‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 25 sur 64 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

Réception et cérémonial. — La camareira mor. — Les dames du palais par terre. — Ma position à Lisbonne. — Parallèle de lord Fitz Gerald et de sa femme. — Lord Strankford. — M. d'Araujo et son mannequin. — Lord Strankford et les révérences. — Le comte del Carapo Alange. — M. de Castro. — Sa figure de conspirateur. — M. Camille de los Rios. — L'ambassade d'Autriche à Lisbonne. — Les trois sœurs. — L'oreille tirée. — Le comte de Villaverde. — Le gros ventre. — Le gigot. — Les douze verres d'eau. — Le vicomte d'Anadia.

— Le nonce du pape. — L'amoureux de soixante-quinze ans.

— Les lunettes vertes. — Les bonbons. — Conversation avec l'empereur.

Après mon audience de réception, je fus voir la camareira mor. J'avais bien eu le temps d'y aller avant, mais ce qui avait été observé au cérémonial de M. et de M™^ de Ghâlons le fut strictement par nous et pour nous. La camareira mor était une petite femme maigre et noire comme beaucoup de femmes âgées en Portugal, et son costume élait,comme celui de toutes les dames du palais de la cour de Lisbonne, la plus étrange mascarade qu'on puisse imaginer de faire revêtir à des femmes chrétiennes. C'était une jupe de talï'etas bien fort, bien épais, d'une couleur bleu foncé, avec une large broderie en or au bas, et puis ensuite une queue, une robe, je ne sais quel morceau d'étoffe d'un rouge éclatant qui leur pendait en manière de traîne derrière elles. Les plus âgées, comme lacama-

leira mor, portaient un petit toquet, une façon de bonnet assez serré à la tète — c'étaient, je crois, les veuves — et sur ce bonnet était une fleur gros bleu, comme la jupe. Lorsque j'entrai pour la première fois dans le salon de la princesse du Brésil, toutes les damas de lionor étaient assises, devinez où ? Par terre. Comment, par terre? Oui, par terre, les jambes croisées sous elles comme nos tailleurs, ou plutôt comme les Arabes, dont au reste il est demeuré tant de coutumes et tant d'usages dans toute la péninsule. Aussitôt que j'entrai, elles se levèrent toutes, et je crus voir s'envoler une troupe d'oiseaux du Brésil, de ces cataquois rouges et bleus aux vives couleurs ; car il faut rendre justice à leurs étoffes, ou plutôt aux nôtres, puisque le Portugal serait bien fâché d'avoir des manufactures, il est trop grand seigneur pour cela. Elles étaient de la plus vive et de la plus franche couleur, ce qui rendait la chose encore plus ridicule. La princesse, quelque aveuglée qu'elle fût sur son horrible figure, sentait probablement l'inconvénient d'être habillée avec ces étincelantes étoffes, elle ne portait jamais l'habit de cour. Pour le coup, il aurait fallu fuir, et fuir bien loin, car l'effroi s'en serait mêlé.

Lorsque je fus présentée, ma position devint fort belle à Lisbonne. J'étais la seule femme considérable du corps diplomatique. Il y avait bien la femme du ministre d'Angleterre, milady Robert Fitz Gerald, tante par son mari de la belle Paméla, l'élève de M"* de Genlis; mais je ne sais comment elle avait pris son attitude. Elle n'en avait pas même une supportable. Et cependant nous n'étions pas aimés et l'Angleterre avait bien plus de sympathie avec la nation. Cela venait, je crois, de la froideur et surtout du bon

