‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 24 sur 64 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Physionomie politique du Portugal. — Don Miguel et don Pedro.

— Maison du général Lannes. — L'ermitage d'Araujo. — Projets du grand Pombal. — Costumes. — Invasion des modes françaises. — Présentation à la cour. — Le palais de Quclus, — Le prince régent. — Cortège magnifique de Junot.

— Question de l'empereur. — La princesse du Brésil. — Les yeux doux. — Manie de Napoléon. — Junot marquis. — Le prince et la princesse du Brésil. — Stupéfaction du prince du Brésil. — Le sjhako du hussard. — Le prince et l'uniforme.

— Mes panierf. et ma peur. — Junot se fâche. — Mon enharnachement. — Mon entrée en voiture. — Ma présentation. — Entretien avec la princesse du BrésiL — Sa curiosité. — L'impératrice Joséphine. — Portraits de la princesse Isabelle et de la princesse veuv»

Le Port'igal est aujourd'hui une partie de l'Europe sur laquelle les rayons du soleil politique dardent en plein. Comment ce petit coin de notre monde supportera-t-il leur chaleur ? Voilà ce qui est encore en suspens devant les yeux observateurs qui dévorent tous les jours vingt journaux au moins, pour savoir si don Miguel sera pendu, si don Pedro sera vainqueur, si la nation aura la force d'être nation.

— Dites donc la volonté, disais-je encore à quelqu'un qui me parlait des affaires du Portugal. Les Portugais ont de la valeur ; c'est une chose reconnue. Les Albuqucrque, les d'Acunha, les Pacheco, et de nos jours, les d'Alorna, les Gomez Freire, les Valence, prouvent glorieusement que les Portugais savent et

veulent sacar la espada e el piiynal., lorsqu'il leur plaît de le faire. C'est aussi pour cela que je vous dis qu'il faut que la nation ait la volonté de faire ; et je ne crois pas qu'elle l'ait du tout. Don Pedro arrive avec des idées libérales (à ce qu'on dit : moi, je n'en crois rien); et tout de suite, voilà contre lui tout le clergé : ce qui compose plus du grand tiers de la nation. Ensuite, vous trouverez dans la route libérale tous les senhorios (posseiros) qui ne veulent pas plus aujourd'hui que du temps du grand Pombal qu'on leur ôte leurs droits iniques et révoltants de pouvoir louer à leur gré et ce qu'ils veulent leurs biens et leurs terres, tandis que les pauvres qui7i]ieros n'ont pour eux que le silence. Don Miguel est entouré de toute cette milice enragée, qui sonnera toujours le tocsin pour empêcher le peuple d'accueillir ses libérateurs, ou du moins ceux qui prennent ce titre. Nous savons tous qu'en Portugal comme ailleurs, \eîi pauvres moutons sont et seront, comme ils furent, toujours tondus, tandis que les bonnes pièces de bergers, se retranchant derrière de belles utopies, crient anathème sur tous ceux qui veulent être tranquilles. Eh ! mon Dieu, nous avons ici des exemples de cela, à en fournir à l'Europe entière. Quoi qu'il en soit, parlons de Lisbonne lorsque j'y fus pour la première lois. Déjà elle annonçait qu'elle serait un jour un terrible volcan, si de nouveau la terre venait à trembler...

Le général Lannes avait occupé à Lisbonne une belle et grande maison située près de l'Opéra et du Tage, au chafari:^^ de Loretta.

' Fontaine.

