CHAPITRE XXVi
Influence des femmes en Portugal. — Noblesse de Lisbonne. — Le duc de Cadaval. — Le grand seigneur et le cuisinier. — Le mémoire de cinquante mille francs. — La partie de pharaon. — Le peuple et les grands. — Les compliments. — Le marquis de Loulé et Henri IV. — Les trois Grâces. — Société de Lisbonne. — Le comte de Lima. — La comtesse da Ega,.
— Ratification de traité. — Le maréchal et le prince régent.
— Le prince du Brésil en mascarade. — L'ordre du Christ.
— Le valet de chambre chevalier. — Cérémonie de la Sainte- Chapelle. — Les mantelels de crêpe blanc.
J'ai parlé des hommes d'État purement politiques, je vais maintenant essayer de retracer quelques souvenirs concernant des^personnages très remarquables qui, bien qu'ils fussent dans le monde, ont été également attelés au char de la pauvre nation portugaise et l'ont tiré comme ils ont pu tant à droite- qu'à gauche, mais par exemple jamais en ligne directe. Ces hommes -là et même ces femmes, car les femmes s'en sont mêlées, existent encore aujourd'hui. Ce sont les mêmes personnes, encore disposées à agir comme par le passé et, comme par le passé, toutes disposées à mal l'aire et toujours avec les meilleures intentions du monde, cela va sans dire. Tous ceux qui gouvernent et, surtout, ceux qui gouvernent mal, disent tous les mêmes paroles. Ceux qui gouvernent bien ne disent rien, ils se contentent de faire. Je n'aime
pas les hâbleurs. Il en est de ces gens-là comme de beaucoup de voleurs in partibus, qui ne parlent que de leur honneur et de leur vertu. Oh ! que je me méfie do ces gens-là !
Dans la haute société noble de Lisbonne, il y avait, lorsque j'y étais, en 1805, un mélange très remarquable ; il n'y avait pas de degré ; c'était détestable ou bien parfait. Dans cette^ dernière nomenclature, qui malheureusement n'était pas la plus nombreuse, j'ai déjà placé la famille du ministre d'Autriche. Je suis glorieuse d'avoir à dire que les deux personnes de Lisbonne que j'estime le plus, soni aenx Françaises mariées à deux Portugais. L'une est M'"'' la duchesse de Cadaval, cousine du roi, sœur de M. le duc de Luxembourg et l'autre est M"^ de Braamcamp de Sobral, fille de M. le comte Louis de Narbonne:
La duchesse de Cadaval s'est mariée à Lisbonne lors de l'émigration. C'est une personne parfaite de bonté, de grâces, de politesse, de cœur. Elle est ce ^ qu'on voudrait que fût une sœur qu'on aimerait. Les premières familles de Portugal furent irritées en voyant conclure ce mariage, qui détruisait beaucoup d'esjîérances formées par l'ambition, car M. le duc de Cadaval est en Portugal ce que M. le duc d'Orléans était en France avant les journées des 21, 28 et 29. Il touche le trône. La naissance de M. le duc de Luxembourg n'était pas inférieure à celle du duc de Cadaval. Aussi n'était-ce pas de ce côté que se tournait l'envie pour lancer son dard et même son venin. J'ai entendu des choses purement méchantes et fausses sur un être qui est un ange, mais l'opinion générale est pour elle et M""* la duchesse de Cadaval est universellement aimée et estimée en Portugal.