jugement de sir Robert Fitz Gerald, dont la bonne tenue, les excellentes manières étaient opposées en tout à celles de sa femme, qui était vraiment une sorte de virago, aux grands bras, aux grandes jambes, aux grands traits et surtout aux grandes dents, ce qui faisait toujours craindre qu'elle ne voulût vous mordre. Et cela, sans être trop craintive, car elle avait toujours un air si furibond en regardant même un chapeau ou un bonnet français, qu'on craignait qu'elle ne sautât comme une chatte en colère après le visage qui était dessous. Je disais donc que cette sorte de retraite sur lui-même que lord Fitz Gerald avait sagement opérée avant que nous fussions arrivés à Lisbonne, est une preuve d'habileté. Il voyait clairement l'influence de fait que la France, appuyée sur l'Espagne, allait exercer sur le Portugal. Cette influence n'était pas accueillie par la nation peut-être avec la même ardeur que l'Angleterre pouvait en ^ attendre, mais elle' n'en était pas moins positive, et i lord Fitz Gerald, qui connaissait le gouvernement 1 craintif du Portugal, ne voulut pas s'engager dans | une lutte qui n'eût pas été à l'avantage de l'Angle- i terre dans ce moment. La princesse du Brésil était i. Espagnole. Il y avait des ménagements à garder et tous les raisonnements amenaient à ce résultat évi- ; dent, que, dans l'instant ou l'on se trouvait, la France était la dominatrice de l'Europe. Lord Fitz Gerajd était eonvenablement, mais faisant peu de fracas, ne don- , nant pas de fêtes, nç recevant que pour donner quelques-uns de ces dîners diplomatiques obligés, qui \ vous fournissent de l'ennui pour plusieurs semaines. Je crois aussi que sa fortune ne lui permettait pas ; une grande représentation. Lord Robert Fitz Gerald

avait dû être extrêmement beau dans sa jeunesse. Il avait des manières de grand seigneur, et de grand seigneur bien appris, car il y en a de toutes les sortes. Le premier secrétaire d'ambassade était un homme déjà connu à cette époque dans le monde littéraire et politique, mais qui, depuis, a eu une renommée dont son pays doit être fier. C'est lord Strankford. Il traduisait alors le Camoënsen anglais. Lord Strankford était aimable et poli, lorsqu'il arrivait surtout qu'on le rencontrât avant dîner. Il avait la vue fort basse, et était de plus fort distrait, ce qui lui occasionnait des aventures étranges. Un jour, allant voir Pellegrini, peintre italien, qui était établi à Lisbonne et faisait d'assez bons tableaux, il aperçut M. d'Araujo assis dans un fauteuil et posant pour son portrait. Pellegrini fit signe à lord Strankford de ne pas avancer, et d'attendre, pour parler, qu'il eût terminé la séance.

— C'est fini dans l'instant, lui dit-il.

Lord Strankford comprit qu'il ne devait pas déranger l'artiste, et encore moins troubler la physionomie du minisire des affaires étrangères. Il n'était pas secrétaire d'ambassade pour ignorer cela. Il attendit donc à peu près un quart d'heure dans. unc attitude respectueuse, comme il appartenait à un jeune diplomate. Au bout de ce temps, Pellegrini lui fit signe d'approcher. Il commença par une belle révérence à M. d'Araujo, que celui-ci ne lui rendit pas, malgré sa politesse. Il en fit une seconde, même iramo])ilité, une troisième, toujours la même roideur.

— Ah ça! dit en lui-même lord Strankford, est-ce que cette diable de France a fait des siennes ? Est-ce que le bon exemple de la Russie ne leur donne pas goût à l'alliance?...

Tout en se parlant ainsi diplomatiquement à luimême, lord Strankford était arrivé près du ministre des affaires étrangères. Il salua pour la quatrième fois, mais son pied demeura en l'air, et il dit :

— Oh ! oh !

C'était le mannequin de M. d'Araujo avec son haijil de cérémonie.

