‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 23 sur 64 · CHAPITRE XXIH · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIH

Arriv(''e à Lisbonne. — Aspect de la ville et des environs. — Ailuge porlugais. — Le frère du maréchal Sérurier. — Calembour de l'empereur. — Le banquier français. — Bizarrerie du cérénoonial. — L'ambassadeur de Louis XVI et celui de Napoléon. — Ordres donnés par le ministre des affaires étrangères pour la réception de Junot. — Le vendredi saint.

— La fièvre jaune en Andalousie. — Visite de la santé. — Gouvernement du Portugal. — Le yaclil du prince du Brésil,

— Notre débarquement. — Le comte de Castro Marino. — Usage absurde relatif à l'installation des ambassadeurs en Portugal. — La voiture du comte de Castro Marino, — La collation diplomatique. — Procès-verbal de la réception de M. le comte de Cliàlons, ambassadeur de Louis XVL — M. le duc de Coigny et sa petite-fille M™« Sébastiani.

Ce fut le jeudi saint de l'année 1805, à quatre heures du soir, que j'arrivai enfin devant Lisbonne. Je fus frappée d'admiration et, sans me rappeler aucune des louanges qui m'avaient été répétées mille fois de Paris à Madrid, je me laissai charmer par cette magnifique et splendide décoration qui s'offrit à moi. Il n'existe aucune ville qui présente, je crois, le coup d'œil de Lisbonne, vue en arrivant d'Espagne. Cette plaine d'eau, formée par le Tage, qui est dans quelques endroits d'une lieue et demie de largeur, bordée à l'autre rive par une ville immense bâtie en amphithéâtre sur les collines qui bordent le fleuve, tandis que sa rade, remplie d'une foule innombrable de vaisseaux, pré-

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sente une forêt de mâts portant les couleurs de cent nations différentes : car le Portugal, à l'époque dont je parle, était en paix avec l'univers. On peut écrire, on peut dire que Lisbonne est une grande et belle ville, bâtie sur un fleuve magnifique, ayant de ravissants alentours, un beau ciel, des parfums; on peut parler de tout cela. Mais peindre avec des paroles ou avec une plume, quelque éloquent qu'on soit ou du moins qu'on veuille l'être, l'aspect de Lisbonne, lorsqu'on y arrive par i4/f/m* Galega, par Casilhas ou par Moz^far, c'est impossible. L'admiration que j'ai ressentie a laissé en moi des souvenirs tellement ineffaçables, que les années se sont écoulées, et que jamais l'impression n'en a été altérée. Je crois voir encore cette magnifique cité, son fleuve, ses jardins, ses dômes, ses monastères, ses palais, ce tableau, unique peutêtre, dont un soleil de Portugal, un soleil radieux et chaleureux, sans être importun à l'époque où j'arrivai à Lisbonne, éclairait et colorait les beautés.

A quelque distance d'Aldêa Galega, la vue de Lisbonne est tout à fait étrange, et néanmoins toujours pittoresque. Toutes les rives rentrantes du Tage ne forment, pour ainsi dire, qu'une seule ville. Le fon(/ du tableau présente les beaux rochers à pic de Cintra^ qui s'élèvent au-dessus des collines sur lesquelles la ville de Lisbonne est bâtie. A droite, du milieu de^j landes, on voit encore la haute Serra de Arrahida. Et puis, à mesure qu'on approche, la ville semble

1 Aldéa signifie village, quorqu'en portugais le mot ordinairement employé est lugar ; et dans le nord du Portugal, on dit a'.U'si povo. L'expression générale pour désigner une peuplade, c'est-à-dire la population d'ua village, est povoaçào (prononcez povoaçàong).

