‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 6 sur 64 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Nous partons pOiii' Calais. — L'hôtel de Dessein. — Ma conversation avec l'empereur. — Sa bizarre manie de vouloir tout connaître. — Ses questions. — Retour à Arras. — Redoublement d'activité. — Loi somptuaire pour les costumes de cour. — Le Louvre du peuple. — Mot de Napoléon. — Habit brodé. — M. Levacher, — La ville de Lyon. — Le premier consul acceptant son premier hommage et la favorisant. — C'est pour elle qu'il met un habit brodé. — La cravate noire et les bottes. — Mot d'Eugène Beauharnais.

Le soir même de la fête, Junot reçut des ordres de l'empereur qu'il devait faire exécuter dans le plus bref délai. Il m'avertit que nous partirions le lendemain matin immédiatement après le déjeuner et que, en raison du peu de temps dont il pouvait disposer, nous ne pourrions nous arrêter une journée à Calais, ainsi qu'il me l'avait promis :

— A moins, me dit-il, que tu ne consentes à partir en sortant du bal. Nous arriverons alors à Calais de fort bonne heure, nous prendrons du thé tout à fait à l'anglaise, nous irons nous promener pendant une heure et puis nous repartirons. Si tu veux employer ainsi le temps que tu donnerais au sommeil, je consens à me détourner de ma route pour te faire voir Calais et cet hôtel de Dessein dont on parle tant, t. J'acceptai, comme on peut le penser, car je commençais à entrevoir cette époque où les le-rames ne devaient plus connaître le repos.

Nous arrivâmes à Calais à sept heures du matin. Quoiqu'on fût alors dans la plus iDelle saison de l'année, le temps se ressentait encore du grain de la veille; et le ciel ^^ris, l'air humide qui couvrait et enveloppait la plage, étaient peu proi)res à donner du charme à une promenade dans les sables, et pour peu qu'on se rappelât Termes et le fameux habit, il y avait de quoi trejnbler.

C'est vraiment une chose étonnante que l'établissement de Dessein, cette maison, dont la renommée fut si longtemps européenne, dont la parfaite tenue attirait des Anglais pour elle seule, qui contenait dans son enceinte tout ce que l'argent peut procurer à l'instant même. Nous la trouvâmes dans un deuil profond causé par la rupture du traité d'Amiens, rupture d'autant plus fâcheuse pour ses maîtres, que, se confiant naturellement à une paix au moins de quelques années, ils avaient fait de grandes dépenses afin de rendre leur maison digne de Vattentioii spéciale des Anglais, assez amateurs de vins de Champagne et de vin de bordeaux, pour venir à Calais s'établir pendant quinze jours chez Dessein, n'ayant d'autre occupation que de boire, manger et ordonner, au réveil d'une longue ivresse, le menu d'un nouveau diner. C'est ainsi que s'écoulaient, pour quelques Angiais, les jours et souvent les semaines, qu'ils avaient d'abord consacrés à un voyage en France. El lorsque, après avoir réglé leurs comptes, ils s'apercevaient qu'il ne leur restait plus assez d'argent pour continuer leur route, ils se rembarquaient sur le premier paquebot et retournaient dans leur province se vanter d'avoir fait le tour de France. Ces exemples n'ont pas été rares dans la dernière paix.

DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS 7ft

Lorsque je revis l'empereur, il me demanda comment je m'étais tirée de mon voyage nocturne, en quittant une contredanse, comment j'avais trouvé Calais et l'hôtel de Dessein, et enfin s'il était vrai que la vue de cette maison frappât d'étonnement tous les voyageurs. Il m'adressa beaucoup de questions sur ce que j'avais remarqué pendant mes deux voyages •^ur les côtes. Je ne parle de ce fait, très peu important en lui-même, que pour ne laisser échapper aucune des nuances qui me servent à lier les couleurs dont je colore le portrait de Napoléon. Certes, il n'avait besoin ni de mon avis, ni de mes remarques sur tout ce qui tenait au littoral de cette partie de la France, mais j'avais deux yeux pour voir et deux oreilles pour entendre. J'étais dégagée de toute prévention provoquée par l'esprit aventureux de qui-' conque i)ortait alors un sabre à son côté. J'avais pu juger impartialement les villes que je venais de parcourir, et cela lui suffisait. Pendant. les cinq ou six minutes qu'il perdit avec moi, il recueillit plusieurs pensées qu'il m'aurait été difficile de lui cacher lors môme que je l'eusse désiré. Il connaissait du reste le pays aussi bien que moi et savait que Vimereux, Ambleteuse, grâce aux soins du général Suchet, venaient de recevoir une nouvelle vie, et que Boulogne n'avait jamais été plus prospérante. Mais Calais ne se trouvait ni dans la route ni dans les besoins de l'empereur. Aussi la tristesse et la misère y étaientelles plus évidentes et le nom de Napoléon moins béni. Je dois dire à ce propos que l'empereur offre dans son caractère un mélange extraordinaire à observer pour celui qui a été à portée de le voir et de recueillir, comme j'ai mi le faire, une grande quantité

