‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 27 sur 64 · CHAPITRE XXVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVII

rémonie des chevaliers du Christ an Cœur de Jésus. — On m'accueille avec les honneurs militaires. ■— Un sermon portugais. — L'omelette royale. — Le Coraçaon de Jcsu. t- Sommes exorbitantes qu'il a coûtées. — LePortugal placé entre deux craintes, celle de l'Angleterre) et celle de la France, — Mes reproches à M. d'Araujo. — Succès de la flotte du viceamiral Missiessy. — Le maître de chant Naldi. — Montre volée.-

— Singulière manière de punir un voleur. — M"« Naldi enfant.

— M""* la comtesse de Sparre. — Bienfaisance de Naldi. — Opéra de Lisbonne. — Crescentini. — Les sopranos.

Junot ne pouvait pas décemment m'accompagner à cette cérémonie. Ce fut M. de Rayneval qui me donna le bras. M. de Gherval et M. Magnien voulurent aussi juger de la beauté d'une cérémonie religieuse comme celle qu'on annonçait, et nous partîmes du chafarize de Luretto à dix heures et demie, pour nous rendre sur Buenos-Ayres, à Conveiito o Novo. J'étais mise comme une femme élégante se serait mise à Paris pour une semblable occasion. J'avais une robe de mousseline de l'Inde brodée au plumotis tout autour et dont le lé de devant formait une mathilde. Ma robe était montante, à demi-queue comme alors toutes les robes demi-toilette, et mes manches étaient amadis. J'avais un chapeau de paille d'Italie av(>c un bouquet de Heurs des champs, un très long voile d'Angleterre, des gants de couleur et des souliers noirs. Quant à ceîn

messieurs, ils ewient tous en bottes avec des chapeaux ronds et tout à fait en négligé.

En anivant au Coraçaon, nous fûmes reçus avec des honneurs militaires qui commencèrent à me donner de l'émoi. La garde prit les armes, on battit aux champs et un officier, parlant très bien français, et si bien français que je le reconnus pour un émigré, vint m'offrir la main à la descente de mon carrosse pour me conduire à la place qui m'était réservée. « C'était, me dit-il, d'après les ordres du prince. » Nous le suivîmes par une foule de petits passages, de portes. Enfin, nous arrivâmes dans un corridor assez obscur, et là j'entendis un chant mélodieux, ravissant, comme celui des anges. Je croyais être dans l'église, tant les sons arrivaient à moi purs et sans obstacle En effet, nous touchions une tapisserie qui seule masquait une arcade.

— Faites attention. Votre Excellence \ me dit l'officier, il y a trois marches à monter.

Je les monte. Il lève la tapisserie. Je n'ai pas le temps ou plutôt la possibiHté de reculer et je me trouve à l'extrémité d'une immense estrade sur laquelle est le prince régent, le prince de Beira-, l'infant don Pedro, que sais-je, moi, enfin toute la famille royale de Portugal, et, le plus tragique de l'aventure, toute la famille mâle et pas une seule' âme de la

• Cette locution est fort ordinaire en Espagne et en Portugal. On mêle la troisième et la seconde personne en parlant, mais jamais en écrivant.

^ Il s'appelait aiik-i pour ne pas le confondre avec l'infant don Pedro, lils d'un Espagnol et d'une Portugaise, qui était demeuré à la cour de Porlugal. Le prince de Ueira est aujourd'hui l'empereur du Brésil.

partie féminine ! Heureusement qu'on avait préparé des chaises, car je fus au moment de trépasser, d'émoi d'abord, et puis ensuite de colère. Qu'on se figure ce que je dus souffrir en me voyant l'objet de l'attention de sept ou huit cents personnes qui regardaient une ambassadrice de France comme une bète rare. Nous tenions encore à l'époque où les hommes de la révolution passaient, chez les étrangers, pour des hommes valeureux, à la bonne heure, mais pour de wâis anthropophages, ou tout au moins pour des sans-culottes et des mal-appris. Que devaient donc être leurs femmes? Voilà ce que disait une grande portion de la ville de Lisbonne ;£t, lorsque M. le comte de Novion, que j'y retrouvai avec un vrai plaisir, et qui, ainsi que sa femme, était ami de ma famille depuis trente ans, eut assuré les Portugais que mes parents étaient tous vieux chrétiens, j'eus le bonheur de trouver grâce devant une portion de ce peuple qui, lui-même, est aux trois quarts israclite et qui faisait le difficile pour admettre près de lui des personnes qui ne faisaient pas leurspreuves. Au surplus, j'étais là comme sur la sellette et faisant probablement la plus sotte figure qu'une femme puisse faire dans une cij'constance semblable. M. de Rayneval et M. de Cherval avaient été aussi surpris que moi, et leur premier mouvement fut d'abord de reculer comme je l'avais fait; mais la chose devenait impossible, et plus le moment d'étonnement avait été violent, plu? il importait de le dérober à des yeux moqueurs, sans aucune charité.

