CHAPITRE XXI
La Guadiana. — Les montagnes de Sanla-Cruz. — Dangers courus sur la route de Madrid à Badajoz. — La venta del Despoblado. — Ma crainte des brigands, — Mon adresse au pistolet. — M™« Thomières. — Les assassins de la route du Confessionnal. — L'impunité. — Les pauvres matelots français. — La posada de San-Pedro. — Terreur et dégoût. — L'homme assassiné. — L'instrument de torture. — Frayeur de mes femmes. — Colère de Junot. — Départ de San-Pedro. — L'entêté muletier. — Voiture versée. — La ville aux trois noms. — Le prince de la Paix. — Badajoz. — Les coups de canon.
Nous avancions vers la Guadiana. Ce pays touche à celui que parcourut don Quichotte. Plus tard, j'ai vu le terrain témoin de ses courses aventureuses, et Cil Blas et Cervantes m'ont fait passer de douces heures en m'occupant à suivre dans leurs voyages les héros qu'ils ont mis en scène. Cervantes surtout ! Immortel auteur! Son génie méritait des autels! Et pourtant cet homme mourait de sa misère au milieu de l'Espagne, alors qu'elle était la plus opulente des nations !
Les montagnes de Santa-Cruz nous offrirent de nouveau des sites pittoresques et quelquefois riants. Deux villages bien bâtis, se touchant presque, s'étendent sur la montagne. Parmi les rochers brisés de granit, et souvent de basalte, nous trouvâmes des amandiers en fleurs. Il semblait que la culture et la V. SI
végétation avaient fui l'invasion moutonnière et s'étaient réfugiées au milieu de ces rochers. La partie du sud était nue et brûlée.
De Santa-Cruz à Meajadas nous quittâmes les mon-, tagnes pour entrer dans une plaine qui présentait assez de fertilité. Mais derrière la bourgade, la contrée change subitement, elle redevient plus sauvage et plus solitaire. De Meajadas nous fûmes coucher à la.vetita del Despoblado\ Ce nom n'est pas usurpé, car on se croit, en y arrivant, dans un lieu que Dieu a frappé de sa colère. Cette maison isolée est située au milieu d'une forêt extrêmement étendue et qui, dans plusieurs endroits est tellement resserrée qu'on ne peut passer entre les troncs noueux des- chênes verts. Cette forêt est, maintenant que la Sierra-Morena est devenue, grâce aux soins de don Pablo d'Olavidé, une route sûre, le lieu le plus dangereux de l'Espagne. On m'avait beaucoup parlé à Madrid, ainsique je l'ai déjà dit, du péril qu'on courait sur cette route de Badajoz, et nous avions par devers nous l'exemple assez peu rassurant de M. d'Araujo. Je sais bien qu'avec une escorte comme celle qui m'entourait je ne devais rien craindre. Junot et M. de Laborde auraient suffi à eux seuls pour mettre en déroute une troupe ordinaire de brigands; mais ceux qui parcourent cette partie de l'Espagne sont des hommes à craindre. Ils sont robustes, déterminés, toujours armés jusqu'aux dents, parce qu'ils font en même temps le métier périlleux pour eux-mêmes de contrebandiers et qu'ils doivent être continuellement
* Maison de la dépopulation. Jamais il ne fui un ncMii jilua juslo.
