CHAPITRE XXIX
Montagnes de Cintra. — Erreur de lord Byron. — Childe- Hnrold. — Torre di Bugio. — Fort San-Jaô. — Lisbonne ville de guerre. — Ressemblance avec Auteuil. — Les garnisous d'émigrés. — Le régiment de Mortemart. — Celui de Castries. — Mes promenades. — La reine folle. — Le soufflet. — Les têtes couronnées. — La roche d'émeraude. — Le cœur d'un preux. — La moustache en gage. — Le couvent de Liège. — Bonne nouvelle. — Madame mère. — Le brevet. — L'amiral Villeneuve. — Combat du Finistère. — Défaite honteuse. — Compensation. — Le capitaine Baudin. — La Topaze et la ULanche. — Victoire ei honneur.
Après avoir parlé de Lisbo;:ne, il faut parler de Cinti'a. C'est une dette que je dois payer. Lord Byron disait avec raison que Cintra était un paradis habité par des démons, et, à propos de cela, il fait une faute historique, que son Childe-Harold consacre et que je dois rectifier. Mais, avant de quitter Lisbonne, je veux dire deux mots de son existence militaire.
J'ai déjà représenté Lisbonne, en venant du côté de l'Espagne, comme retranchée derrière le Tage, qui a deux lieues de largeur en cet endroit, et n'est guéable qu'à plus de vingt lieues de là. Il faut descendre le fleuve pendant une demi-lieue pour trouver l'eiTibouchure. Pendant ce trajet, on trouve des collines très faciles à défendre et qui ne dominent pas la ville. Sur l'une d'elles est une tour qui correspond à la tour dd
Belem. Elle est garnie de pièces d'artillerie et contient une garnison. On l'appelle Toire Vellui. Tout près de l'embouchure sont deux villages. Trafferia el A-Costa, dont les habitants sont aussi saavages que des naturels de la côte d'Angola ; leurs maisons sont en bois, et il est peu sûr de parcourir ces deux' villages sans être accompagné. Au reste, ils sont regardés, à Lisbonne même, comme renfermant le rebut de la nation. De la pointe sur laquelle est A-Costa s'avance un banc de sable jusqu'à une grande tour fortifiée, laquelle, ainsi qu'un fort construit en face d'elle, défend l'entrée du port. Son véritable nom est Fort de San-Louvenço, mais on l'appelle vulgairement Torre di Bur/io. La rive septentrionale s'étend ensuite beaucoup plus loin dans la mer et va former le fameux promontoire de Caho di Rocca. Au-dessous de Belem, en remontant vers la ville, un peu au-dessous de Belem, on trouve une tour carrée, Torre di Belem, toute hérissée de canons et qui défend véritablement l'entrée du port. Aussi nul vaisseau ne peut passer devant ces bouches de feu sans être rigoureusement visité. Outre la défense de la tour de Belem, on avait construit, peu de temps avant que j'arrivasse à Lisbonne, plusieurs batteries <à côté de cette tour, quelques-unes immédiatement sur le bord de la rivière jusqu'au fort Saint-Julien (fort San-Jaô). II est bâti sur la pointe d'un rocher et sert également à défendre l'entrée du poi't, défense dont la nature s'est chargée. L'accès en est fort difficile. Son chenal est très éh'oit et l'entrée en est barrée par un banc de pierre, qu'on appelle dans le pays os cachopos. A vingt minutes de chemin, on trouve la petite ville d'Oeifras, et deux lieues plus bas, toujours en desccn-
(lant le fleuve, on rencontre Cascaès, ville assez importante, avec un fort, et sous lequel les vaisseaux peuvent ancrer. A côté est le fort San-Antonio. Ensuite, de là assez loin, vers le nord, la rôle ne présente qu'une chaîne de rochers brisés, tandis que la rive méridionale est entourée d'une immense quantité de bancs de sable dont la carte est encore inconnue^ Si l'on veut rassembler maintenant tout ce que j'ai dit sur la position de Lisbonne, on verra combien il est difficile, pour ne pas dire impossible, de la prendre en y arrivant par l'Espagne ou par la mer. Il faudrait, pour qu'il y eût un résultat dangereux pour la ville, que l'armée attaquante débarquât à une grande distance, et alors Lisbonne peut se couvrir par une armée et par ses positions naturelles. C'est ainsi que Junot se défendit en 1808. Mais une fois cette barrière franchie, nulle défense n'est possible. C'est comme si l'on voulait défendre Anteuil, Chaillot, Passy, et toute cette longue suite de maisons et de jardins. J'ai déjà observé, je crois, que cette partie de Paris offre une grande ressemblance avec Lisbonne. Par exemple, il existe une sorte de manière de se faire respecter, c'est que celui chargé de la défendre dise à l'attaquant :
— Accordez-moi ^ les conditions que je vous impose
' Il n'existe aucune carte du Portugal ayant le sens commun. Cullo (-rc Lopez, qui est la meilleure, est horriblement fautive ; c'est au point d'omettre les rivières et d'en créer. C'est une chose qui nous fut bien fatale dans la guerre d'Espagne.
