte de son caractère.
Nous lui offrîmes de partager notre déjeuner, ce qu'il accepta. Je fus frappée d'un grand changement dans ses manières. Il était posé, presque sérieux. L'expression de sa physionomie, ordinairement gaie et mobile, avait pris un caractère de tristesse rêveuse qui le changeait à un tel point, que je ne le reconnaissais presque plus. Il nous parla admirablement des États-Unis, de leurs coutumes, de leurs mœurs, de leurs habitants. Enfin, je pris de lui, dans l'heure que nous passâmes à table, une opinion tout à son avantage. Il est vrai de dire qu'il avait avec lui un homme qui l'accompagnait, et dont les façons et la tournure annonçaient un homme d'une distinction supérieure. C'était M. Alexandre le Camus, que depuis Jérôme, lorsqu'il fut roi de Westphalie, créa comte de Fursteinstein. Il était grave dans son abord, parlait avec une extrême justesse et me prévint en sa faveur dès que je le vis et que je l'entendis. La jalousie de plusieurs courtisans a pu porter de lui à Gassel un autre jugement, mais, dans mon équité, je dois dire mes impressions telles que je les ai reçues et je dois ajouter que ce n'est pas sur ce seul instant passé dans une venta de l'Espagne que j'ai jugé M. le comte de Fursteinstein.
Nous nous promenâmes avec Jérôme dans le jardin de la posada. Avant de nous séparer, Junot, qui avait ftvee lui une Borte de familiarité, provenant, comme
je l'a^ dit, de ce qu'il l'avait connu enfant, lui parla avec une autorité presque paternelle, en l'engageant à ne pas résister à l'empereur. Mais Jérôme répondit avec une noble assurance que, se croyant engagé par l'honneur, il ne pensait pas que, ayant eu l'autorisation de sa mère et de son frère aîné, il y eût pour lui une autre route que celle qu'il était décidé à suivre,
— Mon frère m'entendra, nous dit-il. Il est bon, il est juste. En admettant que j'aie commis une faute en me mariant avec M"* Paterson sans son consentement, est-ce donc à présent qu'il faut que la punition frappe? Et sur quelle tète tombera-t-elle? Sur celle de ma pauvre femme innocente! Non, non, mon frère ne peut vouloir stigmatiser ainsi d'un cachet outrageant une des familles les plus respectables des États-Unis, donner en même temps un coup mortel à une créature aussi bonne qu'elle est belle.
Et il tira de son sein une grande miniature renfermée dans un médaillon en or, qu'il nous montra. C'était le portrait de M'"^ Jérôme Bonaparte. Je vis un ravissant visage. Et une particularité qui me frappa tout aussitôt, ainsi que Junot, c'était la ressemblance qu'il y avait entre M"" Paterson et la princesse Borghèse. Je le dis à Jérôme, qui me répondit que je n'étais pas la seule personne qui eût t'ait cette remarque, que lui-même l'avait trouvé et que plusieurs Français, qui étaient à Baltimore, l'avaient remarqué comme moi. Je trouvais même que l'expression de M"" Jérôme Bonaparte avait bien plus de feu et d'animation que n'en avait la princesse Borghèse. Je le dis tout bas à Junot, mais il se récria. Il se rappelait encore ses anciennes impres- BionSt
— Jugez donc, dit Jérôme, en refermant son charmant portrait, s'il est possible d'abandonner une personne comme celle que vous venez de voir, lorsqu'à une figure si ravissante on joint toutes les qualités qui font aimer une femme. Je voudrais que mon frère consentît à la voir, à l'entendre un seul instant. Je suis sûr que son triomphe serait assuré comme! celui de cette bonne Christine que l'empereur avait aussi repoussée d'abord et qu'il a fini par aimer comme ses autres belles-sœurs. Quanta moi, je suis bien déterminé à ne pas céder. Fort de mon bon droit, je ne ferai aucune action dont plus tard je" pourrais me repentir.
En l'écoutant, Junot ne disait rien. II l'avait d'abord invité à céder aux volontés de l'empereur. Puis, en examinant la position du jeune couple, il la trouva tellement intéressante, qu'il se demanda, comme il me le dit ensuite, s'il ne serait pas répréhensible à lui d'exhorter Jérôme à commettre une action qui, au fait, pouvait être plus que blâmable. Il se promenait à côté de Jérôme dans le petit jardin de la venta et ne répondait plus que des monosyllablcs à tout ce que nous disions près de lui. Lorsque nous fûmes remontés dans notre coche, il m'avoua qu'il avait vraiment souffert pendant cette dernière partie de la conversation.
Après avoir causé avec intimité pendant deux heures, nous n)us séparâmes de Jérôme, qui continua ' sa route vers la France et nous reprîmes la nôtre ^ vers Lisbonne.
