‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 4)Chapitre 7 sur 64 · CHAPITRE VIT · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIT

î'aroles "du cœur de l'emporcur à Juiiol. — Lettres closes pour le sacre. — Singulier aspect de Paris. — M. et M™^ de Lachaise. — Joseph Lebon. — Arras. — Les massacres. — Joseph Lebon aux Oraloriens. — Arrivée à Paris. — Aspect de Paris. — La fenêtre aux trois cents francs. — Ivresse de Paris en 1804. — Le pape à Paris. — Son^ portrait. — Le général Cervoni. — La harangue. — L'épouvantail. — Position du pape. — Le mandetnent d'un évéque républicain. — Joseph Bonaparte assiégé dans son palais de Rome. — Mort de Duphot. — Les jésuites.

Ce fut le général Oudinot qui remplaça Junot à la division des gTenadiers d' Arras. Lorsque nous quittâmes cette ville dans laquelle nous avions amené Tabondance et dont les habitants nous avaient reçus avec une cordialité toute fraternelle, Junot éprouva un sentiment de regret. Il attachait à Arras une pensée glorieuse pour lui. Son entretien avec l'empereur le soir de la revue de sa division était un de ces souvenirs bien chers à son cœur.

— Il y a beaucoup en toi, Junot, lui avait dit l'empereur. Ta bravoure n'avait pas de rivale heureuse, ta tète ardente s'opposait seule à ce que cette bravoure eût des résultats sérieux. Tu m'as prouvé, depuis que tu es ici, que tu peux faire. Lorsque je rencontre ces avantages dans un homme sur lequel je puis compter comme sur toi, mon vieil ami, c'est du bonheur pour moi.

Junot attachait au souvenir de ces paroles un prestige dont le reflet enveloppait, à ses yeux, et la ville d'Arras, et son armée, et tout ce qui lui appartenait. Lorsque nous partîmes pour veu'r à Paris assister au couronnement de l'empereur, Junot ignorait encore qu'il ne reverrait plus ses enfants que sur le champ de bataille, et cependant il éprouva une vive émotion en se séparant d'eux. Il avait reçu le 6 brumaire an XIII deux lettres c/oses pour se trouver au sacre, et qui étaient conçues dans les termes suivants. Le style de ces lettres est assez peu connu d'ailleurs, quoiqu'il soit très remarquable,

« Monsieur Junot, grand officier de la Léçjion d'honneur.

« La divine Providence et les Constitutions de l'empire ayant placé la dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le onzième jour du mois de frimaire prochain pour la- cérémonie de notre sacre et de notre couronnement. Nous aurions voulu pouvoir, dans cette circonstance, rassembler sur un seul point l'universalité des citoyens (|ui composent la nation française. Toutefois, et dans Finipossibilité de réaliser une chose qui aurait autant de prix pour notre- cœur, désirant que ces solennités reçoivent leur principal éclat de la réunion des citoyens les plus distingués et devant prêter serment ^ en leui' présence au peuple français, conformément à l'article 52 de l'acte des Constitutions, en date du 28 floréal an XII, nous vous faisons cette lettre pour que vous ayez à vous trouver à Paris avant le sept du mois de frimaire prochain et à y faire connaître votre arrivée à notre grand-maître des cérémonies.

Sur ce, nous prions Dieu qu'il vous ait en sa sainte et digne garde.

€ Écrit à Saint-Cloud, le 4 brumaire an XIII.

« Signé : NAPOLÉON.

€ Le Secrétaire d'État,

« Hugues B. Maret. »

Une autre lettre était jointe à celle-ci. Elle est plus spécialement adressée à Junot comme grand-officier de l'empire. Le style en est aussi plus concis et plus formel. La copie que j'en donne est également prise sur l'original, que je possède ainsi que celui de la précédente.

« Monsieur Junot, colonel-général des hussards.

« La divine Providence et les Constitutions de l'empire ayant placé la dignité impériale héréditaire dans notre famille, nous avons désigné le onzième jour du mois de frimaire prochain pour la cérémonie de notre sacre et de notre couronnement. Nous vous en donnons avis par cette lettre, désirant qu'aucun empêchement légitime ne s'oppose à ce que nous soyons accompagné par vous dans cette solennité, ainsi qu'il est établi par l'article 52, titre 1, de l'acte des Constitutions en date du 28 floréal an XII. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait en sa sainte garde.