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sortir des flots. Vous distinguez l'arsenal, la place du commerce, la hnlle aux blés. Sur la gauche, on aperçoit les collines de Belem et d'Ajuda, avec la belle église et le parc royal, ainsi que la ménagerie. Et lorsque, ,par une belle soirée de printemps, on navigue sur ce fleuve du" Tage si poétiquement célébré, ce fleuve aux ondes d'or, lorsqu'à toutes les beautés de Lisbonne et de ses environs, après avoir côtoyé les collines de Saccavin, vous repassez devant Belem, devant Ajuda, et que voue allez à Pedrosa en admirant les beautés toujours nouvelles d'Almacîa, avec sa pittoresque église, on comprend l'adage des Portugais lorsqu'ils disent avec orgueil :

— Que nào tem visto Lisbao nào tem vislo cousa boa.

Nous avions pour banquier un négociant français qui nous fut présenté, à la descente de notre coche de colleras, par M. Sérurier, frère du maréchal Sérurier, ce maréchal qui fut la cause du seul calembour qu'ait jamais fait l'empereur'. M. Sérurier était alors consul de France à Lisbonne ; il nous reçut en cette qualité et nous fit les honneurs du territoire de Lisbonne. Comme nous devions séjourner quelques heures à Aldêa Galega pour obéir au ridicule cérémonial portugais, notre banquier nous avait fait préparer une charmante maison de campagne, dans laquelle nous oubliâmes les désagréments des veritas espagnoles et des vendas portugaises. La soirée était ravissante. Les orangers étaient couverts de

^ En 1815. L'empereur avait le cœur déchiré en ce moment el M. Sérurier étail bien petit devant lui. Je n'oiiblierai pa; cette histoire en son lieu

fleurs et leurs pommes d'or étaient au degré de maturité convenable pour présenter à la fois le plus excellent et le plus beau des fruits ; les grenadiers, couverts de leurs bouquets pourpres, étincelaient dans les haies, à cAté des géraniums et des aloès ; puis des palmiers, des magnolias, des daturas. Tout est parfum, tout est lumière, tout est vie et vie heureuse dans mes souvenirs de cette soirée,

M. Sérurier prévint Junot de tout ce qu'il avait a faire pour son premier cérémonial. En vérité, il m'aurait parlé de la cour du roi Jean, que je l'aurais trouvé plus raisonnable. Il n'avait pourtant pas l'aii du tout plaisant. C'était un homme qu'on avait besoin de connaître bon et honnête pour qu'il ne vous déplût pas aussitôt qu'il vous faisait la révérence, non pas qu'il fût impoli, il était au contraire fort cérémonieux. Et voilà pourquoi il me donna tant d'impatience, lorsqu'il vint nous raconter que M. d'Araujo n'avait pas voulu remettre un macaron de la fameuse collation que Junot et le comte de Castro Marino devaient manger à eux deux tout seids ; et vous remarquerez, s'il vous plaît, qu'elle devait être pour vingtcinq personnes. Ce cérémonial, que je vais vour raconter, avait été observé pourîVJ. le comte de Chàlons, ambassadeur de Louis XVÏ, et conscquemment il fallait que le général Junot, ambassadeur de Napoléon, empereur des Français, remplît les mêmes formalités. Cela est conséquent, n'est-ce pas? Du reste, ce cérémonial nous était connu, car M. de Talleyrand l'avait donné à Junot en partant de Paris. J'avais eu le temps de le lire et de m'en moquer en route ; j'ctjpéraisque, une fois arrivés à Lisbonne, l'esprit éclairé du vicomte d'Araujo saurait sujtyrimer des usages

absurdes. Je comptais que mes paniers ne me servi raient pas. Je comptais... Que ne croyais-je pas? Eh bien ! je me trompais, parce que le Portugal était le pays de l'Europe, à cette époque de 180S, où les gens d'esprit comme M. d'Araujo étaient le moins compris.