' Cette rencontre m'avait émue. Jérôme me rappelait ma mère, dont il était si tendrement aimé. Les souvenirs de cette nature sont toujours amers. Et lorsque
nous fûmes seuls, Junot et moi, je lui laissai voir combien cette rencontre m'avait attristée. Je pensais combien ma mère eût été affectée en voyant ce jeune homme qu'elle aimait comme une mère, revenir au milieu de cette famille de rois, de princes, retrouvant tous les siens couverts de la pourpre, et lui seul, comme un proscrit, comme un paria. Et pourquoi ? Parce qu'il voulait garder la foi jurée. Cependant, après le premier moment de cette impression impossible à éviter, je me livrai à des pensées plus à l'unisson de ce que sont les hommes. Je réfléchis particulièrement sur le caractère de celui qui m'occupait. La trempe de son caractère était loin d'être celle de Lucien. Lucien est un homme à part, même dans la famille Bonaparte. Il a une tête et un cœur, une âme, un esprit, tout cela de fer et de feu, et pourtant aussi bons, aussi susceptibles de tendres affections qu'homme puisse les avoir au monde. En comparant les deux frères, je me dis que jamais Lucien n'aurait cédé à la tentation. Mais, pour Jérôme, je n'en répondais pas. Et lorsque Junot me dema.i^da de quoi je souriais, je lui dis:
— Mon Dieu, ce jeune homme va joindre l'empereur à Milan. 11 va se trouver au milieu des solennités du couronnement, il va entendre ces mots magiques de majesté, d'altesses impériales et j'ai bien peur que la magie d'amour ne soit bien faible auprès de celle-là. Je ne sais, mais je crains pour cette pauvre jeune femme, si belle, si bonne et si noblement confiante. Je crains pour elle que sa voix ne soit bien lointaine pour se faire entendre. Et jusqu'au vagissement d'un enfant nouveau-né, tout cela retentit bien peu, lorsqu'il faut franchir, non pas cinq cents lieues, mais
des panaches impériaux, de beaux costumes de prince et des titres d'altesse,
Junot se mit à rire.
— Eh bien, je suis sûr que tu te trompes, me dit-il.
C'était lui qui se trompait.
Notre voyage' prenait à chaque journée un caractère plus opposé à nos usages. Je ne parle pas ici des auberges. Je ne parle pas non plus de la rareté des villes et des villages. Tout cela, bien qu'il me parût étrangement nouveau, n'était vien en comparaison de l'aspect du pays. J'avais vu les landes de Bordeaux, celles d'une partie du Poitou; mais rien, dans mes souvenirs ne se plaçait à côté de ces landes immenses se déroulant devant moi avec" leurs tapis diaprés. Et puis, cette route seulement frayée par le caprice du mayoral, ou plutôt de ses mules qui s'en vont roulant doucement à travers les solitudes fleuries où le voyageur peut se croire dans la partie la plus déserte du Nouveau-Monde...
Il existait alors un lieu dans l'Estramadure qui n'est plus aujourd'hui que dans le souvenir. La guerre et ses fléaux ont eu l'art de pénétrer dans ces sauvages solitudes et d'y laisser des traces terribles de leur passage. Je veux parler de la venta et du pont d'Almaraz. Almaraz est une petite bourgade assez bien bâtie. Derrière elle, la route tournait quelques collines dont les flancs se rapprochaient toujours davantage, se serrant au point de former un étroit défilé. On entendait un bruit sourd, et comme aurait pu faire une artillerie éloignée. Puis, tout à coup, on se trouvait sur un pont magnifique construit par les Arabes, form(^. seulement de deux arches et jctfi
sur le Tage, qui bouillonnait au-dessous de vous à une profondeur de plus de quatre-vingts pieds. Je ne puis jamais oublier l'impression que je reçus à l'aspect superbe de cette œuvre des hommes au milieu d'un désert rempli des merveilles de la création divine. Peut-être trop de sentiments d'orgueil ont-ils provoqué la colère de Dieu contre ce bel ouvrage? Son souffle l'a frappé et dans la guerre de 1809 les Espagnols l'ont fait sauter.
J'arrivai sur le pont d'Almaraz le soir, au coucher du soleil, au moment où les bergers voyageurs rappellent dans leurs parcs les ganados mérinos, les trashumantes qui leur sont confiés. Ce moment est d'un extrême intérêt dans quelque contrée qu'on se trouve ; mais, en Espagne, c'est une chose admirablement spéciale. Autour de moi tout était pittoresque, mais avec des couleurs si neuves, des tons si tranchants, si chaleureux, que je puis dire, encore aujourd'hui, que je demeurai en extase devant le beau panorama qui s'offrit à moi.