L'ambassade d'Espagne nous aurait été d'un grand secours si l'ambassadeur eût été marié. Il était veuf, âgé, dévot au delà des besoins de l'âme la plus chrétienne et conséquemment enfoncé dans toutes les superstitions de l'Espagnol le moins éclairé. C'était, du reste, l'homme le plus excellent, le plus vertueux qu'on pût mettre dans les relations diplomatiques. C'était la bonté, la bienveillance même. Sa figure peignait son âme. Elle invitait à l'aimer et à l'aimer comme un père. C'était le comte de Campo Alange. Il avait été ministre à Vienne, il y avait perdu sa femme et, malgré son âge et cette dévotion excessive qui devait l'envahir tout entier, il touchait au cœur lorsqu'il parlait de cette mort qui le laissait isolé dans la vie. Le comte de Campo Alange n'était pas éloquent, mais ce qu'il disait venait du cœur, et je le comprenais. Il avait une grande fortune et en usait honorablement. Sa maison était richement ordonnée, mais tout y était austère. Il possédait les plus beaux mérinos de l'Espagne. Son troupeau — sa cavana — qui portait le nom du marquis de Negretti, son fils, était le plus renonmié dans le commerce, avec celui du duc de l'Infantado. Il est demeuré fidèlement attaché au roi Joseph et le lui a prouvé par le sacrifice de presque toute sa fortune.

Le secrétaire d'ambassade était un nommé Castri^

homme fort remarquable d'esprit et par sa physionomie sombre et même farouche. Ses yeux noirs, surmontés de deux sourcils épais et presque toujours croisés l'un sur l'autre, lui donnt^ient une expression toute particulière.

— Mon Dieu ! disais-je souvent en regardant M. de Castro, comme cet homme ressemble à un chef de conjurés réfléchissant à sa conspiration.

Je ne savais pas que je lui tirais les cartes en parlant ainsi. A peine les troubles d'Espagne éclatèrent-ils, que M. de Castro prit parti. 11 s'est fait un nom célèbre parmi les insurgés espagnols et parmi les Anglais. Il avait l'esprit de sa figure... sombre, entier dans ses décisions et ayant presque toujours l'œil inquiet, ou bien le regard absorbé, comme l'homme dont l'âme est envahie par une pensée unique qui réclame une active surveillance sur ce qui l'entoure. Mais, quel que fût son esprit, il est certain qu'il en avait beaucoup.

Une homme, spirituel comme le Français le plus aimable, parlant notre langue avec la même élégance qu'un de nos jeunes gens les plus agréables, dont les manières, le ton, la tournure, étaient à la fois parisiens et castillans, faisait partie de raml)assade d'Espagne. C'est don Camille de los Rios. C'est un homme aimable et de bon ton, autant que peut le désirer une maîtresse de maison. Je l'ai apprécié et apprécié tout à fait à sa valeur. Il appartient à la noble maison de Fernand Nufiez et avait été élevé f'ii France, au collège de Sorèze. Il aimait la France comme un étranger duit l'aimer, sans fol enthousiasme f^t conservant pour sa belle patrie l'amour que doivent I iiijours lui porter ses fils. Le reste de l'ambassade

était bien composé, et presque tous les attachés et les secrétaires étaient jeunes. Mais les deux hommes que je viens de citer sont les seuls dont le souvenir me soit demeuré au point de pouvoir les rappeler dans tous leurs détails.

Le ministre de Russie était le plus ennuyeux des hommes. Nous le vîmes peu. L'Angleterre, qui déjà commençait à craindre l'envahissement européen par la main puissante de Napoléon, voulut tenter de bâtir une digue pour s'opposer à ce torrent qui menaçait d'emporter dans son cours tout ce qui était sur ses rivages et qui refusait de jeter l'ancre dans ses eaux. On parlait d'un traité qui avait été signé à Pétèrsbourg entre la Grande-Bretagne et la Russie. Ce bruit n'était pas encore officiel et le ministre de Russie \ étant invité â une grande fête chez moi, où il y avait plus de deux cents personnes, s'y montra avec un visage de circonstance tellement ridicule, que même les plus dévoués à l'Angleterre convinrent qu'il aurait mieux fait de mettre un tonnet de coton et de rester dans son lit. Un diplomate dans le cœur se démet véritablement un bras dans une semblable occasion. Mais le Russe que nous avions là-bas ne faisait que bouder. Ce qui le rendait un peu plus laid, et voilà tout.