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 32i
sur la défensive. Notre passage était annoncé depuis longtemps. ï! était connu que nous avions avec nous deux fourgons contenant notre bagage, dans lequel "tait une argenterie d'une grande valeur, ainsi que uion écrin. Tout cela se savait, tout cela me revenait en tète à mesure que nous avancions sous les voûtes sombres de la forêt de la -venta del Despoblado. Et j'avoue que lorsque nous arrivâUies à un endroit nommé le Confessionnal, par les habitants euxmêmes, parce qu'il est rare qu'un homme seul y passe sans y être assassiné, quand je vis de chaque coté de la route de petits monceaux de pierres entourant des croix plantées sur le lieu même du crime et lancées par des mains chrétiennes pour appeler la vengeance de Dieu sur la tête (lu meurtrier ; lorscfue, à l'entrée de cette seconde partie de la forêt, je vis une image de la Vierge clouée contre un arbre et placée là pour recevoir les dernières prières du pèlerin solitaire qui va peut-être trouver la mort sous ces voûtes sombres et silencieuses où il s'engage, j'avoue que mes joues, fort vermeilles alors, prirent unç teinte plus pâle et que le cœur me battit involontairement. Junot sifflait et ne tenait compte de ma terreur. Mais je remarquai néanmoins qu'après avoir dépassé la madone il fit arrêter, ordonna aux muletiers de faire marcher les cinq voitures et les fourgons de manière à ce qu'ils ne se quittassent pas de vue et qu'il inspecta lui-même les armes de notre escorte — car nous en avions pris u^e composée de quatre Asturiens, d'un Catalan et d'un Aragonais, qui était leur chef. Dans notre voiture étaient des pistolets et une petite espingole que Junot affectionnait beaucoup depuis qu'elle hii avait sauvé la vie en
Italie. Mais cette beauté d'arsenal ne me rassurait pas du tout, attendu que si nous en arrivions au point d'être contraints de nous en sej-vir, la chose devenait assez sérieuse pour n'avoir que de l'inquiétude et pas du tout de tranquillité. Je me promettais bien, cependant, de tirer mon coup si l'occasion amenait im engagement. Je ne savais pas alors, comme je le sais aujourd'hui, tirer à vingt-cinq pas un coup de pistolet et rarement manquer , en digne élève de Junot, de mettre dans le but. Mais, enfin, une tête de voleur s'ajuste mieux qu'une autre, quand il y a dans] cette tête deux yeux qui eux-mêmes vous mirent et vous ajustent. Je suis presque fâchée de ne pas m'être trouvée en mesure de savoir comment je m'en serais tirée. Je raconterai, dans les volumes suivants, quelques dangers auquels j'ai eu le bonheur d'échapper, et où ma tête et mon sang-froid ne m'ont pas abandonnée. M""' Thomières fut témoin de l'un d'eux et l'a même partagé. Elle et moi fûmes heureuses d'avoir de bons chevaux et d'être de bonnes cavalières. Mais ce n'est pas maintenant qu'il faut parler de mes aventures de guerre. En ce moment je suis au contraire ambassadrice et toute paisible personne.
Je ne puis ici m'empêcher de faire remarquer, à propos de la forêt de Meajadas, une particularité qui servira à donner une idée de la mollesse du gouvernement, pour ne pas lui donner un autre nom. A Meajadas, on nous prévint de ne pas laisser éloigner notre escorte de nous, en ajoutant que les voleurs qui arrêtaient sur cette terrible route du Confessionnal, étaient eux-mêmes dans le pays. Et tout en parlant, le vicaire qui nous racontait plusieurs histoires arrivées récemment, et dans lesquelles celle de
M. d'Araiijo tenait le premier rang, nous montra deux hommes qui traversaient la place de Meajadas. Ils étaient vêtus comme les Asturiens voyageurs — mais ils n'en étaient pas, nous dirent nos Asturiens de l'escorte. — Ils portaient la montera de velours noir, une longue veste de cuir sans manches et serrée autour de leur taille par une ceinture de cuir fermée avec une grande boucle de cuivre. Dans cette ceinture on voyait tout un arsenal de poignards, de pistolets et le long et tranchant couteau, arme terrible dont les Espagnols se servent avec tant d'avantage.
— Ces hommes, nous (Tlt To vrcaire, sont connus pour deux assassins. Les meurtres qu'ils ont commis dans la forêt voisine ont amoncelé bien des pierres accusatrices autour des croix de leurs victimes. Eh bien! ils se promènent tranquillement parmi nous, lorsque le cri d'appel de leur chef ne les réunit pas autour de lui. Nous sommes pauvres, nous ne pouvons les attirer par l'appât de la cupidité; mais lorsqu'il passe des voyageurs de distinction, des personnes qui, comme vous, ont un grand train, alors ils viennent rôder pour prendre langue.