Cette maison était une des mieux arrangées de Lisbonne, excepté celles de M. d'Araujo et de la duchesse de Cadaval, surtout pour l'occupation habituelle, chose que les Portugais n'entendent pas du tout : et pourtant ils ne sortent jamais ; arrangez ces deux points si peu d'accord. Du reste les maisons de Lisbonne sont toutes comme celles que je viens de décrire. 11 n'y a pas de palais à Lisbonne. Ils n'aiment pas cela. Lorsque le tremblement de terre eut détruit la ville, le marquis de Pombal, o (jran marques, voulut profiter de cet affreux malheur; et comme Néron rebâtit Rome, après son incendie, le grand marquis voulut reconstruire Lisbonne sur un nouveau plan. Il donna toutes les facilités aux propriétaires l'iches, de l'argent aux plus pauvres, sous la condition de construire des palais et des maisons avec de belles façades et de beaux portiques. Que résult^-t-il de cette sollicitude pour la gloire du pays et pour son bien-être? Que les riches ne l'écoutèrent pas et que les pauvres mangèrent son argent. Comme le marquis de Pombal était un homme de génie, il ne se rebuta pas. Le génie est essentiellement créateur et, actit, mais patient pour produire. Quand le marquis vit qu'il ne pouvait venir à bout de faire exécuter ses volontés, il fit bâtir des façades, de boaux portiques, des colonnades ; il fit construire pour le gouvernement des édifices d'une grande utilité et en même temps d'un goût tout à fait bon. Que résulta-t-il encore? Que ces édifices furent les seuls achevés, et que fai vu, de mes yeux vu, en 1803, c'est-à-dire cinquante ans après le tremblement de terre, les rues encore encombrées de ruines venant de ce désastre, et, le plus curieux, ces mêmes façades, commencées par le mar-

quis de Pombal, tombant en ruine, et derrière de riches arcades, contre une colonne corinthienne, une pauvre chaumière, un toit de joncs couvert de tresses de sapin. Que voulez-vous? c'est un peuple qui possède éminemment la haine du beau.

Ce quartier du chafariz de Loretto élait celui de toute 'la banque, et conséquemment le plus vivant. Des fenêtres d'un petit salon, dans lequel je me tenais habituellement, je dominais une petite place sur laquelle passaient des milliers de personnes dans une journée. Le costume du peuple, à Lisbonne, n'a rien de particulier comme à Madrid ; mais il est beaucoup plus gai. Cette conformité d'habits, et surtout de cette couleur noire, donnait à Madrid une tristesse qui ne me déplaisait pas, mais que beaucoup de voyageurs lui reprochaient,^ surtout à l'époque dont je parle. Depuis lors, nos coutumes ont un peu influé sur les coutumes espagnoles. Aujourd'hui, une femme, quelle qu'elle soit, peut au moins sortir en plein jour avec un châlô et un chapeau, tandis qu'en 1805, elle eût été grossièrement insultée. A Lisbonne, les femmes du peuple allaient seules dans les rues. Pour peu qu'une femme appartînt à une classe aisée, elle allait en chaise. C'est une sorte de cabriolet attelé de deux mules, dont l'une est montée à la d'Aumont par un homme assez mal vêtu, sans livrée lorsque c'est une personne commune, et avec un mauvais galon à son habit pour peu qu'il y ait une prétention à la noblesse. Les personnes riches et nobles parcourent Lisbonne dans ces petites chaises, mais, alors, elles sont soignées, et les deux mules sont belles. H y a un écuyer à côté de la voiture pour indiquer que la femme est d'un rang élevé. Néanmoias elles vont rarement

