‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 30 sur 64 · CHAPITRE XXX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXX

Transformation. — Affreuse tempôle. — Dangers. — Combal de Trafalgar. — Mort de Nelson. — Mol de l'empereur. — Le capitaine Baudin. — L'amiral Villeneuve. — Conseils de Decrès. — L'amiral Gravina. — Sa querelle avec Villeneuve. — La flotlc anglaise et la flolle combinée. — Mort glorieuse du contre-amiral Magon. — Villeneuve fait prisonnier. — Mort de l'amiral Gravina. — Victoire d'Ulm. — Oudinot vainqueur à Werlingen. — Occupation d'Augsbourg. — Combat d'Elchingen. — Occupation de Veissembourg. — Entrevue de l'empereur de Russie et du roi de Prusse. — L'empereur entre dans Vienne.

Tandis que Jiinot qiimc m Togo (wi^Tomatique pour reprendre les éperons et le sabre du hussard, afin de servir cette patrie bien aimée aux jours d'un nouveau triomphe, il se passait auprès de nous d'étranges et de sinistres événements. Le combat de Trafalgar, ce malheureux combat qui vit le dernier espoir de notre gloire maritime s'engloutir dans les flots du détroit, ce malheur venait de se consommer. J'étais alors à Lisbonne et j'ai vu de bien près ses conséquences, sans l'illusion dont la flatterie a cherché à envelopper l'infortune de nos armes si tristement en opposition avec les lauriers d'Austerlitz.

Je revenais à Lisbonne, après avoir retrouvé à Caldas da Raynha ma santé et même ma vie, que je croyais bien sérieusement attaquée. Après être sortie des sables à'ObidoSy je gagnai le Tage, de loin, et je

m'y embarquai dans une escalère de la cour qu'or avait fait préparer pour moi.

C'était le 21 octobre. Le temps, d'abord d'une assez belle apparence, devint tout à coup sombre et tourna au calme plat. Comme nous avions vingt rameurs, la chose importait assez peu, d'autant que nous descendions le fleuve. Mais la plus afl*reuse tempête fondit bientôt sur nous et nous enveloppa avec une telle furie, que nous lûmes enfin en danger. M. de Cherval était fort malade du mouvement de l'escalère, car nous étions déjà dans les eaux du Tage qui subissent la loi de la mer, et, les vagues étant plus courtes en raison du resserrement des rives, il y a tout à la fois plus de danger et plus de souffrances pour ceux qui ne peuvent supporter la mer. Le roulis ne me faisait rien, mais notre barque tanguait horriblement et le tangage me tuait.

Il y avait deux heures que le vent s'était élevé avec une furie qui enlevait noire embarcation au sommet des vagues et puis la repoussait contre la terre, où souvent elle menaçait de se briser. Ma fille n'était heureusement pas avec moi; je ne craignais donc que pour ma personne et- jamais cette crainte n'a troublé mon sang-froid. Cependant j'avais été si près de la mort, que la vie me paraissait bien belle à ressaisir. Je n'avais que vingt ans. Il est dur de voir une mort violente à cet âge. Cependant je me rappelle que j'étais assez résignée et, lorsque j'entendis une querelle sérieuse s'élever entre M. de Cherval et M. Magnien, je songeai plutôt à les apaiser qu'à me joindre à M. de Cherval.

C'est que M. Magnien, malgré l'avis du patron de la barque, qui prévoyait une tempête, avait voulu

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revenir par eau; et, pour ne pas nous effrayer, ne m'avait pas parlé de l'avis donné par le chef des rameurs Nous venions de le découvrir. J'ai toujours eu pour maxime de ne pas augmenter le mal, quand il est fait, par des reproches qui ne servent qu'à redoubler le U'ouble. Je parlai au patron, il me parut inquiet, d'autant plus que dans l'endroit où nous étions il était impossible d'aborder.

— Si la tempête augmente, me dit cet homme, je crains que les efforts de mes hommes ne puissent nous empêcher d'entrer dans la rade.

— Eh bien ! tant mieux, lui dis-je, nous serions arrivés; et une fois à Maravilhas. ou bien au Grillo., nous débarquerons.

— Nous serions perdus si nous entrions dans la rade, répondit le marin avec la rude franchise des hommes de son état, les gros câbles sont tous tendus, un chavirement est bientôt fait. Et puis le vent est s fort, que nous ne pouvons lutter contre lui; il peut nous envoyer contre un des gros bâtiments à l'ancre et nous serions brisés comme des coquilles de noix.

Tandis qu'il me parlait, les nuages s'abaissaient sur nous avec une telle rapidité, que le rivage disparut en un instant. Le patron me laissa et courut à ses hommes :

— Dépliez la voile, leur cria-tril, dépliez la voile ' Ne voyez-vous pas les eaux de la rade?

On déplia la voile ; mais à peine fut-elle tendue qu'un coup de vent terrible la déchira en deux. La secousse que reçut le yacht fut si violente que cette fois nous faillîmes chavirer.

M. de Cherval était fort calme. Il n'rvait peur que pour moi, et sa sollicitude pour le ':oin de ma

vie, dans cette circonstance, est une preuve de son amitié que je n'ai jamais oubliée. Quant à Magnien, il était là ce qu'il était partout ailleurs. Seulement il avait de plus perdu la tête. Il parcourait ie petit salon du yacht, dans lequel les vagues venaient nous chercher au travers des petites fenêtres et des rideaux, et disait en se tordant les mains :

— Mon Dieu ! j'ai eu tort, c'est vrai ! Nous allons tous mourir. Et si M"® Junot se noie, c'est à moi que le général s'en prendra... Que lui dirai-je, mon Dieu?

— Si M""^ Junot périt, nous périrons tous, lui disait M. de Cherval, ainsi Junot ne vous dira rien. Vous n'êtes pas malade, vous, allez voir sur le pont s'il y a quelque chose à faire.

Dans ce moment, le patron -vini nous trouver. Il paraissait troublé et était fort pâle.

— Les rames se cassent, la voile est déchirée, nous dit-il, je ne puis répondre de rien. Nous voilà devant Saccavin, voulez-vous que je tente d'y aborder?