Lorsque Junot rentra, il me trouva toute pâle de ce discours. Je lui parlai de ce que m'avait dit le vicaire. Il n'en fit que rire. Mais cependant, je le répète,' lui-même n'était pas tranquille et prit des précautions que je ne lui avais vu prendre dans aucun de nos nombreux voyages.
Nous traversâmes néanmoins cette dangereuse partie de notre route sans qu'il nous soit rien arrivé de fâcheux. La forêt était toujours de plus en plus déserte et sauvage. Une forêt primitive de l'Amérique présenta
peut-être un aspect moins tristement soIitan*e. J ?i déjà parlé du feuillage silencieux des chênes verts. Cette circonstance est importante à remarquei , pour donner une'couleur spéciale à la contrée dont je parle, ainsi que de l'absence totale d'oiseaux, quelle que soit leur espèce.
Quelquefois, nous rencontrions CPe pauvres matelots français qui, après avoir été pris par des corsaires anglais, étaient renvoyés par eux, mais sans argent, dans la plus profonde misère. La première fois que nous trouvâmes un de ces misérables, je vis aussitôt le sang se porter à la figure de Junot et ses yeux, naturellement si expressifs, lancèrent des éclairs de colère. Lui qui se serait dépouillé pour qu'un soldat n'eût pas IVoid, lui qui aurait partagé son pain avec lui, ou plutôt qui le lui aurait donné en entier, voii ainsi un Français n'ayant qu'un lambeau pour chemise et contraint souvent de fouiller dans la terre avec un mayvais couteau cassé pour y chercher quel-î ques racines, quelque chose qu'il pût manger poui calmer sa faim ! Un jour nous en rencontrâmes sept Junot leur parla à tous. Jamais je n'ai vu une exprès sion de bonheur pUis vive que celle qui se répandH sur ces visages rudes et basanés, aux traits farouches^ à la peau cicatrisée par vingt blessures, lorsqu'ils entendirent parler français. L'un d'eux pleura. Nous étions Français, nous venions de la France! Je ne sais si l'argent que Junot leur donna pour qu'ils pussent gagner Bayonne sans mendier leur fit éprouj ver une joie plus douce que le premier son d'uns parole française. Celui qui paraissait guider autres et qui. en efïet. était un contremaître, avaij
assisté à dix-sept engagements avec les Anglais, et pourtant il ne paraissait pas vieux.
— J'espère bien encore leur envoyer de la poudre aux oreilles, disait-il en retournant sa chique dans sa bouche et en accompagnant son espoir de deux ou trois jurons biens énergiques... Mon général, je ferai fondre une de ces belles pièces d'argent-là, et j'en lerai une balle que je leur enverrai en votre honneur, à la première occasion.
Cette idée de cet homme, qui déjà songeait à la vengeance, étant à peine délivré de l'horrible torture que lui faisait éprouver sa position de marin mendiant, me parut une belle chose. Je suis toujours attendrie lorsque je vois le coeur humain échapper aux ignobles entraves que Vîmlruction donne à cette classe d'hommes qui, ne pouvant la recevoir entière, ne prennent d'elle que ses mauvaises lumières, et toujours celles qui l'égarent.