dans ces petites chaises. Pour peu qu'une femme soit de haute qualité, elle ne se montre dans la ville que dans une voiture attelée de quatre mules, ayant son écuyei' à la portière. J'ai moi-même été assujettie à cette cérémonieuse coutume, qui, du reste, est obligée. Il est impossible de faire plusieurs visites dans^ une voiture à deux mules, en raison de l'immtnsité des distances. La ville, qui contenait alors près de trois cent quarante mille âmes, sans compter les troupes, avait deux lieues et demie de nos lieues de France de longueur, et souvent dans la largeur elle n'a pas plus de deux ou trois rues de profondeur. Et puis, la ville étant bâtie sur sept collines, comme Rome, il suit de tout cela et de la difficulté de circuler au milieu des décombres du tremblement de terre, de monter et descendre des rues à pic, pavées avec des clous de pierre; il suit, dis-je, de tout cela que les quatre mules sont très nécessaires à la voiture qui vous conduit. Mais, au reste, personne de ce monde noble et riche, mais de ce monde qui mange à table, personne ne va à pied. Les femmes du peuple, qui sont presque toutes jolies, ont un costume assez gracieux. C'est une cape rouge, bordée de velours noir, et sur la tète un mouchoir de linon mis en marmotte. Cet habillement a de la grâce et rend jolie celle qui ne l'est pas, en ne laissant voir que ses yeux; et presque toutes les femmes ont de beaux yeux, en Portugal et en Espagne. C'est un abus, c'est du bien perdu que de porter de beaux yeux dans ce pays-là.

Nous fûmes quelque temps à nous bien établir, et puis Junot lit demander son audience de présentation. M. d'Araujo, (|ue nous avions retrouvé avec un plai-

sir que doublait le pays dans lequel nous nous rencontrions, et qui, comme je l'ai dit, était ministre des affaires étrangères, fit prévenir Junot, lorsque toutes les fêtes de Pâques, toutes les cérémonies de procession furent terminées. Cette présentation eut lieu à Quélus. Junot avait eu des ordres donnés par l'empereur lui-même et qui devaient le guider. On savait à Paris que le prince régent était non seulement soumis, mais qu'il était l'esclave de l'Angleterre. Il ne nous recevait qu'en tremblant. Les plus grands honneurs étaient sans cesse prodigués à l'ambassade ; et en même temps que la noblesse venait pour rendre les visites que l'étiquette exigeait, elle faisait, par ordre de la cour, des démarches blessantes qui devaient irriter, mais dont, cependant, on ne pouvait demander satisfaction. C'était un comte de San-Miguel qui avait besoin, disait-on, d'un ordre du prince régent pour venir à l'ambassade de France, tandis que d'autres y venaient en deuil. Et puis, les soupirs, les œillades, les lamentations étouffées. C'était une pitié, et d'autant plus pitié, que ces mêmes hommes furent plus tard et bien plats et biens lâches. Mais nous ferons justice, et justice preuve écrite et preuve en main. Je possède plus d'une pièce rare à ce sujet, qui servira de réponse à des attaques aussi fausses que de mauvais goût et de mauvais ton.

La cour était à Quélus, la reine folle comme toujours. Junot voulut que son cortège fût aussi beau qu'il était possible qu'il le fût à Lisbonne. Quant à lui, sa tenue était superbe et lui allait à ravir. Il est singulier que je me serve de cette expression pour un homme, mais je ne puis en trouver une autre. Il était vraiment beau. Il portait ce jour-là son grand

costume de colonel général des hussards, cet habit tout éclatant d'or, et qu'il avait fait faire pour que tout y rappelât l'habit d'officier général. Le dolman était blanc et les parements rouges ; le pantalon bleu, et la pelisse bleue également, rappelant ainsi le gilet, le pantalon et l'habit collet rouge et à la broderie d'or. Les manches du dolman, de la pelisse, portaient neufs chevrons en galons et en broderies de feuilles de chêne. La pelisse était bordée d'uae fourrure de renard bleu magnifique. C'était l'habit qu'il portait au sacre. Il avait coûté quinze mille francs, sans le héron, qui était un présent de l'impératrice Joséphine, et qui était estimé au delà de cent cinquante louis. Junot était fort remarquable dans ce costume vraiment militaire. Sa taille noble et élevée, des cheveux blonds couronnant une tête décorée de cinq nobles cicatrices, dont l'une parfaitement visible et reçue à la bataille de Lonato, semblait demander du respect pour ce jeune homme, déjà vieux de gloire. Et, en parlant de cela, je dois dire que l'empereur ne fixait jamais Junot sans que son œil ne fût éloquent lorsqu'il rencontrait cette longue balafre qui, partant de la tempe, ne s'arrêtait qu'au bas de la joue. Cellelà, sans doute, lui rappelait celle du sommet de la tête, lorsque, voulant tirer les cheveux de Junot à Milan, il retira à lui sa main pleine de sang. Il m'a dit souvent que cette image ne s'était jamais effacée de ses souvenirs ; et pourtant que d'événements, que de jours, que d'années avaient dû étendre leur voile sur cet incident, si marquant pour tout autre, mais, au fait, si simple pour lui! Il m'en parla lors de mon retour de Portugal, dans une conversation assez singulière que nous eûmes eiisemble, et dans laquelle il