M. Sérurier partit aprcs dluer pour aller donner communication au ministre des affaires * étrangères de l'arrivée du général Junot, ambassadeur de S. M. Napoléon, et le prier de donner des ordres pour sa réception, ce que fit M. d'Araujo à l'instant même. C'était, comme je l'ai dit, le jeudi saint. Lorsque M. Sérurier revint, il était déjà nuit. La réception, c est-à-dire l'entrée, ne devait avoir lieu que le lendemain dans la journée. Nous passâmes la soirée fort agréablement dans cette maison de campagne. Le lendemain matin, après avoir très bien déjeuné et pris notre dessert dans le jardin, oîi nous fûmes cueillir des oranges et des Urnes douces sur les branches également chargées de fleurs et de fruits, nous fîmes une sorte de toilette, pour ne pas monter dans les voitures royales avec la poussière de la route sur nos vêtements. Nous nous promenâmes sur les bords du Tage, en attendant les escalères de la reine. M. d'Araujo avait envoyé une longue note pour expliquer comment il était impossible de faire tirer le canon de la tour de Belem pour la réception de l'ambassadeur de France, attendu que ce jour était le vendredi saint. Les trois journées saintes ne pouvaient être profanées par ce signe. La reine, le prince et la princesse du Brésil eux-mêmes ne recevaient pas cette démonstration de respect et d'honneur lorsqu'ils passaient devant la tour de Belem l'un de ces trois

jours. Après avoir bien pris tous les renseignements nécessaires pour acquérir la preuve qu'il n'y avait dans cette mesure aucune influence exercée par l'Angleterre, Junot répondit que l'empereur, son maître, ne verrait dans le respect qui était gardé envers le Roi des rois qu'une action au'il s'empresserait luimême d'ordonner.

J'ai déjà d'" , je crois, que l'Espagne était encore U proie d'un épouvantable fléau. La fièvre jaune avait décimé la belle Andalousie. Cadix était encore en deuil d'une immense partie de sa population. Malaga, Murcie, toute cette portion du littoral de la péninsule avait été frappée avec une rigueur épouvantable. Je crois que c'est à la terreur qu'inspirait son horrible influence, que nous dûmes la visite de la santé, cérémonie qui ne s'observe jamais que lorsqu'on arrive par mer ; mais le danger était égal par les deux côtés pour le Portugal. Aussitôt qu'elle fut terminée, nous descendîmes au rivage et là nous trouvâmes les escalères de la reine qui nous attendaient. Je fus frappée de la bonne tenue des rameurs ; ils étaient au nombre de vingt-cinq, tous habillés de blanc, avec un bonnet de velours noir sur la tète, ayant par devant les armes de Portugal, en argent. En général, tout ce qui fait partie de l'armée de terre et de l'armée navale est tenu dans une sorte de régularité qui était inconnue en Espagne. L'influence exercée par l'Angleterre sur le Portugal a produit du moins ce bon effet sur l'armée de mer. Quant à celle de terre, elle doit cette amélioration également aux soins d'un étranger, au comte de la Lippe, cet homme qu'on n'appelle dans le pays que o gran conde! Ce fut lui qui réforma rhorrir>le usage de faire servir les officiers

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à table. Après lui, vinrent le prince de Waldeck et le comte de Novion. L'un venait d'Allemagne, l'autre était un émigré français. Tous deux furent utiles au Portugal et tous deux en furent peu appréciés. Le prince de Waldeck, dont la santé était mauvaise par suite de blessures reçues devant Thionville, mourut à Cintra, au milieu d'une nature enchantée, dans un paradis, qu'il dut croire habité par des démons.

Je ferai connaître tout à l'heure comment se gouvernait le Portugal à l'époque dont je parle. Tous les yeux sont aujourd'hui fixés sur cette partie de l'Europe et il ne peut être qu'agréable de trouver des notions, que j'assure être, non seulement véridiques, mais justes dans leurs aperçus. Je ferai remarquer les exceptions, car il y en a. Il existe en Portugal des personnes dont je suis fière de posséder l'amitié ; mais ensuite la nation, en général, c'est-à-dire la nation noble, la haute et la moyenne classe, méritent bien peu d'intérêt et, quant au bas peuple, celui des grandes villes est hideux de corruption. Il faut remarquer que tous ceux qui sont dans une ligne d'exception sont élevés loin du Portugal, comme M. de Brancamp de Sobral, M. de Sampayo, M. d'Araujo et quelques fidalgos qui, vivant beaucoup avec les étrangers, en prirent les manières. Tout à l'heure nous en parlerons.

