CHAPITRE V
Préparatifs de la fcle de Boulogne. — Nous partons pour Boulogne. — Le général Laplanche-3Iortière et sa femme. — M"'« B. — La baraque du maréchal Bertliier. — Le trône et les drapeaux. — Les 24 grand-ofliciers de l'empire. — Le grand maigre. — Le caporal compatriote de Lannes. — La parfaite égalité. — Le fauteuil de Dagobert. — Le casque de Bavard. Le bouclier de François I®"". — Les soixante mille hommes dans la vallée au pied de la tour d'Ordre. — La maréchale Ney. — Son portrait. — Duo de Don Juan. — M. de Brigode. — Impression commune le jour de la fête. — Ouragan. — Arrivée de la flottille. — Chavirement. — Colère de l'empereur. — Jupons enlevés. — Perruque et chapeau à lamer. — M™^ B... en enfant de chœur. — Sauce ajoutée par la jjluie à un dîner de 3,000 personnes. — Bal et fête brillante.
La plus brillante solennité se prépai'ait à Boulogne. L'cmpei'cur avait distribué, ainsi que je l'ai dit, les premières croix aux dignitaires de l'ordre, alors à Paris, le jour de l'inauguration de la Légion d'honneur dans l'église des invalides. Mais il voulait entourer d'une grande pompe la distribution de celles qui remplaçaient les armes d'honneur et le théâtre de cette fête de l'armée fut indiqué à Boulogne. Quelque temps avant (10 juillet 1804), l'empereur avait relevé de ses ruines une institution tout opposée à celle-ci dont la valeur, la loyauté faisaient la base. Le ministère de la police était rétabli et Fouché, de nouveau dans la
faveur du maître, était à la tète de cette inquisition d'État.
Tous ceux qui, dans Tarmée, avaient des arme, d'honneur, reçurent ordre de se rendre à Boulogne. -Les camps de Saint-Omer, de Bruges, d'Arras, de Montreuil, d'Amiens, envoyèrent des députations. Soixante-dix mille hommes assistaient à cette imposante cérémonie.
Nous partîmes pour Boulogne, Junot et moi^ avec un de nos bons et anciens amis, M. Billy Vanberchem. Je ne crois pas avoir fait un voyage plus gai de ma vie. Junot avait alors dépouillé cette impression de tristesse que lui avait causée le changement de gouvernement. Il voyait toujours dans l'empereur le désir, la volonté de rendre la France la plus grande des nations. Et dans son cœur tout français et vraiment patriote, cette volonté excusait tout. « Il avait retrouvé la gaieté de ses jeunes années, » disait-il à M. Vanberchem — il est à remarquer qu'il était alors âgé de' trente-deux ans. — Aussi, que de folies furent dites dans ce voyage ! que de bons rires, francs, joyeux ! Hélas ! ces journées-là n'eurent pas beaucoup de soeurs.
lyous trouvâmes à Boulogne une partie de notre société d'Arras. Le général Laplanche-Mortière, adjudant supérieur du palais et l'un des généraux sous les ordres de Junot, s'était marié, quelques mois avant, à une jeune et jolie héritière, M"° Henriette B. . . , que sa mère, femme de beaucoup d'esprit, ayant même, je crois, remporté' le prix dôiis quelque académie pour un ouvrage sur l'éducation, avait accompagnée à Arras lorsqu'elle vint y joindre son mari. M'"° Laplanche-Mortière était fraîche et timide. Par-
faitfement élevée, elle paraissait en grande adoration devant son mari, dont la conduite envers elle, dès les premiers jours de son mariage, était plus que réprélicnsilile, et tout en elle intéressait. Aussi fûmes-nous charmés de la retrouver à Boulogne, où sa mère l'avait conduite et lui servait de guide , car son mari no s'en occupait que lorsqu'il ne pouvait s'en dispenser. Je proposai à M""' Laplanche-Mortière et à M™° B... de venir voir avec moi la cérémonie. Je devais être pJacée dans la baraque de Berthier. C'était l'endroit le plus favorable pour jouir du plus magnifique coup d'œil qui jamais peut-être ait été présenté au regard de l'homme.