me demanda si la princesse du Brésil avait fait les yeux doux à Ju7iot?Ce furent ses propres expressions.

— Ma foi, ajouta-t-il, Junot est beau garçon, et sa cicatrice lui donne un air tout martial qui me tournerait la tête si j'étais femme. Ah ! monsieur le marquis ! monsieur le marquis vous avez bien fait des vôtres, à Milan pendant les campagnes d'Italie...

Lorsque l'empereur était de bonne humeur, il n'y avait pas de raison humaine qui l'arrêtât dans ses mauvaises plaisanteries avec ses officiers favoris. Pour les femmes, la chose était différente. Il ne plaisantait jamais. Ou il ne disait rien, ou c'était un coup de tonnerre. Mais cette manie qu'il avait de dire aux femmes les infidélités de leurs maris, avait un côté quelquefois douloureux et toujours déplaisant, je ne comprends pas comment, lui qui avait l'esprit aussi juste, ne voyait pas le défectueux de cette position qu'il provoquait lui-même.

Junot fut donc à Quélus en grande pompe. Non seulement le cérémonial de M. le comte de Châlons avait été suivi dans toutes ses parties, niais on l'avait augmenté de tout le luxe et de tout le bon goût qui étaient d'étiquette obligée à la cour impériale. L'écuyer en bas de soie blancs n'avait pas été oublié, la voiture était une des plus belles qui fussent sorties des ateliers de Leduc, la livrée était riche et nombreuse. L'ambassade, composée de l'ambassadeur, de M. de Rayneval, du colonel Laborde, de M. de Cherval, de M. Legoy, de M. Magnien, avait fort bon air et représentait très convenablement. Junot s'acquitta fort bien de son rôle diplomatique et fut reçu avec une distinction particulière, inspirée, je crois, bien un peu

par nos huit cent miile baïonnettes \ et surtout par la crainte immédiate que pouvait donner un ministre de paix comme Junot, qui était tout disposé à leur dire comme ce Romain :

— -^ Je porte la paix ou la guerre dans le pli de mon manteau.

Le prince du Brésil ne fit pas sur Junot l'impression qu'il avait reçue de lui.

— Mon Dieu, qu'il est laid! me dit-il. Mon Dieu, que la princesse est laide! Mon Dieu, qu'ils sont tous laids ! Il n'y a là qu'un seul joli visage, c'est le prince royal, le prince de Beira, l'infant don Pedro^. Il est charmant; il ressemble <à une colombe au milieu de chouettes. Mais je ne puis deviner, ajoutait Junot, ce que le prince du Brésil avait à me regarder avec cette attention. Ma figure n'a pourtant rien ce me semble d'extraordinaire. Il ne me quittait pas un moment des yeux.

Nous sûmes le soir même ce qui avait causé celte curiosité singulière, car c'était vraiment de la curiosité. M. d'Araujo vint dîner le jour même à l'ambas- ^ sade et me dit : * . *

— Savez-vous que notre prince est fort tourmenté de savoir pourquoi l'ambassadeur n'a pas ôté S07i bonnet, comme il l'appelle.

— Comment son bonnet?

— Oui, son bonnet. Il appelle non schako un bonnet. Que voulez-vous? Nous n'allons pas à pas de

1 A celte époque, avec l'Italie, la Suisse, les 144 départements de la France et toute la ConliVléralion rhénane, l'empereur disposait bien de cela.