Je montai dans le yacht du prince régent^ de Portugal, avec Junot, M. de Rayneval, premier secrétaire d'ambassade, M. de Lageard de Cherval et le

^ La reine vivait toujours, mais elle était folle ; et le prince du Brésil, son fils, était régent. On ne voyait même pas la reine.

colonel de Laborde, premier aide de camp de Junot. Ma fille et sa gouvernante, M. Legoy et quelques personnes de l'ambassade montèrent dans une esca- Jf'Te de suite, II y en avait quatre, avec le yacht de la reine. ■'Nous traversâmes ainsi la plaine immense formée par le Tage entre Aldêa Galega et Lisbonne. A mesure que nous avancions, la scène se développait; il surgissait, à chaque coup de rame de nos matelots, une nouvelle beauté. Notre traversée fui longue ; je pense que nous mîmes deux heures à la faire, parce que l'ordre était donné de nous montrer la ville sous différents aspects. C'est un amour-propre national bien permis. Enfin nous abordâmes entre Belem et le quai de Sodré. Là, nous trouvâmes le comte de Castro Marino, grand de Portugal, le plus nouvellement admis à la grandesse selon l'usage, qui reçut Junot à son débarquement. Ils montèrent tous deux seuls dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, l'ambassadeur ayant la droite sur le comte de Castro Marino. M. de Rayneval et M. de Laborde montèrent dans une troisième voiture et, par un de ces usages contre lesquels je m'élevais tout à l'heure, le carrosse du milieu demeura vide. Des voitures de suite conduisirent M. Legoy et les autres personnes de l'ambassade. Quant à moi, je descendis cinq minutes après Junot, le cérémonial le voulant ainsi, et je montai dans une voiture de la cour, attelée de six chevaux, avec M. de Cherval qui, n'ayant pas un caractère reconnu dans l'ambassade, ne pouvait être du grand cortège. Ma fille et sa gouvernante occupaient seules la seconde voiture, et la troisième était remplie par mes femmes. Ces trois voitures étaient également attelées de six chevaux Nous prîmes une

autre route que le grand cortège, en suivant cependant toujours le bord du Tage. Mais nous arrivantes bien avant l'ambassadeur et son introducteur, et c'était ce que je voulais. J'avais parié avec Junot qu'il ne se séparerait pas du comte Castro Marino sans rire. Je voulais donc l'observer à la descente de voiture, car j'avais parié cinquante napoléons ou bien une bourse et une dragonne en filet, et voici pourquoi.

Il est d'usage lorsqu'un ambassadeur est reçu à la cour de Portugal — mais un ambassadeur, et non pas un ministre plénipotentiaire — il est d'usage, qu'en entrard dans son hôtel il donne une collatmi, c'est-à-dire un immense Miner ; puis il faut qu'il y ait vingt-cinq couverts autour de la table, maisTambassadeur et son introducteur s'y doivent asseoir seuls, en face l'un de l'autre, et là, déplier ou ne pas déplier leur serviette et demeurer comme deux magots chinois, pendant cinq ou- six minutes. Cette absurde coutume, qui ne peut avoir une origine ayant le simple sens commun, est d'autant plus ridicule que, pour ceux qui arrivent par mer, par exemple, il y a impossibilité qu'ils aient le temps de déballer et mettre en ordre ce qui est nécessaire à ce beau cérémonial. Il suit de là, comme on n'a pu encore détruire ce vieil et sot usage, que l'ambassadeur emprunte d'une puissance amie ce qu'il faut pour la collatmt. Ce fut l'Espagne qui voulut bien nous prêter de quoi faire les beaux, à ladomaiide de notre carrosse de voyage.

J'avais donc Darié avec Junot qu'il ne pourrait ja-

* On appelle ^oigours ce repas la collation.

mais tenir son sérieux pendant qu'il ferait le magot d 'un côté, en pendant du comte de Castro Marino. Ce comte de Castro Marino m'inquiétait bien un peu. Je m e figurais que ce devait être un de ces vieux fidalgos, lyant une canne à pomme d'or et toussant son âme à chaque parole. Le moyen de rire avec un pareil homme ? Mais je fus agréablement surprise, en voyant un tout jeune homme, laid comme une chenille, par exemple, mais jeune, et conséquemment devant aimer à rire. Mon raisonnement. était conséquent; mais, en Portugal, on n'a pas toujours raison avec de la raison.