Après la venta del Despoblado, nous romes coucher à San-Pedro, lieu encore plus horrible que ce que j'avais vu jusque-là depuis plusieurs jours. Nous y arrivâmes tard; le temps était sombre, et il faisait presque nuit lorsque la voiture s'arrêta devant la porte ^ de la maison où je devais passer la nuit. J'étais presque endormie par la suite de la fatigue de la journée, et surtout par l'attention avec laquelle mes pauvres yeux regardaient dans l'épaisseur de la foret, pour signaler dans les haies et les buissons fourrés si je n'apercevais pas quelque tête sinistre nous guet-
1 Nous avions la permission ou plutôt l'aulorisalion de loger dans une maison parliculiore lorsque la posada était par trop mauvaise. C'était une galanterie de la cour d'Espagne.
tant au passasse. Junot qui, pour plus de sûreté, avait voulu marcher a côté de ma voiture, était arrivé bien longtemps avant moi.
— Ne t'effraie pas de ta posada, me dit-il en riant ; ta chambre a coucher n'est pas bien élégante, mais pourvu que nous n'y trouvions pas de crapauds \ ce dont je doute, ia chose ira toujours bien.
Tandis qu'il pariait, je me réveillais, j'étais descendue de voiture et j'entrais dans la maison.
La maison !... Qu'on se figure une cahute en terre battue, divisée en trois ou quatre trous, un peu plus hauts de cinq pieds, qu'on appelait des chambres; et dans ces trous, une odeur!... En vérité, lorsque mes femmes dirent le lendemain qu'elles avaient trouvé un cadavre assassiné, je puis tout croire de cette affreuse demeure.
— Ah ' m'écriai-je en reculant vivement, quel cloaque! Jamais je ne coucherai ici!... Quelle horrible maison ! ...
— C'est pourtant moi qui l'ai bâtie, me dit d'une voix caverneuse un homme qui tenait une lampe près de moi.
On me parlait ainsi en français. Je me retourne et je vois la plus atroce physionomie à qui Dieu ait permis d'habiter sur un visage chrétien. Je fus stupéfaite.
— Mon Dieu, lui dis-je, comment se peut-il faire que vous ayez quitté notre patrie pour venir habiter dans ce désert sauvage, dans cette maison?
Et dans ma^pensée j'achevais ma phrase et je me disais à moi-môme :
* Il se iroiivaii mal ûd en voyant un
— Cet homme ost le plus infâme des scélérats; il a fui le bagne et la potence!...
Et dans le fait tout cela se trouvait dans cette figure au regard sinistre, à l'expression meurtrière.
Je ne voulus pas coucher dans cette maison. Mais craignant pour ma fille, pour mon trésor, l'air renfermé d'une voiture, je parcourus la maison afin de trouver une seule chambre qui fût habitable. Il y en avait une. Je fis ouvrir la fenêtre, brûler du genièvre, l)lacer un brasero dont la braise était bien éteinte, puis, ayant établi mon enfant et sa bonne dans ce lieu, le meilleur de la masure, je me retirai dans ma voiture avec Junot, et nous y passâmes la nuit.
J'avais alors avec moi parmi mes femmes une Italienne, femme du premier valet de chambre de mon mari et qui était à la tête de ma lingerie en qualité de lemme de charge. Elle était fort jolie, fort dévouée à moi et à tout ce qui m'appartenait, et je l'aimais fort. C'était encore de cette graine de bons serviteurs qui aujourd'hui est totalement perdue. Elle ne voulut pas demeurer dans la voiture de ma fille, dans laquelle elle voyageait, et préféra dormir, si elle le pouvait, dans l'une des chambres de cette horrible casa. Elle se détermina donc à laisser son mari veiller aux bagages et maintenir l'ordre parmi l'escorte, qui paraissait être cette nuit plus que jamais d'une absolue nécessité, et vint se couchei' dans la pièce voisine de celle de ma fille.
L'enfant était endormie depuis longtemps lorsque M""" Heldt entra dans sa chambre et parut devant Fanchette, pâle comme un spectre. Fanchette, qui n'était pas un Bayard de son naturel, trébucha sur ses petites jambes en voyant la figure de sa compagne.
3Ia femme de chambre avait préféré rester dans la voiture, et celles-ci étaient seules.
— Madame Bergerot, dit à Fanchette ma femme de charge, devenue éloquente en français par l'excès de la terreur; Madame Bergerot... il y a un homme assassiné sous mon lit.