Lorsqu'elle épousa M. le duc de Cadaval, il était jeune et beau même, ce qui est rare en Portugal. Mais, comme je ne suis ni la parente, ni l'amie de M. le duc de Cadaval, je puis dire ici à quel point cette union était discordante entre les deux parties. M"" de Luxembourg était alors âgée de dix-huit à dixneuf ans. Elle était grande, très bien faite, elle avait des yeux doux et spirituels, une démarche souple et lente qui lui donnait un grand charme. Son sourire était encore gai, mais on y voyait du malheur, et de ce malheur que le cœur est contraint de renfermer en lui. Comme je n'ai jamais été honorée de sa confiance, je puis parler sans crainte des observations que j'ai pu faire sur elle et sur son mari. M"" la duchesse de Cadaval, dont enfin le fils peut un jour s'asseoir sur le trône de Portugal, est une femme respectable sous tous les rapports exigés dans le monde. Elle est bonne mère, bonne amie, épouse exemplaire, et Dieu sait quel mérite elle avait à l'être! Lorsqu'elle se maria, M. le duc de Cadaval avait une fortune entièrement délabrée par des dettes de tous genres et surtout des dettes presque honteuses. M'^Ma duchesse de Cadaval eut le courage d'ordonner, de supporter elle-même une réforme générale dans sa maison. 11 y avait, je crois, un cuisinier auquel il était dû cinquante mille francs. Elle le paya. Le duc, furieux de cet acquittement envers un homme qu'il prétendait être un voleur, fit une scène très violente à sa femme et ne s'apaisa que le lendemain, parce que l'argent lui rentra. Savez-vous comment? En jouant la somme entière au pharaon avec le cuisinier. C'est un fait. De pareilles choses faisaient verser de cruelles larmes à la duchesse de Cadaval. Mais jamais
le monde ne connut ses douleurs. Ces détails me sont parvenus par des amis intimes de la duchesse, qui souffraient autant qu'elle de ses maux intérieurs.
J'ai déjà parlé de la noblesse portugaise, mais trop légèrement pour que l'attention ait été fortement attirée sur elle. Le Portugal, ainsi que je l'ai dit plus haut, est trop important aujourd'hui pour ne pas revenir sur ce sujet avec le soin qu'il comporte.
La noblesse portugaise ne. ressemble à aucune autre. Il n'est en elle aucun élément dont on puisse tirer parti dans des temps orageux et lorsque la patrie — si ce mot peut être employé, ce dont je doute fort — est en péril. Le temps des Juan de Castro, des Albuquerque et des Pombal est bien loin d'eux, et le souvenir en est même éteint. Il ne faut pas même partir de l'époque récente dans la vie d'une nation oîi les semaines doivent être comme celles de Daniel, d'années et non pas de jours. Il ne faut pas parler de la conspiration de Pinto. Il y avait encore de l'élan dans la nation. Et pourtant, dans cette importante affaire, ce fut un homme obscur, ce Pinto, qui fit toute la besogne. Le due de Bragance avait peur, pour dire le mot. « Il avait de la prudence », disent les Portugais. Cela s'appelle autrement dans un chef de parti, surtout en laissant mettre les autres en avant. Nous connaissos'* ^^& exemples de pareille conduite.
Dans tous les pays, la haute classe diffère du bas peuple. Mais je ne crois pas que cette différence soit nulle part aussi frappante qu'en Portugal. Le seul point de jonction qui se trouve entre les deux est un besoin de faire des compliments, porté à un degré iidicule d'exagération, bien éloigné en cela de la po-
litesse peut-être un peu cérémonieuse des Espagnols, mais à laquelle au moins vous pouvez croire et être sensible lorsqu'ils vous la témoignent. Un paysan portugais qui en rencontre un autre, ne manque pas d'ôter son chapeau et de le tenir à la main quelque temps qu'il fasse, tandis qu'il s'informe' de la santé des petits, des grands enfants et du chien de la maison. Puis il termine son compliment par la phrase obligée :
— Estoy â sens ordens, seu criado.
Et ce sont surtout les ânicrs qui manquent le moins à cette régulière manière d'être. Depuis la guerre, je sais qu'ils sont un peu moins polis, parce que les Français et les Anglais ont dérangé cette symétrique habitude de révérence, signe caractéristique de fausseté, chez les fidalgos surtout. Du reste, chez eux comme dans le peuple, jamais on n'entend une expression indécente ni un jurement. Cette particularité est si remarquable, qu'il n'existe aucune parole, dans la langue portugaise, qui soit l'équivalent même du caramha espagnol, sans parler de quelques autres expressions très ordurières, ni le goddam anglais, ni le jurement ordinaire en Allemagne, ni les nôtres, qui pourtant offrent une grande variété dans ce genre. Eh bien, aucun ne trouve, comme je l'ai dit, son équivalent ! Un étranger, bien en colère, doit se priver de la douceur de jurer en portugais. Les gens du peuple seulement, jurent quelquefois par le diable \ Je fais remarquer cette singularité comme devant
' Quant au bas peuple portugais, il jure seulement, comni' je le dis, pur le diable, et encore très rareinonl, cl puis par un mot fort énergique, ainsi que dans tous les pays méridionaux.
donner une idée de la stagnation de pensée de ce peuple qui chemine ainsi dans la vie tout mécaniquement.