* On sait que ce fut la réponse de Junot à sir Arthur Wel- •lesley, depuis duc de \V('l!i!igtfin,Ir)r-iiut! ;iprés la bataille do Vimciro il se trouva avec 12,000 hommes devant 35,000 Anglais, autant de Portugais et toute une population infernale e^
^66 MEMOIHES
DU je fais sauter la ville de Lisbonne. Ce n'est pas pour qu'elles fussent déshonorées par une capilulatio7i, que l'empereur m'a confié ses aigles.
Et c'est qu'il l'aurait fait, entendez-vous bien? Il l'aurait fait comme il le disait! Il va sans dire qu'il aurait sauté le premier, mais l'armée anglaise aussi. C'est encore plus beau que Moscou, car Rostopchin s'en est allé.
Il existait une chose assez paniculière en 1198 et 97 en Portugal, et qui jette une certaine lumière sur les événements politiques de cette époque -importante, c'est que les garnisons des forts San-Jaô, San- Antonio, Cascaès et Oeyras^ étaient composées de troupes anglaises et d'émigrés à la solde de l'Angleterre-. Le régiment de Dillon était à Cascaès, un régiment anglais à Oeijras, à Belem, Roijal-Êmigre et à Lisbonne les régiments de Castries et de Mortemart. On trouve, dans ce fait, l'explication de l'impossibilité où se vit le Portugal de conclure une paix avantageuse avec la France, malgré le désir qu'il en avait alors. Car Lisbonne et son port étaient aux mains des Anglais, ou de leurs pensionnaires, qui,
révoltée qui ne respirait que le massacre et le pillage surtout des Français.
1 Oeyras et Carcavelo. C'est entre ces deux endroits qu'on récolte le vin qui a tant de renommée dans l'étranger. On l'appelle en Angleterre Lisbon wine, en Allemagne vin portugais, et en F'rance comme dans le pays même, vin de Qnrcavelo. Il appartient au tils du grand Pombal.
- Le Portugal n'avait à cette époque qu'un régiment d'émigrés à sa solde. C'était un régiment d'artillerie dont le colonel s'appelait Roquelet. Depuis, il y eut la légion de police commandée par le comte de Novion, émigré français et l'un des meilleurs amis de mon père.
en leur qualité de transfuges, étaient plus à redouter pour nous que les Anglais eux-mêmes.
C'est après avoir quitté Belom et ses fortifications, et avoir franchi deux lieues d'un pays fertile et cultivé, qu'on trouve dans une vallée solitaire la résidence de la famille royale. C'était là que vivait dans sa folie, quelquefois furieuse, la reine dona Maria, ayant peur de l'enfer, criant qu'elle voyait le diable, toutes les fois que son confesseur, qui était le grandinquisiteur, entrait dans sa chambre. Ou bien encore, lorsqu'elle apercevait sa belle-fille. Et pour cela il y avait de quoi se tromper. Cette reine folle était la mère des deux princes du Brésil qui ont été donnés au Portugal pour la dernière fois. L'un, qui mourut de la petite vérole, était un homme d'une rare capacité. Il mourut avant de porter la couronne. C'est toujours comme cela, les bons meurent, les mauvais restent toute une vie d'homme, et encore par delà. Celui qui demeura en Portugal régna depuis aussi glorieusement au Brésil qu'à Lisbonne, et Dieu sait comme c'était glorieusement! Cette brave reine folle était donc l'aïeule et la bisaïeule de l'empereur don Pedro et de la reine dona Maria. Elle sortait de sa cage royale pour entrer dans une autre qui était une de ces petites voitures portugaises, mais hermétiquement fermée, et que l'on n'ouvrait que dans la campagne et loin de tous les regards. Un jour, dans l'une de mes courses aventureuses de Cintra, je me trouvai au milieu d'une petite vallée solitaire où j'aimais à herboriser. J'aperçus, avec deux autres femmes, ime personne dont la figure paraissait bizarre et le regard incertain ; il faisait du vent, et ses cheveux, d'un blanc d'acaent. couvraient tantôt son visage,
tantôt ses épaules,^ et paraissaient fort Timportunci- L'une de ses femmes voulut les relever et reçut un soufflet dont j'entendis le bruit, quoique je fusse à cent pas d'elle. Il y avait trois hommes à quelque distance pour donner de l'aide en cas de besoin. Aussitôt qu'on m'aperçut, l'un de ces hommes vint à moi et me dit en portugais que l'on me priait de me retirer. Mais il ne prononça pas le nom de la reine. Je ne le sus que par M. d'Araujo. Probablement qu'on avait dit à Sa Majesté folle qui j'étais, car je la vis, en m'éloignant, qui me montrait ses deux poings fermés et qui me poursuivait d'un regard non' seulement fou, mais démoniaque. Cette rencontre me fît mal. Cette vieille reine, cette souveraine maîtresse d'un grand empire, là dans cette vallée solitaire, livrée aux soins de quelques valets dont l'humeur de soigner une vieille insensée devait ajouter à sa souffrance, cette tète couverte de cheveux blancs qui semblaient, dans leur desemoliura^ venir de rejeter la couronne qu'ils ne pouvaient porter, cette scène m'avait tellement frappée, que j'ai eu longtemps la pensée d'en faire faire un tableau.