— Sans aucun doute ! m'ccriai-je, car si noua demeurons plus longtemps, ce tangage va me tuer.

— Oh ! le tangage, dit-il en s'en allant, ce n'est pas là oh est la mort.

Tous les efforts des vingt rameurs furent d'abord impuissants; le vent soufHait avec une telle violence que nous étions repoussés au milieu des vagues et que de nouveau des tourbillons d'eau nous couvraient en entier. Enfin, les promesses d'une riche récompense, le soin de leur propre vie encouragèrent les matelots et leur firent faire des efforts inouïs qui obtinrent enfin le succès. Nous fûmes jetés sur la c6to, mais à deux cents pas du rivage. Quatre matelots me prirent sur leurs bras pour que je pusse traverser les

basses eaux. Ce n'était pas pour éviter de me mouiller, car mes vêtements étaient imbibés d'eau comme si je sortais du Tage. On me conduisit dans une maison de Saecaven, ou l'on me donnaMu feu, du linge un peu grossier, mais parfaitement blanc. J'envoyai un express à Lisbonne pour avoir ma voiture et le soir même j'étais dans mon petit salon jaune, à l'ambassade de France, ayant ma fille sur mes genoux, entourée de quelques amis, tranquille, presque heureuse, en entendant les vents déchaînés souffler avec furie, tandis que j'étais à l'abri. Oh ! que depuis je me suis reproché cette soirée ! C'était le jour du combat de Trafalgar !

J'étais de retour depuis cinq jours. La tempête, après avoir épuisé sa violence, s'était calmée et le ciel d'azur de Lisbonne resplendissait de nouveau. Un soleil d'automne, mais plus beau que celui de nos plus beaux jours d'été, luisait pur et sans nuages; nous faisions des projets de campagne avec la famille Lebzeltern, lorsqu'un matin je fus réveillée par des coups de canon qui faisaient trembler notre frêle ^ demeure. Ils se répétaient avec une telle rapidité que je ne savais que penser. J'envoyai chez M. de Rayneval, il était sorti. Tout le monde était allé aux informations. Lui sQul savait la chose et s'était aussitôt rendu chez M. d'Araujo.

C'était la nouvelle du combat de Trafalgar- qui était arrivée dans la nuit à Lisbonne. Le port était

1 Depuis le tremblement de terre, les Portugais, redoutant toujours un semblable malheur, construisent avec une extrême légèreté. Les murs sont à peine recrépis, ce qui fait que l'iiumidité et la clialour ont un égal accès dans leurs maisons.

- Dix lieues sud-esl de Cadix.

rempîi de vaissennx anglais et, sans égard ponr la neutralité, sans égard pour la princesse du Brésil, qui, étant infante d'Espagne, perdait à ce malheur plus encore que la France, les vaisseaux anglais tirèrent aussilôt le canon pour célébrer leur victoire. Mais aux accents joyeux se mêlaient aussi des bruits funèbres. La victoire avait fait Dayer cher son laurier: Nelson était mort !

M. de Rayneval rentra et me communiqua toutes ces nouvelles. C'est à cette époque que mon estime pour lui prit le caractère d'une profonde amitié. Il était bouleversé de ce malheur, arrivé dans le moment où nos armes promettaient tant de succès, et un malheur suivi de ce massacre, de cette destruction exercée tout à la fois par l'ennemi et les éléments I Le cœur du brave jeune homme est aussi bon que son esprit est éclairé. Il a dans l'âme une philanthropie qui le pousse au désir du bonheur de tous les hommes. Il me donna la relation de cet affreux combat, il ne pouvait la lire.

C'était horrible ! Cet amiral devait être un grand misérable! C'est lui qui fut cause de cette catastrophe, de cette sanglante affaire, second acte et conclusion de la tragédie de Quiberon, dont le sujet était la ruine et la destruction de notre marine.

L'empereur, ayant appris l'affaire de Villeneuve et de Cahier, s'écriait aussi dans son sommeil :

— Varus, rends-moi mes légions!

Ce fut vainement que le brillant combat du capitaine Baudin lui rendit cette nouvelle moins amère, il ordonna que l'amiral Villeneuve serait remplacé par l'amiral Rosily. Villeneuve était déjà coupable dim ancien grief. C'était lui qui, à la bataille d'Abou^

kir, était demeuré tranquillement sur ses ancres. Il était protégé par Decrès, qui protégeait toujours les mauvais et jamais les bons. Dès qu'il apprit la résolution de l'empereur, il l'écrivit à Villeneuve en lui disant^ :

« Je retarde la nouvelle officielle de ton remplacement. Fais en sorte de sortir avant qu'elle te parvienne. Cherche l'ennemi, et si tu as une belle affaire, le maître te pardonnera. // faut jouer le tout pour le tout. »

En recevant cette nouvelle, qui lui annonçait une punition méritée, Villeneuve n'y vit qu'un déshonneur qu'il devait éviter à tout prix. Il manda à son bord, comme commandant en chef la flotte combinée, tous les chefs espagnols, A leur tête était le brave Gravina, l'honneur de la marine espagnole. Villeneuve annonça qu'il allait sortir. Gravina lui objecta que la chose était impossible, Villeneuve lui répondit injurieusement.

— Je vous demanderai raison de cet outrage après le combat, lui dit Gravina. Maintenant nous allons appareiller. Mais que Dieu nous pfotège, car nous allons à notre perte.

Villeneuve était poussé par son mauvais génie. Il n'écouta pas davantage les remontrances des officiers de la flotte française. Le contre-amiral Magon,ce vieil ami de tous les miens, lui parla vainement dans le sens de Gravina, et pourtant sa bravoure et son talent étaient bien reconnus.

* Je connais l'officier qui fut porteur de cotte dépêche. Il n'en connut le contenu que plusieurs mois après, et par un hasard singulier. Il voulait quitter Decrès, et je le conçois.

48i MÉMOIRES

La flotte anglaise \ commandée par l'amiral Nelson, cet ennemi des Français, qu'il détestait comme Annibal détestait les Romains, était forte de vingt-huit vaisseaux, dont neuf à trois ponts. La flotte combinée se composait de dix-huit vaisseaux français et de quinze vaisseaux espagnols.