— J'ai gain de cause, dis-je au colonel Laborde, car je suis sûre que ces deux honnêtes gens-là ne ne seront pas face à face vingt secondes, qu'ils ne s'éclatent de rire au nez L'un de l'autre, le tout pour la plus grande joie des deux pays.

Mais pas du tout, et c'est bien le cas de dire que j'avais compté sans mon hôte. Je fus me placer près d'une porte qui donnait dans la salle à manger, et de là, je regardai mes deux personnages, qui montèrent gravement le grand escalier de l'hôtel de l'ambassade, puis se saluant à chaque porte, le comte de Castre Marino donnant toujours la droite avec un soin scrupuleux à l'ambassadeur. Ils arrivèrent ainsi, d'escalier en escalier, et de révérences en révérences, jusqu'au salon de réception. Là ils se firent encore une pro fonde révérence; en vérité, il y avait du mandarin dans toute cette affaire. Le maître d'hôtel ayant averti que leurs excellences étaient servies, les deux pauvres victimes, livrées au supplice des révérences, en firent encore trois ou quatre, puis passèrent dans la salle à manger. C'était là où je les attendais; mais le bourreau de Portugais, bien loin d'être victime^ comme je

le croyais, parut se plaire à cette cérémonie maudite. II garda un sérieux tellement sérieux^ que Junot se crut obligé de le lui rendre au double et ils se regardèrent comme pour se défier à qui ne rirait pas. Enfin, au bout de six minutes que je comptai à la pendule, le comte de Castro Marino se leva ainsi que 'Junot. Ils se firent encore une douzaine de révérences et le grand de Portugal, qui était un tout petit, tout petit homme, s'en alla, non pas comme il était venu, mais tout seul dans sa grande voiture, qui ressemblait, à propos, car j'ai oublié de vous le dire, aux voitures du temps de Louis XIV. Le modèle en avait été conservé dans les remises du palais, où l'on gardait avec soin des carosses ^out dores, bien peints, bien lourds,, bien massifs, mais donnés en présent par Philippe V, lorsqu'il se raccommoaa avec son frère de Portugal. Junot redescendit comme il était monté, en faisant une révérence à chaque marche et gardant toujours le même sérieux; il remit son introducteur dans sa lourde machine roulante et en deux sauts il remonta au salon, où il me trouva furieuse contre ce jeune homme qui ne. savait pas même sourire ; car je ne lui demandais qu'un sourire, au malheureux.

— Mais tu ne sais donc pas, me dit Junot, que ce n'est pas mon début diplomatique que tu viens de me voir faire. J'ai rempli en ma vie plusieurs missions. Mais il en est une surtout dont le souvenir est bien étonnant, même dans ma pensée. Je ne puis encore aujourd'hui me représenter et le lieu de la scène et les personnages sans qu'une vive émotion me saisisse le cœur-. C'est moi qui ai dédogé le doge de Venise \

i Ce fui Junot qui fut envoyé à Venise lors des massacres des Français dans la terre feraie vénitienne.

Il ne fallait pas rire là, et certes je puis dire que je ■ n'en avais pas envie. Mais allons manger la collation, et je vous conterai cela à table. Quant à toi,* fais ton filetfet, pour ètreun mari bien appris, je te donnerai cinquante napoléons pour acheter la soie.

— Voilà qui est parlé, lui dis-je, mais il aurait encore mieux valu que tu eusses souri... Quant au comte de Castro Marino, il avait une paire de sourcils noirs qui sont sûrement postiches, car Dieu n'en fait pas de pareils, et c'est peut-être eux qui t'auront fait peur?