La Hollande n'avait qu'un consul général, faisant les fonctions de ministre. C'était un nommé M. Dormann, bon et excellent homme. Sa femme était,

1 8 avril 180;i. L'empereur Alexandre s'engageait à fournir une armée de 180,000 hommes, l't de formoi- une coalition continentale à l'effet de soustraire à rinfluence de la Franco, la IFullandu, la Suisse et le Hanovre. Ce fut la cause de la campagne d'Austerlitz.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS S9i

comme lui, une personne dont l'amitié et l'estime honorent toujours ceux qui les obtiennent.

J'ai gardé l'ambassade d'Autriche pour la dernière description diplomatique, parce que j'ai beaucoup à dire sur cette si intéressante famille. Je l'aimais bien, je l'aime toujours et je serai heureuse, si ce livre tombe dans les mains de quelques-unes des charmantes sœurs, qu'il leur dise que leur souvenir m'est toujours présent.

Il y avait, je crois, en 1805, à peu près cinquante ans que M. de Lebzeltern le père était établi en Portugal. Il s'y était marié avec une Espagnole et le Portugal était devenu sa seconde- patrie. Il avait trois filles et un fils. Ce fils, l'un des hommes aujourd'hui les plus distingués de la diplomatie du cabinet de Vienne, est en ce moment ambassadeur d'Autriche à Naples. Il est ce que doit être le fils de pareils parents, le frère de pareilles sœurs ; et tous ceux qui connaissent la famille de l'ajuda, comme nous l'appelions à Lisbonne, ne me contrediront pas, j'en suis certaine.

La comtesse de Lebzeltern était fort âgée. Mais son esprit gai, ses manières d'un temps éloigné et qui me rappelait des traditions d'enfance, tout m'attira vers elle et vers ses filles, dont l'aînée surtout, dona Theresa-Maria, était une charmante personne. Ah! que de douces heures j'ai passées à Lisbonne et à Cintra, au milieu de cette respectable famille! Junot comprit à l'heure même combien il y avait et de vertus et de bons sentiments dans toutes ces âmes qui reflétaient l'une à l'autre de pures pensées et des sensations toujours généreuses. Il s'attacha à cette famille et me dit combien il serait heureux de me

voir fréquenter M"" de Lebzeltern. Il n'eut pas besoin de me le répéter, car mon désir était semblable au sien. C'était plaisir de voir arriver dans un bal ces sœurs entourant leurs vieux parents, les soutenant et s'arrangeant toujours pour que l'une demeurât près de M. et M"^ de Lebzeltern. Et cependant elles aimaient toutes la danse. Une particularité qui ne fait pas honneur au discernement portugais, c'est que les demoiselles de Lebzeltern n'étaient pas mariées.

— En vérité, disais-je un jour à M. d'Araujo, vos compatriotes ont la vue bien basse et l'oreille bien dure pour ne pas voir, pour ne pas entendre ces femmes vraiment faites pour le bonheur intérieur de la vie.

M. d'Araujo me regarda un moment avec son petit œil gris noir, malin et spirituel :

— Permettez-moi de vous dire, madame l'ambassadrice, que vous êtes un peu rabâcheuse. J'ai déjà eu l'honneur de vous faire observer que, dans cet honorable pays, nous ne voyons et nous n'entendons que ce qui est précisément à côté de notre intérêt. Un noble Portugais, comme, par exemple, le comte de Pe..., bien qu'il parle très bien français, anglais, italien, dh*ait comme Walpole : « Que fait-on de cela à la maison? » Et le comte de Villaverde dirait, lui : « Que (ait-on de cela en ce monde? »

Puisque j'ai prononcé ce nom de comte de Villaverde, il me faut parler du ministère de Portugal à l'époque où j'étais à Lisbonne.