Cette dernière partie était admirable, il y avait : un vaisseau de cent trente canons {la Santa-Trinidad), deux de cent, deux de quatre-vingt-quatre, trois de quatre-vingts, un de soixante-quatre, les vingt-deux autres étaient tous de soixante- quatorze canons ! Quelle flotte! Il y avait dans ces forces réunies de quoi écraser la flotte anglaise. Mais loin d'être victorieuse, la nôtre est abîmée, les plus mauvaises manœuvres nous livrent à l'ennemi. Le courage et l'habileté de quelques-uns de nos marins présentent partiellement des exemples de bravoure et de dévoue- . ment, comme ceux, qu'on admire dans Plutarque lorsqu'il vous parle de ces fabuleuses actions des héros de l'antiquité. Une tempête, aussi affreuse que la mémoire des plus vieux marins peut se la rappeler, vient ajouter son horreur à celle du carnage de la bataille. Le tonnerre brise aussi souvent les mâts que le canon de l'ennemi, et la lueur des éclairs donne au moins cette consolation à l'équipage qui coule bas, en lui permettant de voir que le ciel frappe indifféremment tous les pavillons. Mais c'est notre drapeau tricolore surtout qui est abîmé dans ces deux fatales

' Les journaux de l'époque n'ont pas donné la vérité sur cette bataille de Trafalgar. Les journaux anglais mentirent aussi. Les détails que je donne ici sont ceux que j'ai recueillis à Lisbonne et à Madrid, sur les lieux mêmes, et ils sont impartiaux.

journées, car cet horrible combat dura deux jours et une nuit! Cinq vaisseaux pris! Trois coulés bas pendant l'action, trois brûlés! L'un, et c'était celui que montait le contre-amiral Magon\ pressé par l'ennemi, ayant son pont couvert de cadavres, sauta en l'air pour ne pas se rendre!... C'est ainsi que j'ai perdu cet ami qui m'avait si souvent bercée dans ses bras. Dix autres vaisseaux furent échouer le long de la côte. Il en vint un qui naufragea à trente-deux lieues de Trafalgar, assez près de Lagos, au cap Saint- Vincent. Ce n'était plus qu'une carcasse de vaisseau remplie de cadavres et de gens expirants. Neuf rentrèrent à Cadix. Quant à l'amiral, vous croyez peutêtre qu'il se fit tuer, ou qu'un coup de ce tonnerre qui frappait toutes les têtes était au moins tombé sur la sienne? Non, il fut pris! Il fut fait prisonnier. Il rendit son épée au bruit des cris des mourants, des noyés, qui le maudissaient en périssant par la faute de sa double sottise. Ah! je ne suis qu'une femme, mais comme je conçois bien que, dans un pareil instant, un coup de pistolet solde le compte qu'on peut vous demander !

L'amiral Gravina a la jambe emportée et meurt de sa blessure, le contre-amiral Alava est dangereuse-' ment blessé, le contre-amiral Magon tombe mort, le contre-amiral Cisneros est fait prisonnier. Quatorze vaisseaux anglais sont abîmés par suite du combat et de la tempête. Au milieu de ce désastre l'amiral Nelson est tué, et tué par hasard. On sait qu'un jour

* L Achille. Le contre-amiral Magon ne se serait jamais renriii Il Ils m'ont pris une fois, ma disait-il un jour, maintenant c'est fini. »

d'affaire il était toujours chamarré d'une foule de ' cordoris et de plaques, d'ordres étrangers et natio- : 'naux. Un de nos soldats, qui était dans le haut des ' huniers d'un de nos vaisseaux qui voulait aborder le 'vaisseau amiral, vit de son poste cet homme tout couvert d'or et de diamants, qui n'avait que la moitié de ses membres, et qui paraissait commander tout le mal qu'on nous faisait. Il lui tira un coup de fusii qui l'atteignit dans la" poitrine. Le coup était mortel, on l'emporta dans sa chambre et là il mourut en dictant son rapport à l'amirauté. II laissait le commandement à l'amiral Colingwood.

— Du moins, dit-il à un officier qui était près de lui, je puis, comme un de leurs Doètes, dire en mourant :

El mes derniers i-egarfTs ont vu rnrr res Romains!

En effet, il venait 4e voir couler bas, de la fenêtre de sa chambre, le fameux vaisseau espagnol la Sanla- Trinidad, fort de cent trente canons. On a dit qu'il était de cent quarante-deux, et même de cent quarantequatre, mais la vérité est qu'il portait cent trente canons. C'est bien assez, c'est même trop !

Le désastre de ces malheureuses journées est affreux dans ses résultats. Je voyais chaque jour alors des hommes qui étaient bien en état de juger ce malheur et qui ne le regardaient pas comme balancé par les victoires de l'empereur. Aussitôt que les vaisseaux anglais qui étaient dans le port de Lisbonne apprirent cette nouvelle, ils firent, ainsi que je î ai dit, tout ce qu'ils auraient fait dans la rade de Portsmouth pour la mort de Nelson et pour leur victoire maudite. Et c'est ici le lieu d'observoi* que, depuis le

commencement de la coalition continentale, l'Angleterre est l'unique puissance dont les combinaisons politiques et militaires, tant en Europe qu'au delà des mers, offrirent toujours une combinaison compensative pour établir une sorte de nivellement qui empêchait qu'elle ne sentît la secousse d'un échec. Napoléon fut, non pas irrité, non pas furieux, mais profondément mal heureux de cette bataille de Trafalgar. Et certes, lorsqu'en ouvrant le Corps législatif, le l" mars 1806, il dit, avec une sorte d'indifférence : « La tempête nous a fait perdre quelques vaisseaux, après un combat qui fut imprudemment engagé, etc., etc., » il ne dévoile pas le fond de son cœur, car, alors, il était vivement blessé, et la plaie saignait encore.

