CHAPITRE m
L'eiui^ereur passe une grauJe revue à Arras. - ■ Détails sur la réception qui lui est faite. — M"''^ Laplanchc-Mortière et Pierron. — M. Maret. — Le général Suchet. — L'empereur me fait une visite. — Ses paroles gracieuses. — Mon embarras. — M. Goudmetz. — Satisfaction de l'empereur. — Son ordre du jour. — Son apparition au théâtre d' Arras. — Il traite mon mari avec une touchante bonté. — Pension de 30,000 francs donnée à Junot sur la cassette de l'empereur.
— Mot de Napoléon. — Certain major envoyé chez «oms pour ^ apprendre son métier. — Arrêt affiché à la porte de l'évoque
■ d'Arras. — L'empereur fait un accueil flatteur à M. de Limoges.
— Portrait de M. Necker.
L'empereur vint enfin à Arras pour inspecter ei passer en revue la division d'élite. Depuis dix mois que Junot était à Arras, Napoléon n'y avait même pas envoyé Berthier, si ce n'est pourtant qu'il y vint pour quelques heures. Mais ce souvenir est effacé en moi. L'empereur voulait que Junot formât sa troupe tout à fait d'après lui-même et sans aucune direction étrangère. C'était une épreuve, comme il le dit plus tard à son ancien aide de camp.. Heureusement que Junot s'en tira bien.
Je n'ai jamais vu de mère plus coquette pour sa fille, de femme plus coquette pour elle-même, que Junot ne l'était pour ses grenadiers, leur toilette et surtout leur fameuse coiffure; car ils étaient enfin tous tondus, par la grâce de Dieu et du perruquier du régiment,
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les collets neufs rcmonlcs, les schakos tout préls. Enfin des dames d'atours n'auraient pas mieux faii que Junot et ses officiers. Je vais rapporter cette lettre à M"'" de Putliod dont j'ai déjà parlé.
« Mon excellente amie,
« Je suis mille fois coupable envers vous. Mais faites la part, je vous en supplie, de tout ce qui a dû m'cmpèclier d'écrire, et vous pardonnerez, j'en suis sûre. Vous savez que depuis mon retour de Boulogne, mes journées ont été remplies par les soins qu'il m'a fallu partager avec M""" de Lacliaise afin que tout fût prêt pour l'arrivée de l'empereur. Enfin nous avons été récompensées de nos peines. Il est demeuré deux jours et demi avec nous. C'est une belle victoire remportée sur la rapidité de sa course, car habituellement il ne reste qu'un jour dans ses visites militaires.
« L'empereur est arrivé ici mercredi dernier, à midi. Il descendit à la préfecture, où il a logé. Il reçut aussitôt les autorités civiles que M. de Lachaise, le préfet, lui présenta. Il causa beaucoup aVec lui ensuite, parce que ce département renferme une grande quantité de troupes. Il s'est informé en grand détail de la manière dont le paysan était traité par le soldat, s'enquérant minutieusement si les grenadiers cantonnés dans les petites villes environnantes ne commettaient aucun dégât; et jusqu'à son diner il ne s'est occupé que des affaires civiles. Mais, le soir, Junot fut appelé, 2t, à partir de cet instant, chère amie, l'empereur a donné tous ses soins à l'objet principal qui l'amène à Arras. Mais votpe tendre amitié pour Junot et pour moi me fait un devoir de vous instruire fidèlement des
moindres détails de cette intéressante soirée et du jour qui la suivit.
« Depuis son départ de Paris, vous savez, vous qui avez notre confiance, combien Junot était quelquefois malheureux de cette pensée, que le premier consul n'était plus pour lui ce qu'il avait été. Eh bien, cette soirée a dissipé tous les doutes, levé tous les obstacles qui pouvaient empêcher un entier retour à la confiance :
« — Nous étions comme à l'armée d'Italie, » disait Junot.
« L'empereur a eu la bonté d'avoir avec Junot une sorte d'explication qu'il ne lui demandait pas, relativement au bâton de maréchal.