3 C'est aujourd'lmi l'empereur du Brésil.

créant, en Portugal, pour nommer les choses par leurs noms. Moi qui, en ma qualité d'habitant de Berlin', suis un peu mililaire, au moins pour distinguer un schako d'une capote, n'est-ce pas comme cela que vous nommez vos chapeaux, madame l'ambassadrice? J'ai dit que le schako ne s'enlevait même pas devant Dieu et l'ambassadeur vient de me confirmer dans cette pensée, qu'il me semblait bien avoir recueillie au travers de cette vie toute guerrière de Berlin. Au reste, sans moi cela faisait l'objet^ d'une note. Mais vous allez voir bien d'autres résultats de l'effet qu'a produit M. le général Junot.

Je voulus savoir ce qu'il entendait par ce dernier effet. Il sourit et ne dit rien. Mais l'explication ne fut pas longue à se donner. Le surlendemain de la présentation, le premier valet de chambre du prince régent vint demander si l'ambassadeur de France voulait bien prêter son habit de hussard, afin que le tailleur de son altesse royale lui en fît un pareil, ainsi qu'au jeune infant don Pedro.

Je ne connaissais pas le prince du Brésil, je ne pouvais pas rire, comme je l'ai fait depuis, en le voyant ainsi affublé d'un habit de hussard, avec son gros ventre, ses grosses jambes, son énorme tète surmontée d'une chevelure de nègre, qui, au reste, était bien en Jiarmonie avec ses lèvres épaisses, son nez africain et la couleur de sa peau. Qu'on se figure cette personne ainsi bâtie, coiffée de plus avec des cheveux coupés en vergette, ayant une queue grosse comme le bras, bien pommadée, bien poudrée, et tout cela surmonté d'un schako couvert de diamants,

* 11 y avait été fort longtemps ministte dePortugal.

avec une aigrette de grand prix, et placé comme il plaisait à Dieu de le conserver sur sa grosse tète. Oh ! ce souvenir est de ceux que je garde pour les moments nébuleux où il faut évoquer quelques gaies pensées.

— Je parie qu'il ne le porte pas, disait le colonel Laborde à M. Magnien.

— Il est capable de le porter, répondait l'autre. Il est capable de tout, en fait de ridicule! Je parie qu'il le porte.

Et le colonel perdit.

Lorsque Junot eut fait toutes ses évolutions diplomatiques, ce fut mon tour. Mais, c'était ici le moment tragique. Les paniers n'avaient été qu'une terreur éloignée lorsque j'étais à Paris et pendant la route. Mais, à mesure que le moment approchait, je perdais non seulement mon courage comme ambassadrice, mais aussi comme femme. J'avais essayé les maudits instruments trois fois, et deux fois je m'étais laissée tomber, mais tout à plat. Gela allait encore quand j'étais dans ma chambre, faisant le joli cœur devant ma psyché, quoique cependant, l'une des deux fois, je me fusse donnée une telle tape, que la place en était du plus beau noir. Et puis, quelle figure! En vérité, je crois encore à présent que c'était cette tournure à la comtesse d'Escarbagnas qui me donnait de telles craintes.

— Mon Dieu, disais-je presque en pleurant et même en pleurant tout à fait, combien c'est une chose sotte et ridicule de faire porter d'horribles instruments de torture comme ceux-là ! Mon ami, disais-je à Junot en lui faisant toutes mes grâces, je t'en supplie, arrange iL'la. Mon Dieu, la Prance est si puissante!

Mais, dans les premiers quinze jours de son ambassade , c'est-à-dire lorsqu'il entra en exercice , Junot prit la chose au sérieux. Il ne parlait que de notes, de ce que les nations se doivent l'une à l'autre. Il ne riait plus et, lorsque je parlai de déposer les paniers, il se récria comme si j'eusse voulu faire une déclaration de guerre.