de ces mots échappés à la confiance, à l'humeur et souvent au génie. Ce mélange de mots sublimes et de phrases vulgaires est curieux dans son étude. La dernière partie était ordinairement provoquée par un extrême besoin de tout savoir, il questionnait un enfant quelquefois, il demandait à des femmes les choses les plus en dehors de leurs habitudes, et il n'aimait pas qu'on demeurât court. Cet assemblage de pensées gigantesques, de jets lumineux du puissant génie, à côté des idées d'un commérage vraiment bourgeois, m'a toujours paru une des parties les plus étranges de cet homme déjà si extraordinaire.

A peine fûmes-nous de retour à Arras que je m'aperçus d'un redoublement d'activité dans tout ce qui avait rapport aux manœuvres de l'armée. Junot allait à Paris pour quelques heures seulement. Il prenait les ordres de l'empereur, puis il revenait. En son absence, le commandement était confié aux généraux Dupas et Maçon, attachés tous deux à la garde impériale. Au retour de l'un de ces voyages à Paris, Junot me fit part d'un événement qui ne me parut point alors extraordinaire, mais qui aujourd'hui, je pense, produirait un tout autre effet. C'était une sorte de loi somptuaire, réglant le costume de cour des femmes. Ce costume était alors à peu près ce qu'il est encore aujourd'hui : la chérusque ' , qu'on retrancha très promptement, allait pourtant fort bien ; le manteau et la jupe étaient comme nous les portons toujours, avec cette différence que dans l'origine la bordure du

1 Fraise gothique à longues dents, en tuU-^ brodé d'or ou d'urgent con^me l'habit. C'est sûrement une boasue qui a cabale contre.

manteau ne pouvait excéder quatre pouces ; les princesses seules avaient le droit de porter le manteau brodé en plein. Tels furent d'abord les ordres de l'empereur, ordres pleins de sens et empreints d'un esprit tout paternel. Il ne voulait pas que dans cette cour, composée d'une foule d'hommes honorables par leurs services, mais dont la plupart n'avaient pas de fortune, la folie d'une jeune femme compromît le repos de son mari.

— C était, avait-il dit à Jimot, à nous à donner l'exemple de la modération et à ne pas écraser, par un faste ridicule, la femfne d'un officier sans fortune ou d'un savant respectable.

Ces paroles sont les paroles textuelles de Napoléon. Il disait dans le même temps au comte Dubois ;

— Faites donner tous les soins possibles à la construction des marchés, à leur salubrité, à la beauté de la Halle-aux-blés et de la Halle-aux-vins. Il faut que le peuple ait son Louvre aussi.

— M. Dubois, lui disait-il une autre lois en répondant à une demande qu'on venait de lui faire, il faut que Vhomme soit fait pour la place et non pas la place pour Vhomme.

Cette loi somptuaire, car il est difficile de lui donner un autre nom, fut d'abord observée assez strictement. Mais l'impératrice elle-même plaida pour les jeunes femmes qui désiraient avoir derrière elles un manteau horriblement lourd, dont la beauté était cachée, puisqu'elles ne pouvaient laisser aller leur traîne dans les appartements du château et que lorsque Ta queue était ramassée dans la main il était certes bien difficile de ju;^er de la beauté f * «iunout du prix réel du

manteau. Mais enfin j'ai fait comme les autres, et je le trouvais très bien alors.