« — Tu as pu trouver injuste de ne pas l'avoir, puisque je le donnais à Bessières — et l'empereur avait souri en prenant de suite plusieurs prises de tabac. — Oui, reprenait-il, Bessières est un peu jeune, et puis je sais bien qu'il n'a jamais commandé. Je sais tout cela — et il souriait toujours. — Mais je voulais faire mes quatre commandants de la garde maréchaux de l'empire. »
(Il y avait ici un long passage où je rapportais "ce (juc l'empereur avait dit relativement aux vingt-quatre grands-officiers d'empire, et que j'ai placé plus haut en pai'lant de la création de la place.)
« — Au surplus, a dit l'empereur, de quelque côté que la guerre ait lieu, tu te distingueras, et le bâton brodé d'abeilles remplacera la pelisse de hussard. Et puis, ne t'ai-je pas bien servi, monsieur Junot? Colonel général des hussards ! Si Ia charge n'avait pas été laite, il aurait fallu l'inventer pour toi, monsieur le sabreur, ajoutait l'empereur en lui tirant son
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pauvre nez et ses oreilles, selon sa vieille coutume. « Le leiulemain jeudi ^ il a passé les troupes en revue et, pendant les sept heures qu'ont duré les manœuvres, il a été constamment à pied. J'étais en voiture avec M"'' Laplanclie-Mortière, M""' Pierron et M. Maret. Le général Suchet, qui est venu nous voir de son camp de Vimereux, était aussi avec nous. Il me conseilla de descendre pour mieux voir défiler les troupes, ce que je fis. Et, ayant pris le bras de M. Maret, je me dirigeai, quoique de loin, vers le groupe doré. L'empereur venait de remonter à cheval pour voir défiler. Il me reconnut, quoique je fusse encore assez loin, et m'envoya dire, par le colonel Lafond, que je ferais bien de m'approcher pour mieux voir les troupes. Lorsque tout fut lini, je ne m'attendais pas du tout à ce qui m 'allait arriver. L'empereur fit faire quatre-vingts ou cent pas à son cheval et, le dirigeant vers moi, il m'aborda avec un air tout gracieux, m'ôta son chapeau avec une civilité dont je fus fort touchée et me demanda de mes nouvelles, si je m'amusais beaucoup à Arras et si je ne voulais pas retourner à Paris. Je répondis à tout cela comme une sotte, à ce que je crois. Mais, pour dire la vérité, je ne m'attendais nullement à cette belle visite et je n'étais pas du tout disposée à me servir du nouveau langage usité maintenant. Je suis même sûre que
' Je datais toujours mes lettres du jour de la semaine; ce n'csl qu'au timbre de la poste qu'on peut aujourd'hui retrouver bien précisément la correspondance des jours. Presque toutes mes lettres ont ce timbre. Cependant celles qui ont des enveloppes ne le peuvent plus donner, parce que les enveloppes ont été jetées. Cette luttrî-ci est du uuiiibre. Je crois pourtant que c'était le H fructidor, autrement 4 ou 5 septembre.
l'empereur, toujours disposé à me juger avec partialité dans ce qui le regarde, et cela bien injustement, aura pris ma timidité pour tout autre chose ; et pourtant il est de fait que le seul embarras de dire à l'instant Sire et Votre Majesté a seul causé ma gaucherie. J'avais peur, car Maret, dont je tenais le bras, m'a dit que je tremblais.
« L'empereur me demanda quelles étaient les dames qui étaient avec moi. Je les lui nommai \ Eugène, qui reconnut M""" Pierron, lui fit un signe de tète amical dont je lui saurai encore plus de gré lorsqu'il n'oubliera plus M. Pierron ni M. Goudmetz^. L'empereur salua ces deux dames en ôtant de nouveau son chapeau et me dit adieu avec un de ses plus gracieux sourires et l'une de ses plus aimables paroles. Ensuite il me laissa fort charmée de sa courtoisie, à laquelle, pour dire la vérité, je ne m'attendais pas. Nous revînmes dîner chez moi. J'emmenai 1\J. Maret et le général Suchet pour leur faire les honneurs de la ville, car Junot dînait avec l'empereur ainsi que tous les officiers de sa division d'élite. L'empereur leur fit à tous les compliments les plus flatteurs.