Lorsque je parlai de cela à Junot, nous fîmes la remarque qu'à cette époque, en Europe, les trônes étaient cfccupés par des insensés ou par des princes inhabiles ou ineptes. Mais demeurons en Portugal.
A une demi-lieue de Quélus est le bourg de Bellas, avec une jolie quinta appartenant au comte de Pombeiro. A peu de distance de Bellas, il se trouve plusieurs sources minérales \ Le gouvernement a fait
' On a été forcé do fermor ces sources, icrres contiennent une tub.-lanco vilrioliqiie et peu de gaz oxigèno, ci; qui les rond
DE LA DUCHESSE D'ABRANTES 4r.9
bâtir une maison pour les malades, mais ils neu profilent pas. ,
Au nord-ouest de Lisbonne s'élève une longue chaîne de hautes montagnes qui terminent son beau paysage. Ce sont les montagnes de Cintra. Dès qu'on est entré dans leurs belles vallées, on retrouve la vega de Grenade. Plus de ces arbres verts, de ces plantes propres au sol de la péninsule. Ce sont des forêts de chênes, de hêtres, de peupliers, de pignons, d'orangers et de citronniers ; puis des bois entiers du fraisier-arbre, et des phylirrées, des mijrica faija, arbre transplanté de l'île de Madère, ainsi qu'une foule de végéiaux exotiques donnant leurs fleurs et leurs fruits comme dans leur terre natale. Du haut des rochers tombent des sources d'eau vive qui serpentent dans la vallée et font toujours verdir ses prairies. Sur la pente de la montagne sont toutes les maisons de plaisance des Portugais. Vers le sommet, les rochers s'amoncellent et présentent une vue plus sauvage. A l'extrémité de l'un d'eux est su-pendu presque dans les airs un. couvent d'hyéronimites ; sur un autre sont les ruines d'un château maure ; à l'extrémité est le ravissant vallon de Colarès. La vue du royal monastère de Maffra et celle de la mer terminent ce bel ensemble.
Nous louâmes une quinta à Cintra. Elle appartenait à une M"'' La Pioche, veuve d'un négociant français. Le jardin de la quinta n'était pas grand, mais il n'était composé que de citronniers et d'orangers, el
propres à faciliter un crime que les femmes commettaient. Le docteur Piquanzon qui s'en aperçut fit fermer les sources. La clef en est confiée à un gardien.
rapportait, nous ditr-on, plus de deux mille écus. En parlant de rapport, je dois dire une particularité qui me surprit dans la fameuse quinta de Pehaverde, où se trouve le cœur de don Juan de Castro, cet homme dont la moustache servit de caution pour plusieurs millions, tandis que la signature de son gouvernement n'était pas acceptée. Penaverde était à lui. Son cœur est dans un petit mausolée sur le plus haut sommet de la peha, qui mérite bien le nom de rochs verte, car c'est un pignon d'émeraudes. Mais par une clause expresse du testament de don, Juan de Castro lui-même, il ne peut y «voir dans toute la quinta, qui est immense \ un seul arbre qui produise. Si, par aventure, un pépin d'orange, une graine portée par le vent produisaient un rejeton, il y a ordre exprès de l'arracher aussitôt. On ignore le motif de cette défense à la nature d'être féconde dans un lieu où sa fertilité est si abondante. Cela n'empêche pas que Peiîaverde soit l'endroit le plus charmant de la vallée. Que de ravissantes promenades j'ai faites sous ces beaux ombrages formés par des lauriers séculaires, digne entourage du tombeau d'un héros.
Nous retrouvâmes à Cintra le duc et la duchesse de Cadaval. Ils avaient trois quintas, dont pas une n'était logeable. La duchesse en riait, mais on voyait que cela lui était déplaisant. Quant au duc, pourvu qu'il ne se mêlât de rien et qu'il jouât, qu'il lit, par derrière, la grimace aux Français, car il en avait peur et ne Taurait pas osé en face, il laissait son ange de femme agir à sa volonté et faisait bien, car elle ne l'employa jamais que pour l'honneur de leur
* Elle a certainement plus ae cent arpenUt
maison \2t le bonheur d'un homme qui était loin de le lui rendre.
Nous avions aussi nos amis de l'Ajuda, la famille du ministre d'Autriche. Elle logeait au vieux château royal de Cintra, où la cour leur accordait un appartement. C'était un but de promena'^;;,, parce que notre maison était presque à Colarès, à l'autre extrémité de la vallée. Que de charmantes soirées nous avons passées dans l'intimité de cette bonne famille ! Puis, après avoir pris du thé, à onze heures, nous remontions sur nos ânes et nous retournions à notre quinta, au travers des bois parfumés qu'éclairaient des torches portées par plusieurs de nos gens. Quel souvenir que celui de ces heureux jours ! Et lorsque je me le rappelle et que je lève les yeux vers un ciel toujours grisâtre, que je les abaisse sur cette terre désolée que je suis forcée d'appeler ma patrie, mon cœur se serre et je n'éprouve qu'un désir, celui de les quitter tous deux.