Pendant que les ondes du détroit de Gibraltar se Fougissaient de notre sang, Napoléon faisait triompher les aigles et notre beau drapeau dans les champs d'Ulm. La grande armée française, composée de sept corps différents^ et d'une immense réserve d'artillerie et de cavalerie, s'avançait à pas de géant sur l'Autriche. Tout avait été préparé avec une telle habileté que rien ne faillit au jour du besoin. Partout on signait des traités contre la France: mais elle, toujours

' l*^*" corps, B'jrnadotle ; 2^ corps, Marmonl; 3® corps, Davoul; 4* corps, Soult; 5® corps, Lannos; t" corps, Ney; T corps, Augeroau.

Cavalerie, Murât, ayant sous ses ordres, Nansouly, Bcaumonl (le beau frère de Davout, et non pas un autre Beaunionl), Walllier, Klein (beau-frère de Lobau), le général, d'Haulpoul (celui de Poule d'eau). L'armée d'Italie, connnandée par Masséna; puis trois grands corps d'armée, formés à Strasbourg, Boulogne et Muyein-f , puis, trois camps volants de grenadiers eu lialie et dans la Vendée. V'oi:à une France militaire.

belle, toujours grande, forte, parce qu'alors elle était libre de montrer ses sentiments de vaillance, résistait, en souriant, à tous ces projets comme un géant aux efforts de pygmées. Cependant le roi de Naples nous était seul fidèle, ainsi que FEspagne et quelques parties de l'Allemagne.

Mais tout à coup, comme par une secousse imprimée par la main divine, l'armée française s'ébranle. Elle fait un pas et son pied écrase des royaumes. Sa course est marquée par le ravage de tout ce qui s'élève devant elle. Dans l'espace d'un mois\ depuis l'occupation de Weissembourg, c'est-à-dire même du 3 octobre au 20 du même mois, voilà ce que nous avons fait, et ce que nos ennemis n'osent pas nous disputer.

Tandis que Napoléon avait stupéfié l'Autriche par la rapidité de sa marche et l'habileté de ses manœuvres, qui lui assuraient la tranquillité des débouchés du Tyrol, nous remportions chaque jour une victoire. Je ne parlerai donc que des combats, sans ajouter le mot victoire. Cela était toujours. Cependant, pour le premier, celui de Wertingen, mon amour maternel me porte à la justice, pour donner de la gloire à qui elle appartient. On a mis cette victoire sur le compte du général Murât. C'est une erreur, la gloire en appartient au général Oudinot ainsi qu'à nos beaux grenadiers d'Arras. Après Wertingen vint le combat de Gimtzburg \)ixi le maréchal Ney, qui cuUuite l'archiduc Ferdinand, puis l'occupation d'Augsbourg par le maréchal Soult, l'occupation de Munich par Bernadotte,

^ Le 3 oclobi'c 1805. Ce furent bi.vii;i(lollo et les bavarois qui occupcreul Wcisscmbourg.

la prise de Meinmingen par Soult, avec quatre mille prisonniers. Le fameux combat d'Elchingen où le maréchal Ney fait trois mille prisonniers et assure, par la prise du pont d'Elchingen, une grande part du succès de la campagne et surtout la prise de la garnison d'Ulm. Ensuite venait le combat de Langenau par Murât, dans lequel il fait trois mille prisonniers. Enfin le 20 d'octobre (et l'occupation de Weissembourg n'est que du 3 du même mois), en dix-sept jours on avait fait tout ce que je viens de rapporter, et le 20 Vlm capitulait, ayant dans ses murs Mack, quartiermaître général. L'archiduc Ferdinand s'est échappé avec un parti de cavalerie. On trouve dans Ulm des magasins immenses, trente mille hommes de garnison, soixante-dix pièces de canon attelées, trois mille chevaux, vingt généraux, qui sont renvoyés sur parole. En dix-sept jours, l'Autriche a perdu cinquante-cinq mille prisonniers, presque tout son matériel, et ce qui reste de l'armée est contraint de se retirer derrière l'Inn, où l'empereur Napoléon la rejoint aussitôt. L'empereur de Russie a une entrevue, à Berlin, avec le roi de Prusse. On a été bien peu au niveau de la position glorieuse de nos armes, en parlant, à propos de cette entrevue, de la reine de Prusse et de l'empereur Alexandre. C'est de mauvais goût et, quoique Française, ou plutôt parce que je suis Française, je voudrais que cela n'eût pas été rais dans le Moniteur. L'article de Tannée suivante est encore plus mauvais. Pour que leur union fût plus solennelle, les deux jeunes souverains se jurèrent une alliance de frères, pour exterminer la France, sur le tombeau du grand Frédéric. Voilà ce qu'il eût été mieux de rapporter.

490 MEMOlllES

Après cette immense aflaire de la prise d'Ulm, l'armée française passe l'Inn ; le maréchal Lannes prend Braunau. Ce même lieu où, cinq ans plus tard, l'archiduchesse Marie-Louise devait venir se remettre aux mains blanches de la reine de Naples pour prendre en France le nom d'impératrice et celui de femme de Napoléon !... Et puis Salzbourg était pris par Lannes. En Italie, Masscî>" était, ce qu'il lut toujours, l'honneur de nos arme. Vicence, Vérone tombent devant nous. L'archiduc i iarles, un moment vainqueur à Caldier&, paie ce lét;er triomphe par une retraite immédiate sur Palma-Nova. Marmont arrive à Léoben, en Styrie. On passe le Tagliamento, et pendant ce temps, l'empereur Napoléon entre à Vienne. Les Russes, étonnés de cette rapidité de victoires , proposent un armistice. Murât l'accepte, mais, soumis à la sanction de Napoléon, il est rejeté et l'empereur ordonne que l'armée française poursuive sa marche. Presbourg est occupé par le corps de Davout. Ici a lieu une de ces choses qu'il faut remarquer, c'est que des parlementaires hongrois réclament la neutralité du royaume de Hongrie et s'engagent à fournir les approvisionnem£nts de Vienne \ En même temps, l'armée d'Italie passe l'Isonzo. On prend Gradisca, Udine, Palma-Nova et d'immenses magasins. Le maréchal Augereau traverse la Forèt-Noire, prend Lindau, Bregentz, fait capituler le général Jellachich avec six mille hommes, et les Français sont maîtres de

' On voit que cet altacnemenl des IÇtats héréditaires — j'entends [lar là la Bohème, la Hongrie et l'Autriche — n'est pas à" Taliri d'un inlérèt personnel froissé. Il est à remarquer que les Hongrois s'engagèrent, pas la même conveulion, à retirer leurs troupes et à ne plus faire de Leuces.