Le pont d'Almaraz avait deux arches en ogives unissant deux rivages escarpés, bordés de rochers mousseux, et couverts, en même temps, d'une profusion de cet arbuste qui, depuis mon entrée en Estramadure, n'avait cessé d'être mon compagnon de route. C'est le ciste odorant (cistus ladaniferiis). Le soir, cet arbuste exhale la plus suave odeur, composée du parfum de la fleur d'oranger et de celui de la myrrhe. Cette odeur balsamique est produite par une sorte de résine dont son feuillage est totalement enduit. J'ai déjà dit qu'on ne peut avoir une juste idée des paysages espagnols,^, si l'on ne connaît pas cette plante. Ses belles fleurs, aux pétales d'un blanc
éblouissant, tachés d'une goutte de pourpre, leur pistil d'or, le port de l'arbuste, et cette charmante odeur qu'elle exhale, lui donnent, ce me semble, droit d'entrée dans nos jardins, où l'on cultive si souvent des plantes qui certes lui sont bien inférieures.
Au bas du pont d'Almaraz est une venta bâtie tout au bord du Tage, qui, en cet endroit, roule ses eaux avec une telle violence, que les rochers contre lesquels elles se brisent en sont quelquefois ébranlés, et roulent avec elles vers la mer. Quelques ruisseaux, descendant des montagnes, coulent derrière la venta. Nous mangeâmes, à souper, d'excellentes truites pêchées dans ces ruisseaux, du cresson alénois, qui croît en abondance sur leurs bords, au milieu d'une foule de fleurs charmantes. De l'autre côté du Tage on découvre el puerto del Miriavete, montagne escarpée, que nous devions gravir le lendemain. Cette contrée sauvage, mais si riche de beautés naturelles, ce beau pont, cette montagne, cette venta isolée, qui est là comme pour rappeler que ce désert est pourtant connu de l'homme; tout frappe à grands coups sur l'imagination, et laisse un souvenir que les années ne peuvent trouver effacé.
Le lendemain, nous nous mîmes en marche de très bonne heure pour passer la montagne. Nous devions coucher à Truxillo, et. la journée était forte. .Tunot, voyant mon désir d'aller plus lentement — quoique, en vérité, la chose fût dilTicile — dit aux muletiers qu'il fallait s'arranger pour coucher autre part, et qu'il voulait que nous partissions plus tard de la venta le lendemain. L'interprète leur traduisit la chose, afin qu'ils comprissent bien. Mais, lorsqu'ils surent de quoi il était question, ils s'y refusèrent po-
sitivcjiK.nt, disant qu'il n'y avait pas d'endroits convenables pour leurs mules — de nous la chose ne valait seulement pas la peine de s'en inquioLer — d'Almaraz à Truxillo, ajoutant, que si j'avais véritablement le goût de cueillir de l'herbe, je pouvais demeurer à la venta tout le jour suivant, et que nous repartirions le surlendemain. On eut beau les arraisonner, en leur disant d'ailleurs, en définitive, que nous étions les maîtres d'aller coucher où cela nous plaisait, le muletier en chef, qui était le fameux Gon zalès de San-Sebastien, sourit et dit tout tranquillement que nous nous trompions, que les journées étaient indiquées, que nous avions fait prix avec lui pour être transportés en Portugal n'importe comment, puisque nous n'avions rien spécifié et que, les choses ayant d'abord été réglées ainsi, nous n'avions rien à dire. Nous aurions discuté pendant tout un jour qu'il n'en eût pas été autrement. Il fallut faire ce qu'il voulait.
Nous partîmes donc de fort grand matin. Immédiatement en sortant de la venta, nous commençâmes à gravir lepuerlo, sur lequel la route serpente en montant assez doucement ; nous le passâmes presque entièrement à pied. Les plus charmantes bruyères nous arrêtaient à chaque pas; mais' ce qui attira le plus mon attention fut le fraisie»"-arbre (arbutus uiiedo) que je n'avais jamais vu ^v qu'on appelle aussi, je crois, l'arbousier \ La montagne en était couverte.
*Nous trouvâmes aussi du safran, le doronlum plantagineum, labeUis sylvesiris, et des cistes en abondance. En Espagne, cette i'amiiie est en nombre exoMaal les autres à tous les degrés de nautcur, particulièrement sur les montagnes granitiques,
Nous trouvâmes sur la cime de la montagne une misérable bicoque renfermant quelques soldats. Plus bas, sur la pente qui regarde Truxillo, dont on aperçoit le château dans l'éloignement, on s'arrête à un village qui offre, plus que tout ce que j'ai vu en Espagne, l'image de la misère la plus profonde. Cet aspect n'était plus celui de la veille. D'un côté des pitons couverts de neige, de l'autre des montagnes nues et stériles, partout une contrée misérable et solitaire. Voilà, lorsqu'on les rencontre, les sites qui font médire de l'Espagne, mais ils sont rares. Depuis mon entrée en Espagne, c'était le premier lieu tristement sauvage que je rencontrais.
