CHAPITRE XXII
Singulière difforence eiilro le Portugal et l'Espagne/ — Trinité portugaise. — Le Juif, le Nègre et le Portugais en une seule personne. — Réception à Eslremoz. — Junot, premier aide de camp de l'empei'cur. — Venda do Duque. — Montemoro-Novo. — Coup d'œil sur l'Alenilcjo. — Lé forai, les p7-ovedors et les juiz de fora. — Déranger, ou le diable m'emporte.
Une particularité qui me frappa, ce fut la diffé- 'fence qui existe entre l'Espagne et le Portugal. Cette différence se laissa voir d'une manière sensible aussitôt que le Cayo fut franchi. Des yeux, des cheveux noirs, une peau basanée, sont les seuls traits semblables entre les Portugais et les Espagnols. Les premiers ont les lèvres grosses, le nez un peu nègre, les cheveux noirs, mais souvent crépus. Et, en tout, dans leur tournure, leurs mains, surtout leurs ongles, on reconnaît le sang métis. Cela est surtout remarquable en quittant l'Espagne, dont les habitants ont bien aussi le teint brun et les yeux noirs, mais au moins l'aspect c/rro/;mi. Toutefois, en entrant en Portugal, on est d'abord agréablement frappé par le spectacle d'une nature plus cultivée. En sortant de ces grandes landes, de ces pâturages dévastés par la 7nesta, on trouve un pays couvert d'habitations rustiques, mais bien bâties et toujours d'une blancheur éblouissante, par les soins que les paysans
apportent à les recrépir tous les ans au printemps. Le peuple portugais est lui-mcnie plus soigné sur sa personne. Une camisole de drap brun remplace le manteau et la veste de cuir, un chapeau tient lieu de la montera. Les femmes ont les cheveux simplement attachés avec un ruban, ou bien recouverts d'un mouchoir noué sous le menton. Leur abord est gracieux, ce qui n'est pas commun en Espagne. Du reste, ce n'est pas par le peuple qu'il faut juger la nation portugaise, elle a deux caractères bie* distincts. Je le ferai voir t(jut à l'heure en parlant de Lisbonne et d'Oporto.
Nous trouvâmes, avant d'arriver à Elvas, le premier jardin d'orangers que nous eussions encore vu depuis notre entrée en Espagne. Tout ce qui entoure en général cette frontière du Portugal est d'une opposition frappante avec ce qu'on laisse derrière soi, comme aspect du pays. Elvas tient de don Sanche II son [oral. C'est une espèce de charte, et d'après même la définition d'un savant jurisconsulte portugais :
As leis ou titulos da creaçao e das condîçoes corn que os povoadores acceilarao as terras.
J'ai écrit cette ligne en portugais pour donner une idée de la totale différence des deux langues, l'une tout harmonieusement sonore, avec ses sons gutlui-aux, à côté de cette indigne prononciation sourde et brisée.
Elvas est la résidence d'un corregidor, d'un provedor^ et d'un juiz de fora^, comme chef-lieu d'un
'. Juge indépendant du corregidor, résidant dans le comarcal ou district.
^. Juge du dehors. 11 est différent du juiz da terra ou juge da l'cudroit.
corregimiento. Nous y admirâmes un bel aqueduc, de la longueur d'une lieue. Il est formé d'arcades fort élevées et traverse un vallon d'une fertilité admirable, tout couvert de jardins parfaitement cultivés et de petits bosquets d'orangers. Cet aquedac s'appelle os arcos de amoreira. C'est un mûrier {cimoreira), près duquel il commence, qui lui a donné son nom.
Mais cette culture, ce bel aspect, n'est qu'une parure de coquette que prend le Portugal pour pouvoir humilier sa rivale. Tout disparut bientôt après avoir quitté Elvas. Nous ne vîmes plus que des montagnes nues et stériles. Autour de la venda Seuil Jurado^ nous retrouvâmes le ladanum avec ses belles fleurs blanches au pistil d'or, et son odeur balsamique vint de nouveau embaumer l'air du soir autour de notre voiture. Cet arbuste est encore plus remarquable en Portugal, ses boutons et ses branches sont encore plus chargés de résine oue dans l'Estramadure espagnole.