Pour mieux juger de l'effet de la cérémonie et du coup d'oeil, j'avais levé mon voile en entrant. J'aurais vraiment bien voulu le baisser pour cacher mes

pauvres joues qui étaient comme deux grenades. Le prince régent, qui n'avait jamais probablement vu une ambassadrice dans la position oîi je me trouvais, me regardait avec deux gros yeux étonnés, qui d'abord me firent peur et puis ensuite me firent rire, mais en dedans, comme on doit le croire. Heureusement que, pour me distraire, j'avais à observer les chevaliers du Christ rangés sur deux files et tous revêtus du charmant manteau de crêpe blanc. Il faut avoir connu M. le comte deVillaverde, alors président du conseil, M. le prince du Brésil, tout prince régent qu'il était, et plusieurs autres chevaliers de la même tournure, pour se faire une idée de la joie moqueuse qui me servit de compensation pour mon mécompte. Mais on se lasse de tout, même de voir des chevaliers du Christ, en mantelet de crêpe blanc, se promener dans un espace de vingt-cinq pieds carrés, s'arrêter, se rasseoir, se baiser fraternellement leur vilain visage, et je commençais à bailler d une manière étouffée qui me faisait enfler les narines comme un cheval de course, quand M. de Cherval, qui s'ennuyait à la mort ainsi que moi, me dit :

— Rien n'est encore désespéré, s'ils nous sauvent du sermon. '

Dans le même instant nous entendons une voix nasillarde qui crie :

— In nomine Patris, et Filii, etc.

Nous nous regardâmes avec un tel désespoir que l'envie de rire devait naturellement s'ensuivre. Mais ce qui la réprima bientôt, ce fut un sermon en portuifcùs, langue horrible et sauvage pour ceux qui ne la cominviiuont [»as," avec ses terminaisons en ânn, evs sons venant du nez, et cette harmnnie infcinale peu-

dant une grande heure et demie, car le bourreau ne nous fit pas grâce d'un point dans ses trois points, et nous fûmes contraints de tout entendre si nous n'avons pas tout écouté.

J'examinai pendant ma longue question toute cette famille royale, pour la partie q^i devait un jour régir comme rois cette belle Lusitanie. Du moins alors cette pensée était-elle celle que nous devions avoir. Quant au prince du Brésil, j'ai déjà esquissé son portrait, mais je n'ai pas assez parlé de sa figure spécialement. On a fait une caricature qu'on afficha dans Lisbonne le lendemain de sa fuite et dans laquelle il avait une tête de taureau avec une légère tendance au sancjliérisme, si je puis m'exprimer ainsi en parlant d'une tète royale. Le fait réel, c'est qu'il était non seulement laid, mais d'une de ces laideurs sans ressource pour la bienveillance, de ces laideurs bien entières, dans lesquelles on voit que la nature était de mauvaise humeur le jour où elle tailla l'étoffe de cet homme-là. Il impatientait enfin avec sa grosse tète hébétée, ses gros mollets, ses épaules comme celles d'un Galcgo. Le prince de Beira était un charmant jeune homme, un joli et gracieux enfant. Quant à l'infant don Pedro, qui était, comme je l'ai dit, fils d'un infant d'Espagne dont j'ai oublié le nom, il avait une drôle de tournure et, dans ma mémoire, elle est d'autant plus comique que je ne puis me le rappeler que comme je le vis un jour où je revenais de Cintra, une serviette en bandoulière, son cordon bleu très apparent sur les côtés, traversant le perron qui conduisait des cuisines chez M"" Moscoso, son ancienne gxiuvernante, tenanf à la main une omelette qu'il venait de faire. Heureu sèment pour ma dignité que, le jour de la céré

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monie, j'ignorais ce goût de faire des omelettes qu'avait le sérénissiine infant, car j'ai bien peur que la sainteté du lieu ne m'eût pas garantie d'un de ces bons rires que jamais je n'aurais pu retenir.