C'était le 15 août. L'empereur avait choisi cette journée, voulant célébrer à la fois sa fête et celle de ses frères d'armes qui venaient recevoir de lui le prix d'un sang loyalement versé pour la patrie. Désirant environner cette cérémonie d'une pompe toute solennelle, il fit construire près de la tour d'Ordre, à Pont-de-Briques, sur le sommet le plus élevé de la montagne, un trône autour duquel flottaient deux cents drapeaux pris sur les ennemis de la France. Sur les marches de ce trône étaient les vingt-quatre grands-officiers de l'empire, que Napoléon avait choisis parmi les chefs militaires, dont les soldats eux-mêmes reconnaissaient la gloire. Leur élévation était un véhicule de plus dont Napoléon se servait.
— Vois-tu ce grand maigre qui est là auprès do lui, avec sa queue! C'est Lannes, c'est un brave luron, celui là! Eh ben ! nous sommes du même pays, j'ie connais ben. Il est parti simple soldat, et le v'ià un des premiers. Ah ! c'est qu'aussi faut voir comme il y va ! C'est y heureux pour un homme comme ça ! Ça
n'a jamais peur ! Eh ben ! je n'aurai jamais peur^ non plus, moi. Ah ! si le tambour pouvait rouler ! Je ferais voir beau jeu aux ennemis de la république.
Eh bien, certainement, cet homme avait le sentiment bien intime qu'il pouvait devenir maréchal d'empire, avec la bravoure et le patriotisme du maréchal Lannes. Voilà ce qu'on appelle de l'égalité et non pas cette déviation de toutes choses, qui fait qu'un manant, que j'appelle manant, non pas parce qu'il est sans souliers, mais parce qu'il est sajis éducation, sans âme, et qu'il n'est mû que par les sentiments les plus bas et les plus personnels; qui fera, dis-je, que ce manant se croira en droit de m'insulter en me disant :
— Je suis un être vivant comme toj, je marche avec deux pieds, donc je dois être heureux comme toi ! Ta chambre me plait, arrière ! Je veux m'y mettre.
— Mais j'ai gagné mon asile avec mon travail et mon père a commencé ma fortune.
— Tant pis pour toi ! .
Voilà de cette égalité comme j'en ai vu, moi, et le souvenir en est encore assez frappant pour me faire trembler.
vSiir le tiône élevé à la tour d'Ordre était placé le fauteuil appelé le fauteuil de Dagobcrt. Près de l'empereur était le casque de Bayard, contenant les croix et les rubans rouges qui devaient être distribués. On y
' Celte conversation fut rapportée au maréchal par un officier qui se trouvait à portée de renlendre. Le maréchal s'informa de cet homme et lui fil donner deux ou trois louis, que le soldat refusa. " Si dans vot' clieiniii y se trouait une épaulolte desousofficior, mon général, dame! je ne dis pa?... mais pour des sonnettes y faut les "ncr. C'est une autre atl'aire. •
avait ajouté, je ne sais trop pourquoi, le bouclier de François l", de ce roi qu'on veut toujours nous présenter comme le type de l'honneur et de la loyauté, un chevalier comme Galaor, et qui ne fut en réalité qu'un homme fort peu honorable, capitulant avec sa conscience, comme si l'honneur le pouvait jamais, un détestable roi, un vrai fou et un monarque dont la France dut longtemps maudire le règne. L'empereur savait bien tout cela et pensait tout ce que je viens de dire. Mais il avait voulu frapper les masses et, en effet, l'impression fut produite.
Je me rendis de bonne heure à la baraque du maréchal Berthier avec M"" Laplanche-Mortière et M""^ B. . . Nous avions avec nous M. Vanberchem et un ami de collège de Junot, appelé Magnien, qu'il avait recueilli chez lui. La baraque de Berthier était admirablement située pour ne perdre aucun des mouvements de ce qui allait se passer. Placée directement derrière le trône, on voyait, de ses petites fenêtres, monter chaque légionnaire venant recevoir sa croix de la main même de l'empereur. Avant de me renfermer dans la petite maison, j'avais fait le tour de l'élévation et j'avais vu ce que jamais bien certainement je ne reverrai maintenant dans ce qui me reste de jours.