Estremoz, petite place de guerre dans laquelle est une garnison, fut le second lieu où nous fûmes salués par des coups de canon. Le commandant de la place était un vieux brave homme qui croyait voir un ange de lumière en regardant le premier aide de camp de l'empereur Napoléon ; car il est bon de faire observer en passant que Junot mettait en tète de tout ce qui demandait une liste de ses titres, celui qu'il chérissait autant pour le moins qu'il le vénérait, c'était celui de premier aide de camp de lempereur. Il paraît, au reste que ce prestige — car enfin c'en était un, — agissait de même sur le vioux vétéran et il témoignait son admiration pour la France et pour
son héros avec un accent qui ne trompe jamais parce qu'il venait de l'âme. Je le fis remarquer à Junot lorsque nous quittâmes Estremoz. Je suis sûre que ce brave homme n'aurait pas commandé feu sur nous comme je suis sûre que l'aurait fait le commandant d'Elvas. Il nous fit promener dans sa villa et jimca de armas avec une confiance toute loyale. Junot y fut sensible. Il avait une âme faite pour sentir tout ce qui était noble et généreux. A trois lieues d'Estremoz nous trouvâmes une horrible venda, appelée venda do Diique, et certes bien peu faite pour recevoir un duc. Mais il est vrai de dire que le maître ne s'est pas aventuré en la nommant ainsi, puisqu'il n'y a pas de duc^ en Portugal. Les environs sont couverts de genêts et de ladanum qui, malgré ses belles fleurs et son odeur suave, finit par fatiguer par son extrême abondance. A Arrayolos nous n'eûmes pas de coups de canon, parce qu'il n'y en avait pas, mais des escopettes, des salves, des compliments, une réception qui voulait être cordiale. On voyait que le gouvernement portugais, s'il n'aimait pas la France, du moins la redoutait. Il est à remarquer que d'Estremoz à Arrayolos il y a six lieues, et que nous ne trouvâmes pas un village. De là, nous gagnâmes Monlemor-o-Novo. iolie cetite ville dont les environs
'. Il n'y a point de ducs dans la noblesse portugaise depuis kl mort du duc d'Aveyro. Les seuls ducs qui s'y trouvent maintenant sont de la famille royale, le duc de Cadaval et le duc d'AIafoëns. Depuis que ce journal est écrit, le duc d'Alafoëns est mort ne laissant que deux filles. Si don Pedro a créé des ducs au Brésil, ce n'est pas selon l'ancienne coutume portugaise. 11 en est des ducs ea Portugal comme des princes eu Espagne.
iont bien cultivés, la position riointe. Nous y fûmes reçus à merveille, selon la coutume qui paraissait avoir été adoptée pour nous, et nous quittâmes Monteraor-o-Novo pour entrer dans l'Alemtejo.
Là province d'Alemtejo,- dans laquelle est située Lisbonne, si l'on veut parler juste comme position topographique et géographique, tire son nom d'alem (aleng, en deçà) et de tejo (lecho, Taga). On fe confond souvent avec la province d'Estramadure, et même avec la portion des Algarves qui touche aux montagnes qjai les séparent.
Je ne sais si j'ai donné une idée de ce pays si particulièrement marqué d'un sceau spécial, lorsque j'ai parlé de l'Espagne. Je le désire, parce que la chose est tout à fait inhérente à la contrée même, et que parler de sa physionomie, c'est la faire connaître. Maintenant, tout ce que je puis invoquer de mes souvenirs ne peut donner une idée précise du charme que présentent les landes de l'Alemtejo au moment de la floraison des admirables plantes qui les couvrent en entier. Il est vrai de dire que^ aimant la botanique avec passion, je trouvais un grand charme à rencontrer sous mes pas les plus rares, les plus belles plantes bulbeuses, les bruyères les plus remarquables que nous cultivons dans les orangeries, des géraniums de toutes les espèces, ainsi que tous les cistes de l'Europe méridionale.
C'est surtout la variété des arbustes et des plantes qui est infinie, et réjouit non seulement la vue du botaniste, mais l'cuil du voyageur qui traverse ce désert enchanté : Verica austmlis, avec ses grandes fleurs pourprées; Verica umbellala, plus petite, mais
plus vive dans sa couleur; etlescystes^ aux pétales jaune citron, avec les gouttes sanguines au fond de leur corolle. Puis cet autre encore aux fleurs rouges, delà forme et de la grandeur d'une rose-. Un plus rare encore et que nous fûmes étonnés de trouver avec les autres, est lecyste à grandes fleurs', d'un blanc «bluuissant, au port si gracieux; et puis le joli petit jrbuste aux fleurs violettes*, la lavande odorante^ et ies buissons entiers de myrte bordant les ruisseaux, et alors couverts de leurs jnlies fleurs blanches, tandis qu'à leur pied sont des touffes de romarin cachées par le chêne rampant. Je ne puis continuer ma description fleurie, car je m'aperçois que je suis bien faible à me laisser entraîner au souvenir du charme de ces belles journées de jeunesse, où, sans inquiétude sur l'avenir, sans soins du présent, je foulais des fleurs sous mes pieds de jeune femme, oublieuse alors que j'étais alors de toute peine un peu vive. Pourquoi donc le sort est-il un créancier si dur, pourquoi vientil vous demander du malheur pour payer ce que vous lui avez volé dans votre destinée? Il semble que ce peu de moments que la jeunesse insouciante passe à rire de la douleur, lui soit compté plus tard par elle avec une barbarie qui tient de la vengeance et surtout'de Viisitre. Qui mieux que moi peut en répondre?