— Eh! ch! dit Junot, je n'y avais pas songé, en effet*

Et, se mettant en joie au souvenir de cette figure sérieuse qu'il avait eue en face de lui pendant qu'ils étaient à table, voilà Junot riant avec moi de ces bons rires qui révélaient et révéleront toujours une âme franche, un bon cœur... Alors il n'était plus qu'un enfant riant aux larmes, et de cette gaieté toujours de bon goût, dont jamais je ne l'ai vu sortir. Je dois le dire pour dire la vérité, quelque peine que cela puisse faire à ceux qui prétendent qu'il ne riait, pleurait et parlait qu'à coups de sabre.

Nous mangeâmes donc la cullation, qui était excellente. C'était le cuisinier de l'ambassadeur d'Espagne qui l'avait faite. Nous pûmes d'avance présunicr bien du comte de Campo d'Alange, parce qu'il avait un bon cuisinier. C'est un fait plus positif qu'on ne croit, que l'homme qui ne sait pas ordonner un repas n'est capable de rien de bon. C'est un aphorisme bien rigoureux, mais qui peut avoir son côté de vérité Quoi qu'il en soit, je connais d'honnêtes gens qui dînent fort mal, et, de grands coquins qui

dinent comme des Lucullus, au plat des trente mille sesterces près cependant. Quant à nous, nous dînâmes bien et comme des affamés dont l'appétit avait été aiguisé par une promenade marine et une' longue abstinence; car toutes les révérences diplomatiques avaient conduit l'affaire à sept heures du soir. Avant de quitter la table de la collation et de terminer notre première journée de réception, je vais transcrire ici le procès-verbal de celle de M. le comte de Chatons, ambassadeur de Louis XVI près la cour de Lisbonne, en 1189. Ce fut d'après ce cérémonial que nous fûmes reçus nous-mêmes. Il n'y avait pas eu d'ambassadeur de France dans l'intervalle. M""" la comtesse de Châlons est, depuis cette époque, revenue à Paris, ayant survécu au malheur et à l'exil. C'est elle que nous avons vue en 4814 sous le nom de duchesse de Coigny. Elle avait épousé M. le duc de Coigny après la mort de M. le comte de Châlons. Sa fille était femme de M. le comte d'Angosse, chambellan de l'empereur, à qui fut joué ce tour si plaisant du page habillé en femme à un bal masqué, par M. le comte de Termes, qui était, à cette époque, un page bien ^lage, dans toute l'acception du mot. Du reste, M. d'Angosse était un homme parfaitement spirituel. Mais quelle est la femme, la plus fine même, qui n'y eût pas été prise? On verra, lorsque nous en serons. là, combien d'Angosse fut excusable. Quant au comte de Châlons, il mourut à Lisbonne et plusieurs personnes de ses amis m'ont affirmé que le chagrin qu'il avait éprouvé des malheurs de la famille royale de France, mais surtout de la mort de Louis XVI, lui avait donné la mort à lui-même. M. le duc de Coigny était réfugié à Lisbonne, comme beaucoup d'émigrés,

et ce fut là qu'il épousa M"* la comtesse de Châlons. Il avait le cordon bleu et le portait. S'il ne l'eût pas fait, il eût été un homme dont le général Lannes eût lui-même blâmé la conduite. Mais ce cordon bleu lui offusqua la vue. Il fit demander qu'on lui défendît de le porter. Le duc de Coigny en reçut, Dieu me pardonne, l'ordre de la cour de Portugal. Sa réponse fut celle d'un gentilhomme français du bon temps. Plus il était malheureux, plus l'exii, le malheur le frappaient de leurs fouets à pointes de fer, plus il releva sa tête proscrite. La suite de cette sorte de lutte avec un pouvoir qui dès lors commençait à être universel, fut son départ forcé de Lisbonne. Je suis fâchée pour deux causes de cette affaire. D'abord pour le général Lannes, que j'aime et que je respecte comme on doit aimer et respecter celui qui fut l'honneur de nos drapeaux et de nos aigles, et puis ensuite parce que l'empereur, qui n'a jamais bien connu cette histoire, a été gratuitement chargé d'une injustice.