Enfin, au bout de trois heures et demie, près de quatre heures de véritable question, il nous fut permis de nous retirer, parce que le prince et sa cour crêpée s'en allèrent aussi après s'être baisés et rebaisés en toute paix et charité, quoiqu'ils se détestassent le plus cordialement du monde. Mais il n'y paraissait pas. Je ne sortis-de ma place que lorsque je pus juger que le prince était bien parti. Alors acceptant de nouveau la main de l'officier qui m'avait amenée, je regagnai ma voiture avec ces messieurs, qui étaient tous dans un état violent, surtout M. de Rayneval , qui, tout habitué qu'il était à l'ennui de la vie de cour, n'avait jamais avalé une pareille potion soporifique. Il luttait depuis une heure contre l'envie de dormir et bâillait à se démettre les mandibules. J'avais beau lui rappeler le gracieux salut qu'avait voulu nous faire Son Altesse royale, il n'en soutenait pas moins qu'il y avait de l'inhumanité à faire subir une sorte de martyre i de pauvres gens, sans savoir si la chose leur convenait. La troupe nous fit des adieux comme elle nous avait reçus, en battant aux champs et prenant les armes. Je saluai de la glace, et nous partîmes bienrésolus, du moins pour ma i)art, à prendre de rigoureuses informations lorsque une autre fois j'aurais le désir d'aller voir quelque cérémonie de cour à Lisbonne,

Ce Convento o Novo, autrement le Coraçaon de Jésu,

.a coûté des sommes fabuleusement exorbitantes, et

je ne puis trouver cet édifice ni bien exécuté, ni de

bon goût. Les ornements dont il est surchargé et qui

sont pour beaucoup dans le prix élevé de sa construction, nuisent à la fois à ce qu'il soit une belle église et un monastère convenable. J'y suis retournée, j'ai pénétré dans l'intérieur, et partout le mauvais goût d'un luxe déplacé nuit à l'effet.

Il y eut à cette époque, à Lisbonne, une de ces choses qui se voient rarement en Portugal, ce fut une grande hésitation dans le gouvernement portugais pour obéir aux volontés impérieuses de l'Angleterre. Jusque-là la cour de Lisbonne, immédiatement sous le joug de la Grande-Bretagne, ne pouvait qu'obéir et trembler. Maintenant une voix tonnante donnait aussi ses ordres, et cette voix voulait être entendue, voulait être obéie.. Le Portugal, jusque-là tranquille, parce que la France ne pouvant l'attaquer que par mer, et avec une flotte qu'elle n'avait pas, le Portugal était sans craintes vives du côté de la république. Mais l'Espagne paraissait maintenant soumise à cet homme qui montrait que les montagnes couvertes de neige, les torrents débordés, les chemins non frayés, les mers couvertes de flottes ennemies, rien ne lui était obstacle, rien ne lui était entrave, et une sorte de terreur instinctive disait au Portugal :

— Cet homme fera ta ruine si ta ne lui obéis pas.

Et cet homme fît en effet sa ruine, car il ne lui a pas obéi. J'ai, je pense, assez fait connaître le caractère portugais pour que le jeu double du cabinet de Lisbonne soit compris. M. d'Arnnjo, dont ce n'était pas le sentiment et qui aurait voulu qu'on agît avec, droiture et qu'on fût ami ou ennemi déclaré, fut contraint de faire comme les autres, et c'est un vif repro-