— Tes paniers, bon Dieu, tes paniers! Mais Laure, songe donc que c'est spécialement parce que tu es ambassadrice que tu portes ces paniers. Parler de ne pas mettre tes paniers ! Non vraiment. Mets tes paniers, mets tes paniers !

Et me voilà marchant comme un âne qu'on' dresse pour le cacolet, penchant à droite, penchant à gauche et tombant une troisième fois sur le nez... Pour le coup, je m'insurgeai et je déclarai que je ne voulais pas servir ainsi d'époque dans les annales des présentations diplomatiques et qu'il ne me plairait pas du tout qu'on dît :

— Ah! oui, c'est l'année où cette ambassadrice de France s'est laissée tomber. Vous vous rappelez quelle drôle de figure elle avait ?

Nous avions dans notre corps diplomatique une famille dont le nom est européen aujourd'hui et qui alors était la réunion des vertus, de la bonté et de toutes les qualités aimables, c'était le ministre d'Autriche, M. le comte de Lebzeltern. Je parlerai d'elle tout à l'heure. Maintenant il me faut dire tout ce que je lui dois d'obligation. Je parlais devant M"* de Lebzeltern de mes douleurs et de la cruauté de Junot. Elle me dit :

— Mais, ma chère ambassadrice, je ne comprends pas comment vous vous laissez choir comme vous lo

dites? Vous êtes légère, bien faite, vous dansez comme une fée au clair de la lune, vous ne me semblez pas maladroite, il y a quelque chose là-dessous. Envoyez-moi vos paniers, le mal vient d'eux, j'en suis sûre.

Elle avait deviné juste. Les paniers n'avaient pas au bas du cerceau un cercle de fer très léger, ou de fil de laiton, je ne sais comment, qui devait faire contre-poids à tout le haut qui est- horriblement lourd. Je l'essayai aussitôt qu'il me revint et je marchai comme tout le monde, n'ayant plus que la peur, dont on ne se défait pas à commandement.

Je mis par dessus cette monstrueuse montagne dont j'étais flanquée de chaque coté, une belle robe de moire blanche, brodée en lames d'or, et rattachée sur les côtés avec de gros glands d'or, absolument comme aurait pu l'être une draperie de croisée. Je mis sur ma tête une toque avec six grandes plumes blanches retenues par une agrafe de diamants, et le fond de la toque était brodé avec des épis de diamants. J'en avais au cou, aux oreilles. Et, ainsi harnachée, mais cette fois avec des gants, car la fille n'était pas comme la mère, je partis pour Quélus. Mais ce n'était pas le tout de s'habiller, de se résoudre à ressembler à l'âne porteur de reliques ou bien au cheval porteur de choux, il fallait pouvoir entrer dans la voiture. Je le voulais bien, moi, d'autant que le chafarize était couvert de galegos\ qui commençaient à rire en voyant cette extraordinaire figure présenter le front,

' Ce sont les Auvergnats de Lisl)onno. Ils sont aussi fidèles et aussi laborieux que les noires; ils sont Espagnols et viennent de Galice.

le pied, le côté, et reculer sans pouvoir entrer dans cette voiture de malheur qui était trop basse pour mon panache, trop étroite pour les maudits paniers. Junot, qui ne venait pas à Quélus et qui me voulait voir partir, était là en robe de chambre et en pantoufles, et se mêlait aussi sérieusement de m'emballer dans la voiture que s'il eût été question d'y faire entrer une statue d'un million, et moi, qui priais Dieu que les maudits paniers cassassent, je n'y faisais pas tant de façons. Enfin, je trouvai probablement le joint de la difficulté et j'entrai avec mon entourage dans ma voiture, où je m'établis en travers encore, et le corps penché, pour ne pas casser mes plumes et froisser mes belles draperies de moires. C'est ainsi que je fis les deux lieues qui séparent Lisbonne de Quélus.

