‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 28 sur 64 · CHAPITRE XXVTII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXVTII

Situation géographique et statistique de Lisbonne. — Combats de taureaux. — Le fameux Pépé. — La salle de spectacle du marquis de Pombal. — ^ Résidence de Belem. — Les jardins de Quintada liaynha. — Le bouquet du jardinier d'Abrantès. — Je suis asphyxiée. ^ Dépari de Junot pour la campagne d'Austerlitz. — La flottille anglaise. — - Le feu éclate dans l'appartement de M. de Rayneval. — Cause bizarre de l'incendie.

Lisbonne est située sous le 38° degré 42 minutes 58 secondes et 5 dixièmes de latitude du nord et sous le 11° degré 29 minutes 1-5 secondes de longitude à l'ouest de Paris. Je donne ce détail, parce que la chose avait été souvent discutée. Cette observation venait d'être faite par l'académie des sciences de Lisbonne V Sa latitude est celle de Messine, et non pas celle de Naples, comme on l'a souvent répété. Je ferai remarquer aussi, ce qui est essentiel, que le point de détermination est pris, pour la longitude et la latitude, de la place du Commerce, au centre de la ville même,

La population de Lisbonne est difficile à détermi-

* Mémorias da Academia de Lisboa. (Lisboa, 1797, t. I, page 305.) Cet ouvrage, inconnu pour tous ceux qui n'ont pas habité le Portugal, est remarquable par la foule de notions justes qu'il donne à ceux qui veulent connaître. Combien de naturels du pays ignorent jusqu'à son noml

ner, parce que le nombre des maisons est le seul indice d'après lequel on peut calculer la quantfté d'habitants. Le nombre des communiants (pessoas de communhao) est lui-même fort incertain, parce qu'il y a plus de fraude dans les listes de confession que dans aucun des pays catholiques de l'Europe. J'ai entre les mains le dénombrement qui fut fait en 1190, et celui qui eut lieu lors de la possession française. Le premier donne, pour les quarante paroisses de Lisbonne, non compris Belem et Campo-Grande, 38,122 feux (fogos); le dernier porte la population de Lisbonne à 360,000 âmes — et je le crois plus juste que le premier — et je suis sûre qu'en y comprenant Campo-Grande, Belem et Junqueira, qui au fait sont de la juridiction de Lisbonne \ on peut avancer que Lisbonne a 450,000 âmes de popula^ tion. Je ne comprends pas ici la garnison ni la rivière.

La ville est ouverte de tous côtés et totalement impossible à défendre. Sa longueur, en 1805, était de plus de deux lieues portugaises^, tandis que sa largeur, ainsi que je l'ai fait observer, n'a pas quelquefois cinquante toises. La seule fortification qui existait alors était un méchant petit château de cartes, au milieu de la ville. Mais en revanche, les bords du fleuve, l'entrée de la barre, étaient hérissés de redoutes et de batteries. Et c'est avec raison, puisque jusqu'à cette époque tout le péril ne mena-

* Termo.

2 La lieue portugaise est plus longue que la lieue espagnole, qtii osl déjà de 3,000 toises. Je crois que la lieue portugaise est presque le double de notre lieue de poste.

çait que du côté de la mer. Les frontières qui regardent l'Espagne, comme Elvas, Alcantara, Ciudad- Rodrigo, présentaient assez de défense pour l'attaque. Il fallait être nous pour aller à Lisbonne par Abrantès. De ce côté le pays est découvert. Aussi lorsque l'armée française entra en Portugal pour la première fois, elle fvança sans trouver aucune résistance matérielle iasque sous les murs de Lisbonne.

Lisbonne renferme, dit-on, sept collines. Cette prétention de ressembler à l'ancienne Rome est illusoire. Il n'existe vraiment que trois collines. La première, qui est même à bien dire la seule, commence au pont d'Alcantara, au couchant et continue jusqu'à la rua Saji Bento. C'est ce qui forme la partie de Lisbonne appelée Buenos-Ayres\ Cette colline est couverte de maisons du côté de l'est. On peut en avoir ici une idée assez juste, en regardant, de la rivière, la partie d'Auteuil la plus élevée. Ily adansRuenos- Ayres de tels escarpements que, dans le temps de ces grandes pluies que je n'ai vues qu'à Lisbonne, les petites chaises à deux mules ne peuvent affronter le torrent qui s'écoule par ces rues étroites et presque perpendiculaires ; il y a des exemples d'hommes et de chevaux entraînés par la violence des eaux de la pluie, jusque dans le Tage, qui coule immédiatement au pied de la colline. Ces torrents ont au moins l'avantage d'entraîner les immondices qui, sans eux et sans la salubrité de l'air, donneraient inévitablement la peste, car jamais rien n'est enlevé; et lorsque l'âne, la vache, la chèvre du paysan viennent à

* En Portugais bons-ares. Je ne sais pourquoi le nom est espagnol.

mourir au milieu des rues de Lisbonne, le paysan laisse sa béte sur lo pavé et s'en va. La bêle reste là, étendue, et trente-six heures après, la vivacité de l'air l'a desséchée et a neutralisé les miasmes malfaisants.