Fanchette poussa un grand cri.
— Taisez-vous, mon Dieu ; taisez-vous ! ... Ils vont ' ^ venir nous égorger aussi ! Il y a là un grand instrument de torture !...
Fanchette aurait cru bien autre chose. Cependant elle voulut s'assurer du fait. Ell*i prit la lampe d'une main assez peu sûre et elle la porta dans la chambre de M"" lïeldt, car celle-ci avait renversé la sienne dans son premier effroi. Elle regarde sous le lit. Elle ne voit d'abord que de la paille fraîche et coupée, comme celle dont on se sert en Espagne. Mais en baissant la lampe, elle aperçoit deux pieds d'homme, mais nus, et deux jambes aui devaient appartenir à un corps.
Les deux femmes tremblèrent et furent au moment de tomber à côté du cadavre. Fanchette, plus hardie que sa compagne, peut-être parce qu'elle avait une responsabilité précieuse, décida qu'il fallait sortir de cette chambre et appeler du secours. M""" Heldt ' lui fit alors remarquer Vinstrumeyit de torture, qu'on sut le lendemain être une machine pour battre le grain. Mais Fanchette et la femme de charge n'y voyaient
i M™e Heldt est toujours à Pori.s, où elle est en ce riTOiiicnt mémo. Kilo me raconlail l'autre jour dv nouveau les détails de celle nuil qui fut pour elle si cruelle, et ce souvenir la glace enoore depuis
que ce que leur terreur lui prêtait, et tout était horrible.
— Mon Dieu, mon Dieu! disait Fanchette, comment sortir d'ici?... Ce n'est peut-être pas un cadavre, au reste, ajoutait-elle comme pour se donner du cœur.
— Eh! que voulez-vous que ce soit alors? répondait l'autre. C'est bien pis encorej c'est un corps coupé par morceaux alors, car enfin ce sont bien deux pieds et deux jambes...
Et les deux femmes regardant de nouveau tressaillirent et devinrent encore plus blêmes, car c'était bien en effet deux pieds et deux jambes. Elles ouvrirent la fenêtre, tout était calme, tout dormait dans la maison. On n'entendait que le bruit monotone des mules dans leur appartement, beaucoup plus beau que celui qu'on donnait aux chrétiens qu'elles traînaient, et dans lequel au moins il n'y avait pas de corps mort.
— Mon Dieu ! disait Fanchette , madame avait bien raison, cet homme est un assassineux !
— Un assassineux ! C'est bien plutôt le bourreau du village! Regardez dono !...
Et M""" Heldt montrait toujours le fatal instrument.
Enfin des pas se firent entendre au bas de la fenêtre. C'était le colonel Laborde qui faisait la ronde autour de la maison. La nuit était belle et, dans son inquiétude, car tout le monde en avait dans cet endroit sinistre, il avait préféré ne se pas coucher ; il s'était jeté tout habillé sur deux bottes de paille fraîche et de temps à autre il quittait son lit de bivouac pour voir si tout était en ordre. Lorsque Fanchette entendit les talons de ses bottes à la hussarde réson-
ncr sur les peliles pierres qui pavaient la coup, elle se sentit sauvée. Elle l'appela. Le brave et excellent jeune homme fut en deux sauts dans la chambre de M""" Heldt, lorsqu'il entendit le premier mot de cadavre et d'homme assassiné. Il aperçut aussitôt les deux pieds accusateurs et, ne craignant pas autant que les deux femmes la vue d'une fece de mort, il tira celuici de dessous le lit où il était enveloppé dans de la paille. C'était bien en effet un cadavre, mais rien ne paraissait sur son corps pour déceler un acte de violence. Cependant, sans se donner le temps de raisonner sur cet événement, il dit à l'une des femmes d'appeler le maître de la maison. Mais à peine avait-il saisi le talon du mort, que toutes deux s'étaient sauvées auprès du berceau de ma fille, comme pour demander assistance à la chère créature, qui, pendant ce temps, sa belle et ravissante tête blonde appuyée sur l'une de ses mains, dormait du sommeil des anges. M. de Laborde ne voulut pas donner l'alarme, il appela seulement, par la fenêtre qui donnait sur la forêt, un soldat de l'escorte ; et, prenant la lampe, il descendit dans la cuisine où était le maître de la maimaison, dormant tranquillement sur le pavé auprès des restes du feu autour duouel avaient soupe les muletiers.