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tout le Vorarlberg. Il semble qu'au son d'une trompette exterminatrice les villes ouvrent leurs portes, les remparts s'écroulent, les troupes mettent bas les armes.

Tandis que ses lieutenants le secondent avec cette ardeur, qui alors était dans toutes les âmes, Napoléon s'avançait en Moravie. L'armée de Buxhowden avait fait sa jonction avec celle de Kutusow, et celui-ci avait pris le commandement en chef de toute l'armée alliée; mais l'empereur Napoléon ne lui donne pas le temps de faire de nouvelles dispositions. Briinii est pris. C'est la capitale de la Moravie et le lieu de réunion de tous les magasins de l'armée combinée ! • Triesie est pris. Un corps de huit mille hommes, sous les ordres du prince de Rohan, chassé du Tyrol par Ney, essaie de gagner Venise ; il est battu par le général Reynier, battu par Ney, battu par Gouvion- Saint-Cyr, et toujours roulant de défaite en défaite, en se battant contre ses compatriotes, il finit par une capitulation. Enfin, le 2 décembre, les trois empereurs sont à la tète de leurs troupes. Les Russes ont soixante-quinze mille hommes effectifs, les Autrichiens trente-cinq mille. Leur cavalerie est bien supérieure à la nôtre et nous n'avons en tout que quatrevingt-cinq mille hommes. Cette bataille d'Austerlitz est un des beaux monuments de gloire de Napoléon. Là, comme en Italie, il a battu l'ennemi avec l'infériorité du nombre et la supériorité du génie. Mais aussi là, comme toujours, a pris naissance cette envie, cette haine jalouse , qui ont torgé la chaîne de Sainte- Hélène.

Lannes commandait la gauche de l'armée, ayant sous ses ordres le général Suchet, Soult commandait

la droite, Bernadotte était au centre, Davout était en observation. La cavalerie obéissait à Murât, tandis que vingt-quatre pièces d'artillerie légère appuyaient la droite de Lannes. Oudinot formait la réserve avec les grenadiers d'Arras, et Junot devait soutenir cette réserve avec dix bataillons de la garde, réunissani aussi la réserve sous ses ordres.

Lorsque Napoléon regarda, le matin même de la bataille, quelle direction prenaient les troupes ennemies, il était alors sur une hauteur. Il y avait près d« lui un jeune page, qui est aujourd'hui colonel d'un d? nos régiments, M. de Galtz de Malvirade, Napoléon appuya sur son épaule la longue vue dont il se servait et regarda ainsi pendant sept à huit minutes comment Kutusow disposait ses troupes. Probablement que ce qu'il vit lui donna une entière satisfaction, car il sourit et son front était parfaitement calme. Il referma sa longue vue et dit à Junot, qui était alors auprès de lui :

— C'est bon, ils font ce que je voulais.

L'action, commencée au lever du soleil et terminée à l'entrée de la nuit, est une mémorable preuve de l'habileté de Napoléon et du courage de nos troupes. Si l'on veut y joindre la sottise des ennemis, je ne m'y oppose pas. Si, à la bataille de Cannes, Annibal avait eu en tête un homme comme lui, il n'aurait pas mesuré les anneaux d'or au boisseau. Quant à la bataille d'Austerlitz, elle fut toute humiliation pour les Russes et les Autrichiens. Junot, qui ne quitta pas l'empereur pendant toute cette journée, m'a souvent parlé de l'admirable conduite de cet homme extraordinaire pendant ces heures où sa destinée dépendait

d'un revers ou d'un succès \ Il est vrai de dire, pour rendre justice à chacun, que dans cette mémorable journée le ijiaréchal Soult fit preuve d'un rare et beau talent. Pendan' «ept heures il soutint un mouvement rapidement conçu et aussi vigoureusement entrepris qui, selon Junot, a dû décider le succès de la bataille. Jt; ne sais si le Mo7iiteiir en a parlé spécialement dans le temps, mais il se trouve consigné dans mes notes, parce que Junot m'en a parlé très souvent comme ayant influé sur le succès de la journée. La perte des alliés fut immense : cent cinquante-cinq canons, des drapeaux, des parcs entiers d'artillerie, quarante mille hommes pris, blessés ou tués. Ce fut à Austerlitz que l'on vit, pour la première fois, des cuirassiers charger sur des batteries...

La veille de la bataille, l'empereur dit à Junot, à Duroc et à Berthier de mettre une redingote sur leur uniforme et de le suivre pour inspecter avec l'œil du maître si tout était en ordre. Il était onze heures du soir. Les feux de bivouac étaient entourés de ces braves soldats de la garde, qu'on appela quelque temps après les Grognards, et par tous ceux de cette armée, la pr-mière du monde. C'était le 1" décembre. Il faisait bien Ir^id. Mais nul n'y songeait. Ils chantaient, causaient Plusieurs racontaient les belles victoires d'Italie, lej victoires de l'Egypte. On parlait de Marengo, puis du couronnement. L'empereur, enveloppé dans sa redingote grise, passait inaperçu derrière ces groupes où il voyait tant de cœurs dévoués

* L'armée française était engagée bien avant dans la Moravie et la ligne de nos troupes était bien allongée et peu forte en raison de sa longueur.

non seulement à. lui, à sa gloire, mais à celle de nos armes. Il écoutait et souriait d'un air attendrie Tout à. coup, en passant près d'un bivouac, dont la flamme plus ardente éclaira son visage, il fut reconnu.

— L'empereur ! s'écrie tout le groupe.

— Vive l'empereur! vive l'empereur! répond un autre bivouac. Vive l'empereur !