C'est à Estrella et à Buenos- Ayres qu'on voit le plus de ces petites maisons dans le genre anglais et hollandais surtout. Les commerçants des deux nations préfèrent ce séjour, non seulement à cause de la bonté de l'air, mais parce que, à l'époque du tremblement de terre, cette partie de la ville souffrit moins que le reste. Lorsque, pour la première fois, je vis cette colline, elle me fît l'effet d'une ville d'Orient. Ces maisons, irrégulièrement placées, ces rues mal ou point pavées, ces champs de blé, ces jardins, ces siliquastres\ surtout ces cyprès, que les Turcs placent dans leurs jardins comme dans leurs cimetières, et qu'on voit s élancer en flèches verdâtres autour des maisons, le pin parasol, toute cette réunion remarquable, jusqu'aux palmiers, aux aloès en fleurs, me faisaient une illusion qui avait assez de charme. J'allais souvent me promener dans cette partie presque sauvage d'une ville si peuplée, j'allais y chercher un lieu que j'affectionnais, c'était le cimetière des protestants. Ce cimetière contient plusieurs monuments assez remarquables, entre autres celui

^ Cerch siliquastrum. Ce fut clans le cimetière dos protestants, parmi plusieurs touftos do belles fleurs cullivéos autoui de la tombe d'une miss Anna Wiison*, que je trouvai la plus magnifique mangolie que j'aie rencontrée dans aucune serre.

* Jouiie américaine, poùte, pi;iiure cl musicienne. Elle mourul à dixneuf ans de la poitrine et pleurant la Virginie où elle était née. Sa mère était une gauva''e.

(ift Fiehlhig, qai mourut à Lisbonne. Ce champ mor- Viiaire est tenu av'tc un soin extrême.

La seconde coHine n'est, à bien dire, que la suite Su la première. C'est au pied de cette seconde colline que le tremblement de terre a causé les plus grands ravages, et on y voit encore leurs débris autour de jolies maisons nouvellement bâties. C'est sur cette pente, du côté de l'est, qu'est construite la salle de l'Opéra, le théâtre San Carlos. C'était là que je demeurais. Sur la place de Rocio^ on voit le bâtiment de l'inquisition, '^nnnbre et lugubre demeure qui n'a pas besoin de son nom pour donner de l'effroi. La place -de Rocio servait jadis pour les autodafés ; car fes traditions de Torquemada avaient pénétré en Portugal, malgré les intentions paternelles et la volonté du roi Jean. Derrière la place de Rocio est le jardin public, lieu triste et solitaire, car jamais les Portugais ne se promènent. Les Espagnols ont au moins une alameida dans la plus petite de leurs villes comme point de réunion, comme besoin social. Les Portugais l'évitent, au contraire, ce point de réunion, et jamais ils ne sortent. Les femmes passent leur journée à leur fenêtre. Derrière le jardin public on traverse une petite rue étroite et fangeuse, et l'on trouve le théâtre du combat des taureaux. On sait qu'à Lisbonne les taureaux étaient bouletés lorsqu'ils combattaient; on voulait éviter des malheurs, et cela ne faisait rien. En 4TÎ9, le fils du comte dos Arcos lut tué par un taureau, tandis qu'il parlait au roi

ï Et non pas du Roscio ou Recco, comme je l'ai vu dans les imiuvais indicateurs de Lisbonne.