« Fait à Saint-Cloud, le 4 brumaire an XIII.

« S/^we : NAPOLÉON.

« Le Secrétaire d'État,

c Hugues B. Maret. »

Le couronnement, comme on le voit, ne devait ivoir lieu que le 11 frimaire (2 décembre). Néannoins, il y avait non seulement des préparatifs à aire, mais des devoirs à remplir. Le pape arrivait lans la capitale de l'empire français pour consacrer et )énir la prise de possession d'un trône conquis non )ar la force arbitraire, mais par celle de la vérité des ervices qu'avait rendus à la France agonisante celui [ui allait être, d'une voix unanime, reconnu pour on légitime souverain. Tout ce qu'il y avait alors de ^rand en Europe, tout ce qui surgissait de notabiités dans les sciences, dans les arts, dans les lettres, 'int assister à cette cérémonie merveilleuse. La •"rance elle-même déserta les provinces, Paris devint m séjour fabuleux et, • pendant les deux mois qui )récédèrent et suivirent le sacre, il offrit un specacle qu'il ne présentera plus à l'avenir. Il y aura bien oujours des feux d'artifices, des distributions de :omestibles, des fêtes populaires. Il y aura même sncore des papes qui pourront venir couronner un 'oi de France, bien que ce soit assez rare, mais on ne i^erra plus toute une nation tresser elle-même la cou- 'onne qui doit être bénite par ce même pape qui ('ient, appelé par le vœu de cette même nation. On ne r^erra plus Vhomme, surtout l'homme qui surpassait es souvenirs et les espérances, et en faveur duquel ant de cris d'amour étaient alors poussés. Ce sentinent qu'on peut rappeler, mais qu'on ne peut décrire, lonnait à tout ce qui se faisait, aux voyages, aux projets, au repos même, un aspect qui fera le charma ;t le sujet des rêveries de mes vieux jours, mais que los fils ne peuvent comprendre, à moins toutefois îu'une espérance bien chère se réalise. Alors la

France, la jeune France verrait et sentirait ce que nous avons vu et senti ' .

En quittant Arras nous eûmes un vrai regret de nous séparer de la famille du préfet. J'ai déjà parlé de M. de Lachaise et, toutes les fois que son nom et celui de son excellente femme se présenteront à mon souvenir, ce sera toujours avec un bon sentiment, Ils nous avaient comblé's de prévenances pendant notre séjour. wSans eux nous aurions été fort mal dans cette ville d'Arras, encore toute hérissée des haines de partis et tout implacable dans ses souvenirs. Dans la haute classe il y avait des familles qui, sans doute, avaient souffert plus que la douleur humaine n'a le droit d'imposer de souffrances, mais la haine déraisonnable que ces mêmes familles portaient à tout ce qui avait appartenu à la révolution, devenait stupide. On avait logé des officiers dans quelques maisons de la ville. Dans ces maisons habitaient quelques familles nobles : elles crurent avoir la peste autour d'elles. Mais où l'effroi et la colère surtout devinrent plus que ridicules, ce fut au moment où le couronnement fut annoncé. Je passai encore trois ou quatre semaines à Arras avant de suivi'e Junot à Paris, et je fus témoin de plusieurs scènes bien absurdes. Il est vrai qu'ils avaient beaucoup souffert dans cette malheureuse ville ! Joseph Lebon a laissé là une mémoire bien ensanglantée! Sa femme n'habitait plus Arras à l'époque où j'y étais. Elle avait choisi, pour lieu de retraite, une petite ville appelée Saint-Pol, à quelque distance d'Arras, et habitait cet endroit avec la sœur de Robes-