« — Junot, a-t-il dit à mon mari, tu feras mettre à l'ordre du jour, demain matin, que je suis content, extrêmement content, a-t-il répété, de mes braves grenadiers d'Arras.
' L'une était M""" Liipkuiclic-Morlière, femme de l'ua des géléraux de la garde, faisant joartio de la division d'élite. Elle a K-'puis épousé en secondes noces un aide de camp de Bcrlliicr H s'appelle aujourd'hui M'"® Demoiilganlé.
2 jïmo Pierron était lilled'un M. Goudiuel/. qui, dans la révo- '.ution, l'ut assez heureux, pendant l'exil de la noblesse à Fonlainebleau, pour être utile aux. deux eulauls de M""' de Beauhanais. taudis (ju'elle était exilée.
<c Le préfet avait eu l'idée de donner un bal doiu M™' Lachaise aurait fait les honneurs avec sa bonté et sa cordialité accoutumée, mais l'empereur n'a pas roulu accepter.
« — Cela coûterait cher à la ville, monsieur le préfet, et ne m'amuserait guère, pour vous dire la vérité, après avoir été toute une journée dans les terres labourées. Mais comme je désire me trouver quelques instants au milieu des habitants d'Arras, je me rendrai au spectacle.
« Il y vint, en effet, pour avoir les oreilles écorchées ; car, dans ce moment surtout, nous avons un théâtre horriblement monté. Il eut pourtant la patience d'y demeurer jusqu'à neuf heures et demie. Il se servit de mes chevaux, n'ayant pas les siens à Arras.
« A peine fut-il de retour chez lui qu'il fit appeler Junot. Il le traita avec une bonté de cœur qui a tellement attendri mon mari, que depuis ce moment ses yeux sont toujours pleins de larmes. Il lui a dit, entre autres choses :
« —^ J'ai été un peu sévère pour toi en t'envoyant ici, mon ami, mais je savais que tu faisais bien lorsque tu voulais bien faire, et tu l'as prouvé... C^la est non seulement bon pour moi, mais pour d'autres.
« Je vous annonce, chère amie, une nouvelle dont votre amitié raisonnable se réjouira, je suis sûre, plus que de toute autre chose, car vous êtes pour le positif un peu plus que moi, c'est que l'empereur a donné h lunot, pour sa vi'? durant, une pension de trente mille francs sur sa cassette particulière. Cette pension court depuis le jour où Junot a quitté Paris (il y a neuf mois et demi). Il lui a accordé- également un congé de huit jours pour aller à Paris. Quant à moi, je ne
partirai que dans le mois d'octobre, à ce que je crois.
«Voilà, ma chère, la relation exacte de cette fameuse visite de l'empereur. Je ne l'avais pas vu depuis tout ce bouleversement d'empire et de consulat, et je redoutais presque ce moment. Voyez combien j'avais tort ! Et Junot ! si vous pouviez voir sa joie, son bonheur. Il a toujours bien aimé son général, mais ces nouvelles bontés, celte affection presque fraternelle qu'il lui a montrée devant son armée, cette foule jalouse qui, peut-être, comptait sur des fautes et des remontrances, toute cette conduite a touché Junot au fond du cœur. Et pour lui, vous savez que, lorsqu'il sent, la chose est profonde.
« Il faut que je vous dise un mot de l'empereur. Lorsque la division fut entièrement en vue, qu'il put juger de l'effet que produisaient les tètes rondes bien lavées et les beaux collets rouges bien propres et bien montés, lorsqu'il vit ensuite ces masses de beaux hommes, si bien habillés, si bien armés, manœuvrer avec cette précision, que, sans y rien connaître, vous et moi avons admirée tant de fois, il s'écria avec une sorte d'élan, mais avec un mot préparatoire que je me permettrai d'omettre :
c( — . . ., c'est plus beau que ma garde l
« La seconde chose qui sera consignée dans les annales de la division, c'est qu'un certain major que l'empereur a rencontré en route dans une division où se trouve Sébastiani au camp d'Amiens, est envoyé à l'école che::, nous, avec ces [laroles de l'empereur : « Envoyé à la division des grenadiers d'Arras pour y « apprendre son métier. » J'espère que nous devenons célèbres! Comment me trouvez-vous? n'ai-je pas l'air de la servante du curé?