qui était dans sa loge, et en 1805, j'ai vu également tuer un homme par le taureau, à un combat qui se donnait à Almada; l'animal lui donna un coup de son museau, si je puis dire ce mot; l'homme eut la poitrine brisée, et rendit l'âme avec des flots de sang. Il est à remarquer que le taureau ne se servit de ses cornes qu'une seule fois. Aussitôt qu'il s'aperçut que son arme naturelle lui était ôtée, parce que la boule d'ivoire qui termine les deux cornes l'empêchait d'enlever un corps un peu lourd, il réunit sa force sur un autre point, et se défendit comme je viens de le dire. L'homme expira sur-le-champ. Je ferai plus loin la description d'un combat de taureaux que Junot me donna pour le jour de ma fête, à Ledesma, en 1810. Ce fut la seconda esjiada d'Espagne du vivant de Pépé Hillo, et la première depuis sa mort qui fut le matador. On vint de tous les points de la province pour jouir de ce spectacle vraiment curieux, et dont j'avais été privée lors de mon premier voyage en Espagne, parce que la prince de la Paix avait supprimé les combats de taureaux. C'est peut-être une des causes de la haine du peuple contre lui.

Toujours en avançant sur la pente de cette colline on trouve les restes amoncelés du tremblement de terre de 1155. Les effets de ce fléau furent très étonnants. Dans la plaine tout s'écroula : sur la montagne, tout demeura intact.

On sait que le marquis de Pombal (o gran marques), était en guerre ouverte avec le clergé et la noblesse, et cela devait être. 11 avait fait construire une très*'\)elle salle de spectacle qui s'écroula. Les prêtres crièrent que la main de Dieu avait frappé juste. I*ombal leur, demanda pourquoi le quarti?v dans

lequel demeuraient toutes les femmes publiques avai' été respecté. Cela était vrai.

La place du Commerce est l'ouvrage de Pombal. Les quais qui là bordent, les bâtiments qui l'entourent, tout est magnifique et au-dessus de tout ce que Londres et Paris peuvent offrir en ce genre. Tout est fait par Pombal. Le ministre qui produisit de telles merveilles méritait la reconnaissance nationale. Savezvous comment il fut récompensé d'avoir voulu apprendre à lire à la noblesse, d'avoir voulu détruire ce chancre, dévorant les plus belles parties de cette florissante Lusitanie, qui est devenue le stérile Portugal, en la personne de cent mille moines mendiants, quoique les plus riches du royaume? Il ne fut pas brûlé, parce qu'il était mort, et que de son vivant tout cela se contentait de lancer son venin contre lui sans oser l'approcher. Mais lorsqu'il fut couché dans sa bière, ils s'en furent à la statue équestre, coulée en bronze, du roi don José et sur le piédestal de laquelle le marquis avait souffert que son maître reconnaissant fît mettre son buste, puis ils l'ôtèrent en lui disant des injures, lui crachant au visage.... Oh ! je vous montrerai les suites de ce commencement ! Jamais rien çn face de celui qu'ils n'aiment pas, mais qu'ils craignent. En revanche, des saturnales d'injures et de cruautés, si leur ennemi est abattu et surtout sans défense. C'est là une véritable grandeur de caractère, fi'cst-il pas vrai ?

Cette place du Commerce ^ est la plus belle chos?

1 L'arliste qui fit la statue de don José s'appelle Jonchim Mackado de Castro; le fondeur est Bartolomeo de CosiasLa staluo et le cheval, tout est mauvais. La place du Commerce (praça

de Lisbonne avec les rues qui l'avoisinent. Ce sont les

trois rues bâties depuis le tremblement de terre. Ces rues ont le défaut d'être trop étroites. Celle du milieu s'appelle la rue Auguste. C'est là que demeurent les joailliers, les ouvriers en nr et en argent. Les deux autres s'appellent, l'une des Orfèvres en or, l'autre des Orfèvres en argent ; mais il y a des ouvriers pour tous les métaux ; et comme leur atelier est au rez-dechaussée, c'est un sabbat digne do l'enfer. Les étages sont trop bas et les fenêtres trop étroites ; mais en résumé, malgré ces défauts, ce sont trois belles rues. Elles ont des trottoirs, chose qui, on 180S, me parut une merveille dans Lisbonne.

Le roi n'a pas de palais à Lisbonne. Autrefois il faisait sa résidence à Belem ; mais depuis que le château a été brûlé, la famille royale demeure à Quélus, d'où elle ne sort que pour aller à Maffra, couvent royal, mauvaise copie de l'Escurial. On rebâtissait un nouveau château à Belem lorsque j'étais à Lisbonne, et. je disais un jour que le prince aurait une belle résidence, mais la personne qui me montrait les travaux commencés diminua mon admiration en me disant que les fondations que je voyais étaient dans ce même état depuis dôme ans, et qu'elles y resteraient encore un siècle sans s'élever d'un pouce. Je crois qu'elle a eu raison. Et les ouvriers mouraient de faim, et le prince du Brésil avait dans son trésor des caisses entières de diamants bruts !