Dans la direction de l'ouest, vers Colarès, on voit un couvent de capucins. C'est celui qu'on appelle le couvent de liège. Il est presque en entier taillé dans le roc vif, surtout une partie de l'église, dont deux parois sont le rocher même. Plusieurs cellules sont tapissées avec de ces grands morceaux de liège qui Bont tout simplement l'écorce du chêne vert qui donne le liège. Ce couvent, situé sur un pic élevé, dans une contrée solitaire, près de Cabs di RoccUy dominant au loin sur la mer, est un des lieux qui attirent le plus les voyageurs qui visitent Cintra et Colarès. Un peu plus loin, les montagnes s'abaissent et se terminent par une plate-forme unie, déserte, qui est le promontoire. La pente est de quatre-vingts
pieds. Près de là sont un fanal et une chapelle. Lcf orages sont terribles dans cette partie de la montagne : on croit être dans les parages de la Norwège. La mer, qui est très profonde au-dessous de Cabo cli Rocca, se brise avec une furie constante contre les rochers de la côte. Vis-à-vis,est le Cabo d'Espicliel. Les anciens le nommaient Promontorium Magnum. Il y avait à son sommet un superbe temple dédié à Isis. Millin m'écrivit plus de dix lettres dans lesquelles il me donnait tous les renseignements possibles pour découvrir ce temple. Je m'en occupais sérieusement et M. d'Araujo m'avait auto- i risée à y faire faire des fouilles, lorsque je tombai malade de cette terrible maladie qui commença par une Causse couche et foillit me coûter la vie.
Nous reçûmes à Cintra plusieurs nouvelles fort importantes. La première, dont Junot ne parla pas d'abord, lui annonçait d une manière positive qu'une troisième coalition continentale se formait contre la France. Il devint soucieux. Il craignit que l'empereur ne l'oubliât. Il écrivit, envoya sa lettre par un courrier extraordinaire et fit bien. Nous étions alors au mois do juillet. Les bruits de guerre n'étaient que sourds. L'Autriche n'avait pas accédé formellement au traité (le Pétersboui'g avec l'Angleterre.
Ce fut alors que j'appris un événement qui me rendit vraiment heureuse. M""" Laetitia^ Bonaparte avait enfin le rang qui convenait à* celle qui avait donné le jour au souverain de l'Europe, et je reçus mon brevet de dame pour accompagner Madame mère. .Te n'eu? jamais qu'à me louer des bontés de la princesse pour i moi. .le retrouvai en elle la femme bonne et cxcel- IcnLe, l'amie toujoui's amie^ et un cœur vraiment
cœur de reine. Je sais bien qu'on a dit le contraire, mais il ne suffit pas de dire, il faut prouver.
A cette époque l'empereur fit plusieurs actes qui éveillèrent les petites haines européennes. On ne cherchait qu'un prétexte pour s'élever contre le colosse qui étendait son bras régénérateur sur toutes les vieilles tètes couronnées tombant de vétusté sous des instiiiitions non seulement caduques, mais pourries. Un décret impérial réunit les États de Parme et de Plaisance à la France, Lucques fut donné à la princesse Élisa. L'Angleterre, dont la partie était cette fois une guerre à mort, saisit avec joie l'occasion de signaler l'ambition d'envahissement, plutôt que l'ambition de glou'e que décelait Napoléon. Ses flottes se mirent en m.er. L'empereur, averti de la bonne volonté et de la loyale disposition de l'Espagne, et se confiant à l'amiral Villeneuve, qet homme qu'il employa pour son malheur et la honte de nos armes, donna l'ordre de chercher l'ennemi et de ne le chercher qu'avec des forces supérieures, ce qui était facile, puisque ï\o\x^ puisions, si l'on peut parler ainsi, dans les chantiers et arsenaux de la marine espagnole. L'amiral Villeneuve sort avec une flotte combinée de quatorze vaisseaux de guerre français et six vaisseaux espagnols; il rencontre la flotte anglaise aux ordres de Robert Calder, à la hauteur du cap Finistère (Espagne). Le malheureux Villeneuve est battu avec des forces supérieures, et deux vaisseaux espagnols tombent au pouvoir de l'ennemi !
, Il faut avoir habité un pays où nos malheurs causent de la joie, où notre gloire fait pleurer, pour bien apprécier ce que nous éprouvâmes à cette nouvelle, que nous eûmes d'abord avant même que l'empereur
ne l'apprît. Junot était furieux. Mais le ciel nous devait une compensation. Combien je suis heureuse d'avoir à écrire le nom d'un ami pour celui de l'homme dont notre marine doit être fière, et qui nous fit alors verser des larmes d'orgueil sur ses lauriers.