Les Portugais sont fort bavards. Ils sont caqueteurs môme, s'occuperont de choses futiles dans ce qui concernera l'intérieur de la famille de l'un de leurs amis; et l'habitude et le goût qu'ils ont de vivre beaucoup plus avec leurs domestiques qu'entre eux, a, je crois bien, amené cet inconvénient tout à fait antisocial. Ils ne sont pas francs et cherchent à cacher ce qu'ils veulent vous dérober sous des dehors prévenants eU polis. Nous en eûmes des preuves, et des preuves terribles, lorsque plus tard Junot, toujours loyal et chevaleresque dans ses sentiments et sa conduite, voulut réclamer les services d'une foule d'hommes qui étaient venus offrir leurs bras, leurs fortunes et leurs vies, et qui, quelques mois plus tard, ne donnèrent au premier appel qu'une lâche trahison.
Toujours en parlant en général, car il y a, je le répète, d'honorables exceptions. Je crois expliquer la décadence de la société portugaise par plusieurs raisons, dont son gouvernement est le premier auteur. Jamais il n'a su tirer parti d'un mouvement, d'un sentiment généreux. Tout était étouffé sous des lois bizarres, plus bizarrement encore appliquées^ et la ruine de la littérature était si complète, que le Camoëns était presque inconnu parmi eux. Venait ensuite la domination de la nation anglaise, véritable motif de la maladie qui rongeait le Portugal lorsque je le vis pour la première fois, en 1805. Les Anglais étaient alors tout puissants à Lisbi)nne et faisaient sentir leur domination avec cette dureté de despo-
tisme qui abrutit et rend esclaveV Comment cela eûtil été autrement, lorsque le f)rince du Brésil donnait lui-même l'exemple ?
Après ma présentation, j'ouvris ma maison. Tous les jours je recevais et, trois fois par semaine, j'avais un grand dîner. Je donnais souvent des bals, mais je ne les donnais pas pour les Portugais qui, en général, n'aiment pas la danse et dansent fort mal lorsqu'ils s'en mêlent. Il n'y avait à cette époque qu'un homme qui dansait à merveille et qui aurait été remarqué à Paris, non seulement pour sa danse, mais pour ses bonnes manières, sa politesse de bon ton. C'était l'infortuné marquis de Loulé, le père du beau marquis de Loulé, que nous voyons à Paris. Son fils ne lui ressemble pas du tout, quoique le père fût très bien. Il avait une grande ressemblance avec notre bon Henri IV et la même finesse dans le sourire. Il avait épousé l'une des trois Grâces. C'était ainsi que nous nommions les trois sœurs du marquis de Mariai va, qui a été ambassadeur de Portugal en France, et l'un des hommes, en petit nombre, dont le, Portugal doit s'honorer. Ses sœurs étaient toutes trois charmantes. La marquise de Loulé, la marquise de Louriçal et la duchesse d'Alafocs étaient, à peu d'années près, toutes trois du même âge, c'est-à-dire qu'elles se suivaient:
' Sans aoule doa Miguel mérite do vifs reproches de la part des gens qui veulonl aujourd'hui, cl avec raison, la liborlé depeuph.'s. Mais la question se trouve ici étrangement compliquer. Le Portugal esl-il non seulement digne, mais en étal do recevoir ce baptême politique? Je ne le crois pas. 3lais don Migutl veut le soustraire au despotisme de l'Angleterre. C'est uut grande et belle i(lé<', tandis que don l'edro parle constitution et ; vient chez lui par la lorce étraugéi'e, comme les fiourbous.
DE LA DUCHKgSE D'ABRANTÈS 409
la duchesse d'Alafoés, qu'on avait eu la barbarie do marier à l'âge de vingt-deux ans avec un vieillard de soixante-quinze, était de très peu d'années, je crois, plus âgée que ses sœurs. Elle avait une beauté étrange dont la vue nous frappe rarement.