Et sur toute la ligne, dans les bivouacs, sous les tentes, partout ce cri de Vive l'empereur ! s'élance et frappe le ciel ! Les feux sont désertés, mais les soldats veulent voir leur chef bien-aimé. Ils prennent la paille de leur lit, tout ce qu'ils rencontrent, en font des torches dont ils éclairent la nuit sombre, criant toujours : « Vive l'empereur ! » mais avec cet accent qui vient du cœur et que le commandement, la séduction, la corruption même ne font jamais pousser. Napoléon fut ému.

— Assez, mes amis, assez, leur dit-il.

Mais on voyait que ces preuves d'amour lui étaient douces et que son âme les comprenait. Quant à Junot, il pleurait encore en me racontant cette histoire, lorsque je le revis l'année suivante, et me fit pleurer moi-même. C'est qu'il faut avoir non seulement entendu et vu ce qu'on décrit, mais l'avoir senti pour le bien rendre.

« Ah ! tu veux de la gloire ! disait une vieille moustache qui n'avait peut-être pas été coupée depuis le premier passage des Alpes, ah ! tu veux de la gloire! Eh bien, demain, tes bons enfants de la garde t'en donneront pour ton anniversaire! Oui, ils t'en... donneront, va !

— Qu'est-ce que tu as à grogner dans ta vieille moustache? lui dit l'empereur en s'approchant du

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vieux grenadier et lui souriant avec ce 8ourire dMneffable bonté qui était si charmant en lui.

Le grenadier tenait, comme ses camarades, une torche de paille dont les reflets éclairaient une grosse (igure, bien brune, bien cicatrisée, mais dont la physionomie était encore plus remarquable en ce moment. Ses yeux étaient pleins de larmes et cet attendrissement, mêlé à l'expression habituelle de cette figure, en faisait alors une spécialité, d'autant qu'à la question de l'empereur il se mit à rire aussi \ Napoléon la lui répéta.

— Ma foi, mon général, c'est-à-dire. Sire, je disais comme ça que nous frotterions d'importance ces s... c... de Russes. Si ça vous fait plaisir, cependant, car la discipline avant tout. Mais cer^ égal, vive l'empereur!

Et voilà de nouveaux cris s'fîlevant dans l'air et portant aux Russes un arrêt de mort, car des troupes ainsi animées ne peuvent être battues. On fut obligé de faire éteindre aux soldats les torches de paille qu'ils continuaient à alimenter, car les gibernes étaient remplies de cartouches et il pouvait arriver un malheur.

L'empereur d'Autriche fut trouver, ainsi qu'on le sait, Napoléon à son bivouac, pour lui demander la paix. Il est le grand-père de celui qui vient de mourir à vingt-un ans, dans l'exil et la souffrance ; mais il

* J'ai toujours pensé que ce pouvait être le sujet d'un charnanl tableau de genre. Horace Vernet, le poêle de noire école de peinture, lui, également rhislorion de cette époque de noire gloire, devrait bien retracer ce momont-là avec son revissant pinceau.

l'aimait. Je m'arrête devant son affliction car s'il souffre, il doit beaucoup souffrir.

M. d'Haugwitz, ministre du roi de Prusse, futenvoyé à notre empereur. Il avait, dit-on, deux lettres dans sa poche. Junot, qui le vit peut-être avec des yeux prévenus, prétendait que la chose n'était pas douteuse, parce qu'il chercha longtemps le paquet que la bataille avait rendu bon, ou plutôt mauvais.

Il faisait la grimace, et en tout disait Junot, je n'aimais pas sa figure.

Il est, de fait que en recevant ra lettre de son frère de Prusse, Napoléon sourit et dit ce mot fort spirituel :

— Voilà un compliment dont la fortune a changé l'adresse.

La bataille d'Austeilltz termma non seulement la campagne ^ de 1805, mais la troisième coalition continentale. Maintenant il faut voir l'empereur Napoléon au milieu de sa cour si fabuleusement somptueuse, dirigeant lui-même les fêtes, les spectacles de la cour, les quadrilles, les bals masqués, enfin cette foule de plaisirs, mais de plaisirs de bon goût, qui rendirent pendant sept ans la cour de France la cour la plus merveilleusement belle du monde entier. Voilà ce que je vais raconter ; mais comme la vie de

1 On ne fit d'abord qu'un armisCice. La première chose exigée, fut l'évacuation des Etats de l'Autriche par les troupes russes. Elles durent se retirer par les monts Krapack, à journées d'étapes, en trois to'.onnes ni d'après un ordre déterminé par l'empereur Napoléon.

A propos do ce mot armistice, je ferai remarquer que l'empereur, en parlant, ne pouvait jamais faire la différence des mots Çjrmislice avec celui d'atnnistie. Cela est bizarre.

Napoléon se compose d'époques très distinctes, il faut s'arrêter lorsque le jalon se rencontre. Nous sommes arrivés à celui de l'empire. Jetons un regard rapide sur l'antécédent, voyons-le douze ans plus tôt devant Toulon, comme commandant d'artillerie.

En n9G, le général Bonaparte partit pour prendre le commandement de l'armée d'Italie. Des Alpes Juliennes il s'élance aux montagnes de la Ligurie. Montenotte, Millesimo ' sont ses premières victoires, et ces deux affaires révèlent en même temps le grand capitaine et le grand politique, parce que leur résultat était de désunir l'armée sarde et l'armée autrichienne. Bonaparte n'avait alors que vingt-six ans.

Wurmser était alors sur les bords du Rhin. Il quitte l'Alsace et accourt au secours du Tyrol. Il est battu à la fameuse affaire de Gastiglione'. 11 se retire dans les montagnes et revient pour essuyer une défaite complète à Bassano**. Il se renferme dans Mantoue. Arrive ensuite la glorieuse journée d'Arcole*, Alvinzy est rejeté par delà la Brenta avec les débris informes de la troisième armée impériale, et Bonaparte n'a regardé en face l'aigle à double tète qu'au mois d'avril de la même année ! Les affaires de Rivoli et de la Favorite s, amènent la destruction de la cinquième armée autrichienne et la reddition de Mantoue. Vient ensuite le traité de ToLentino^. Entre cette époque et

1 Avril 17%.

2 7 août 1796.

3 8 septembre 1796.

'' lî) novembre 1796.

5 ["■'■ janvier 1797.