Nous ressentions encore l'impression pénible de la nouvelle de la rencontre de Villeneuve et de Caldcr, lorsque nous apprîmes qu'une frégate française venait d'entrer dans le port de Lisbonne, après de glorieux combats. Nous étions à Cintra. Junot fit aussitôt monter le colonel Laborde à cheval et lui ordonna d'aller chercher le commandant de cette frégate et de le lui ramener à l'instant. Il était trop tard pour songer néanmoins à revenir le soir même. Mais le lendemain matin le colonel nous amena Ip brave marin qui avait fait triompher nos couleurs nationales et Junot l'embrassa d'abord comme un vieil ami.
Le capitaine Baudin était encore, à cette époque, un très jeune hommo Sa figure était charmante, sa tournure distinguée et ses manières, d'une extrême (iouceur, d'une grande réserve, lui donnaient certainement l'air de toute autre profession que celle qu'il exerçait si brillamment. Junot l'interrogea: mais il était visible que sa modestie souffrait de ce qu'il avait à dire.
— Eh bien ! le colonel va vous faire parcourir notre belle vallée, mon cher capitaine, lui dit Junot. Laissez nous vos rapports.
Lorsqu'il fut parti, nous lûmes avec \m intérêr bien vif les détails donnes par le brave jeune homme. Capitaine de la frégate la Topax,e, de quarante-quatre canons, il av^iit rencontré la frégate anglaise la Blanche^ du n\éme nombre de pièces, au débouque-
tnent des Antilles, l'avait battue et prise. Revenant en Europe pour se refaire, car il avait été maltraité dans le combat, il rencontra, près des côtes d'Espagne le vaisseau anglais, de soixante-quatre canons, le Raisonnable.
— Mes enfants, dit-il à son équipage, laisseronsnous passer cette belle proie-là devant nous?
— Non, non! s'écrièrent les matelots et les officiers. Hourra pour la belle France! Commandez, mon capitaine! Hourra, hourra!...
Et voilà le canon de la Topaze qui gronde, et, avec ses mâts brisés, ses voiles déchirées, une partie de son équipage blessée et hors de service, le jeune capitaine qui veut encore prendre le gros vaisseau avec sa frégate toute lacérée d'honorables blessures. Mais le Raisonnable s'en tira avec une immense perte de monde et la frégate la Topaze, brillante comme un vrai joyau, entra dans le pori de Lisbonne aux acclamations même de nos ennemis.
Jamais je n'ai rien lu de plus naturel que cette relation. Il était impossible de douter, après l'avoir entendue, de la vérité de ce qu'elle contenait. Elle était comme celui qui l'avait faite, simple, énergique et remarquable par l'esprit vraiment patriotique qui l'avait dictée.
— Oh! disait Junot en frappant la table de son poing' lermé, oh! si ce bon jeune homme avait été au Finistère à la place de ce... Villeneuve!
Lorsque le capitaine Baudin rentra dans le salon, Junot fut à lui, l'embrassa une seconde fois avec émotion.
— Vous êtes un brave et un loyal jeune homme,
lui dit-il d'une voix émue. Je vous démande votre amitié et vous offre la mienne.
Cette phrase n'était pas dite communément par .Tunot. C'était la seconde fois que je la lui entendais adresser depuis mon mariage. La première, c'était au général Richepanse.
La Topaze avait tellement souffert, qu'il fallait qu'elle se radoubât du fond de cale au sommet de ses huniers. Le port de Lisbonne étant un port neutre, convenait à merveille pour cette opération. Croira-ton cependant qu'il fallut presque user de violence pour y demeurer, tandis cju'une flottille, composée de six vaisseaux et de plusieurs embarcations, demeura à l'ancre devant la place du Commerce tout autant que cela lui convint. Mais aussi cette flottille était anglaise.
Et l'on s'étonne que nous ayons tiré vengeance de cette conduite envers nous? Et l'on s'étonne que nous usions maintenant de représailles lorsque nous avons dans les mains des preuves accablantes contre ceux qui furent ingrats envers l'homme qui s'occupait du soin de leur vie et de leur honneur, quand sa sûreté à lui-même était compromise et comme homme privé et comme celui qui était chargé d'une immense responsabilité? Et pourtant Lisbonne n'aurait pas dû élever si haut sa voix ingrate. Il faut avoir de la mémoire quand on est résolu à tout braver, car enfin celui qu'on offense n'a de patience que la somme nécessaire à chaque être humain. Les malheureux! Comme ils ont été méchants dans leur ingratitude! Vils, bas, menteurs... comme si je n'étais pas là, moi, à côté du cercueil du père de mes enfants, pour veiller à sa mémoire, empêcher qu'il ne lui soit fait insulte;
comme si je n'avais pas dans mon portefeuille de quoi faire pâlir plus d'un visage lorsque paraîtront une foule de signatures mises au bas de deux pièces bien importantes, non pas en raison de ces noms, mais de leur contenu, à ces morceaux d'une éloquence si flatteuse qu'elle en est révoltante. Je les aurais brûlés, décbirés. Mais quand j'ai vu l'hypocrisie prendre la place de la loyauté, mon parti a été de suivre la marche que je me suis tracée. Ce que je ferai connaître donnera la mesure au souverain du Portugal de la foi de ceux qui s'intitulent les sujets du premier qui les prend.