Dans une vallée, taillée par la nature comme un cirque naturel, étaient placés soixante mille hommes sur plusieurs rangs et par échelons. La vallée était faite de manière qu'ils étaient en amphithéâtre et pouvaient être vus de la mer, dont les flots venaient se briser au pied de la tour d'Ordre. En face d'eux était le trône, auquel ils parvenaient en montant plusieurs marches d'un escalier fort doux dans sa montée. C'est. là qu'était placé, dans sa gloire toute lumineuse, V. 5
rhomme dont le génie disposait alors de l'Europe et du monde. Il était là, abrité de cette foule de drapeaux déchirés par le boulet, souillés par le sang, mais étincelants quoique poudreux et formant un digne panaclie au trophée vivant dont il était environné. Quoiqu'il fît beau ce jour-là, le vent soufflait avec une extrême violence et faisait tournoyer l'étoffe glorieuse à la vue de plusieurs vaisseaux anglais qui croisaient alors dans le détroit et qui purent reconnaître parmi nos conquêtes le léopard insolent qui prétendait tout asservir.
On a souvent parlé de l'attachement ou plutôt de l'idolâtrie que l'empereur inspirait à cette époque. Mais en disant : « Il était bien aimé ! » on s'arrête, et la pensée de celui qui parle achève sa phrase dans son souvenir. Il se croit compris et s'en tient à une parole, tandis qu'il en faudrait beaucoup et de bien senties, pour donner une idée du sentiment qui animait alors toute la France, et surtout la France militaire, pour Napoléon. Queles Anglais eux-mêmes se rappellent cette journée du 15 août 1804! Beaucoup sans doute vivent encore. C'est à eux que je m'adresse, et non pas à leur gouvernement. C'est à la nation grande et généreuse qui a rougi du supplice imposé en son nom à un grand homme, que je demande de convenir de l'offet que durent leur faire éprouver ces cris d'amour que le vent portait jusque sur leurs vaisseaux. Ces cris venaient du cœur. Souvent on voyait le vieux soldat, la voix rompue parles larmes, ne pouvoir se joindre d'abord à ses camarades, et agiter ses mains pour bénir celui qu'il adorait. Quel concert d'amour ! Et c'est après de telles
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journées, qu'on peut oser parler de la France repoussant plus tard Napoléon !
Je trouvai dans la baraque de Berihior une personne que je rencontrais souvent à Paris et dont le «harme exerça depuis sur moi le même empire que sur tous ceux qui la connaissent. Nous nous vîmes ensuite assez souvent, et toujours (du moins de mon côté) avec un nouveau plaisir, c'est la maréchale Ney.
La maréchale Ney s'était mariée beaucoup plus tard que nous toutes. Élevée chez M™^ Gampan, ainsi que sa sœur et sa cousine germaine, M"" Lambert, M"° Auguié avait reçu une parfaite éducation, et la bonne culture avait trouvé un bon terrain. J'ai été attirée près d'elle par un attrait simple et d'autant plus fort qu'évidemment elle ne faisait rien pour l'exercer. Elle avait même plutôt alors de la timidité qu'autre chose ; ce dont on lui savait gré au milieu d'une troupe déjeunes femmes dont les façons étaient polies sans doute, mais qui, sans usage du monde, et surtout de ce monde de cour 'où elles débutaient, facilement égarées par le prestige d'une grande fortune et d'une position brillante, faisaient souvent et même très souvent des impertinences gratuites, bien qu'excellentes personnes d'ailleurs. Le peu de femmes du faubourg Saint-Germain qui firent d'abord partie de la cour de l'impératrice Joséphine crurent faire merveille, en essayant des airs de grandeur, bien qu'elles n'ignorassent point pourtant comme il fallait vivre. Tout cela composait un petit faisceau de mauvaises façons au milieu desquelles on était fort aise de trouver des manières de femme comme il faut. W" la maréchale Ney avait été à la source des bonnes
traditions en ce genre. De là, sans doute, le penchant qui m'attirait vers elle. C'est possible, je ne le sais pas au juste; car lorsqu'une chose me plaît, je ne mets pas mon esprit à la question pour en connaître la raison. Sa sœur, cette charmante femme, moissonnée si jeune et si belle, était également aimée de tout ce qui la connaissait.
La maréchale Ney possède une qualité fort appréciable et plus rare qu'on ne croit, elle aime le monde et pour elle et pour lui, c'est-à-dire qu'elle se met en frais afin que les personnes qui l'entourent jouissent de son esprit et de ses charmants talents. Il y a de la douceur et de la bienveillance dans son sourire, de l'esprit dans ses grands yeux noirs, et mieux encore, une extrême gaîté dans son caractère ; tout cela compose ce qu'on appelle du charme.