J'ai souvent parlé du chêne vert. Je dois en faire une courte description, pour donner en même temps une idée des campagnes de la péninsule, auxquelles il prête une physionomie toute particulière. Jamais cet arbre ne devient grand. Il n'est pas plus haut qu'un poirier. L'écorce en est fine, serrée et crevassée. Il porte ses branches en forme de couronne. Les feuilles sont persistantes et leur grandeur est aussi celle de la feuille du poirier. Leur couleur extérieure est d'un vert assez foncé pour être souvent presque noir, tandis que le dessus est d'un gris blanc. Il ne faut pas chercher, sur ces arbres disgracieux, les branches longues et flexibles de nos hêtres et de nos chênes. Le chêne vert est un arbre dont la spécialité appartient à l'Espagne. Au milieu de nos forêts on ne voit pas même un buisson qui le rappelle. Cet arbre est la seule chose que le reproche à mes sou
excepté dans la Sierra nevada, lorsqu'on approche de la région (placée.
venirs d'Espagne ; lorsqu'il s'y trouve mêlé, ils sont tristes et austères. Dans nos bois, un vent, même léger, cause toujours un peu de bruit, et ce bruit a une sorte de mélodie. Dans les forêts d'Espagne, si l'on peut donner ce nom aux plantations éparses de chênes verts, la solitude silencieuse qui y règne inspire une mélancolie presque sinistre.
La forêt que nous trouvâmes après el puerto del Miriavete nous conduisit jusqu'à Jaraycego\ pauvre village oîi l'on voit les ruines d'un château du moyen âge. Puis nous rentrâmes dans une forêt dont nous ne sortîmes qu'à une lieue de Truxillo. Je n'étais pas fort rassurée, parce qu'à Madrid on avait raconté devant moi une foule d'histoires toutes plus effrayantes les unes que les autres et bien faites pour donner de la terreur sous ces voûtes basses et sombres formées par les couronnes épaisses des chênes verts, où l'on chemine entre deux rangées de croix funèbres et de monceaux de pierres, annonçant qu'en ce lieu s'est commis un assassinat.
En arrivant à Truxillo nous fûmes reçus par le commandant. Le corrégidor et les autorités furent parfaitement polis, et avec d'autant plus de droits à notre reconnaissance, que nous n'étions en Espagne que des iranseimtes, sans aucune prérogative qui pût nous faire demander une hospitalité offerte avec une bienveillance dont je fus touchée. Junot, qui avait toujours en tête son prince de la Paix, me disait que c'était lui qui avait ordonné ces belles poli-
1 Avant Jaraycego nous trouvâmes une immense lande ou plutôt une bruyère composée de romarin et d'erica australis, et d'une grande abondance de thym.
320 MÉMOIRES DK LA DUCHESSE D'ABRANTÊS
tesses pour faire quelque chose qui' plût a la France. Truxillo est une ville misérable quoique assez grande, mais presque déserte, comme une grande partie des villes de cette partie de l'Espagne. J'ai surtout conservé de son pavé en petites pierres pointues ui souvenir qui me fait encore mal aux pieds.
Nous quittâmes Truxillo charmés de la politessedcs habitants, mais très peu édifiés de ses agréments. Cette ville a laissé dans ma pensée une teinte particulière de tristesse et d'ennui. Je crois qu'il faut l'attribuer à des nouvelles pénibles que je reçus de France et qui me furent apportées par un des fré^ quents courriers qui avaient l'ordre de nous rejoindre sur la route. J'étais triste de cette tristesse amère que cause, loin de la patrie, le doute d'être au souvenir de ses amis. Dans ce moment, le départ de l'empereur pour l'Italie avait dispersé toute la haute société, dont une partie l'avait suivi, et l'autre avait profité de son absence pour aller dans ses terres jouir de ce moment de liberté. Tout cela était naturel, mais ce raisonnement n'arrivait pas jusqu'à moi. Je ne comprenais qu'une chose, c'est que je n'avais pas de nouvelles et j'accusais mes amis. C'est une des douleurs les plus vives de l'âme que cette crainte de l'oubli. Cette pauvre ville de Truxillo s'est ressentie de l'impression que j'en reçus, et pourtant elle n'y pouvait rien. Mais si , elle pouvait me dis(raire et c'est ce qu'elle ne fit cas.