Le duc de Coigny est l 'arrière-grand-père de il"" Sébastiani (M""" de Praslin).

Détail du cérémonial observé à l'arrivée de M. le comte de Chàlons en Portugal en n89 et donné au général Junot par le miniatère des a/faires étrangères en iSO^\ '

A joindre à la dépêche n° 2.

« Ayant mouillé, le 23 septembre 1789, à l'embouchure du Tage, dans la baie de Cascaès, j'envoyai

* Je transcris ici le procès-voibal sur l'original écrit de la propre main de M. le comte de Chàlons. Le stylo est le sien ainsi que les erreurs qui peuvent s'y trouver. C'est une copie lillérale.

prévenir M. d'Urtubise, chargé des affaires du roi, de mon arrivée. Il se rendit aussitôt chez M. Pinto, ministre des affaires étrangères, pour lui en faire part et le prier de vouloir bien donner les ordres pour ma réception, ce que le ministre effectua sur-lechamp.

« Ayant remonté la rivière, le bâtiment jeta l'ancre en deçà de la tour de Belem. Un moment après, arriva la visite de la santé. Dès qu'elle se fut acquittée de son devoir, MM. d'Urtubise, de Saint-Didier, consul général, et M. Rollin, vice-consul, qui tous étaient venus sur la même escalère, montèrent à mon bord.

« Comme les ordres que le ministre des affaires étrangèresavaît envoyés, tant pour les voitures de Sa Majesté que pour les escalères de la reine, n'avaient pu s'effectuer aussi promptement, vu la distance des lieux, le patron mor ne vint me chercher avec le yacht de Sa Majesté que sur les neuf heures du soir. Il était suivi de quatre autres escalères. Je m'embarquai avec M"* l'ambassadrice et les personnes de ma suite. En passant devant la tour de Belem, elle me salua de douze coups de çanon^ quoique le soleil fût déjà couché et la retraite battue. Arrivés au quai de Belem, M"® l'ambassadrice monta dans un carrosse de Sa Majesté, attelé de six chevaux, qui avait été envoyé pour la conduire à son hôtel ; un autre, également à six chevaux, servit à conduira les femmes de sa suite.

« Mon conducteur, M. le comte de Villaflor, grand de Portugal, n'était pas encore arrivé; je l'attendis

' Comme nous arrivâmes à Lisbonne le vendredi saint, h tour de Belom ne put tirer, le canon.

dans mon yacht; il arriva un quart d'heure ensuite. Après m'avoir reçu à mon débarquement, je montai avec lui dans la voiture de la cour qui l'avait amené, où je pris la droite. Deux autres carrosses de Sa Majesté me suivirent. Dans le troisième étaient M. d'Urtubise et deux personnes qui m'accompagnaient. Celui du milieu, selon l'étiquette, demeura vide.

« Arrivés à mon hôtel, M. le comte de Villaflor me conduisit jusque dans mon appartement, où, après lui avoir donné la collation d'usage, je l'accompagnai, à son départ, jusciu'au bas de l'escalier.

« Le lendemain matin j'écrivis à M. Pinto pour lui annoncer mon arrivée à Lisbonne. Quelques jours après je lui envoyai une autre lettre pour lui demander le jour où je pourrais le voir. Je lui remis alors la copie de mes lettres de créance et il m'annonça que Sa Majesté avait jugé à propos de me recevoir à Quélus, sa maison de campagne, quoique cela ne fût pas la coutume en Portugal, mais Q.u'elle était empressée de me donner audience.

« Je me rendis en conséquence, le 2 octx)bre suivant, à Quélus, en grand cortège. Mon équipage consistait en trois voitures à six mules, précédées d'un écuyer en bas de soie blancs, monté sur un cheval richement harnaché.