Toutefois, pourquoi donc m'étonner de la conduite des Portugais? N'ai-je pas vu ici, en France, un des frères d'armes de Junot souffrir qu'on imprimât, dans un ouvrage traduit de l'anglais, des choses révoltantes de fausseté sur lui et sur le maréchal Ney? Cet ouvrage, fait par un colonel Napier et qui a trouvé grâce devant le ministère de la guerre parce qu'il dit du bien du ministre, m'a été donné à moi, à moi la veuve de Junot, comme renfermant des documents authentiques. J'ai dû y lire une indécente attaque contre la vie privée d'un homme dont on ne pouvait dire aucun mal comme militaire dans cette admirable affaire de la convention de Cintra, puisque les Anglais ont fait passer à une commission militaire ceux qui l'avaient signée pour l'Angleterre'; et les beaux vers .de Childe-Harold suffisent seuls à la gloire de Junot, quand l'original de cette convention ne serait pas là pour la prouver. Heureusement que je le possède, moi, cet original, et même dans les deux langues. Il n'est pas dans 31. Napier, et au ministère de la guerre, si j'allais l'y chercher, on me dirait qu'il est perdu,
et le lendemain j'aurais un nouveau quartier de n»a pension de veuve retranché, ainsi qu'on le fait depuis deux ans.
Quand j'ai lu que les mœurs, la vie privée d'un homme n'étaient pas à l'abri de la censure, je me suis rappelé que j'ai habité l'Espagne pendant un bien long temps, que j'avais aussi, moi, bien des histoires à explorer et à exploiter. Le scandale ici sera d'autant plus amusant, que le nom de Lovelace et celui d'un vaillant Dieu ne vont guère côte à côte qu'en disparate complète. Et puis la séduction en bonnet de coton, cela ne va pas^ Junot était au moins excusable: il avait bonne grâce, était beau garçon. Mais Ici... oh! il y a doublement faute. Elle est bien jolie, au reste, mon histoire, mais il n'est pas encore temps de vous la dire. Patience, vous l'aurez bientôt!
Lorsque l'empereur apprit ce beau fait d'armes du jeune capitaine de frégate, il le nomma tout aussitôt capitaine de vaisseau. Dans le rapport que Junot lui avait fait parvenir directement à lui-même, sansqu'il passât dans les mains de M. Decrès, l'empereur avait remarqué une particularité qui l'avait frappé, c'est que le jeune marin avait sur mer la même méthode que lui Napoléon avait sur terre pour livrer bataille. Il prenait des positions où il pouvait employer plus de canons que l'ennemi, et l'on sait que ce fut une des manœuvres de prédilection de l'empereur. M. Baudin, dont l'âge était alors celui d'un très jeune homme, fut heureux de sa nomination, comme s'il ne
1 Voir le numéro de la Caricature de la dernière semaine de sepleiubre IS32, œuvre do génie autant que d'esprit. C'est bien plus effrayant que la satire Ménippée. C'est un clief-d'œuvre accompli.
l'eût pas gagnée avec son sang. Il demeura plusieurs mois encore dans le port de Lisbonne, pavce qu'une croisière anglaise était à l'entrée et qu'il voulait l'éviter. Il le fit et par l'habileté de ses manœuvres, que les Anglais admirèrent, il sortit du port de Lisbonne, après le combat si malheureux de Trafalgar, dont je vais parler, car nous touchons à cette terrible époque. Mon mari le prit en grande affection et j'éprouve un vrai bonheur à pouvoir affirmer qu'il est du nombre de ceux qui me sont demeurés fidèlement attachés. Mais mon amitié me fait éprouver un sentiment d'indignation en voyant à son égard une révoltante injustice. Cet homme, dont le beau talent avait été apprécié par celui qui ne posait son index que sur le front qui recelait une vraie capacité, cet homme, nommé contre-amiral par Napoléon à un âge oîi ceux de sa profession sont à peine , "^pitaines de frégate, eh bien, il est demeuré ce que l'a fait Napoléon, il est contre-amiral depuis vingt-trois ans ! Et dans cet intervalle, que de vieilles perruques ont passé devant lui et ont été porter la mort sur le tillac où elles allaient commander. Hélas ! la Méduse en est à elle seule une triste preuve.