1 Ceci était écrit avant la dernière catastrophe qui raanqiiriil pour rendre la tragédie coiuijlète.

pierre. Une chose fort remarquable que l'histoire doit

conserver, c'est que Joseph Lebon, envoyé à Arras par le comité de salut public, y arriva muni d'ordres sévères, comme tous ceux qui étaient donnés pour les départements du nord et de l'est de la France. Joseph Lebon, jadis aux Oratoriens de Beaune, je crois, était adoré de ses élèves et généralement estimé de tous ceux qui le connaissaient. Les jeunes gens l'appelaient le Bien-Nom7né. Ceci est un fait, et contre les faits je trouve qu'il y a peu de choses à dire. Arrivé à Arras, Joseph Lebon, en sa qualité de proconsul, pouvait à l'instant même faire tomber bien des tètes, efivoyer des charrettes remplies d'innocents, comme j'en ai vu partir de Toulouse et de quelques autres villes de France. Il pouvait encombrer les prisons d'Arras. Eh bien, il ne fit rien de tout cela à son arrivée, et pendant plusieurs semaines la ville était peut-être la plus heureuse de la république. Mais Robespierre et Saint-Just, quelques autres enfants parricides dont Arras avait le malheur d'être la mère, ne pouvaient perdre longtemps de vue cette cité dévouée à la mort. On écrivit à Joseph Lebon. On lui proposa l'option ou d'agir, ou de commencer, comme exemple donné, k^ire, mis dans les cachots qu'il laissait vides. Joseph Lebon n'était pas un méchant homme . — Non, ce n'était pas un méchant homme, mais il était faible. Sa faiblesse devint criminelle. Il devait sans doute repousser la mission dangereuse qui mettait le couteau meurtrier dans sa main. Mais, bien qu'il ait prouvé en l'acceptant qu'il ne connaissait pas les hommes, quel est celui qui, à 3ette époque, était assez fort de sa vertu pour opposer xmtvoXontà positive à la faucille qui moissonnait tout. La force d'inertie était déjà beaucoup. Joseph Lebon

n'eut pas le courage d'aller au delà. Les hommes de son parti et ceux des factions contraires diront peutêtre qu'il ne fut bien ni d'un côté ni de l'autre, et c'est ici que se retrouve l'occasion d'appliquer la loi du législateur athénien. Néanmoins, je ne porte aucun jugement, je me borne à dire ce que j'ai entendu raconter, sur les lieux mêmes, des scènes tragiques qui succédèrent à un temps de calme. Pendant le séjour assez long que j'ai fait à Arras, j'ai, comme on le pense, entendu narrer bien des faits, dénoncer bien des actions, et tout cela présenté souvent par la passion ou la vengeance. Mais il y avait aussi des gens pleins de raison et de bons sentiments, qui, tout en déplorant les événements affreux qui ne se présentent à la postérité que revêtus d'une couleur odieuse, m'ont fixée sur une chose importante en pareille matière pour porter mon propre jugement : c'est que la conduite de Joseph Lebon fut une déviation du point de départ de sa route, et pas du tout une conséquence de sa volonté. Le nombre des hommes qui ont marqué dans la révolution de 93 est plus grand qu'on ne pense dans le genre de Joseph Lebon. Il serait curieux de reprendre la vie de chacun et d'examiner leurs actions. Il y a un type qui caractérise le tigre; l'ambitieux est le tigre en mascarade, comme, par exemple, Joseph Lebon et ceux qui lui ressemblent. Les premiers agissaient avec ordre et coupaient des têtes, mais non jtar plaisir, comme on le disait, parce qu'il est absurde de croire que l'homme tue pour tuer. Il ne tue que pour satisfaire ses besoins. L'animal le plus féroce lui-même ne tue que

nr manger.

Ainsi donc les hommes de 93 avaient un motif. Ce

n'est pas ici le lieu d'en parler. J'ai seulement dit ma pensée sur Joseph Lebon, et je répète que je voudrais voir faire le travail que j'ai indiqué, dans lequel oa trouverait sans doute d'affreux et de terribles souvenirs, mais dont quelques-uns seraient, par leur nature même, un journal qui donnerait une lumière pour se guider dans une route dont la passion de l'esprit de parti a grandement ^obscurci les voies.