Je fus introduite par la camareira mor dans les petits appartements de la princesse du Brésil. L'étiquette défendant au prince ou au roi de recevoir les ambassadrices, cette visite était la seule que j'eusse à faire, car toutes les princesses étaient réunies dans le salon de la princesse du Brésil. Je fis mes trois révérences. Je ne fus pas trop bète en faisant un compliment, qui toujours est lui-même une bêtise, et j'attendis que la princesse me parlât, parce qu'on m'avait prévenue qu'elle devait me parler de la France et qu'elle désirait être agréable pour moi, non pas que j'y fusse, moi, pour la plus légère raison, mais la France féminine était représentée par moi, La princesse me dit, en effet, qu'elle voudrait bien connaître l'impératrice Joséphine, s'il était vrai qu'elle lut aussi jolie qu'on le dit. Je lui répondis que Sa Majesté l'impératrice était encore charmante ; ({ue

sa taille surtout, sa taille était ravissante, ainsi que sa tournure. Au surplus, ajoutai-je, si Votre Altesse Royale désire voir un portrait de l'impératrice parfaitement ressemblant, je puis avoir l'honneur de lui en montrer un que j'ai le bonheur de posséder ici.

C'était une miniature d'Isabey, faite comme tout ce qu'il fait, c'est-à-dire une œuvre charmante de grâce et de vérité.

La princesse me parla de sa mère, rit beaucoup des gants ôtés par la camareira mayor, et finit par me demander si je trouvais qu'elle ressemblât à sa mère.

Je répondis hardiment que oui, et j'étais une indigne, car l'une était ou avait été belle femme, et l'autre n'avait jamais ressemblé qu'à une créature effrayante de laideur.

Figurez-vous être devant une femme de quatre pieds dix pouces tout au plus, et encore d'un côté, parce que les deux n'étaient pas égaux. Avec un corps ainsi déjeté, vous pouvez imaginer facilement quel buste, quels bras, quelles jambes et quelle personne enfin c'était qu'une femme ainsi bâtie ! Encore si la tète avait été regardable! Mais, mon Dieu, quelle figure, quelle épouvantable figure! Des yeux éiaillés et de méchante humeur, n'allant jamais ensemble sans qu'on pût leur reprocher de loucher. Vous connaissez de ces ycux-là et moi aussi. Et puis une peau qui n'avait rien d'humain , dans laquelle on pouvait tout voir, une peau végétante. Son nez, je ne me le rappelle plus, si ce n'est pour me le représenter descendant sur des lèvres bleuâtres qui, en s'ouvrant, laissaient voir la plus singulière denture que Dieu ait créée. C'étaient bien des dents, si vous vou-

lez, et elle aussi l'aurait bien voulu; mais Dieu avait été d'un autre avis, et lui avait planté dans la bouche de gros os qui montaient et descendaient comme le pourrait faire une flûte de Pan, et puis, couronnant tout cela, une sorte de crinière formée avec des cheveux secs, crépus, de ces cheveux qui n'ont pas de couleur; cependant ils étaient noirs, oui, ils étaient noirs, car, en me regardant, la princesse dit à la princesse veuve :

— Elle est comme nous, elle est brune, elle a les cheveux et les yeux comme Pépita.

Ah, mon Dieu ! Je jetai les yeux dont on parlait sur une glace pour me rassurer. Cette Pépita, c'était la reine d'Étrurie!