La duchesse d'Alafoës^ est d'une taille au-dessus de la moyenne et fort agréable, dans toutes ses proportions. Sa tournure est simple, mais on voit qu'elle est grande dame, et pour cela il n'est nullement besoin qu'elle porte le cordon blanc et rose de Sainte-Elisabeth, ni celui de Maria-Louisa. Ses cheveux sont d'un noir de jais, abondants et soyeux,- ce qui s'apercevait à 1a souplesse de leurs anneaux et à leur reflet lustré. Sa peau est brune, et tellement brune, qu'on ne sait d'abord si elle est Européenne. Mais cette peau l'ccouvre des traits si parfaitement réguliers, qu'on ne peut que les admirer sans songer au plus ou moins de blancheur de leur enveloppe. Ses dents sont charmantes, ainsi que cela se voit au reste assez communément en Portugal, où les naturels du pays ne fumant presque pas et l'usage du chocolat étant moins journalier, les dents se conservent davantage, chez les hommes comme chez les femmes. Mais les yeux de la duchesse d'Alafoés sont tellement extraordinaires qu'ils méritent une attention particulière, ils sont parfaitement beaux et noirs, et d'un noir de feu, qui fait étinceler sa prunelle placée dans un globe d'un blanc pur et d'une forme admirable. Cet œil- est bordé d'une longue fourrure épaisse, soyeuse, tormant une des plus belles paupières que
1 Après la mcu'ttlu du:: d'Alafocs, elle entra dans un couvent et depuis elle est morte.
j'aie vues. Et puis, tout autour de cet œil, en haut, de côté, au-dessous, se voit une trace charbonnée faite par la nature, qui encadre cet œil, comme on encadre un tableau précieux en lui mettant une bordure qui forme comme une perspective au fond de laquelle repose cet œil étrange dont le regard est la chose la plus ravissante que la nature puisse donner à un visage de femme. La figure de la duchesse d'Alafoës était tellement pudique et pieuse, que ce regard, dont les étincelles étaient échauffées sous la paupière épaisse qui le voilait en partie, n'avait que la moitié de son charme. La physionomie de la duchesse était calme et digne. Mais ce regard-là, animé par un sentiment violent, doit donner du feu et brûler une autre âme. C'est bien la duchesse d'Alafoës qui peut dire :
— Je suis brune, mais je suis belle, ô filles de Sion !
La duchesse d'Alafoës, qui avait alors, je pense, vingt-huit à vingt-neuf ans, était tante de la princesse et du prince régent. Je ci'ois même. Dieu me pardonne, qu'elle l'était de la vieille reine toile. Le duc d'Alafoës avait quatre-vingt et quelques années. Il était spirituel, avait beaucoup voyagé, beaucoup vu et beaucoup retenu. Il avait longtemps habité la France, et le souvenir qui lui en était resté suffisait pour qu'il reçût avec politesse les Français qui allaient le V(jir. \ï y eut une grande discussion pour savoir qui ferait la première visite. On a pu voir, par la copie du cérémonial de M. le comte de Chàlons, que déjà, à cette époque, le duc d'Alafoës faisait des difficultés, ainsi que le patriarche. Junot était en position d'être plus sévère que M. de Châlons, et cette fois la France eut le dessus. M. le duc d'Alafoës n'était pas
très bien en cour à cette époque. Il vivait très retiré dans sa maison du Grillo, à l'extrémité de Lisbonne, dans la partie de l'Est, demeurant, selon l'usage des fidalgos d'un rang élevé, au milieu d'une troupe d'inférieurs qui leur forment une petite cour.
La marquise de Louriçal et la marquise de Loulè étaient plus élégantes que leur sœur. Elles aimaient assez le plaisir et Nenaient au bal chez moi, regardaient ma toilette avec des yeux d'envie et tout en' s'amusant, disaient du mal de la France et de son ambassadeur et même de son ambassadrice. Quant au marquis de Louriçal, il y en a bien sûrement un dans ce monde, mais je n'en ai pas même une idée. Il est sûrement de ces hommes dont on connaît la femme depuis dix ans, et chez laquelle, rencontrant son mari pour la première fois, on demande: « Quel est celui-là? »*
Une famille influente à l'époque de 1805 était la famille de Bellas. Ils étaient tous dévoués à l'Angleterre corps et âme. Il y avait dans cette famille un petit père, une grosse mère, des filles qui n'étaient ni grosses ni petites, ce qui veut dire rien du tout, et qui mouraient pourtant d'envie d'être quelque chose. Pour y parvenir, elles faisaient les Anglaises et les singulières, ne dansaient que des colonnes, ce qui était par exemple, une preuve de bon sens, car les pauvres personnes, en" fait de grâces, n'entendaient pas grand'chose et s'acquittaient de leur place dans un quadrille à peu près comme ces crabes\ qui
' Journal de la Caricalure, dessin mis à l'index, — N° 4 — 1830. Ce charmant el original dessin est d'Henri Monnier. L'esprit, la malice el le bon goût d'une caricalure s'y irouven* gracieusement réunis.