Arrivée à Paris, je trouvai ma maison remplie de toute la famille de Junot. Chaque officier général, les sénateurs, les conseillers d'État, tout ce qui tenait enfin au gouvernement, voyaient arriver de leur ville, de leur village, des parents et des amis. Paris, déjà si vivant, offrait, dans quelques-unes de ses rues surtout, l'aspect continuel d'une foule empressée et joyeuse. On courait chez l'un afin d'avoir des billets pour le jour de la cérémonie; chez un autre pour louer des fenêtres afin de voir passer le cortège et, telle était l'ardeur de la curiosité, qu'une famille de l'Artois que je connaissais, étant arrivée trop tard pour avoir des billets de travées pour l'intérieur de l'église, paya une croisée au second étage, sur le parvis Notre- Dame, la somme de trois cents francs. Et c'était une famille bonne et respectable, mais inaperçue dans la vie et n'espérant ni ne voulant rien, et conséquemment excitée par le seul désir de voir. On allait ensuite chez Dallemagne, le brodeur le plus fameux alors et vraiment habile. C'était lui qui était chargé de broder le manteau de l'empereur dont Levacher avait fourni le velours. Puis on courait de là chez Foncier, qui montait la couronne de l'empereur et de l'impératrice, et qui était chargé de placer le fameux diamant appelé le Régent, dans la poignée de l'épée que Bou-

tet devait fourbir. De là, on courait encore demander des billets pour pénétrer dans Notre-Dame, voir les préparatifs immenses qui se faisaient dans l'intérieur. Tout était enfin dans une activité à nulle autre pareille, et surtout dans cette activité heureuse qui voit un résultat jJosiiif à ses courses et à ses travaux. Tous les ouvriers étaient occupés. Brodeurs, tailleurs, fleuristes, cordonniers, bijoutiers, tapissiers, marchands de tontes sortes, tout cela vendait, tout cela recevait de l'argent et, en résultat, tout cela mangeait, parce qu'on ne mange qu'en ayant de l'argent. On n'a de l'argent qu'en travaillant et on ne vend que lorsqu'il y a repos et protection pour le commerce et l'industrie.

Napoléon ne laissait pas les intérêts du peuple à la disposition de gens qui l'aiment comme ces hommes dont un, qui se proclame faisant partie de la faction du mouvement, mais non du vrai mouvement, non de celui qui n'a pour but que le bien et l'amélioration, me disait l'autre jour, en répondant à une plainte que je ne pouvais m'empêcher d'exhaler sur le résultat malheureux de ces continuelles émeutes qui, troublant l'ordre public, rendent le marchand peureux et détruisent sa confiance :

— Mon Dieu, madame, après tout ce n'est pas un si grand mal! Les boutiques ont été fermées trois jours, les 5, 6 et 1 juin. Eh bien, ce sont trois di manches de plus dans Vannée !!!

Et voilà quelques-uns des principes libéraux!.. Heureusement que M. Carrel, M. Odilon Barrot, M. Mauguin, M. Dubois, le maréchal Clauzel, M. Dupin et quelques antres pensent d'une différente manière et agiraient plus en rapport avec les misères de

ce peuple toujours instrument, toujours prétexte, et jamais but.

Au milieu de ce mouvement, de cette ivresse folle et de toutes les espérances d'un avenir radieux de gloire et de grandeur pour la France, le pape arriva à Paris et put juger par-lui-mème du vœu bien unanime de la nation. Il fut aussitôt logé au pavillon de Flore, et l'empereur, donnant lui-même l'exemple, voulut que Sa Sainteié reçût tous les honneurs non seulement exigés par sa dignité de souverain et de père suprême de l'Église, mais encore par ses vertus personnelles, et pour expier ainsi l'affront, la dureté, et le sacrilège sans raison et sans but, dont le gouvernement directorial s'était rendu coupable envers son prédécesseur.

C'était un caractère historique fort remarquable que celui de Pie VIL II est non seulement important à étudier comme souverain, mais bien aussi comme ayant influé fortement sur l'époque à laquelle nous sommes arrivés. Le cardinal Consalvi était sans doute pour beaucoup dans tout ce qui s'est fait alors et tout ce qui se fît depuis. J'ai beaucoup connu, et même très particulièrement, ce cardinal qui dirigeait Sa Sainteté dans presque tout ce qui était important et qui aurait donné une direction bien différente aux affaires de l'Europe s'il eût vécu.