M""" Ney joue parfaitement la comédie et chante d'une manière remarquable. Sa voix n'a pas une grande étendue, mais les cordes en sont justes, pures et d'un timbre charmant. Elle prononce bien, et je me rappelle toujours avec plaisir le temps où s'accompagnant de ses petites mains si jolies et si blanches, elle me chantait, en courant,à la Malmaison, tandis que nous passions par la galerie pour nous rendre au théâtre, une des ravissantes canzonne de Crescentini.il me revient qu'un jour — mais beaucoup plus tard que l'époque où nous sommes^ — nous nous arrêtâmes dans la galerie de musique, la maréchale Ney et moi, tandis qu'on nous attendait et qu'on nous cherchait pour une répétition. Nous avions avec nous
* C'était pour la fête de l'impératricç Joséphine (19 mars), en 18Û7, pendant la campagne de Tilsitt.
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M. de Brigode, chambellan de l'empereur et très bon musicien, comme on le sait. Don Juan était sur le piano, la maréchale ouvrit la partition, c'était précisément à l'endroit du joli duo : Là cidarem lamano.
— Dépèchons-nous, dit-elle, nous aurons encore le temps.
Et nous voilà debout, nos rôles sous le bras, ainsi que la queue ■ de nos robes, moi les accompagnant, eux chantant ce charmant morceau auquel je trouvai, ce jour-là, plus que jamais le défaut d'être trop court. La voix de la maréchale se mariait admirablement avec le ténor de M. de Brigode, et ces deux voix, à peines couvertes par le piano et résonnant dans cette pièce où la foule toujours pressée ôte à la voix tous les avantages, mais dans laquelle nous n'étions alors que nous trois, me -firent une impression dont le souvenir m'intéresse encore.
Je tus donc très contente de retrouver la maréchale dans la baraque de Berthier. C'était une personne différente d'uncautre pour moi, dans cette journéelà, de même que je devais être pour elle aussi une femme à part de celles qui étaient avec elle. J'ai toujours aimé ma patrie avec une passion que le temps n'a aucunement altérée. Qu'on juge de ce que je devais éprouver en voyant cette réunion de braves, tous chargés de stigmates imprimés par le fer ou le feu de l'ennemi et reçus pour la défense de cette France belle et glorieuse, à cette époque également aimée de tous ses fds. Les partis se taisaient, les discordes étaient étouffées ; chacun venait se rallier autour du héros qui nous avait rendu la paix. Tout était beau alors ! Quel avenir se déroulait devant nous ! Gloire, prospérité, bonheur ! Du haut de cette
colline, le regard de Napoléon semblait jeter ces paroles aux vaisseaux de l'Angleterre. Il était calme en ce moment et plus beau que je l'aie vu jamais. Son visage avait une expression remarquable de contentement. J'ignore quelle était alors sa pensée, mais son regard était radieux, soit qu'en contemplant cette foule de vieux soldats dans de jeunes hommes il fût glorieux de distribuer à son tour, comme chef de l'État, cette récompense que dans les rêves de ses jeunes années il avait sûrement ambitionnée comme le point le plus élevé de son ambition, soit plutôt — et la chose est plus présumable — qu'en voyant l'ardeur de ces belles troupes, en écoutant ces accents d'amour et de dévouement, il se dît :
— Avec de tels hommes, je puis conquérir le monde !
La cérémonie fut longue. Chaque légionnaire montait les douze marches qui conduisaient au trône, s'inclinait devant l'empereur, puis redescendait après avoir reçu la croix et le ruban de s» propre main. Il accompagnait quelquefois cette action d'un mot ou d'un sourire, lorsque le légionnaire était plus ou moins connu de lui. Cette sorte de procession devenait pour nous fort divertissante, parce que de la manière dont la baraque était placée, nous étions tout à fait derrière le trône, ce qui nous mettait en face du récipiendaire qui, sans s'en douter, nous faisait une très belle révérence. La chose était surtout plaisante lorsqu'il montait quelqu'un de notre connaissance. Quant à eux, ils étaient trop troublés pour nous voir derrière la petite fenêtre par laquelle nous regardions. Ce sourire dont je parlais tout à l'heure était le point de raire de tous les regards, mais il n'était pas égale-
ment donné, et nous qui étions de sang-froid nous pouvions en juger. L'empereur avait deux sourires ce jour-là, comme on a deux langages. L'un était purement mécanique et avec la simple intention d'être poli, si ce terme peut être employé ert parlant d'un souverain, l'autre partait du cœur lorsqu'il donnait la croix à l'un de ses frères d'armes d'Italie ou d'Egypte. Alors il y avait de l'expansion, un rapport entre lui
et sa première, sa plus belle gloire Je ne sais si
M. Suchet, le frère du maréchal, a gardé le souvenir de l'accueil qui accompagna le don de sa croix, mais il dut en être content.