pirouettent si gracieusement en faisant un balancé, dans la danse fantastique. Elles n'étaient pas jolies,' ces demoiselles, elles n'étaient pas agréables. Mais, cela était égal, elles n'en faisaient pas moins les imp(irtinentes, ignorant que rien n'est moins élégant que l'insolence et que c'est le fait des femmes de chambre parvenues, ou bien des demoiselles nobles parfaitement mal élevées.
11 y avait toute la famille de M. le comte de Lima, qui était pour Junot et moi une sorte d'exception pour les soins que nous leur reridions. Il y avait parmi ses nombreux parents deux sœiirs et un neveu que nous vîmes aussitôt après notre arrivée. L'une des sœurs était comtesse d'Obidos, mère du comte de Sabugal, qui est en ce moment à Paris. L'autre était la marquise d'Abrantès. La comtesse d'Obidos était une femme tout en Dieu, disant son chapelet du matin au soir et du soir au matin, ayant ses cheveux blancs relevés sur le bout de sa tète avec un ruban, comme on le voit encore dans quelques tableaux^; du reste, polie, calme, ne se mêlant ni du Portugal, ni de l'Espagne, ni du Brésil, et laissant tout cela à la grâce de Dieu. La sœur, la marquise d'Abrantès, était plus sociable, mais roide, compassée, et toujours arrangée de manière à faire croire qu'elle venait d'avaler une broche. Son inari était plus aimable. Quant au neveu de M. de Lima, le marquis de Ponte de Lima, chef de la maison de Lima, il était fort bien dans ses manières, par-
ï II y a encore beaucoup de Portugaises de haut rang qui resloul ainsi coillécs chez elles. Dès qu'elles sortent, elles se mellisnl à la française; mais, ])ar exemple, dans Tintérieur des provinces, j'en ai >a qui ne poilenl jamais d'autre coifl'uro.
lait français, ce qui ne laissait pas d'avoir son prix, et s'il ne dansait pas aussi bien que le marquis de Loulé, il allait toujours. Il avait épousé sa cousine, la ^ille de la comtesse d'Obidos. Elle avait une jolie tête, muis à vingt ans elle pesait, comme la baronne de Tondertentrunck, près de trois cents. Allez donc chercher unejolie femme au milieu d'un déluge de graisse comme celui-là. C'était le résultat des poules au riz (raido de galina) et d'un appétit satisfait outre mesure. Car les Portugais sont loin d'être aussi sobres que les Espagnols.
Les hommes ne sont pas beaux en Portugal : il existe un sang mêlé qui donne une couleur à' albinos, excepté les cheveux et le teint blanc, à tous les Portugais, particulièrement de Lisbonne et d'Oporto. Je crois en trouver la raison dans la fréquentation habituelle que les Nègres et les hommes de toutes les nations font dans les deux» villes. Les Portugais sont petits, trapus, gros et carrés. Leur visage n'offre aucune régularité, il présente au contraire ce type négrier, avec les lèvres épaisses, le nez épaté ou tout au moins retroussé, et les cheveux crépus. Mais ce sont les mains surtout et les ongles qui portent ce caractère distinctif d'un sang mêlé.
Le comte Sabugal, fils aîné du comte d'Obidos, allié de la famille royale, dont sa naissance lui donnait le droit de porter la Ifvrée verte, était un des hommes de la société de Lisbonne le plus de mise dans un salon français; et lorsqu'il est venu à Paris, on a su l'apprécier. Il faisait de jolis vers italiens, il parlait bien français, avait une jolie tournure, une figure spirituelle et agréable, et tout le désir d'être un homme distingué dans sa patrie. 11 aimait la littérature avec
passion; goût non seulement très rare en Portugal, mais dont les nobles portugais se moquent. Le comte Sabugal eût fait un homme remarquable dans son pays s'il eût été employé comme il devait l'être; mais jamais; je n'ai vu en Portugal une chose faite en son lieu.
Une famille dont il faut parler, parce que plus tard Usera nécessaire de s'en occuper comme ressort politique, mais dont en attendant il faut parler comme agrément et comme ornement de Lisbonne, c'est la ' comtesse da Ega.