Pie VII avait une physionomie que ses portraits n'ont jamais bien rendue. On en a fait peut-être cent de lui pendant le temps de son séjour à Paris et si tous ont donné une idée de sa figure, aucun, selon moi, n'a donné celle parfaitement juste de sa physionomie vive et douce tout à la fois. Cette extrême pâleur avec ces cheveux pariaitement noirs produisait V. 7

un effet qui surprenait au premier moment lorsqu'on abordait ce vieillard tout vêtu de blanc, avec ce reflet rouge qui donnait à ses habits une teinte presque coquette tout à fait étrange. J'avoue que le jour où je lui fus présentée^ à part le respect que je devais avoir ;).our le chef de l'Église, je fus saisie d'un sentiment de vénération et d'intérêt inspiré par lui-même. I me donna un fort beau eliapelet avec une relique e parut fort content de s'entendre remercier en italien. Ceci me rappelle une anecdote assez plaisante dont le général Cervoni, brave et excellent garçon, ami très intime de mon frère et de mon mari, est presque le héros.

Tous les corps constitués, toutes les autorités premières et secondaires furent saluer le pape aussitôt bon arrivée à Paris. Les généraux ne furent pas les derniers, quoique leur humeur ne fût guère portée de ce côté et que plusieurs d'entre eux eussent même témoigné à cet égard une répugnance qui donna beaucoup de mécontentement à l'empereur. Le jour de leur visite ils se demandèrent, en montant l'escalier du pavillon de Flore, quel serait celui d'enire eux qui haranguerait le saint Père. Plusieurs pavlaient fort bien l'italien; et le général Sébastiani, qui a toujours aimé à faire de Ijeaux discours, se proposait déjà avec un air dogmatique qui en aurait presque imposé, mais il était trop jeune sous les étoiles divisionnaires, et puis il renscmblait trop à («avaudan dans la Reitie

• On sait que c'est toujours comme par hasard que le pape donne audience à une fomine. Elles n'entrent point au Vatican; il les reçoit à la chapelle Sixtine ou bleu dans quelques-unes de ses promenades. Gela a l'air alors d'une rencontre.

de Golconde. Ce n'est pas que le pape en aurait pu juger, mais il racontait si longuement, il s'écoutait tellement parler, qu'on craignit que le pape ne l'écoutât pas. Le choix tomba sur le général Cervoni.

Ce choix qui, du reste, ne pouvait être meilleur ni plus convenable, était toutefois singulier dans la circonstance. A l'époque où les Français entrèrent à Rome avec Alexandre Berthier, le général Cervoni, alors général de brigade, commandait la ville et la commandait militairement. On avait même dit que l'arrestation du pape Pie VI avait été laite par lui, mais la chose n'est pas vraie. Néanmoins on le croyait, et dans Rome le nom du général Cervoni était un sujet de terreur. Le pape avait reçu cette impression et, sans connaître le général Cervoni, il le craignait comme son mauvais -ange.

Le général Cervoni avait un bel organe, une voix large et pleine, basse et d'une rondeur qui annonce la force. Le pape avait au contraire une voix claire, nasillarde et un peu soprano; aussi le contraste fut-il complet lorsque, frappé de l'accent pur et même élégant qu'avait Cervoni, il lui dit en faisant un pas vers lui :

— Come lei parla bene l'italiano?

— Santo Padre, sono quasi italiano.

— Oh!

— Sono Corso.

— Oh!... Oh!

— Sono Cervoni.

— Oh!... oh!... oh!

Et à chaque exclamation le saint Père reculait d'un pas. Enfin il trouva la cherhinée qui l'empêcha d'aller plus loin. Ce nom de Cervoni lui avait fait une telle

impression, qu'il en devint encore plus pâle, tandis que la mauvaise peste de Cervoni, sachant d'avance l'effet qu'il allait produire, l'avait encore augmentée en se préparant. Le pape eut peut-être la peur, -je crois, qu'on l'envoyât prendre pour le mener à un second Valence. Mais l'histoire gagnait du double à être entendue racontée par Cervoni lui-même. Nous prétendions qu'il ressemblait au pape et, en vérité, c'était vrai. C'était la même pâleur et la même forme de visage. Cependant Cervoni était jeune encore à cette époque et il pouvait prétendre à passer pour ce qu'on appelle ordinairement un bel homme, surtout sous l'uniforme. Mais ce qu'il était remarquablement, à part un cynisme un peu exagéré, c'était le meilleur des amis et des pères, un brave et noble garçon enfin. Aussi avait-il des amis et méritait-il d'en avoir.