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« A propos de curé, notre évèque vient d'avoir un désagrément : on a affiché à sa porte un arrêt de je ne sais plus quelle cour de justice, par lequel on lui défend de s'appeler La Tour d'Auvergne. On dit qu'il s'appelle La Tour Saint-Polet ou Saint-Paulet. C'est fâcheux pour un si hel évèque.
« Et moi qui oubliais de vous dire, chère amie, que Junot a spécialement présente M. de Limoges à l'empereur et qu'il a été parfaitement aimable pour lui, il lui a même parlé assez longtemps pour exciter des jalousies, ce qui n'est pas difficile quand on ne donne pas de grâces à tout le monde. Votre mari a été, comme il est toujours, convenable et bien, et tout porte à croire que l'empereur lui rendra la justice qu lui est due. A propos, vous avez su que M. de Colbert n'a pas eu ce qu'il désirait?
« Adieu, mon amie". Combien j'aurais été heureuse de vous avoir près de moi dans ces journées qui viennent de s'écouler! Venez donc, que faites-vous? Venez passer l'automne avec moi. Nous irons faire un voyage vers la mer, et puis je vous ramènerai à Paris. Vous savez combien je vous aime. »
Cette lettre, que j'ai transcrite en entier, donne une idée de la visite de l'empereur à Arras. Il y a plusieurs détails minutieux qui sont admirables par leur simplicité même, parce qu'ils montrent à quel point cet homme prodigieux avait de cases ouvertes pour toutes les idées qui abondaient en foule dans cette tête étonnante. Ainsi, par exemple, il s'inquiétait de savoir si le terrain dans lequel on faisait manœuvrer les troupes était humide ou non, observant qu'il fallait le choisir sec pour Qu'elles ne souffrissent pas inuti-
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leiiicut. «Cela ne les rend pas femmelettes, disait-il, et ce soin leur épargne des rhumes inutiles. » Ensuite il fais.ait déboutonner l'habit après en avoir regardé le drap, l'avoir tâté lui-même, et il inspectait la chemise, regardait si la toile en était bonne, interrogeait le soldat sur ses besoins, sur ses goûts, et cela, il le faisait à chaque homme. Aussi n'ai-je jamais vu d'enthousiasme comparable à celui qui éclata à la lecture de cet ordre du jour où, comme il l'avait ordonné, on avait mis : « Je suis content, extrêmement content de mes braves grenadiers d'Arras. » C'était un délire !
Ah ! sans doute nous avons toujours des cœurs français ! Ces cœurs sont toujours courageux et vaillants. Mais ce regard qui payait une belle action, cette bouche dont le sourire faisait expirer en paix le soldat blessé à mort sur lequel il tombait en passant, l'homme qui distribuait si parfaitement et la récompense et le blâme, où est-il ? Voilà la bannière qui conduisit tant de fois à la victoire ! Allons la retrouver pour avoir au moins quelques moments d'illusion, sur le haut de ce vallon où, dominant la mer, entouré de ses frères d'armes, ayant devant lui les braves des braves des armées de l'empire. Napoléon distribuait les croix de la Légion d'honneur dans le casque de Bayard et le bouclier de François 1", dont, par exemple, il aurait bien pu se passer^.
Avant d'aller à Boulogne pour assister à la distribution des premières croix de la Légion d'honneur, je veux parler d'un événement remarquable pour l'époque et rcnVirquable [K)ur la France. C'est la mort de M. Necker qui arriva cette même année 1804. Il mourut le 9 avril dans son château de Cop-
pet, OÙ il vivait retiré depuis le 4 septembre 1790, époque à laquelle il quitta le ministère.