J'ai déjà dit que nous nous .attendions à une nouvelle coalition continentale. .lunot avait reçu un jour, tandis que nous étions à Cintra, une lettre de la main même de l'empereur qui lui disait des choses fort importantes. L'horizon de l'Europe devenait bien noir vers le Nord, et cette époque mérite un court examen,
L'Autriche était, de toutes les puissances faisant pai'iic de la coalition, celle dont les intérêts étaient le plus en péril. Ses États, réduits à la moitié de ce
qu'ils étaient, demeuraient ouverts de toutes parts, sa puissance fédérative anéantie en Allemagne et sans espoir de retour, cette même puissance fortement menacée en Italie, et même en partie détruite. Cette position lui fit enfin prendre l'alarme sur son avenir; car la question pour elle était ici de vie ou de mort, si elle avait eu affaire à un autre homme que Napoléon, à Frédéric par exemple. Le couronnement d'Italie donna à l'Autriche la dernière conviction que son pouvoir, comme force, était détruit pour toujours en Italie et que jamais elle n'y avait été aimée, chose, au reste, assez inexplicable pour une puissance qui est adorée dans ses États héréditaires. Quoi qu'il en soit, l'Autriche eut vraiment peur. Elle était encore toute palpitante du canon de Marengo et de celui à'Hohenlinden. Elle se voyait comme pressée entre les sources du Mein et les bouches du Pô. Elle sentit qu'il fallait prendre une attitude imposante, ou bien qu'elle était perdue. Il est probable que M. de Metternich dont le génie, quoique jeune encore, se développait déjà à cette époque fatale pour son pays, eut assez d'influence pour décider la troisième coalition continentale, M. de Metternich était Autrichien et sauver son pays était son premier 'devoir\ •
On prit pour prétexte la violation du traité de Lunéville. On prétendit que, par'ce traité, la Hollande, la Suisse, la Lombardie, Gènes et Lucques, ainsi que Parme, avaient le droit de se choisir une Constitution et que c'était un envahissement que de leur imposer des lois. En parlant ainsi, l'Autriche accédait
* Cependant à cette époque je ne crois pas qu'il fût eaux affaires, c'était M. de Stadion.
enfin au traité de Pétersbourg, du 8 avril précédent, avec l'Angleterre. Elle entre aussitôt en campagne, le général Klénau passe l'Inn et envahit la Bavière. L'armée autrichienne, forte de quatre-vingt mille hommes, est commandée par l'archiduc Ferdinand, sous la tutelle du général Mack; tandis que trente-cinq mille hommes prennent position dans le Tyrol sous les ordres de l'archiduc Jean, appuyant ainsi la gauche de l'armée du général Klénau, ainsi que la droite de celle d'Italie, qui se forme sous le commandement immédiat du prince Charles. Cette dernière armée est peut-être la plus importante de toutes et compte cent dix mille hommes de bonnes troupes. Elle s'avance en bon ordre sur l'Adige ^ .
La France se voyait de nouveau menacée de toutes parts. Le midi de l'Europe lui restait seul fidèle, il était donc de la plus haute importance de conserver les relations d'amitié entre les cours de France et de Lisbonne surtout. L'Angleterre faisait des efforts sur humains pour engager une querelle, et un bien léger motif faillit l'amener.
Junot fut visiter le capitaine Baudin à son bord. Aussitôt qu'il mit le pied sur le pont, il fut tiré vingt et un coups de canon pour le saluer. Comme il est défendu de tirer le canon dans un port neutre, les Anglais se fâchèrent plus que le régent du Portugal et, voyant qu'ils n'obtenaient pas ce qu'ils voulaient et ce qu'ils appelaient justice, ils s'appuyèrent de nos
' Je no mets ici que des renseignements positifs. Les journaux furent peu véri cliques alors, pour le nombre des troupes tant à nous qu'à l'ennemi. Je puis répondre de mon compte, il est exact.
vingt et un coups de canon pour en tirer deux mille en signe de deuil d'une part, et de réjouissance de l'autre, à l'occasion du combat de Trafalgar. Cette mitraillade à la poudre était encore plus insultante pour la princesse du Brésil que pour nous, puisqu'elle était Espagnole. Mais on voulait faire fâcher la France, ce qui serait certainement arrivé si Junot eût été à Lisbonne. Heureusement qu'il galopait vers la Moravie. Son premier mouvement, qui était toujours terrible lorsqu'il était question de la France, aurait été sans doute injurieux pour le faible Portugal. M. de Rayneval, tout aussi susceptible, mais plus calme, parce qu'il fallait l'être, se maintint sans rupture, au graiid mécontentement des Anglais.
J'étais mourante depuis six semaines, lorsque les médecins de Lisbonne, ne voulant pas me voir expirer dans leurs mains, m'envoyèrent, malgré la saison, qui était presque passée, dans un misérable village appelé Caldas da Raynha, où étaient des eaux thermales qui avaient, disaient-ils, une vertu merveilleuse. Il ne restait que bien peu d'espoir. Je partis cependant. On me coucha dans une sorte de litière et j'arrivai à Caldas da Raifuha, n'ayant que le souffle et tellement, faible, que je ne pus prendre d'abord les eaux que par cuillerées. Elles sont chaudes, sulfureuses et en môme temps toniques. Ma maladie était une affection nerveuse au pylore, mais tellement violente que je ne pouvais pas supporter un verre d'eau sucrée. L'effet des eaux fut miraculeux; au bout de huit jours, je me promenais dans la quinta royale, ap|)uyéc sur le bras de M. de Chcrval, et quinze jours n'étaient pas écoulés que je mangeais une perdrix à mon dîner.
DR F>A DUCHESSE D' AERANTES 473
Cependant, ma convalescence fut encore assez longue. Un jour, je vois arriver Junot qui venait me dire adieu. L'empereur avait tenu sa parole, il l'avait mandé près de lui au bruit du premier coup de canon.