« M. d'Urtubise, premier secrétaire d'ambassade, se trouvait dans la même voiture que moi. M. d'Almada, le comte de Pombero, faisant tous deux les fonctions d'introducteurs des ambassadeurs, me reçurent à la descente de ma voiture. Je me couvris »insi qu'eux. Arrivé à la porte de la chambre de la reine, j'ôtai mon chapeau, je fis les trois révérences d'usage et. après avoir présenté à Sa Majesté mes

lettres de créance, je lui adressai mon compIimentV La reine me répondit en portugais, ensuite de quoi, me demanda en français des nouvelles du roi. Je continuai après mes autres compliments au prince et à la princesse du Brésil, à la princesse veuve, et à l'infante dona Maria- Anna. Je me retirai ensuite à reculons en faisant trois révérences, étant toujours accompagné de mes deux introducteurs.

« Au sortir de l'audience de la reine, ie me couvris, ainsi que les deux grands qui m'accompagnaient, lesquels me conduisirent jusqu'à mon carrosse. Lorsque je partis, ta garde prit les armes comme à mon arrivée, le tambour battit aux champs, et l'on me rendit tous les honneurs militaires.

« En m'en retournant, je fus faire ma visite chez tous les secrétaires d'État et mes deux introducteurs. Mais je n'allai ni chez M. le duc d'Alafoès, ni chez le patriarche, vu que l'ambassadeur d'Espagne nouvellement arrivé ne les a point visités.

« Je me rendis aussi chez la camareira mor'^, ou la grande-maîtresse, à laquelle je fis la visite d'usage. Elle me dit que la reine l'avait chargée de prévenir jyjme l'ambassadrice, que si elle pouvait lui être présentée le 1 de ce mois. Sa Majesté la recevrait avec grand plaisir.

* La reine n'était pas encore folle, c'est-à-dire qu'elle ne faisait pas de scènes publiques; mais sa tcle était déjà forlemont dérangée à l'époque dont parle M. de Cliàlons. Son confesseur, qui était le gre^pd-inquisiteur, acheva de décider la démence en lui donnant une grande peur de l'enfer. Elle croyait voir ses petits-enfants continuellement dans le feu.

2 Mor, est la même chose que mayor en Espagnol ; ainsi, camareira mor est justement camareira mayor, ou grande-maîtresse de la maison, ou de la reine.

« M"" l'ambassadrice ayant accepté le jour que Sa Majesté avait fixé, écrivit en conséquence à la camareira moi\ pour la prévenir qu'elle se rendrait à Quélus au jour indiqué.

« M""" l'ambassadrice fut reçue dans les petits ap partements de Sa Majesté t)ù se trouvaient réunies toutes les princesses de la famille royale. Elle adressa à toutes le compliment d'usage, et se retira en faisant les trois révérences de la même manière qu'en entrant. T.a camareira mor a rempli près de M"® l'ambassadrice les mêmes fonctions que les introducteurs près de moi.

« Au sortir de l'audience de la reine, M"* l'ambassadrice fut faire sa visite à M"* la camareira mor, ne l'ayant pu faire auparavant, vu le peu de temps qu'elle avait pour faire le voyage de Quélus. »

Je ne ferai qu'une observation en terminant cette pièce fort extraordinaire dans son espèce, c'est qu'elle était écrite au mois de septembre qui suivit ce mois de juillet qui n'a ni premier, ni trente, ni quinze, mais un quatorze juillet. La France alors était pour tous les partis dans un accès de frisson qui annonçait un terrible paroxysme de fièvre, si ce n'est môme une maladie sérieuse. M. de Châlons était l'un des serviteurs les plus dévoués au roi et à sa cause. Mais, comment la servait-il? Quelle futilité dans ses occupations près d'une cour entièrement dominée par l'Angleterre, et dont l'alliance était l'affaire, peut-être la plus importante à traiter à cette époque difficile. Sans diute, une autre note était jointe à celle-là. Je n'en doute pas, je n'en veux pas douter. Mais le style de celle-ci, cette relation de la plus petite révérence,

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cette rigueur dans le plus léger rapport de l'ambassadeur à ceux qui sont chargés de l'escorter, de le conduire, non, je n'en doute pas, la dépêche qui accompagnait cette note ne devait p^? contenir de détails intéressants. Et poutant, dès fieile époque, chaque jour en voyait éclore de nouveaux.

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