J'ai parlé de M. Necker dans le premier volume de ces Mémoires, et j'en ai dit le bien que j'en pensais et qui m'avait été révélé par mon père et surtout mon frère, qui, plus rapproché de mon âge, m'avait fait mieux connaître toute la pensée de notre père sur M. Necker. M. Necker avait été jugé par lui dans toute l'intégrité d'une âme française et vertueuse, et son esprit, remarquablement habile comme administrateur, avait de plus apprécié le talent de M. Necker. C'est donc à cette source vénérée pour moi que je prends mes' documents pour former mon jugement sur un homme dont le nom sera toujours attaché à l'histoire de mon pays d'une manière honorable. Je n'impose ensuite mon opinion à personne. Je la donne. Heureuse de penser que peut-être je ferai revenir 'quelques esprits prévenus qui ont oublié ou qui peutêtre ignorent tout le bien que M. Necker a fait à la France, je n'entreprendrai pas de déterminer sa capacité d'homme d'État, qui, cependant, était bien supérieure à tous ceux qui l'entouraient alors. En le jugeant, on n'a jamais voulu, comme du reste cela arrive souvent, faire la part des circonstances impérieuses dans lesquelles il exerça son ministère. On prononce même aujourd'hui encore, d'après les jugements portés à cette époque par la passion, la haine et une sotte et basse jalousie contre un ministre étranger. Tout cela est misérable quand il s'agit de juger un homme qui donna du pain à la France avec son argent, parce qu'on ne voulait plus se fier à la signature ni à la parc le de notre gouvernement * .
1 C'est un fait admirable de la vie de M. Necker. Il s'enera-
M. Necker m'a toujours été représenté comme un ministre parfaitement intègre, un homme voulant utilliberté sagement limitée. Ennemi de toute mesura; précipitée, il voulait le bien et s'opposait avec une véhémence extraordinaire en lui, à tout ce qui ressemblait à rinjustico Cardée de ce mot si vulgairement mis en usage dans les conseils des rois : C'est pour le bien du peuple. Chaque parole de ses écrits constate une austérité de principes que rien ne put jamais attaquer. De tout cela on peut former un beau caractère d'homme \ et surtout un beau caractère de ministre; et certes, à cet égard, nous n'avons pas le droit d'être difficiles.
M. Necker ne fut pas plus parfait que les hommes ne le sont en général. Il eut comme eux ses défauts, et peut-être pourrai-je dire les défauts de ses vertus. On lui a reproché avec raison peut-être d'avoir donné trop de confiance à la croyance qu'il conduirait la France dans les nouveaux chemins où lui-même l'avait engagée. Mais cette confiance était fondée sur la persuasion malheureusement illusoire que Louis XVI comprendrait assez, non seulement les intérêts de la France, mais les siens, ceux de sa famille, pour le seconder dans le travail immense qu'il avait entre-
gea avec des banquiers de Hollande pour la moitié do sa fortune. 11 n'était plus ministre lorsqu'il remplit ses engag-ements, pris, comme je l'ai dit, pour donner du pain à la France.
* Je reproduis ici non seulement l'avis de mon père, mais celui d'un ami très intime à moi, le cardinal Maury, qui, bleu qu'il en voulût à M. Necker, savait lui rendre justice, et celui d'un ami bien plus cher, de M. le comte Louis de Narbonne, qui lui rendit plus tard la justice qui lui appartenait. Ces deux avis, prononcés après la mort, et dans toute l'impartialité des passions, m'ont vivement Irappée.