— Cet homme n'est pourtant pas un meurtrier, au moins ce soir, pensa M. de Laborde. Mais, n'importe, il faut savoir ce que peut être cette histoire de corps mort.
Et, poussant l'homme de son pied assez rudement, il l'éveilla, en lui présentant un pistolet. L'autre crut qu'on allait le tuer et poussa des cris inhumains.
— Tais-toi, lui dit M. de Laborde, ou je to casse la
tête. Qu'est-ce que veut dire ce qu'on vient de découvrir dans l'une des chambres d'en haut? Infâme assassin !
— Mon Dieu ! mon officier, je ne suis pas un assassin, dit le malheureux en se jetant à genoux et joignant les mains. Je vais tout vous dire. Ne le découvrez pas au seigneur ambassadeur. Vous allez voir que je n'ai pas fait de mal.
M. de Laborde le regardait toujours d'un air furieux. Et le pauvre homme, qui, tout en ayant la tournure et la figure d'un déterminé scélérat, ne l'était pas au fait, ce soir-]à du moins, n'avait pas la force de parler pour raconter son histoire. Enfin on sut de lui que l'un des garçons de sa mauvaise ferme était mort de je ne sais plus quelle maladie, le matin même. On devait l'enterrer le lendemain ; mais notre arrivée avait dérangé le mort, parce que la chambre qu'il occupait était l'une des deux capables de loger.
— Si l'ambassadeur ou M""^ l'ambassadrice m'avaient fait l'honneur déloger dans ma pauvre maison, disait le transfuge, j'aurais fait enlever le corps dans un drap sans qu'on le vît. Mais, comme ce n'était que l'une des personnes de leur suite, j'ai pensé que Garcia pouvait demeurer dans la paille sans la gêner; et, comme elle paraissait très fatiguée, j'ai présumé, à tort à ce qu'il paraît, qu'elle ne s'en apercevrait pas. Je lui en demande pardon. Mais, mon officier, si j'avai? fait un crime, je n'aurais pas laissé quelqu'un coucher dans cette chambre, oîi j'en aurais enlevé toutes les traces.
Il avait raison. M. de Laborde lui demanda qui pouvait répondre pour lui. L'homme nomma le curé et le sangrado du village.
— Enfermez-moi jusqu'au jour, monsieur l'officier, si vous croyez que je ne dis pas la vérité, et demain vous lUQ-erez de mon innocence.
M. de Laborde ne se le fit pas répéter deux fois : il mit l'homme au corps mort dans un de ses petits trous, qui pourtant avait une porte, et l'y enferma à clef. Puis il fit monter deux soldats pour remettre le cadavre du pauvre paysan dans sa couche mortuaire. Ensuite il conseilla aux deux femmes d'emporter ma fille et de lui faire passer le reste de la nuit dans la voiture. Le voisinage d'une chambre dans laquelle était un cadavre, peut-être portant avec lui une vapeur pestilentielle^ pouvait être dangereux, et je l'en remerciai le lendemain lorsque je sus Faventure. Mais Junot ne remerciait pas l'homme de la posada ; il voulait Véchiner, disait-il. Le pauvre malheureux s'était caché et redoutait la colère du grand seigneur, comme il l'appelait.