W" la comtesse da Ega, Portugaise, mais fille d'un Allemand, le comte à' Oeynhauseii, et d'une Portugaise, M"* dWlorna, est une aimable femme; elle est jolie, spirituelle, remarquablement instruite sans pédanterie, parlant et écrivant fort bien cinq langues étrangères. Elle a des talents, sinon de premier ordre, tout à fait suffisants pour^-faire plaisir, être utile et s'amuser elle-même. Au moment où j'arrivais à Lisbonne, elle quittait elle-même le Portugal pour aller à Madrid, où son mari était ambassadeur. Comme elle avait déjà pris congé, je ne la vis pas, toujours à cause de ce înonstre qu'on appelle étiquette et qui est si désagréablement dans la route de ce monde; mais je la revis ensuite à Madrid lors de mon retour en France, et je-la vis avec un vrai plaisir. Elle est bonne, inoffensive et, quoique supérieure à beaucoup d'autres femmes, on l'aimait. Sa maison était toujours agréabh-. Elle comprend la vie intérieure aussi bien que la Française la mieux nourrie des bonnes traditions. Son salon renferme des brochures, des dessins, des instruments, des livres nouveaux, des journaux, tout ce fouillis qui constitue un salon de femme qui sait
vivre. Sa physionomie, tout à fait anglaise, ne rappelait en rien l'expression portugaise ; elle est blonde, blanche et rose, d'une taille élégante et d'une tour nure charmante. Elle avait épousé le comte da Ega, homme désagréable de figure, mais ayant, dit-on, du talent comme homme d'État. Il aurait pu être son père. Depuis son veuvage, elle a épousé le frère de ma meilleure amie, de ma chère Elisabeth, le frère de M'"" Demidoff, le baron de Strogonoff. Là où elle est, je désire que ces pages lui portent une marque de mon souvenir.
Le comte da Ega avait deux filles de son premier mariage. La comtesse, qui aurait été leur sœur, était pour elles comme la plus tendre mère, n'allant jamais dans une fête sans en être entourée, et les regardant comme ses enfants. L'une de ces dames est mariée en France, c'est M™" de Choiseul. Elles étaient aimables, douces et parfaitement élevées. Quelle différence d'elles aux demoiselles de Bellas ! Elles avaient les ^ mêmes droits pour faire de l'insolence si la besogne leur plaisait, et jamais on ne trouvait en elles que de la bonne manière et des façons de femmes comme il faut.
Il y avait aussi, parmi les femmes portugaises grossières et mal apprises, uiie marquise d'Anjeja, dont heureusement je possède plusieurs faits historiques de trop bon aloi pour n'en pas parler en leur lieu. C'est aux suivants volumes, lors de l'entrée des Français à Lisbonne, lorsque la peur a placé tous les caractères dans leur vrai jour, qu'on les verra briller d'une lueurvraiment glorieuse. Nous en parlerons. Assez, et trop longtemps, j'ai gardé le silence à des attaques faites par de vils et honteux personnages. Je parlerai, mais
les preuves à la main. Les écrits originaux seront ici en fac simile. Chacun reconnaîtra sa signature et, peut-être alors, si la rougeur de la honte ne suit pas la lecture, obtiendra i-je du moins le silence. An reste, le caractère portugais est si hâbleur, si bavard, que je pourrais encore me tromper. Quel pays! Je crois que don Miguel, au travers de ses torts, n'a pas celui de le méconnaître.
Le traité conclu par le général Lannes avait été signée mais les ratifications n'étaient pas arrivées en leur temps, et l'empereur avait chargé Junot de le remettre au prince régent. Junot le lui porta à Quélu's, où le prince se tenait habituellement. Lorsque le régent reçut le rouleau de papier, il se mit à rire, en disant, comme un autre prince de notre temps, qui rit toujours, même quand le canon gronde sur Paris :
— Ah!... oui... oui... Ah!... ah!... c'est un beau traité... c'est un beau traité!... Ah!... c'est que le Portugal est une nation... c'est un beau pays... un très beau pays!...
Vous remarquerez qu'ils étaient tous deux, en ce moment, sur une petite terrasse au-dessus d'un belvédère, qui dominait la campagne, et qu'en disant : « C'est une nation, c'est un beau pays! » il parlait des champs d'oliviers et de maïs qu'il apercevait autour de lui. Puis il reprit :
— Oui, oui, c'est ici, à cette même place, que j'ai donné ma parole royale au général Lannes. C'est un homme qui est un peu...