che que lui fait mon amitié\ L'Angleterre elle-même commençait à craindre. L'escadre de Rochefort, sous los ordres du vice-amiral /J//s.s/>.s«/, partie du mouillage de l'île d'Aix le 11 janvier l<SOo, venait de rentrer dans la Charente après une course de six mois^, ayant complètement réussi dans ses desseins et sans avoir été rencontrée par l'ennemi. Elle avait été ravager les lies anglaises de Mont-Serrat, de Saint-Christophe ; elle avait fait de riches et nombreuses prises, débloqué la place de Santo-Domingo, cernée par les noirs de la partie française, et cette expédition était comme une nouvelle preuve de ce pacte que Napoléon semblait avoir fait avec le cief pour la gloire et le bonheur de la France. Cette nouvelle, que nous reçûmes un soir au milieu d'une fête donnée à l'ambassade, ne parut pas faire le même plaisir à tous ceux qui étaient chez moi. Je le fis remarquer à un homme que j'estimais beaucoup ainsi que Junot, et dont l'esprit, parfaitement juste, connaissait le Portugal et l'Angleterre dans toutes les nuances qu'offraient les deux nations et qui m'était fort utile pour mes propres observations Cet homme était un artiste distingué du^ théâtre de Lisbonne. Il vint à Paris terminer une vie qui était employée à faire du bien et à prouver que dans sa profession on trouve des êtres bien estimables. 6'était Naldi. Je l'avais i)ris pour maître de

^ M. d'Araujo devait se retirer du ministère, ou bien fais^ ■ déclarer bien plutôt la guerre. On verra dans un des chapitres suivants une lettre de lui, ou ses sentiments ne sont pas douteux.

2 Partie de l'île d'Aix le 11 janvier 1805. J'ai déjà parlé du brave homme qui commandait les troupes de terre, le général Joseph Lagrange.

chant aussitôt que je l'eus entendu dans la Camilla de Fioraventi, et bientôt après nous pûmes l'apprécier tout ce qu'il valait. Avant d'aller plus loin, je vais rapporter un trait de lui qui servira mieux que toutes mes paroles à le fiure connaître.

Naldi était sur toutes choses parfaitement bon et surtout charitable. Une assez forte portion de son revenu et de son gain était employée à secourir ses malheureux compatriotes à qui leur médiocrité ne faisait pas trouver à Lisbonne cet eldorado que le talent de Naldi, de la Catalini, de Crescentini, de Monibelli, leur "assurait positivement même avant de paraître sur la scène. Les talents à moitié savants ne trouvaient que huées et malheur dans cette ville vraiment connaisseuse en bonne musique. Naldi alors devenait une providence pour les infortunés qui avaient quitté quelques bonnes petites villes d'Italie, où du moins ils avaient un abri. Il payait leurs dettes, les renvoyait, et jamais sans quelque tentative qui assurât leur sort à venir. Mais il y en avait qui étaient tout à fait malheureux et que Naldi ne pouvait toujours alimenter. De ce nombre était un maître coquin, mouchant les chandelles, ayant cinq enfants aussi fdous que lui, et une femme qui ne valait pas mieux. Toute cette race de vauriens connaissait le cœur de Naldi et, quoique M. d'Araujo lui eût dit souvent que ces gens le trompaient, il leur donnait. Malgré sa bonté, cependant, il fut obligé de voir clair dans leur affaire et les aumônes cessèrent d'être aussi abondantes. Un jour, pendant la répétition, Naldi se trouve un peu souffrant et quitte le théâtre avant l'heure. Il rentre chez lui. Sa femme était à la promenade avec sa jolie petite 'Caroline, que j'ai fait si sou-

vent sauter sur mes genoux, et qui fait aujourd'hui le iDonheur d'un honnête homme qui a su rapprécier, Naldi ne remarque pas que ses portes sont ouvertes ; il entre dans son cabinet et trouve le moucheur de chandelles qui emportait une montre anglaise de cent guinées et à laquelle Naldi tenait p^articulièrement. Le voleur, pris en flagrant délit, tombe à genoux et ne peut que demander pardon. Naldi, dans le premier mouvement de colère, voulut )e jeter par la fenêtre.

— Comment, coquin, tu viens me voler ma montre!

— Pardon, pardon! monsieur Naldi, mais je meurs de faim. Si vous saviez dans quel état nous sommes depuis deux jours!

Naldi avait pris un bâton pour en donner une volée au moucheur de chandelles. En l'entendant parler de sa faim, le bâton fut jeté de côté.

— Comment, misérable, tu meurs de faim ! ce n'est pas une raison pour venir me volei\

— Sans doute, sans doute. Je suis un malheureux! Mais si vous saviez, monsieur Naldi ! Ma pauvre femme! Elle nourrit notre pauvre petit dernier, et quand j'ai vu que nous n'avions plus de pain...