La toilette de la princesse du Brésil était tout à fait en harmonie de dissemblance, si je puis m'exprimer ainsi, avec sa personne. Il le fallait. Elle eût été naturelle avec une robe de couleur obscure ou bien une robe de soie parfaitement simple. Elle portait une mousseline de l'Inde, brodée en lames d'or et en lames d'argent, laquelle robe était faite à la grâce du Seigneur, et ne couvrait que très imparfaitement une énorme gorge et une poitrine toute de travers, tandis que des agrafes de diamants rattachaient cette robe sur les épaules et les poignets de deux manches très courtes qui laissaient voir des bras qui eussent été mieux cachés. Les cheveux bouffants et sales, puisqu'il faut le dire, étaient nattés avec des perles et des diamants d'une admirable beauté. Le tour du corsage de sa robe était également bordé avec un rang de perles d'un prix inestimable. Elle avait aux oreilles des boucles et des girandoles que je n'ai vues qu'à elle; C'est une paire de poires en diamants, mais par-

faitement rondes et de la longueur du pouce : l'eau en était aussi limpide que du cristal. C'était une superbe et admirable chose également que les deux boutons qui surmontaient les poires. Mais, en vérité, la figure qu'elle accompagnait était si épouvantable que sa beauté n'était plus celle que j'aurais voulu lui voir. Il me semblait contempler quelque être étrange qui n'était pas de notre espèce.

Il y avait près d'elle deux des jeunes princesses, dont l'une avait dix ans, et qui étaient charmantes toutes deux, mais principalement dona Isabelle — je crois que c'est ainsi qu'elle s'appelait — mais enfin celle qui depuis a épousé son oncle Ferdinand VU. Quant aux autres princesses, dona Maria-Anna et la princesse veuve, qu'on appelait ainsi parce qu'elle était veuve du prince aîné, homme d'un rare mérite, à ce que disaient tous les Portugais, toutes ces princesses étaient laides. Mais cependant c'était une vraie coquetterie pour elles de se-tfouver à côté de la princesse du Brésil. L'ombre portée par elle devenait un coloris de beauté pour les autres. Mais pour cela, qu'on prenne la peine de se la représenter, ayant la figure que je viens de décrire, avec une veste de chasse, faite à peu près comme une veste d'homme, en drap vert et bordée de galons d'or, avec une jupe également en drap vert, et fendue devant et derrière, comme nous pouvons nous rappeler en avoir vu, étant enfant, porter à nos grand'méres lorsqu'elles montaient à cheval dans leur province ; et puis ces beaux cheveux, dont j'ai parlé tout à l'heure, noués en cadofjan et surmontes d'un chapeau d'homme mis le plus souvent à la crâne : voilà quel était le costume de campagne de la princesse du Brésil lors-

qu'elle allait, à la chasse, car il est bon de dire qu'elle chassait comme jadis Nemrod, auquel elle était parfaitement semblable, puisqu'elle chassait aussi la même espèce de gibier.

Mon Dieu, quelle personne! je me trouvais un jour à Quélus, au moment de son départ pour la chasse ; lorsque je vis cette figure, déjà si étrange, dans ce costume vraiment bizarre à son tour, je crus avoir une vision fantastique. Elle enfourchât un cheval noir, très petit, comme tous les chevaux portugais, mais assez méchant pour faire presque peur à un bon écuyer. La princesse le monta, mais jainbe de ci, jambe de là, ^U lui donnant plusieurs coups de cravache bien appliqués sur le cou et sur l'épaule pour corriger en lui quelques mouvements qui lui déplaisaient, elle le fît manœuvrer autour de la cour, c'està-dire de l'esplanade qui est devant le château ; puis elle partit au grand galop, comme un vrai tapageur de quinze ans échappé du collège. D'abord elle m'avait paru si ridicule, que j'eus grand besoin de me rappeler que mon caractère diplomatique exigeait une sorte de tenue de rigueur ; mais ensuite ce sentiment de gaieté fit place à un autre tout à fait opposé. Je ne pus longtemps regarder cet être frappé de disgrâce par la nature dans la moindre partie de sa personne, sans éprouver un dégoût assez fort pour détruire même la plus légère impression de gaieté, et je détournai la tête. Cette femme n'était plus une femme pour moi. Et cependant je connaissais alors des détails qui révélaient grandement sa vocation .féminine. Mon Dieu, avec une pareille figure 1

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