— Je ne suis pas un grand seigneur, misérable que tu es, mais je suis père, je suis un maître humain. Comment, malheureux, tu as pu avoir la pensée de faire coucher deux femmes et un enfant, et mon enfant encore, dans une chauTbre, non seulement empestée d'un air fétide et malsain d'une maladie dangereuse; mais tu y laisses la victime de cette même maladie !
Alors la colère le dominait et il voulait étrangler l'homme. Enfin, le curé et le frat'er du village arrivèrent. Ils certifièrent que le corps mort était de bon aloi, ayant succombé sous une pleurésie et qu'il était niiirt, et bien mnrt. Le curé l'avait administré et, ■ quant au frater, s'il y avait un assassin dans l'alîaire,
* La fièvre jaune olail à Cadix en co moment même.
cela le regardait probablement plus que personne. Quant à M""" Heldt et M"" Bergerot, la bonne de ma fille, elles ne voulurent ni l'une ni l'autre convenir que le corps mort était un corps mort comme tous les autres. Et cette impression fut si forte que M"° Heldt, me parlant de cette affaire il n'y a pas quinze jours, prétendait toujours que c'était celui d'un homme assassiné et que, sans M. de Laborde, elles y auraient passé toutes deux, ainsi que M"° Joséphine.
— Pauvre petite innocente! ajoutait M"" Hddt. .
A peine avions-nous quitté San-Pedro, que nous eûmes de nouveaux ennuis relativement à ma fille. Elle était dans une voiture avec sa bonne. M""" Heldt et mes deux femmes. La route était mauvaise. Junot descend et m'engage à en faire autant, pour gravir une petite colline. Ma fille était assoupie et Junot dit au muletier qui conduisait sa voiture :
— Ne passe pas de ce côté — et il lui désignait une partie de la route qui était en effet détestable. — Je te défends de passer en cet endroit, parce que je suis sûr qu'il t'arrivera malheur.
Le muletier secoua la tête. Il était évident qu'il ne voulait pas obéir. Junot s'approcha de lui et lui répéta son injonction d'une manière encore plus formelle.
— J'y ai passé plus de vingt fois, dit le muletier, espèce, comme on le sait, bien autrement entêtée que les mules. J'y ai passé plus de vingt fois et jamais il ne m'est rien arrivé. Les bêtes connaissent le sentier. Elles feront plutôt quelque malice si je les dérange.
— Et moij je te casse un bon bâton sur les épaules, si tu raisonnes encore, dit Junot en colère. Fais ce que je t'ordonne.
Nous prenons les devants et nous gravissons la
montagne. Nous étions à moitié lorsqu un bruit violent nous fit tourner la tète. C'était la voiture de ma fille, que le mayoral avait voulu faire passer dans le chemin tout à fait défoncé que Junot lui avait commandé d'éviter et qui avait versé de la manière la plus complète. Je tombai sur la terre du premier mouvement de terreur que je ressentis. Puis le second me fit relever aussi promptement pour aller au secours de mon enfant, car j'entendais ses cris, et ils étaient' déchirants. Quant à Junot, en deux sauts il avait fondu sur le muletier et, le tenant à la gorge, il voulait le tuer, M. de Laborde et M. de Rayneval eurent grand'peine à le lui ôter des mains. En arrivant, je pris ma pauvre enfant dans mes bras. Elle n'avait rien. Ses cris venaient de l'état dans lequel elle voyait sa bonne. Et pourtant la cjière petite créature avait évité la mort de bien peu de chose. Au moment ou la voiture versa, elle venait de s'éveiller et avait passé sur les genoux de M™° Heldt, qu'elle aimait beaucoup. Si elle était demeurée sur ceux de sa bonfie, elle était perdue. Tout ce qui était dans la voiture était tombé sur cette pauvre M"® Bergerot et l'avait tellement étouffée, qu'elle fut" une grande demi-heure sans connaissance. Elle était étendue sur l'herbe, lorsque j'arrivai, et ma Joséphine pleurait en appelant sa bonne avec une voix si triste, un accent si plaintif, que je la dévorai de caresses. L'aimable enfant promettait alors tout ce qu'elle a tenu depuis. Sa bonne donna au même instant une preuve de l'attachement qu'elle avait également pour son élève. Au moment où la connaissance lui revint, avant que ses yeux fussent ouverts, elle étendit ses deux mains autour délie.