— Tu n'avais plus de pain ! Comment, tu n'avais plus de pain! Est-ce qu'un Italien doit mourir de faim dans une ville étrangère lorsqu'il y a de ses compatriotes qui sont plus riches que lui? Tu n'as donc pas été chez Catalani? — elle était aussi fort aumônière, mais bien moins que Naldi — chez Matucci? chez Mombelli? Mourir de faim !

Et le digne homme étouffait, les larmes le suffoquaient. L'autre, qui d'abord était resté tout pantois, voyant la route que prenait l'affaire, se mit à pérorer en conséquenc*», et peu s'en fallut que les enfants, la

femme et lui n'eussent pas mangé depuis huit jours

— Enfin, dit Naldi, que voulais-tu faire?

— Eh! mon Dieu, monsieur Naldi, je voulais me jeter à l'eau! Et puis, en passant devant votre maison, je me suis rappelé toutes vos bontés. Je suis monté. Il n'y avait personne. Je suis toujours entré, j'ai vu la montre et le diable m'a tenté.

— Coquin! Se jeter à l'eau! Joindre l'impiété à tousses malheurs! Mais tu aurais été damné comme un chien! Te jeter à l'eau!

Remarquez que pendant tout ce colloque, le voleur était à genoux devant Naldi comme devant son juge, tenant toujours la montre à sa main. Naldi s'approcha de lui, prit la pièce de conviction et, la regardant avec complaisance :

— Et me prendre celle-là encore! Ladronel Qu'en aurais-tu fait, voyons! L'aurai&-tu vendue par hasard?

Le madré compère sentit au ton que mettait Naldi à cette question qu'il ne devait pas dire la vérité.

— Non, nqn, monsieur Naldi ! non, je n'aurais jamais vendu une si belle chose. J'aurais emprunté quelques cruzades^ dessus, car, voyez-vous, nous devons aussi notre loyer et le propriétaire nous mettra sur le pavé, où nous n'auii n que de la paille comme les chiens qui courent la nuit dans les rues, et je voulais...

— Mais, pourquoi ne pas venir parler de cela à tes compatriotes? dit Naldi, tout ému à la seule image de cette mère nourrissant son enfant et couchant avec

1 La cruzade vaut trois francs. On parle beaucoup du système monétaire du Portugal; je ne connais rien de plus ennuyeux- Coite monnaie fictive, telle que le rèes, embrouille les comptes au lieu de les simplifier. Il y a deux sortes de cruzades, la cruzade neuve et la cruzada vieille.

quatre autres sur la paille à l'injure de l'air. Combien aurais-tu demandé sur la montre?

— Cent cruzades, monsieur Naldi, répondit l'autre, en levant sur l'excellent homme un œil de faucon pour juger s'il avait porté juste.

— Pardieu! On te les aurait bien données... la montre en vaut six cents. Cent cruzades! Combien dois-tu à ton propriétaire?

— Soixante cruzades, monsieur Naldi. Le reste aurait servi à habiller mes deux aines qui sont tout nus. Ma fdle n'ose pas sortir et moi tenez, voyez!

Et le coquin montrait une vieille redingote toute percée, mais dont les trous avaient été faits en escaladant quelque muraille.

Pendant qu'il retournait ses bras pour montrer ses haillons, Naldi se promenait en réfléchissant. Le résultat de son colloque avec lui-même fut cette conclusion :

— Écoute-moi. Tu voulais aller mettre ma montre en gage et l'y mettre pour cent cruzades. Je vais te les donner. Gomme la somme est forte, je ferai une quête parmi mes camarades et je n'y serai que pour la première mise. Mais c'est à une condition positivement de rigueur : lu vas me jurer au nom de Dieu cr.e tu ne voleras jamais.

— Ah ! monsieur N ildi, il faudrait que je fusse un grand misérable !

Ce n'était pas cela qui l'aurait arrêté dans sa course de Bicètre.

— Non, non, jamais je ne volerai.

— Eh, bien voilà les cent cruzades. Rends-moi ma montre, à présent. . . C'est bien ! . . . Et puis va-t'en, parce

que si ma femme savait que j'ai fait une pareille af* faire, elle me gronderait.