6 II février 1797.

J'ai plticy luutes'Ces dates pour faire remarquer le peu da V. 3i

celle de Campo-Formio se relève un nouvelle armée autrichienne commandée par le prince Charles, derfiier et seul espoir de sa maison. Mais cette armée est culbutée, renversée, comme une jeune fille à la course ; Bonaparte lui fait franchir, comme par un songe fantastique, le Taghamento, les Alpes Juliennes, la Save, la Drave, la Muehr, l'Isonzo; et l'Autriche, stupéfaite de voir la France planter son drapeau tricolore à vingt-cinq lieues de Vienne est contrainte d'accepter la paix comme une grâce.

La guerre d'Egypte suit immédiatement. Là se dévc]oi)pe un nouveau génie militaire dans cet homme qui les possédait tous. On lui reproche d'avoir perdu du monde devant Saint-Jean-d'Acre, comme si César n'en avait pas perdu plus longtemps devant Alise, comme s'il n'avait pas été battu à Dyrrachium et Turenne à Marienthal !

Napoléon repashXi les mers. Une nouvelle coalition se forme. Malgré l'hiver et les obstacles, Bonaparte fait franchir de nouveau les Alpes à l'armée française. C'est sa huitième campagne à Bonaparte, et toutes sont une suite de victoires. Celle-ci est une fable de merveilles, et pourtant tout est réalité. Son génie a rendu tout possible. Les torrents qui se précipitent du haut des Alpes ont été moins rapides que lui dans leur course. Mêlas est battu à Marengo et l'Italie est reconquise, sans que la Belgique, ni aucun des départements réunis aient été menacés. On nous respectait alors, si l'on ne nous aimait pas.

La neuvième campagne de Bonaparte commence à

temps qui existait d'une bataille à l'autre; et tout cela sans argeul, saus pain, saus habits, cl eu nomljro iaférieur.

DK LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 499

la rupture du traité de Lunéville. En soixante jours, cent cinquante mille hommes vont de la Seine aux sources de la Vistule, de la Forét-Noire aux monts Krapack, et se promènent en conquérants, animés par le génie de leur chef, dans le Tyrol, dans la Styrie, la Carniole et jusqu'aux confins de l'Autriche antérieure. On croit rêver.

Et comment tout cela s'est-il opéré? Par le génie d'un seul homme. Cet homme a tout maîtrisé, tout envahi, me dira-t-on. Eh bien, pourquoi ne l'auraitil pas fait? Combien elles étaient belles les routes dans lesquelles il menait les Français ! Nous n'y marchions qu'à l'ombre des lauriers, au bruit d'accents do triomphe. Oh! que de larmes de sang il faut verser maintenant sur le souvenir de cette époque !

Enfin, il se reposait dans sa gloire. Le tambour ne battait plus, l'aigle avait replié ses ailes et tout était au repos. Nous jouissions pleinement de notre triomphe en contemplant Napoléon assis sur ce trône qui, alors, n'était qu'un pavois sur lequel l'avait exhaussé la nation. Après avoir signé le traité de paix qui rendait à l'empereur d'Autriche ses États et ses peuples, qu'il avait perdus parce qu'il avait mal joué, Napoléon fut à Munich et maria le prince Eugène avec la fille du roi de Bavière. Le prince Eugène était le meilleur comme le plus charmant jeune homme de notre temps, une tournure élégante comme celle de sa sœur, et une parfaite bonté de cœur. Junot, qui l'aimait avec tendresse, m'écrivit à Lisbonne tous les détails du mariage. Il y avait, je ne sais pourquoi, une assez grande opposition dans la reine de Bavière^

* Junot, qui n'aimait paâ du tout lea femmes gourméeSy sur-

qui n'était que belle-mère du prince royal et de la princesse Amélie. Cependant le mariage se fit et fut l'occasion de fêtes fort belles, mais que je ne vis pas, parce que j'étais en route pour revenir en France.

Le résultat de ma longue et terrible maladie avait été une grossesse. Lorsqu'elle fut déclarée je me décidai à partir de Lisbonne. Je devais voyager lentement et m'arrêtera Madrid. Je demandai une audience à la princesse du Brésil, qui me l'accorda aussitôt. Je sollicitai également de ne pas mettre mes odieux paniers et je pense que les nouvelles de nos premiers succès en Allemagne furent plus efficaces pour me faire obtenir cette faveur, que mon état de femme grosse, raison qui avait été donnée.

La princesse me reçut dans un cabinet où n'étaient admises que les personnes favorisées. Elle était entourée de sa jeune famille, et ce cercle lui donnait presque un air de beauté. L'une des infantes était vraiment jolie. C'était dona Isabelle, celle qui depuis a éjKJUsé son oncle Ferdinand VIL Elle était enfant alors, mais cliarmante. La princesse me tr;iita avec une gi'ande bonté. Elle me parla de ma grossesse et, ainsi que j'en étais prévenue, elle me proposa d'être marraine de mon enfant. Elle l'avait déjà dit à Junot, lorsqu'il avait été prendre congé d'elle et du prince, à Malïi'a. Je ré[X)ndis comme je le devais à celte marque de faveui' royale. Mais je fus plus embarrassée pour la secoii4e- Il était question de la

tout lorsqu'elles s'appuyaient sur un droit, trouvait pourtant que la reine de Bavière était fort belle personne. Je ne prétends pas faire entendre par là néanmoins que, semblable à Yainiranld de Castille, il avait le vol des rc'ines.

croix de Sainte-Elisabeth. Je répondis, comme Junot l'avait également fait, que l'impératrice n'ayant aucun ordre, les femmes de sa cour n'en pouvaient porter. J'ajoutai que c'était un antique usage, car, avant la Révolution, les femmes n'avaient en France aucun signe distinctif, excepté les chanoinesses et quelques femmes de la maison d'un grand-maitre do Malte; comme les Noailles et plusieurs autres.

La princesse du Brésil était fort spirituelle, mais, je crois, très ignorante. Elle me regardait d'une drôle de manière tandis que je lui parlais et semblait courir après mes mots comme pour en aaisir le sens.