Peut être me fera-t-on ic reproche de m'arrèter un ^eu trop au milieu de ces landes si fleuries, mais j'ai
1 Holimifolius, Lasiantbus, Libanotis, Sambucilolius.
' Cystus verticillalus.
* Liilîospermum fruticooiiin.
* Lavaudula sUechaa.
pensé qu'il peut être permis à celle qui a bien souvent retourné de tristes pages de sa vie, de demeurer quelque temps sur celles qui ne parlent que de paisibles et de douces heures. Et puis ces diamps de l'Estramadure, où ces mêmes plantes fleurissent, sont un théâtre où le nom de l'empereur a bien longtemps retenti, où son génie, malheureusement conduit par l'erreur, a fait représenter des scènes dont la France donnait toujours le dénouement, et le dénouement souvent glorieux. L'Espagne est un nom magique, non seulement pour réveiller des souvenirs dans une âme capable d'en avoir, mais aujourd'hui ce nom est attaché à une partie de ce que nous avons conservé dans notre mémoire de bonheur et de malheurs. C'est une seconde patrie pour une foule de Français, je dirai plus, pour leurs parents. Dans ces mêmes landes couvertes de fleurs, sur ces mêmes montagnes arides, au bord du Xenil, au bord du Tage, au bord de l'Èbre, partout en Espagne, autour des cités, dans les déserts, il n'est pas une famille en France qui ne sache qu'une tête aimée est ensevelie parmi ses rochers et sous ses fleurs. Rien n'est invoqué vainement dans les souvenirs de l'Espagne et du Portugal. Tout prend une voix et répond.
Une cause d'humeur très prononcée me vint bientôt contre le Portugal, c'est le malaise que j'éprouvais chaque jour en me cognant le front, l'épaule, le bras, aux panneaux de ma voiture. On sait tout le tourment que cause une longue route par ce seul motif d'être renfermé dans une boite roulante pendant une longue suite de jours. Qu'on y ajoute celui d'être cahoté sur un chemin des plus affreux. J'ai quelquefois pensé que c'était un calcul de la faiblesse portugaise pour
s'isoler ainsi de l'Espagne. Ce qui est positif et Junot en fit la remarque, c'est que dans une grjiide partie de l'Aleratejo, les routes sont mauvaises, avec une sorte de régularité, et que l'artillerie ne pourrait franchir les ravins, les fossés dans lesquels des voitures légères s'embourbent. Du côté de Campo-de-Ourique, on ne sait ce que c'est qu'une grande route. Je me demandais comment, quatre ans avant, le prince du Brésil avait pu se laisser ainsi volontairement briser les os, lorsqu'il fut àBadajoz pour avoir une entrevue avec son auguste beau-père le roi d'Espagne. La chose était tout autre pour ce dernier. Tout ce qui est chaussée, depuis Madrid jusqu'à Badajoz, est d'une beauté à être louée avec justice. J'en parlai au commandant de Badajoz, qui me dit que le prince de la Paix avait donné d'avance des ordres pour que la route fût réparée partout où elle devait l'être pour le voyage de Leurs Majestés.
— Tu vois bien ! me disait Junot.
Pour le prince du Brésil, comme il n'avait pas de prwado\ à moins que ce ne fût Lobato, lequel, en bonne conscience, ne pouvait se mêler des grandes routes que pour y jouer un autre rôle que celui de ministre dirigeant, il allait sur cet abominable chemin en se faisant des bosses au front comme le marquis de B. Mais il y était si bien habitué, et les autres aussi, que ni lui, ni personne n'y fit attention. Pauvre
* Valet de chambre favori du pirncc mi Brésil. Au moment du ilépart du prince, à l'arrivée de l'armée française, on afficha une caricature où Lobato joue un grand rôle. Cette gravure est faite à la plume et donne une idée de ce que pensait la Naçào*
3i8 MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS
royaume! c'est bien de lui qu'on pouvait dire avec notre Anacréon :
Si je sais, ma foi, comment on s'y comporte, Jg veux, mes amis, que le diable m'emporte!
Oui, pour le dire en passant, c'était un pays burlesquement gouverné et il prouvait malheureusement que quelquefois un État peut marcher sans tête, sans bras et sans jambes. Il s'en va alors comme une boule roulant de par le monde, recevant un coup de pied de l'un, un coup de poing de l'autre, et en définitive, assez mal venu de tous. Ce n'est pas la première foi? qu'on voit des choses comme cela.