Ces affaires de broderies me rappellent un fait assez peu important par lui-même, mais fort intéressant dans ses détails, car le nouveau jour dont il est éclairé fait aussi voir l'empereur posant dans une nouvelle attitude.

Tous ceux qui sont de cette époque se rappellent sans doute un certain habit rouge en taffetas à gros grains, brodé en or et presque couvert de rameaux symboliques d'olivier, de chêne et de laurier, que nous vîmes porter au premier consul, avec des bottes, une cravate noire et tout le reste d'une toilette militaire. On appelait cet habit Ihabit de Lijon, sans en chercher davantage. Mais son histoire est trop curieuse pour être passée sous silence.

Il y avait alors à Paris une maison de commerce dirigée par un homme respectable appelé Levacher, autrefois fournisseur de la cour\ M. Levacher, que j'ai beaucoup connu parce que ma mère prenait toutes ses soieries chez lui, est un homme aimant son pays ^t convaincu de l'utile vérité que la prospérité du commerce fait la vraie richesse des nations. Il voyait la France rajeunie prête à remonter à ce premier rang pour lequel elle est faite, mais encore veuve de cet immense avantage que devait lui donner le commerce relevé et protégé par une main comme celle de Bonaparte. Lyon se mourrait, il fallait le faire renaître. Les fabriques de broderies n'avaient pas d'ouvrage. Tout était tombé non seulement dans la misère, mais en

1 Sa maison portail l'enseigne du Page.

désuétude, et la seconde ville de la république touchait à son dernier soupir ^

M. Levacher conçut la belle idée de la rappeler à la vie industrielle qui faisait son existence véritable, il s'entendit avec les principales maisons de broderies et leur envoya le dessin dont j'ai parlé plus haut. Il fut exécuté presque secrètement. Lorsqu'il fut terminé on l'expédia à M. Levacher avec une sorte de diplôme signé de presque tous les notables de la ville de Lyon et particulièrement des chefs d'ateliers de la broderie, qui y étaient bien autrement intéressés que les deux autres députés qui accompagnaient ce bel ouvrage. Aussitôt que M. Levacher l'eut en sa posses- , sion, il fut trouver M. Chaptal, ministre de l'intérieur, renommé dès lors non seulement pour sa haute capacité, sa science remarquable, mais pour la protection qu'il accordait à l'industrie et aux arts. M. Levacher fut donc à lui avec confiance. Le ministre fut frappé de la rare beauté de l'ouvrage :

— Mais, au nom du ciel, dit-il à M. Levacher, que voulez-vous que fasse le premier consul d'un habit brodé-, lui qui ne porte même jamais l'uniforme d'officier général.

Et cela était vrai. Depuis son retour d'Egypte je ne crois pas avoir vu porter au premier consul un habit de général.

M. Levacher et ses deux compagnons furent désagréablement surpris de la réponse du ministre de

1 J'en place plusieurs au même rang, telles que Bordeaux, Marseille, etc., etc. ,

2 II était rouge, parce que l'uniforme des consuls était un habit de drap ou de velours rouge, suivant la saison, et brodé en or.

l'intérieur, qu'il accompagna toutefois d'offres de services et d'encouragement, mais en laissant peu d'espoir que l'habit fût jamais porté par le premier consul.

— 11 ne faut pas se décourager, dit le négociant patriote à ses deux compagnons. Je suis le fournisseur de M""" Bonaparte, elle est remplie de bonté pour moi. Allons la trouver.

M'"^ Bonaparte fut surprise à la vue de ce chefd'œuvre de l'industrie lyonnaise. Mais elle ne cacha pas à M. Levacher le. peu de chances qu'elle avait de réussir auprès du premier consul, promettant néanmoins de faire toutes les tentatives pour obtenir un succès. M. Levacher repliait son habit et le replaçaittristement dans le carton, lorsque la petite porte communiquant au cabinet du premier consul s'ouvrit, et Napoléon parut. M. Levacher fut d'abord embarrassé, mais il comprit aussitôt que le sort de sa mission dépendait de son habileté à profiter de la circonstance. Il découvrit l'habit et l'offrit au nom de l'industrie lyonnaise. Bientôt, animé par son sujet, il alla plus loin et parla avec feu de l'obligation de redonner la vie à cette cité malheureuse qui se mourait au milieu de la renaissance de la France. Le premier consul l'écouta avec un intérêt marqué. Ses projets sur la ville de Lyon étaient probablement antérieurs à cette offrande, mais il n'est pas douteux que le discours de M. Levacher ne lui ait servi de prétexte pour porter et faire porter des habits brodés, chose qu'il ne pouvait guère -ordonner sans un grave motif dans une cour toute républicaine encore. Quoi qu'il en fût, il parut touché de cet envoi, mais l'homme construisant un empire se reti'ouvaiten tout.