Belem est un faubourg de Lisbonne, mais je le regarde comme faisant parti*» de la ville, ainsi que

lo Commercio) est longue de 610 pieds et large de 5î>0. On l'appelait jadis terrasse du chàlcau royal (torrciro do paco)

Junqueira, Ajuda et Alcantara. l\ en est de ces trois faubourgs comme de Ghaillot et du faubourg Saint- Antoine. Cela était ainsi en I8O0, et depuis il en aura été de Lisbonne comme de toutes les capitales, qui s'agrandissent aux dépens des provinces. Le cordon d'enceinte se resserre chaque jour, et le point central appelle tout à lui. Il y a à Belem un couvent d'hyéronimites fondé par don Manuel, dont l'architecture est tellement bizarre que je ne crois pas avoir vu jamais pareille ordonnance. Tous les piliers de l'église et du cloître sont d'une forme différente. On se croit d'abord dans une église vue en songe : c'est l'effet qu'elle a produit sur moi la première fois que j'y entrai. Près de là est une église gothique fort belle. C'est à Belem que les rois de Portugal avaient leur sépulture. C'est à Belem que l'amirante de Castille fut enterré \ Près de Nossa senhora de Ajuda est le jardin botanique, et un cabinet d'histoire naturelle qui fut bien souvent le but de mes promenades. Tout à côté est un jardin royal appelé Quinta da Raynlia, où se trouvent les oiseaux les plus beaux et les plus rares, et quelques grosses bètes, quelques vieux serpents bien vilains, bien gros et gras, qui dorment là du sommeil de la paresse. Derrière Belem est le parc du prince. Ce n'est qu'une immense étendue de terrain planté d'oliviers, de quelques chênes

* Il mourut à Estreraoz du saisissement que lui causa la manière froide dont le reçut l'archiduc, le payant ainsi des sacrifices imnienscs qu'il avait faits pour sa cause. Le P. Cienfuegos fui son exécuteur testamentaire ; et, malgré la manière dont il avail agi avec lui, don Juan Ht l'archiduc son héritier. Lorsqu'il eut trahi sa patrie et qu'il passa en Portugal, on lui ù» son procès à Madrid et il fut condamné à mort. « Trois grands événements

verts et surtout de genets\ qui empêchent de s'y promener avec le moindre agrément. C'est là que le prince allait autrefois chasser. Il y a également dans cette partie une autre quinta appartenant à l'une des princesses, je crois, l'infante dona Maria, qui est assez agréable. Il y a de beaux lauriers, des orangers et des myrtes. Cela, avec de l'eau, compose les quintas portugaises. Ne leur en demandez pas plus.

Il existe aux environs de Lisbonne un seul jardin qui mérite qu'on en parle. Encore à Paris on n'y ferait attention que pour le jeter à bas. Mais c'est une vraie beauté au milieu de ces incultes terrains enclos de grandes et grosses pita (aloès), qu'on appelle des jardins. C'est une propriété qui appartient au marquis d'Abrantès, à Bemfîca, bourgade tenant pour ainsi dire à Lisbonne. Tout ce que nous avons grande peine à cultiver dans les orangeries était là en pleine terre et presque sans culture. Je ne parle pas de lauriers de la hauteur de vingt-cinq pieds, d'orangers,

marquèrent l'année 170.^, écrit Louville au marquis de Torcy* : la prise des galions, la descente des Anglais, et la fuite de l'Amirauté.

« Sire, écrit à Louis XIV la reine Gabrielle de Savoie, je me jette dans les bras de Votre Majesté, pour lui demander assistance dans le malheur qui nous arrive : l'arairante de Caslille a pris la fuite cette nuit. »

[^Mémoires de Noailles.)

L'amirante de Caslille était alors l'homme le plus important de l'Espagne.

« Faites-lui couper le cou, là où il est n'importe », écrivait Louville.