I! était cinq heures du soir. Depuis une heure je voyais l'empereur se tourner souvent vers le ministre de la marine, M. Decrès, et lui parler bas. Puis il prenait une lunette et regardait sur la mer comme s'il avait voulu signaler une voile loitaine. Enlin l'impatience parut le gagner. Berthier, qui se rongeait les doigts, tout maréchal qu'il était, regardait aussi. Junot s'en mêlait également, puis ils causaient entre eux. Il était évident qu'on attendait quelque chose. Enfin, le ministre de la marine fut averti et tout aussitôt il parla à l'empereur, qui saisit la lunette de Decrès avec une telle rapidité qu'elle lui échappa des mains et fut rouler sur les marches du trône. Nous suivîmes la direction de tous les yeux qui se portaient vers le fort en bois, et nous vîmes alors une flottille, composée de mille à douze cents embarcations, qui se dirigeaitvers Boulogne. Elle venait des différents ports voisins et de Hollande. L'empereur avait voulu que ce fût ce même jour du 15 août que cette flottille vînt se réunir aux autres embarcations stationnées dans le port de Boulogne, à la vue des
vaisseaux anglais qui croisaient dans le détroit, tandis que devant eux aussi il distribuait à son armée les récompenses qui devaient stimuler son courage et lui faire demander elle-même à passer sur les côtes d'Angleterre. Mais le contentement que Napoléon avait éprouvé à la vue de la flottille fut de courte durée. Un jurement très énergique de M. Decrès, dont on sait que c'était le langage habituel, avertit l'empereur qu'il se passait quelque événement inattendu. En effet, l'officier qui commandait la première division de la flottille, n'ayant pas écouté les avis du pilote côtier et ne connaissant pas quelques nouveaux ouvrages autour du fort en bois, ou bien, autant que je puis m'en souvenir, n'ayant pas même voulu attendre l'arrivée du pilote, rencontra au moment d'aborder quelques obstacles à fleur d'eau. Le choc que reçurent les chal^'jpes les fit chavirer, et quelques soldats firent iC plongeon : heureusement que l'eau était basse. Cependant il y eut, je crois, un homme de noyé. Et puis la chose était déplaisante. On nous raillait beaucoup en Angleterre sur nos coquilles de noix, ainsi qu'on appelait les péniches et même les chaloupes canonnières. Cette mésaventure, arrivant au grand jour, devant nos ennemis dont les lunettes étaient toutes braquées vers nous, mit l'empereur dans un état de mauvaise humeur plus violent que je ne l'avais encore vu depuis longtemps. Il descendit du trône et vint avec Berthier sur l'espèce de terrasse qui régnait le long du parapet pratiqué du côté de la mer. Il marchait fort vite et, par intervalle, nous pouvions entendre quelque expression énergique qui manifestait son mécontentement. Le ministre de la marine était aussitôt descendu pour aller à
h côte et l'empereur restait en dehors de la baraque avec Berthier, marchant et pestant contre la maladresse, cause de ce tumulte.
M""' B..., mère de M""" Laplanche-Mortière, n'avait jamais été aussi près de l'empereur. Il fut impossible de l'empêcher de sortir de la baraque pour le voir plus facilement. Comme elle était belle-mère d'un officier du palais, l'empereur après tout ne pouvait se fâcher de la trouver en son chemin. Cependant, comme il était de mauvaise humeur, il pouvait le témoigner peut-être un peu brusquement, mais M"^ B... ne voulut rien entendre et elle sortit bravement de la baraque.