— Cependant, me dit-eTIe avec un ton de voix qui sentait l'aigre-doux, je ne pense pas que l'impératrice refuse l'offre que je lui fais de l'ordre de Sainte- Elisabeth. Le général Junot a dû lui remettre une lettre du prince et une lettre de moi, dans lesquelles nous la prions de l'accepter. Si elle l'accepte, vous n'aurez pas de raison pour ne pas la porter.

Je répondis ce qui était vrai, que j'avais un désir ardent de porter cet ordre. Et en- effet, je crois n'avoir jamais eu une plus vive volonté que celle de posséder une décoration. L'ordre de Sainte-Elisabeth est charmant; il est blanc et rose, et terminé par une figure émaillée de la sainte tante de Notre-Seigneur. Celui de Mai'ia-Luisa, blanc et violet, est moins gracieux, surtout pour une femme. Une chose singulière, en effet, était cette sorte de difficulté que Junot et moi semblions apporter à l'acceptation de ces faveurs, qui, en général, sont l'objet de tant de soins et de tant de démarches. Quant à moi, je désirais de tout mon cœur pouvoir le porter. Mais pour

Junot, la chose était différente, et l'ordre du Christ^ ne lui plaisait guère.

Ma conversation avec la princesse fut longue et très bienveillante de sa part. Elle me parla avec une sorte de grâce qui rappelait la reine sa mère. L'impératrioe Joséphine surtout paraissait être l'objet de la curiosité de toutes ces princesses. Elles auraient bien voulu me mettre dans la nécessité d'achever une phrase commencée, mais l'entretien ne me plaisait pas assez pour me conduire à de l'entraînement, et je me tenais dans une sorte de réserve, attitude qui, du reste, était celle qui me convenait. Je parlai de la Malmaison, deSaint-CIoud, de la vie toute sociable que menaient l'empereur et l'impératrice, et puis la princesse Louis, son frère, le prince Eugène. Tandis que je parlais, la princesse du Brésil avait une physionomie encore plus repoussante. Il y avait de la méchanceté dans son visage si extraordinairement laid. Elle avait alors cette sorte de sentiment qui est bien terrible dans ses résultats chez quelqu'un dont les idées sont étroites et l'âme sèche. C'est du malheur dont on ne sait <iui accuser. Il en est alors de ce

• R y en a deux autres en Portugal, l'ordre d'Avis et l'ordre de Santiago. Le premier est vert, l'autre est violet. Le prince régent les portait tous trois dans un seul, c'est-à-dire qu'une même plaqufe renfermait les trois ordres et que le ruban (Hait rayé do trois couleurs, rouge, verte et vjololte. Quant à l'ordre du Christ, le Portugal a d'autant plus de tort de lo laisser dans cotte position, que c'est L'ordre du Temple. Lors de l'abolition des Templiers, ils se maintinrent en Portugal et cliangèrcnt £C'ulemcnl de nom. Ceci est un fait certain. Lorsqu'un chevalier du Christ se présente aujourd'hui au grand-maître du Temple, à Paris, il est d'abord admis comme novice. L'ordre existe toujours.

qu'on souffre comme d'une douleur aiguë donl au fait vous ne pouvez rendre personne responsable. Alors cette douleur se change en humeur et rend morose et insociable. Voilà quel était l'état de la princesse du Brésil depuis le combat de Trafalgar. Elle était humiliée dans sa propre cour, blessée dans ses affections, et pourtant elle ne pouvait rien dire, elle n'osait accuser personne, bien qu'elle en eût Ijonne envie. Je m'apercevais de son humeur à chacune de ses phrases, bien qu'elle crût au contraire me dire des choses aimables. Comme elle détestait l'empereur!

L'entretien tomba sur les modes de France. Je lui dis que, si elle voulait me le permettre, j'aurais l'honneur de lui envoyer un échantillon de chaque chose agréable que je trouverais en circulatmi parmi les femmes élégantes de Paris à mon arrivée.

— Et à moi, ne m'enverrez-vous rien? dit la jeune princesse, lorsque je m'approchai d'elle pour lui faire mon compliment d'adieu.

J'entendais assez le portugais pour comprendre cette petite phrase, et je répondis que j'aurais l'honneur d'envoyer à Son Altesse royale une poupée comme jamais le prince Lutin n'en avait évoqué avec sa belle rose magique.

Mon audience fut longue. Il faisait mauvais temps, la princesse n'allait pas à la chasse et alors il fallait bien tuer le temps, V ennemi, comme l'appelle spirituellement M"" de Souza dans l'un de ses charmants romansV Je demeurai une grande demi-heure. J'eus une seconde audience quelques jours plus tard au

* Eugène de Rotlœlin*

rm MÉMOIRES DE LA DUCHESSE D'AERANTES

moment de partir. Celle-là fut très brève, mais toujours très bienveillante.

Je recevais des nouvelles fréquentes de Paris et de rAUeniagne, elles m'annonçaient les événements que j'ai relatés tout à l'heure. On doit penser si j'étais heureuse de lire ces nouvelles dans mon salon, surtout au moment où il s'y trouvait le plus d'ennemis de la France. ïl était assez plaisant dans ce moment de voir comment ces bonnes âmes s'efforçaient de me faire leur compliment sur nos succès. Un jour, le duc de Cadaval, dînant chez moi, me dit avec un air de demi-confiance :

— Ah çà, voyons, dites-moiceque vous en pensez! Là, franchement, voyons, Bonaparte a acheté Mack, n'est-ce pas?

Je le regardai et pris mon air bête.

— De qui voulez-vous parler, monsieur le duc? Il fut embarrassé.

— Je vous disais que je croyais que l'empereur Napoléon avait acheté le général Mack.

La supposition était si stupidc, en môme temps que méchante, que je ne pus retenir un éclat de rire qui déconcerta le politique. Il n'était rien moins que fort en fait de suppositions ayant ;o sens commun, et ce n'était que les jours où il calculait assez bien pour faire rentrer les comptes de re'es que la délicatesse de la duchesse payait à son cuisinier, qu'il avait son entrée parmi les gens d'esprit.

Et voilà comment les choses grandes, les œuvrer. de génie étaient jugées en Portugal, en l'an de grâce i8061

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