1 C'est la môme espèce que nous avions trouvée dans les montagnes de la Biscayo, surtout le sphœrocarpa.

♦ MiMioiies de Louville, i. I". lo'lire de Louville au marquis de Torcy.

de citromiiei's, mais de palmiers, de bananiers, auxquels pendaient des régiments de dattes et de belles figues bananes. Et puis le pisang, la mangolie, les géraniums les plus rares chez nous, croissent là au pied de ces arbres déjà si beaux, et viennent presque seuls, ainsi que les magnolias et les daturas. Un jour je fus me promener à Bemfica, et je me laissai aller au charme de respirer un air embaumé sous une allée entière de superbes magnolia glauca, alors en pleine fleur. Le jardinier du marquis d'Abrantès, qui était fort soigneux pour moi, me fit un énorme bouquet de toutes ces admirables fleurs, dans lequel il plaça quatre ou cinq roses de magnolia et une branche de fleur de citronnier, dont les fleurs violettes sont encore plus charmantes à l'œil que celles de l'oranger. Je partis de Bemfica avec mon trésor, et mon retour fut une heure de délices. C'était pendant une de ces soirées admirables du mois de juin. La lune était dans son plein, et sa lumière est encore plus vaporeusement argentée que dans notre grise et froide France. J'éprouvais une enivrante sensation. C'était si parfaitement doux, que je ne sais comment on n'y recourt pas pour le suicide.

J'arrivai à Lisbonne, toujours dans ce même état. Je ne quittais pas mon bouquet. Il y avait entre lui et moi, comme on va le voir, un rapport magique.

Junot me trouva l'air un peu endormie. Je sentais moi-même le besoin du repos. Je ne m'en étonnai pas, ayant beaucoup marché. Je fus me coucher, mais en ayanf soin de faire mettre le beau bouquet dans un vase de porcelaine, et placé sur une commode en face ' de moi, afin que je puisse jouir à la fois de sa vue et de son parfum. J'ai toujours aimé les fleurs avec pas-

sion et j'étais en ce moment servie à souhait da limes goûts.

Lorsque je fus coudiée,ce sommeil qui m'aceablaii parut un moment s'éloigner, mon sang circula avec une extrême violence, mon pouls battait comme dans la fièvre. J'ouvrais les yeux plus qu'il ne me le fallait faire pour voir mon bouquet. Je l'aimais ce bou- (luet, j'aurais voulu l'avoir près de moi. Je le regardais comme on regarde un objet aimé. Son parfum surtout était pour moi une sorte de philtre. Enfin, je me relevai. Je pris le bouquet et le vase, et les posai sur ma table de nuit, auprès de ma lampe, qui lae faisait voir les nuances vives et suaves de ces belles fleurs dont la croissance est si vigoureuse dans ces régions brûlantes aimées du soleil. Je les regardais, et une foule de pensées vagabondes, mais douces et joyeuses, passaient devant mes yeux, entre moi et les Heurs, comme un songe évoqué par la sœur des planètes dans le ravissant conte de Maugraby. Souvent, mes paupières pesantes se fermaient. Puis, je tressaillais en me réveillant de mon demi-sommeil. J'étendais les bras en souriant à mes fleurs, puis je, me rendormais. Cette sorte de lutte, qui n'avait en el'e-mème que du charme dans sa vague rêverie, duia une ou deux heures. Enfin, je m'endormis tout à fait, et je me rappelle que ce fut sur une pensée riante.

J'avais pour habitude, à cette époque, de me lever de fort bonne heure. Ma femme de chambre vint à ma porte à neuf heures, mais, n'entendant aucun bruit, elle n'osa pas entrer. Junot vint égclemenl avec ma Joséphine, qui, de sa douce voix, disait loul bas :

— Maman, c'est le petit trésor! maniaii, c'est papa!

Comme je m'étais couchée très fatiguée, Junot dépendit que l'on entrât chez moi. Cependant, à onze heures, voyant que je n'appelais pas, il entra luimême dans ma chamjjrc et alla ouvrir les volets, tandis que Joséphine -grimpait sur mon lit pour m'embrasser. Mais à peine le jour eut-il éclairé la chambre que la pauvre enfant, en m'apervant, poussa un cri terrible qui attira aussitôt mes femmes autour de mon lit. Quant à Junot, il avait déjà vu la cause du mal et avait été à l'instant ouvrir les deux fe nètres. J'étais asphyxiée.