Frappé de plusieurs phrases relatives au commerce et à tout ce que le luxe a d'important pour la prospérité d'un État, il dit à M. Levacher :

— Montez au pavillon de Flore, vous direz à l'aide de camp de service qu'il vous introduise chez moi...

■ Vous ajouterez que c'est de ma part. Je veux vous parler.

M. Levacher fut rejoindre ses compagnons qui croyaient leur affaire manquée et qui furent comblés de sa réussite inespérée. Ils montèrent tous trois chez le premier consul. Lorsqu'ils furent introduits dans le salon où le premier consul recevait les députations, ils le trouvèrent appuyé contre une carte, entouré de plusieurs officiers généraux, convenablement enfin pour recevoir l'offrande de la seconde ville duroyaume. M. Levacher avait à peine commencé sa harangue que le colonel Eugène Beauharnais, qui était alors près de son beau-père, ne put s'empêcher de dire, à demivoix, que cet habit ressemblait à un costume de comédien et, pour le dire en passant, le colonel Beauharnais avait raison, et puis, il était si gai et si rieur alors! Mais le premier consul, comprenant tout le sérieux de cette audience, prit la parole et dit gracieusement qu'il était fort sensible au souvenir de la ville de Lyon et que, pour le lui prouver, il porterait l'habit dont elle lui faisait hommage.

— Je ne vous cacherai pas, ajouta-t-il, que j'aurai de la peine à m'habituer à ce costume, mais ma résolution n'en aura que plus de prix.

Voilà l'histoire de l'habit rouge qui parut si extraordinaire la première fois que nous le vîmes au premier consul. II n'y avait alors ni cour, ni rien qui pût même la faire présumer. Ce qui est constant, c'est

Sb MEMOIRES

qu'à partir de cette époque, qui, à la vérité, fut aussi celle du voyage du premier consul à Lyon, il se prononça fortement contre les percales '' et les mousselines. Mais il était charmé lorsqu'il voyait quelqu'une de nous en robe de linon. Je me rappelle qu'un jour j'en portais une dont M"^ Bonaparte m'avait fait présent à son retour de Saint-Quentin.-, i'étais fort mince alors et ma taille pouvait soutenir i<? bouffant d'une robe empesée ; mais les vêtements des femmes tombaient si bien alors, à la manière des draperies des statues antiques, que j'étais aussi complètement ridicule que le serait aujourd'hui ma fille allant au bal avec une taille courte, une robe à queue et des cheveux collant sur le front en petits anneaux. Cependant le premier consul se récria sur le bon goût de ma robe.

— Voilà comment vous devriez toutes vous habiller lorsque vous êtes en négligé, mesdames, et non pas avec ces mousselines anglaises qui vous sont vendues au poids de l'or et qui n'ont rien de noble comme un beau linon bien blanc et bien frais; et puis mes manufactures prospéreraient. Portez du linon, de la batiste et de la soie.

Et il avait raison.

Cette différence, que quelques années apportent dans les habitudes costumières et dans la mode, et que je signalai plus haut, sdTit tout aussi frappantes dans la vie de l'homme Dolitique que dans celle de

^ Rien n'était plus rare à celte époque que les percales — on ne connaissait pas encore les calicots et les mousselines françaises. Tout ce qu'on appelait blanc venait d'Angleterre, excepté le linotu

la femme du monde. Lui aussi a ses préjugés; lui aussi ne veut pas aller dans la rue avec un habit fait à la vieille manière, quelque honorable que cela puisse être ; car il ne veut pas être ridicule. Il suit la mode enfin, et, pour le dire en passant, nous en changeons souvent.

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