DÉ LA DUGHESSIC D'ADRANTES f^ST
Elle cherchait et sa voix, encore faible, murmurait :
— Mon enfant, mon enfant !
Parmi les souvenirs de reconnaissance que j'ai conservés à cette excellente femme, celui de cet instant est un de ceux qui, bien certainement, est le plus cher.
De San-Pedro nous suivîmes la grande route jusqu'à Mérida. On a tant parlé de ses belles antiquités romaines, que je ne prendrai pas le soin d'en ennuyer le lecteur. Cependant, je dois dire combien son pont sur la Guadiana, les restes de son aqueduc, de son arène, ou plutôt de sa longue muraille, m'ont causé d'admiration. Surtout le pont, qui est entièrement conservé et qui ne serait cas meilleur, fait il y a cinquante ans.
Jusqu'à Badajoz nous suivîmes toujours la fameuse Guadiana, après l'avoir passée, hors de Mérida, sur le beau pont dont j'ai parlé. Nous traversâmes des plaines fertiles, mais incultes. La mesta ravage tout. L'amant de la fée aux miettes eût été plus heureux que moi, malgré toute ma joie de botaniste, de trouver sur les rives de la Guadiana sa fleur chérie, la mandragore\ Elle était en pleine fleur sur le bord du chemin.
Dans les environs de Badajoz, nous trouvâmes une ville qui nous offrit un spectacle curieux. Toutes les maisons tombaient en ruine. Cela était il y a vingtsept ans, etje ne présume pas que depuis cette époque ces maisons se soient relevées. Le nom de cette ville était également singulier. Sur la carte c'est Talaveyra
* Atropa mandr agora.
la Real, dans le Guide du voyageur on l'appelle Talaveyra del Arroyo, et ses habitants et ceux de Badajoz la nomment Talaueruella. Je l'ai nommée la ville aux trois noms.
Enfin, nous arrivâmes à Badajoz, ville frontière de l'Espagne pour le Portugal. C'est une belle ville, ayant des rues propres , tirées au cordeau , bien pavées, chose fort rare dans cette partie de l'Espagne. On sait que c'est la patrie du prince de la Paix. Cependant, quelque belle que soit cette garnison, les militaires espagnols ne l'aiment pas et la regardent comme un lieu d'exil. Le commandant nous donna un excellent déjeuner, fit tirer le canon lorsque nous sortîmes de la place, suivant l'ordre qu'il en avait reçu, et nous quittâmes Badajoz charmés de sa bonne réception.
En descendant la pente douce qui est au pied des remparts, nous aperçûmes Elvas, place forte de la frontière portugaise , située seulement à une lieue de Badajoz. Elle est, comme cette dernière ville, assise sur une hauteur. Une rivière, ou plutôt un ruisseau nommé le Cayo, est la limite des deux royaumes. Nous le franchîmes facilement, car il était à sec et nous entrâmes dans Elvas au bruit du canon qu'on tirait pour notre arrivée. Badajoz répondit parj courtoisie. Cela me frappa et je le fis remarquer à Junot, car il n'aimait pas l'Espagne autant que moi. Cependant il l'aimait. Quant au jugement que j'en ai porté et qui est, ainsi qu'on a pu le voir, tout favorable à cette belle et bonne nation, il n'a fait depuis que prendre plus de consistance, parce que mon long séjour dans cette terre aimée du ciel, m'a fourni la
preuve que j'avais été seulement équitable envers ses habitants ^
' Je n'ai pas besoin de rappeler que ces idées et ces jugements sont portés en 1803. Depuis cette époque, rien ne m'a fait au reste changer d'opinion. Au contraire.