pris, et qui pouvait avoir les plus beaux résultats. C'était 1-e tiers état amené sur l'avant-scène et destiné à figurer activement dans le grand drame dont le prologue se jouait en nST. On lui a reproché de n'avoir pas assez calculé le degré de force ^ que pouvait déployer le peuple, une fois qu'il était libre de le faire. Mafs est-il donc coupable encore une fois d'avoir compté sur la raison du roi ? Comment la grande révolution qui devait s'opérer eût-elle marché, si Louis XVI eût pris lui-même les rênes du mouvement et l'eût conduit en bon et sage prince, ainsi qu'il le devait faire, au lieu de tromper continuellement M. Necker, en prenant conseil de M. de Breteuil et d'une foule de gens qui l'ont perdu avec la France. Sans doute M. Necker a fait des fautes. Il commit surtout la grande maladresse de se laisser aller à la séduction des théories. Il faisait des plans de finances, et les faisait admirables. Mais il croyait pouvoir également faire des plans de révolution d'après un système, et la chose ne pouvait aller. Une grande faute aussi qu'on ne peut excuser en lui, fut cette opposition constante qu'il apporta à faire gagner Mirabeau. Qu'importait au bonheur de la France que la morale fût atteinte, parce que l'on devait employer, pour attirer Mirabeau, un système de corruption qui répugnait aux principes sévères d'intégrité de M. Necker? J'ai déjà parlé de ce qui fut proposé à cette époque, dans le premier volume de mes Rlémoires. Mon père,
1 Un fait curieux de la conduite de M. Necker, c'est le refus qu'il lit d'accompagner Louis XVI dans la nouvelle salle des états généraux après l'aifaire du Jeu de paume. Avec ses idées libérales, ce refus est fort remarq^uable et prouve l'inlégrilé de son âme.
qui voyait souvent M. Nccker pour des opérations financières, lui en parla quelquefois et le trouva toujours dans une opposition à laquelle aucun raisonnement ne put porter atteinte. C'est un point fort réprchensible de la vie politique de M. Necker, et qui d'ailleurs trouvait son appui dans une idée tout à fait fausse. Mirabeau, dont le pouvoir colossal pouvait alors entraîner les destinées de la France, était trop complètement immoral pour que l'homme vertueux eût un remords, en comptant la somme qui le payait et l'achetait. Peut-être, en examinant bien la chose, trouverait-on une vanité bien permise au ministre honnête, à l'homme de bien qui connaît ce qu'il vaut, et qui, sachant combien la faveur populaire lui était acquise, voulut lutter avec le tribun qui, à son tour, enlevait les suffrages du forum, quand sa voix tonnante faisait retentir la tribune aux harangues. Cette conduite fut une véritable, une immense faute. Dès que vous admettez le gouvernement représentatif, ayez des orateurs pour vous défendre, aussi habiles que ceux qui vous attaquent, ou bien vous êtes perdu. Ce n'est pas du fond d'un cabinet ministériel que vous répondrez victorieusement à la foudre qui part d'une bouche éloquente. Il se pourra que dans le travail de la nuit, vous prépariez une réponse concluante à «4ic attaque, mais encore faudra-t-il prononcer un discours, et opposer la magie de la parole à celle qui agissait quelques heures avant. Ce fut par ses Catilinaires qu« Cicéron sauva Rome. Malgré son esprit, M. Necker négligea trop cette règle de conduite, ûu'arriva-t-il? Après avoir été l'esclave plus que le roi de l'opinion populaire, après avoir été traîné, lui aussi, par les bros du peuple, il tomba sous les coups
de cette même opinion, et devint sa victime après lui avoir tout sacrifié.
Ce fut le 4 septembre 1790 que M. Necker se retira du ministère, où il avait été appelé trois fois. Cette retraite fut différente de celle de l'année précédente. Cette première disgrâce lui fui imposée avec crainte et mystère, et le jour de son départ faillit être une journée de sang et de deuil. Mais la seconde lui fit connaître à la fois l'ingratitude de sa patrie adoptive et celle du maître qu'il s'était aussi volontairement doimé. Il partit pour Coppet et vécut là dans une profonde retraite !»vec M'"'' Necker, quelques amis et M""* de Staël. Mais cette dernière n'y séjournait pas habituellement, tant que vécut sa mère. Ce ne fut qu'à la mort de M""" Necker que sa fille, pour la remplacer auprès de son père, fut s'établir à Coppet. Quant à M. Necker, sa vie politique fut terminée le jour où il quitta le ministère.
Je possède une relation charmante de la vie qu'il menait à Coppet pendant son exil. Cette relation, faite par un homme dont le seul nom révèle l'aimable talent, mérite d'être non seulement transcrite dans des Mémoires contemporains, mais de l'être fidèlement et en entier. C'est aussi ce que je vais faire dans le chapitre suivant, bien convaincue qu'on m'en saura gré.