Mais je l'étais si complètement, que d'abord on me crut morte. Du reste, aucune crispation dans les traits, aucune chose qui annonçât de la douleur. J'étais seulement très pâle et mes dents étaient tellement contractées qu'en revenant à moi je ne pouvais pas les desserrer. Mes paupières étaient aussi fort gonflées. Je n'enten-iais rien, et je demeurais dans un état d'insensibilité complet

Junot m'avait prise dans ses bras et transportée près du balcon qui était tout ouvert. L'air me fit faire un mouvement. Mais ce ne fut que lorsque M. Magnien m'eut frotté la tète et surtout le front avec du vinaigre, et je crois de l'éther ascétique et de l'alcali, que je pus ouvrir les yeux. Je me réveillai comme si j'eusse dormi d'un long et lourd sommeil. Mes yeux ne pouvaient soutenir le jour et plusieurs fois je voulais de moi-même rentrer dans mon engourdissement. Mais alors on me mettait sous le nez un flacon d'alcali, et je me réveillais. Cette position, qui du reste n'avait rien de pénible, dura deux heures. Je ne souffrais pas alors. Ce ne fut qu'a^Drès être parfaitement

i50 MÉMOIRES

réveillée que je sentis entre les deux yeux une douleur excessivement violente, qui ne céda qu'à un exercice très actif. Junot me prit par le bras et nous ûmcs à pied chez nos amies de l'Ajuda. Je souffris tout le soir de cette étrange migraine et puis, ayant encore remis des compresses de vinaigre sur mon front, cela se dissipa.

Il est évident que je pouvais mourir si Junot n'était pas entré dans ma chambre. Ce fut du moins ce que ni<' dit le docteur Piquanzzo (ou Piccanzzo, je ne sais comment s'écrit son nom). Il est vrai de dire aussi que tous les Portugais avaient en horreur le peu de bonne odeur qui était après moi.

— Voyez-vous, disaient-ils, voyez-vous ce qui vous arrivait, si l'ambassadeur ne fût pas entré chez vous? La mort ! et cela pour vos fleurs !

J'ai rapporté cette histoire comme pouvant donner quelques notions sur ce que produisent les parfums aussi violents que le sont en effet dans ce pays le magnolia, le datura surtout, dont il y avait une superbe branche, ainsi que des daphnés de toutes les espèces.

Puisque nous sommes en train de parler des phénomènes, en voici un, tout petit par exemple, mais assez singulier.

Nous étions alors au mois d'octobre, et le 28 du mois. A cette époque, le soleil a partout moins de chaleur, ce qui est à remarquer pour ce que je vais dire.

Junot était parti pour la campagne d'Austerlitz et M. de Kaynt'val demeurait chargé d'affaires. J'étais nioi-niéme au moment de revenii- en France. En attendant le jour de mon départ, nous déjeunions

DE LA DUCHESSE D'yVBRANTES 451

tous ensemble, car je ne voulais rien perdre des moments qui me restaient à passer avec ce bon jeune homme.

Nous prenions le café, lorsqu'une forte odeur de brûlé se fit sentir. D'où venait-elle?... Il n'y avait pas de cheminée dans la maison, excepté une petite que la duchesse de Montebello avait fait faire dans le petit salon où je me tenais ordinairement, mais il n'y avait pas de feu.

— L'odeur vient d'en bas, dis-je à M. de Rayneval. C'est de chez vous.

— Oh! par exemple, s'écria-t-il, voilà une bizarre accusation. Je n'ai ni lumière, ni brasero, ni cheminée.

— Si ce n'est pas de chez vous, dis-je, c'est toujours de l'étage inférieur et il faut y aller voir.

Nous sortîmes tous de table assez inquiets, car l'odeur devenait plus forte de moment en moment. Lorsque nous entrâmes dans le corridor où était la chambre de M. de Rayneval, nous sentîmes surtout l'odeur du papier brûlé. Nous entrâmes chez M. Magnien, chi.'z M. de Cherval, chez M. Legoy, il n'y avait rien du tout; enfin nous entendîmes M. de Rayneval, qui, tout le premier, criait : Au feu ! Sa table était tout enflammée. La cause de cet incendie est tellement extraordinaire que, si M. de Rayneval et M. de Cherval n'étaient pas tous deux vivants, je né la citerais pas pour n'être point accusée de vouloir dire des choses extraordinaires.

11 y avait sur la table où travaillait M. de Rayneval une carafe de cristal remplie d'eau. Cette cai-afe, parfaitement nette, pleine d'une eau très limpide, avait produit l'effet d'une étincelle, c'est-à-dire d'une len-

tille. Le fait est positif, parce que je l'ai vu, que deux personnes dignes de foi l'ont vu comme moi. La lentille a trouvé son centre, son loyer lumineux dans la carafe, et le rayon a incendié les papiers sur lesquels il est tombé. Vous dire comment cela est possible, la chose n'est pas en mon pouvoir. Je ne sais pas davantage que vous ce qui a produit l'effet bizarre que je viens de rapporter. Je le dis tel qu'il est, c'est aux savants qui liront cet article à trouver son origine.

Page 1