J'ai déjà fait connaître, je pense, M. d'Araujo. Plus tard je placerai dans cet ouvrage une ou deux lettres de lui, qui donneront une idée piécise de son char-

mant esprit dans le genre de celui de M. le comte Louis de Narbonne. Quant à ses talents comme homme d'État, je ne puis donner mon opinion, cela aurait l'air d'une mauvaise plaisanterie. Les femmes sont, toutefois, aussi habiles que tout homme pour classer des qualités et même asseoir un jugement sur ceux qui les gouvernent. Leur regard est plus subtil. Elles plongent dans les profondeurs du cœur, sondent ses replis et définissent quelquefois un homme lorsque la multitude n'en est encore qu'à la première écorce. Cependant nous pouvons nous tromper quelquefois, car je me rappelle fort bien un jugement porté der nièreraent sur une tête élevée qui, à cette distance, po'jvait être vue comme elle voulait l'être par ceux oui ont la vue basse, La mienne l'est prodigieusement, et j'avais en outre de la prévention pour cette tête. Mais j'ai pris d'autres lunettes, parce que la tête a cassé les miennes et, ma foi, avec mes nouveaux verres, j'ai vu ce que je ne voulais pas voir. J'ai été prophète, et comme Jérémie, prophète de malheur.

Enfin, toujours est-il que M. d'Araujo était un aimable homme. Je regrette infiniment de ne plus avoir un portrait de lui que j'avais écrit dans un album. Parlant un jour du Portugal, avec l'empereur, peu de temps après mon retour, il me demanda plusieurs renseignements sur M. d'Araujo, M. de Villaverde et M. d'Anadia, ministre de la marine. Je lui dis que j'avais le portrait de M. d'Araujo écrit dans un album et que, si Sa Majesté ne craignait pas de s'ennuyer en lisant vingt lignes de moi, elles pourraient peutêtre lui donner une juste idée de i'homme du monde.

car pour l'homme d'État je ne puis me flatter de l'avoir bien rappelé.

— Oh ! oh ! madame l'ambassadrice, me dit l'empereur en me tirant l'oreille tellement fort que, cette fois, la boucle d'oreille lui resta dans la main, oh! ))h! vous faites l'auteur! Je n'aime pas cela. Mais, c'est égal. Envoyez-moi votre grimoire. Nous verrons comment vous vous en tirez.

Je le lui fis parvenir le matin. Je ne l'ai jamais revu. Je l'ai regretté non pas pour le portrait de M. d'Araujo et celui du comte Villaverde, mais pour plusieurs autres petites choses que je n'avais pas en double comme ces deux portraits. ,

I^e comte de Villaverde était ce qu'on appelle aa- ' jourd'hui en France président du conseil. Il avait, à ce qu'on disait, une sorte d'habileté, c'est-à-dire de la ruse, de la finesse, ou plutôt de la fausseté, un état perpétuellement craintif, et tous les résultats de la crainte, ce qui, dans un gouvernement, comme dans un homme, le stigmatise de honte et d'humiliations, et bien souvent de déshonneur. M. le comte de Villaverde avait bien assez de talent pour connaître, à la lueur des éclairs qui précédaient l'orage, qu'il s'avançait sur son pays; mais là s'arrêtait toute sa science. Il n'avait pas de force pour combattre le danger et après l'avoir signalé, il ne pouvait que trembler et craindre. Il était d'une obésité peu commune, son ventre surtout Taisait oublier celui du roi de Wurtemberg. Celui de M. de Villaverde pouvait prétendre à plus d'un pied d'envergure, en surplus sur le ventre royal, bien que les choses royales passent avant toutes les autres. Il sortait de ce ventre ou plutôt de cette caverne de chair humaine un

souffle qui grondait comme un tonnerre, surtout après avoir monté quelques marches. Jugez de la représentation qu'il me donnait à moi, dont l'appartement était au second! Mais le plus curieux, c'était la presque fpbuleuse quantité d'aliments qui allaient s'engloutir dans cette caverne. J'avais bien entendu parler de gens ayant un appétit glouton, vorace. Mais, à ce point, la chose était au delà du vraisemblable. C'était bien le comte Villaverde qui pouvait dire :

— Je mangerai ce gigot-là, lorsque je n'aurai plus faim.