Junot fit ses gros yeux Le pauvi-e prince rentra
* Traité de neutralilc entre la France, le Portugal et l'Espagne, passé en 1803, 30 novembre.
ilans sa coquille et dit aussitôt, c'est-à-dire aussitôt qu'il put parler :
— C'est un brave homme, oh ! un bien brave homme! Il avait un grand sabre, qui faisait un bruit dans l'escalier quand il venait!
J'ai su depuis que ce malheureux sabre avait donné plus d'une fois la colique au prince du Brésil. J'ai toujours pensé qu'une fois que le plénipotentiaire s'était aperçu que ce moyen avançait les conclusions, il l'employait comme argument très innocent d'ailleurs. Mais, ce grand sabre, il était demeuré en souvenir frappant à ce pauvre souverain, mais d'une telle force qu'il l'entendait encore.
Qui n'a pas eu le bonheur de voir son Altesse royale revêtue, pour la première fois, de l'uniforme de hussard, qu'elle avait fait faire sur le modèle de Junot, n'a rien vu de burlesque. J'ai eu ce bonheur-là, moi, et c'est un de ces souvenirs qui demeurent dans la mémoire pour ces jours où il fait sombre et où il est besoin de sourire à la vie. Mais il serait nécessaire, pour bien comprendre cette étrange figure, de connaître le prince du Brésil, sa tournure surtout, sa tournure avec sa pelisse sur l'épaule droite, comme les marchands de vieux habits la porteraient ici, en criant : « Vieux habits à vendre! » et puis, ce gros ventre, contenu tant bien que mal dans le pantalon collant, les jambes allant comme elles pouvaient dans les bottes rouges. Mais le schako, oh! le schako! Planté tout droit, en arrière, avec la visière reposant sur «ne tète poudrée, dont les cheveux étaient taillés en vergette et dont la grosse queue, bien en cadogan, retenait à elle seule le pauvre schako, qui, sans elle, aurait roulé à l'aventure. Cette toilette était comique,
surtout si l'on veut se procurer le portrait du prince du Brésil. Son fils ne lui ressemble nullement. Dès lors même, quoiqu'il ne fût qu'un entant, il ne lui ressemblait pas plus que s' ils n'eussent pas été parents. Don Pedro était un cbarmant enfant et il est devenu un bel homme. Sa tournure surtout est très bien et présente une totale disparate avec celle de son père. Le prince du Brésil lui avait fait faire un uniforme de hussard que le jeune prince portait fort bien, quoique si jeune \ Cette relation de toilette me rappelle une aventure qui m'arriva lorsque j'étais à Lisbonne, lors de l'ambassade de .i^inot.
En reconnaissance de la bonne grâce que Junot apportait dans ses relations avec lui, le prince du Brésil lui offrit le grand cordon de l'ordre du Christ. Junot n'osa pas refuser, bien qu'il en eût bonne envie. Mais il répondit qu'il ne pouvait riei) faire à cet égard sans prendre les ordres de l'empereur et qu'il allait écrire pour en obtenir la ptsrmission.
Or, il faut savoir que cet ordre du Christ est, de tous ces brimborions de rubans et de décorations, le plus rebuté qui existe aujourd'hui. Le grand cordon est toujours une belle distinction à accorder par la cour très fidèle, en raison de son nom. Mais les chevaliers simples sont tellement peu estimés que j'ai vu, de mes propres yeux, le valet de chambre de M. le duc de Cadaval le servir a table, chez moi, . ayant à la boutonnière de son habit le ruban rouge de l'ordre du Christ. On pense bien qu'avec les idées
* Il n'avait que sept ans. Quant à don Miguel, il n'était, je crois, pas né- en 1805, ou il était trop jeune pour que je le Tisse,
encore très peu impériales et royales que l'empereur avait pu inculquer à ses anciens frères d'armes, il lui était encore plus difficile de leur faire adopter une décoration dont ils voyaient le côté assez repoussant. Je le vis au moment où Junot reçut la lettre de M. d'Araujo. Son humeur était extrême : « Il aurait préféré toute autre marque d'intérêt », dit-il avec franchise au ministre, la première fois qu'il le vit. Ensuite, il ne lui caclia pas la cause de sa répugnance.