Il y avait plus de courage qu'on ne pourrait le penser de sortir en ce moment, surtout pour une femme. Il faisait un vent comme ceux qui régnent dans la Manche aux approches de l'équinoxe d'automne et la manière tourbillonnante dont les drapeaux flottaient au-dessus du trône annonçait à M™® B... que sa robe et ses jupons éprouveraient le même effet. Mais elle répondit à nos observations qu'elle les retiendrait avec ses mains et nous la vîmes, en effet, manoeuvrer pendant quelque temps avec assez de bonheur pour que les choses fussent décentes. L'empereur, occupé de ce qui se passait à quatre-vingts ou cent pieds au-dessous de lui, continuait à arpenter vivement la terrasse sans quitter cet espace dont il ne sortait pas. M™" B..., qui ne pouvait bien le \ oirilà oîi elle s'était placée, "Youlut, pour son malheur, quitter le côté de la baraque qui regardait le trône. Par ce mouvement elle s'exposa à toute la furie du vent, qui venait de redoubler avec d'autant plus de violence qu'un ouragan arrivait avec
rapidité et menaçait de terminer cette belle journée d'une manière désagréable, surtout pour tous les légionnaires qui devaient dîner sous des tentes. L'em pereur, excessivement contrarié, parlait haut et d'uni façon assez énergique pour exciter au plus haut point l'intérêt curieux d'une personne fort capable, par son esprit, d'apprécier Napoléon et qui devait désirer'le voir de près dans un moment où le grand homme se rapprochait un peu de l'humaine nature. Elle oublia la tempête et tourna, comme je l'ai dit, l'angle de la baraque. Dans cet instant, une bouffée de vent frappe M"* B... et, s'engouffrant sous une grande cajiote qu'elle portait, fait dénouer les deux rubans qui la retenaient. lyP" B..., qui avait une perruque et qui sentait qu'elle allait suivre le chapeau, laissa les jupons pour courir au plus pressé. Mais le vent, qui voulait entrer dans quelque chose, se mit à tourner avec colère autour de M""' B..., qui, pour le dire en passant, était immense, et, sans aucune retenue, se mit à soulever jupons et robe. Ce fut alors que le plus pressé fut d'aller au secours de la partie inférieure. Le chapeau fut abandonné à ce vent malhonnête, qui l'emporta, qui emporta la perruque, qui emporta tout, et M"" B... sauva l'honneur de ses jambes, mais demeura en enfant de chœur devant Napoléon, qui, précisément en cet instant, se retournait, croyant parler au ministre de la marine qu'il avait fait appeler. Il faut convenir que l'épreuve était difficile pour l'empereur.. Il était impossible de ne pas rire à la vue d'une personne extrêmement grosse, présentant une tête grasse, blanche et ronde, et, avec tout cela, une physionomie fort égarée et. des mains cherchant à retenir des jupons que le vent continuaii
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toujours à vouloir mettre à pleine voile. L'empci'cur se conduisit néanmoins très bien. Il ne put retenir un sourire en passant près de M"" B..., mais il fut imperceptible. Il avait d'ailleurs l'esprit trop occupé pour qu'une tète avec ou sans perruque l'arrêtât en cet instant.
M""" B... rentra dans la baraque un peu dérangée par le coup de vent, mais, du reste, enchantée d'avoir vu l'empereur d'aussi près. Elle réplaça la perruque et le chapeau, que nous lui conseillâmes d'attacher fortement, car la tempête croissait et sa violence était extrême. Les nuages, chassés par le vent, passaient rapidement au-dessus de nos têtes en laissant tomber quelques gouttes de pluie, tandis que, du bas de la montagne, les cris que poussaient les gens de la côte et du port, tout en allant à l'aide des embarcations qui avaient chaviré, avaient quelque chose de sinistre qui alarmait involontairement. Il y avait toute l'apparence d'un grand malheur et pourtant, comme je l'ai dit tout à l'heure, il n'y eut qu'un accident. L'empereur descendit pour voir par luimême comment on s'occupait des soins à donner non seulement aux arrivants, mais à ceux qui prêtaient secours aux naufragés. Car enfin, bien que l'on ait dit qu'ils avaient seulement pris un bain de pieds, il est de fait que le désastre fut complet, et j'ai toujours pensé que l'on avait caché la vérité de la chose pour ne pas prêter à nos ennemis une occasion de nous railler, ce que le gouvernement anglais n'eût certes manqué de faire.
La pluie qui survint à six heures du soir, au moment où le dîner était servi sous les tentes pour plu- - sieurs milliers d'hommes, acheva de donner de l'hu-
meur à l'empereur et finit mal une journée qui avait commencé si radieuse et si belle. Le soir il y eut un grand bal, où se rendit tout ce que la ville contenait, ce jour-là, de notabilités dans tout ce qui était grand Alors nos fêtes étaient vraiment des lètes.