Après avoir dîné comme devait dîner un pareil homme, il s'établissait dans un fauteuil, et autant que cela lui était possible, dans une pièce voisine de celle où tout le monde se tenait. Là, il se faisait apporter de l'eau à la glace et en avalait ordinairement dix et douze verres, sans sucre, sans rien, l'eau frappée de glace toute pure. C'est alors que la forge commençait son tintamare ! Quel être ! On me disait souvent :

— Mais il est fort aimable... très spirituel. Soyez donc aimable ! Ayez donc de l'esprit entre

deux hoquets et deux soupirs d'allégement, parce que le glouton expire sous le poids d'un foie gras ou d'un macaroni. Allons, allons, il n'y a pas moyen de croire à des choses comme cela !

Le vicomte d'Anadia, ministre de la marine, était un de ces hommes qu'on est heureux de rencontrer. Mais pour cela il faut qu'on puisse les trouver en son chemin, et M. d'Anadia était un ermite reconnu. Il n'aimait pas les hommes, voyait sa patrie oe qu'elle était vraiment . un paradis habité par des démons et des bètes, la minorité seulement était bonne. Il

voyait et jugeait ce malheur avec un cœur ulcéré, ef, des yeux qui peut -être allaient trop avant dans la plaie. M. d'Araujo, lui aussi, voyait le mal, mais il disait : « Remédions-y, » parce qu'il ne le jugeai"! pas incurable.

Mais M. d'Anadia pleurait comme Jérémie sur sa pauvre patrie, et n'admettait aucune consolation comme espérance. Il était excellent musicien et embellissait sa retraite par tout ce que les arts peuvent accorder de ressources délicieuses, et lui-même était une de ces ressources parfaitement agréables. J'avais, au reste, trouvé un peu grâce devant lui et il venait chez moi beaucoup plus souvent qu'il n'allait ailleurs.

Me voici arrivée au portrait principal, c'est celui du nonce apostotique.

M^'' Galeppi, archevêque de Nisibl, est un homme assez fameux dans la diplomatie du Vatican. Son <3sprit souple et fin, et son instruction vaste et profondément nourrie, non seulement des souvenirs de souffrance de l'Église, mais bien aussi de ceux des jours de son pouvoir, en faisaient un être d'un haut intérêt à examiner. 11 avait senti que son attitude devait être tout humble envers cette France que son souverain venait de déclarer n'être plus orpheline, et La grandeur de cette nation relevée par les hommages, les accents de louange dominant tous les autres, semblait être une excuse vis-à-vis ceux qui pouvaient accuser le saint Père de trop de faiblesse. Je ne sais si le nonce avait des ordres, ou s'il les prévint, mais aussitôt notre arrivée à Lisbonne, il se constitua Vaml plutôt que le collègue diplomatique de l'ambassadeur de l'empereur des Français. Quant à moi, il se déclara mon cavalière servente. Et comme ses soixante-

quinze ou soixante-dix ans nous mettaient tous deux hors de la critique, il se nomma lui-même mon adorateur et me contait tous les jours les plus douces et les plus spirituelles paroles. Tout cela entremêlé de caresses à mo7i trésor, de bonbons exquis faits par un officier italien qu'il avait amené de Rome avec lui et qui avait le plus admirable talent pour empl-^yer le sucre que j'aie jamais rencontré, même en Italie. Tout cela était fait avec bon goût, sans aucune servilité, et d'une façon même à gagner le cœur si l'on pouvait marcher avec lui sans savoir où l'on va. Mais, ce qui venait précisément d'avoir lieu devait nous tenir sur nos gardes et le moment n'était pas heureusement choisi.