— Mais hâte-toi, écrivait Duroc, car j'ai le pressentiment que cette campagne ne sera pas longue.
Et Junot, dont certes la bonne volonté n'avait pas besoin d être excitée, allait partir à franc étrier pour joindre l'empereur, n'importe où il serait. M. de Talleyrand, qui lui avait écrit en même temps pour donner à M. de Rayneval les pouvoirs de chargé d'affaires de France, disait dans sa lettre que je pourrais revenir à petites /ournées, car on savait en France à quel point j'étais malade. Junot ne demeura que quelques heures à Galdas, puis repartit pour Lisbonne, où il enfourcha un bidet de poste qu'il ne quitta qu'à Bayonne, où il prit alors une calèche qui le conduisit à Paris. Là, il demeura vingt-quatre heures pour assister aux désastres de l'honnête et bon M. Récamier. Ensuite il repartit pour l'Allemagne dans une chaise de poste, donnant six francs de guide aux postillons et faisant voler les chevaux. Mais l'empereur allait encore plus vite. L'armée semblait courir avec la vélocité d'une jeune fille. Enfin, il rejoignit l'empereur à Brunn en Moravie, le 1" décembre. L'empereur éiait avec Berthicr dans une maison dont les fenêtres donnaient sur la route. Il était à peine neuf heures du matin, le ternes était brumeux, et le jour n'était pas éclatant.
— Que vois-je arriver là-bas? demanda 1 empereur. C'est une chaise de poste. Cependant nous n'attendons pas de nouvelles ce matin, il me semble. Est-ce que le mouvement du Trésor aurait eu des suites?
Et à mesure qu'il distinguait mieux avec sa longue vue, il paraissait non pas inquiet, mais plus occupé de deviner qui ce pouvait être.
— C'est un officier général, dit-il enfin. Eh mais en vérité, si la chose était possible, je croirais que c'est Junot. Quel jour avez-vous écrit, Berthier?
Berthier le lui dit.
— Alors ce ne peut être lui, dit l'empereur. Il a douze cents lieues à faire pour nous joindre et, avec la meilleure volonté du monde...
L'aide de camp de service annonça le général Junot.
— Pardieu, dit Napoléon en allant à lui, il n'y a que toi pour des choses comme cela ! Arriver la veille d'une grande bataille et faire pour cela douze cents lieues, et surtout quitter une ambassade pour le canon. Il ne te manque plus que d'être blessé dans la bataille de demain.
— J'y compte bien, Sire, mais par la dernière balle, répondit Junot en riant. Il faut que les Russes me laissent faire mon service auprès de Votre Majesté.
— Ma foi, mon ami, il ne te reste plus que cette place-là. Tu es arrivé trop tard, et tous les corps d'armée sont donnés, même, comme tu le sais, tes beaux grenadiers d'Arras. Ce sont de vigoureux garçons, mais ils ont un bon chef.
— Oui, oui, dit Junot, je ne regrette pas de les lui laisser. Il les mènera vaillamment. Mais, Sire, je suis comblé de me retrouver auprès de votre personne, comme à l'armée d'Italie. C'est d'un heureux augure.
L'empereur remua la tète, mais son air de doute
n'avait rien d'inquiétant. Il souriait au contraire et son sourire donnait la confiance. Il se promenait dans la chambre qui lui servait de cabinet, avec un calme qui rassurait les plus timides. Il demanda à Junot comment' il m'avait laissée, si ma maladie venait de la jalousie que m'avait inspirée la princesse du Brésil?
Junot se prit à rire.
— Est-elle vraiment aussi laide qu'on le dit, demanda l'empereur, plus laide que sa sœur d'Étrurie? Cela serait difficile pourtant.
— Elle est plus laide quetouteequi est laid, répondit Junot.
— Et cependant..., dit Napoléon.
— Ah mon Dieu, oui, répliqua l'ambassadeur, oubliant que la réserve diplomatique empêche toujours de convenir qu'on sait ces choses-là.
— En vérité, disait l'empereur... Voyez-vous cela , Et plus laide que la reine d'Étrurie?
— Bien plus laide.
— Et le prince régent ?
— Stupide d'abord. Et quant à la laideur, Votre Majesté pourra peut-être en juger par le portrait que ma femme en a fait en deux mots, et qui sont du reste fort justes. Elle dit que le prince du Brésil ressemble à un taureau dont la mère aurait eu un regard d'un orayig-outang.
— Ah! elle dit cela, dit l'empereur, en se mettant à rire. Petite peste ^ ! Et cela est vrai?
' C'était le nom que l'empereur me donnait dans ses moments de gaieté. Je l'ai rapporté comme vérité historique, mais je ne l'ai jamais fait pour en tirer vanité, comme on l'a voulu croire dernièrement dans un article do journal.
ifQ MÉMOIRES DE LA DIJCHESSE D'ABRANTÈS
— Parfaitement vrai, Sire.
L'empereur fit une foule de questions sur le Portugal et sur l'Espagne, et cela dans un moment où sa lé(e cependant devait avoir un foyer d'idées ardem- .mcnt alimenté. Tout est prodige dans cet homme.