M. d'Araujo avait trop d'esprit et trop de cœur, car l'un ne va pas sans l'autre, pour ne pas synîpathiser avec Junot dans ce qu'il disait. Mais il était Portugais avant tout, et ce n'était pas devant l'ambassadeur de France qu'il pouvait officiellement convenir de tout ce que son gouvei'nement avait de défectueux. Avec moi il était plus ouvert et, lors de mon retour en France, il m'écrivit, pendant plus de trois ans, les plus aimables lettres, et comme confiance et comme esprit. Je transcrirai, plus loin, celle où il m'annonça la mort si tragique ou plutôt l'assassinat du jeune d'Alorna. Elle le fera juger. Quoi qu'il en soit, il ne pouvait alors parler dans ce sens à Junot. Il lui dit seulement que dans notre belle France il se rappelait très bien que le cordon rouge était un grand honneur et que, cependant, en 1189 et déjà en 1786, les simples croix de Saint-Louis étaient ^/ws que repoussées, et que plusieurs gentilshommes fort honorables avaient, devant lui-même, ôté de leur habit leur croix de Saint-Louis pour n'être pas confondus, surtout en 1181, avec des hommes qui l'avaient, à cette époque, comme moyen de pénétrer partout.
Junot ne répondit rien, mais il écrivit à l'empereur et témoignait son antipathie en expliquant surtout
l'histoire du valet de chambre du duc de Cadavc/1 : in serviette sous le bras lui tenait au cœur. Néanmoins il n'y avait de place |3our un non, bien qu'on y mît un oui, qui, comme lui n'a que trois lettres. Il fallut S(* résoudre. Junot reçoit précisément la permission d'accepter l'ordre du Christ la veille d'une grande cérémonie qui se faisait à un couvent nouvellement fondé, par la reine folle. Ce couvent, auquel tient une petite église admirable, est situé sur la colline de Lisbonne, où l'on respire l'air le plus pur, et que, pour cette raison, les étrangers choisissent pour demeure (buenos ayres). L'église et le couvent, dédiés au Cœur de Jésus, s'appellent o Coraçaon, ou plus vulgairement, 0 Convento Novo. L'église est charmante, mais petite et peut-être, par cette raison, trop surchargée d'ornements. C'était dans cette grande chapelle que devait avoir lieu la cérémonie. Junot s'informe du costume des chevaliers à cette occasion. 11 apprend qu'ils portent un grand manteau de crêjne blanc sans doublure et traînant jusqu'à terre.
— Pour le coup, dit-il en faisant entendre une énergique expression, il ne me manque plus que de me mettre en mardi gras pour compléter la fête !
Le ministre des- affaires étrangères avait envoyé une lettre de convocation à Junot pour le prévenir que le prince du Brésil tenait chapelle à Convento o Novo et l'engageait à s'y rendre comme grand'croix du saint ordre du Christ, s'il avait obtenu de son souverain la permission de l'accepter. Junot répondit qu'à son grand regret le courrier qui devait, comme il n'eu doutait pas, lui rapporter la permission gracieuse (h^ porterla grande décorationde l'ordre, n'était pas encore de retour. Mais il ajoutait que M"" l'ambassadrice,
désirant vivement voir cette importante cérémonie, faisait demander s'il n'y aurait pas moyen de voir sans que la chose fût contre l'étiquette d'une pareille fonciion\ M. le comte d'Araujo répondit, à l'heure même, que M"" l'ambassadrice aurait une place réservée pour elle et pour les personnes qui l'accompagneraient, et qu'elle n'avait qu'à se présenter à la porte du monastère, le lendemain matin à onze heures et demie.
En faisant cette demande, j'avais pensé que l'église du couvent du Cœur de Jésus était comme toutes les nôtres, et qu'il y aurait sans doute des travées, d'autant plus que c'était une église appartenant à un couvent de femmes. Je croyais qu'on pouvait me placer très inaperçue dans l'une de ces travées et que, de là, je verrais la cérémonie tout entière, ou bien au quart, si cela m'ennuyait et qu'enfin je laisserais là les choses si elles ne me convenaient pas. Mais Dieu et le prince régent en ordonnèrent autrement.
1 On appelle ainsi toutes les cérémonies de cour. Je oe sais si dans le nord on leur donne le même uom.