L'empereur, avant de se faire couronner roi d'Italie, dont il avait déjà accepté la couronne \ avait vu partir de Paris le saint Père et la cour ecclésiastique. Le pape et son conseil avaient bien été déterminés par leur conviction, parce qu'elle devait les convaincre, surtout Gonsalvi et quelques autres qui avaient, ainsi que lui, la portée longue et juste. Mais les intérêts humains entraient pour beaucoup dans cette grande et singulière détermination, qui non seulement étonna l'Europe, mais la frappa de mort dans ses accents de révolte. Le conseil du saint Père avait, ainsi que lui, compté sur le rétablissement de ses anciens domaines. Le traité de Tolentino lui avait enlevé les trois Légations, iît le cardinal Gonsalvi, comme les autres, espérait que l'empereur reconnaîtrait la déférence

1 II fut au Sénat le 18 mars pour annoncer qu'il acceptait la couronne d'Italie. Co lui dans ce discours qu'il parla de sa volonté de ne pas agra^dli" la France.

qu'avait eue le pape en se déplaçant pour venir de Monte Cavallo au pavillon de Flore, et qu'il rendrait au moins quelques débris de ces trois Légations. Je ne sais si Napoléon fit bien, je ne sais s'il fit mal, mais il ne rendit rien. Le pape demeura quatre mois entiers à Paris et repassa les Alpes sans avoir eu satisfaction. Peut-être de la part de l'empereur la chose t'ut-elle maladroite. Je le crains. Au surplus, je n'aurais aucun bon sens moi-même si je me refusais à voir ses fautes. Sans doute il en a commis, et malheureusement pour lui, ces fautes eurent une influence directe et terrible sur lui. On ne peut se figurer à quel point cette bulle d'excommunication lui fut préjudiciable en Espagne et en Italie, et dans l'Allemagne catholique.

Il devait donc y avoir déjà à cette époque un levain de haine et de vengeance dans les âmes ecclésiastiques et italiennes. M^'" Galeppi n'en témoignait rien, mais il devait, comme les autres, regretter vivement ce fleuron de la triple couronne. Je le voyais tous les jours ainsi que son auditeur, qui est aujourd'hui cardinal et qui était également un homme fort agréable à avoir dans un salon. Lors du couronnement d'Italie, le nonce, qui avait probablement écrit pour qu'on lui répondît dans ce sens, m'apporta une grande quantité de lettres de Milan, dans lesquelles on lui rendait compte de la cérémonie dans des termes qui révélaient un attachement profond et qui semblaient dictés par l'enthousiasme^ Je veux, précisément à propos de cela, rapporter un mot de l'empereur, qui sert à donner l'idée du degré de rapidité que met, non pas la vanité, car un homme comme lui ne pouvait la connaitre, mais cette confiance en lui-firî^aae

et, surtout, cette confiance en l'amour des peuples C'était également comme pour M. d'Araujo, à mon retour de Portugal. L'empereur se plaisait a me faire causer sur ces deux cours de Lisbonne et de i\Iadi'id. il me parla, comme cela devait être, de monseigneur Galeppi, et me fit beaucoup de questions sur lui. Il l'avait connu, je ne me rappelle plus dans quel lieu, je crois que c'est en Italie ; et il disait que toute la finesse du cheik turc le plus délié n'était que de la niaiserie auprès de M^'" Galeppi. C'était pour lui un point de comparaison très souvent employé et il me souvient que, lorsqu'il en parlait à la Malmaison, il désignait du doigt particulièrement un petit vieillard enveloppé dans une énorme pelisse verte bordée de martre blonde, coiffé d'un turban fait avec un châle de cachemire rouge à fleurs et tenant à la main un long tuyau de jasmin, au bout duquel était sa pipe d'ambre \ Ce petit vieillard me rappelait le Maugraby, dans les ravissants contes arabes, lorsqu'il fait le rôle du médecin africain.

— C'est un madré compère, disait l'empereur, que ce Galeppi.

Et il ajoutait que, faisant un traité une fois avec Murât, autant que je puis me le rappeler, il mit des lunettes vertes pour n'être pas deviné dans le regard.

Voilà une chose qui peint l'homme.

1 Les cheiks du Caire étaient tous clans la salle de billard à la Malmaison. Il y avait parmi eux des figures bien remarquables comme beauté et comnae expression. Aucune n'était muette.

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