Ce n'est pas que M"" Naldi ne fût aussi bonne que son mari : elle était la meilleure des femmes, ce qu'elk est au reste toujours. Elle vit à Paris, où elle est près de sa fille '.

Voilà quel était Naldi. Maintenant, je dois ajouter que cet homme, si remarquablement bon, était un savant distingué dans tout ce qui avait non seulement rapport aux arts, mais aux sciences abstraites et mécaniques. C'est son amour pour ces dernières choses qui lui a coûté la vie. On sait que c'est en essayant un autoclave, que la machine encore nouvelle, et ne lui étant pas connue, éclata et lui brisa le crâne.

Il avait un talent distingué. Quelles charmantes heures il m'a fait passer en écoutant la Camilla de Fioraventi, chantée par lui et par la Guaforini! Il jouait dans la perfection le rôle du duc, et le beau duo de Barbara gelosia était admirablement chanté par ces deux voix bizarrement assemblées, puisque la Guaforini avait elle-même une basse-taille plutôt qu'un contralto ; et puis ensuite, // Fanatico per la miisica, dans lequel il excellait. Cette pièce, qui fut faite pendant mon séjour à Lisbonne pour la Guaforini et Naldi, a été tout à fait gâtée à Paris, lorsque M"'° Catalini a voulu l'arranger pour sa voix. Le joli duo de la leçon de chant n'est plus le même.

* C'est la fille de ce Naldi dont je viens de tracer le portrait

(jui ;i cpoiis'' M. le ronih^ de Spnrrc. Elle doit être glorieuse «l'un tel père, cl Naldi oui elé bien heureux en voyant la charnianle enfant qu'il adorait faire le bonheur d'un yalanl lionune. cuiuine il doil faire le sien.

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L'Opéra de Lisbonne était à cette époque le plus fameux de l'Europe. La Catalani, alors dans soii beau temps, était prima dona. Le soprano était Matucchi, venant après Crescentini, qui ne recommença pas l'année théâtrale et partit pour Madrid après notre arrivée à Lisbonne. Le père noble était Monbelli, excellent acteur et bon ténor; puis, Olivieri, bonne bassetaille. Voilà pour l'opéra séria. La Guaforini, Naldi, un bon ténor dont j'ai oublié le nom, voilà pour l'opéra buffa. Mettez ensuite dans cette liste les noms de Fioraventi, compositeur de l'opéra buffa, et. Marco Portogallo, compositeur pour l'opéra séria, en y ajoutant Caravita pour le libretto, et vous aurez l'idée de ce qu'était le théâtre de Lisbonne en 1805 et 1806.

, Quant au théâtre portugais qu'on appelle Teatro do Salitre, il était affreux. La salle est sombre et sale. Les acteurs détestables. Je fus voir un jour, Gabrielle de Vergy traduite en portugais; je commençais à comprendre un peu la langue, mais j'aurais autant compris du chinois que les aon d^s acteurs : ils avaient l'air de braire. Quant aux costumes, ils étaient à la grâce de Dieu, qui ordinairement ne s'en mêle pas. Lorsque Fayel arrive blessé dans la prison de Gabrielle, l'acteur voulant avoir un air ensanglanté, à défaut d'un autre, s'était fait une immense tache rouge sur un linge blanc... : c'était hideux à voir. Tout à coup je m'aperçois que la blessure s'enlève. — eh mon Dieu, dis-je à Junot, regarde donc, il me semble que la blessure de Fayel est à son menton !

C'était vrai. Il était venu dans l'idée du Roscius lusitanien de coudre une grande loque de gaze rouge après une autre loque blanche qui singeait l'appareil.

Tout cela avait été mal attaché, et le crêpe rouge voltigeait au gré du vent de la coulisse, ce qui était fort pathétique. On peut juger du reste par ce que je dis là. Les Portugais eux-mêmes n'allaient pas à leur théâtre national. Ils n'ont pas d'auteurs dramatiques. Les acteurs ne se forment pas, parce qu'il n'y a pas de public, et il n'y a pas de public, parce qu'il n'y a pas de bons acteurs. Ce cercle vicieux existe pour beaucoup de choses, surtout en Portugal.

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