Le pape se trouvait dans une position étrange, si l'on veut la juger comme au quatorzième ou même au dix-huitième siècle, mais bien plus naturelle, si l'on veut se donner la peine de connaître le caractère du pontife romain en 1804, et je dirai même en 1800, au moment où, étant évêque d'Imola, dans la Romagne, il fut nommé pour succéder à Pie VL Bien avant ce moment même, il avait donné des preuves" de son opinion tout à fait opposée au fanatisme des prêtres italiens, qui encourageaient souvent les paysans de la Romagne à commettre d'affreux excès sur des soldats isolés. Étant cardinal Chiaramonte et évêque d'Imola, lorsque les troul)les de Rome éclatèrent, dans le temps de l'ambassade de Joseph Bonaparte, il fit un mandement trop remarquable pour n'être pas rapporté au moins en partie.

c Les premiers chrétiens, mes très chers frères,

' dil-il à ceux de son diocèse, étaient tous démocrates. Les vertus morales sont la base de cet esprit de liberté et d'égalité sans lequel aucun gouvernement ne peut être heureux. Oui, mes frères, soyez bons chrétiens et vous serez de bons démocrates^ . Dieu favorisa les dcsvseins des anciens Romains, parce qu'ils étaient de véritables républicains, etc., etc. »

Il était également question, je crois, de Caton d'Utique dans ce mandement, et de plusieurs faits de l'histoire ancienne. V fut publié dans le mois de décembre 4791. Son intention était bonne, mais elle n'empêcha pas que le brave Duphot ne fût massacré dans le palais même de l'ambassade, à côté de Joseph Bonaparte, qui partit immédiatement de Rome, emmenant avec lui sa belle-sœur - désolée. Elle était au moment d'épouser le général Duphot.

Une chose assez singulière après ce qu'on vient de lire, c'est que lorsque Gregorio-Barnabe Chiaramonte fut élu pape dans le conclave tenu à Venise en 1800 ', il le fut sous Vinfluence directe de l'Autriche. Cependant l'esprit du cabinet de Vienne était dès lors opposé à toutes les idées démocratiques, et l'opinion du cardinal Chiaramonte s'était fait ouvertement connaître. Il est vrai qu'à côté de plusieurs actes tout à fait dans un esprit remarquable de libéralisme, tels que le Concordat de France, le brefdeM. de Talleyrand et plusieurs autres preuves de son esprit presque philosophique, on voit des étincelles du feu d'enfer que lançait le Vatican quelques siècles avant. C'est

^ Siale buoni cristiani e sarete ottirai deraocratici, etc., etc.

2 Aujourd'hui la reine de Suède,

3 Le 14 mars 1800.

102 M'^fMOTRES DE LA DUCHESSE DABRANÏÈS

ainsi qu'un bref de lui rétablit les jésuites dans les États de Naples sur la demande du roi. Et quelques autres faits de même nature rapijeîleiu l'esprit fanatique de la cour de Rome, tandis que la conduite de Pie VII semblait qaelquefois rappeler au contraire oî lui de la primitive église.

UîIaPIIRE VIII

Formation de la nouvelle cour. — Le faubourg Sainl-Gern:iain et les femmes de générivix. — M""^ de Larochefoucauld. — La dame d'honneur bossue. — M"^"^ Ma... — M™° Savary. — M"'= de Ca... — MM"'" La... ei Du... — La maison dos princesses. — M. d'Aligre. — L'aventure des souliers do bal. — La princesse Élisa, — L'empereur la compare à la duchesse du Maine. — Querelle du frère et de la sœur. — M""" Leclerc revient de Saint-Domingue. — Le veuvage et la Vénus suicide. — Le prince Borghèse. — Le nouveau marié. — Visite à Saiat-Cloud. — La robe brodée en diamants. — Elle est princesse avant les autres !

Des intérêts de haute importance pour la société occupaient tous les esprits au moment de mon arrivée à Paris, c'était la formation de la nouvelle cour qui la faisait naître. L'influence qu'elle apporte toujours avec elle se faisait déjà sentir, et les intrigues avaient une activité non pareille. M™" Bonaparte, qu'on connaissait d'une extrême faiblesse et d'une grande bonté, était assaillie de tous côtés pour présenter une dame du palais, un chambellan, un écuyer, et tout ce qui, enfin, faisait partie de cette nombreuse troupe, qui fut si funeste à l'empereur en 1814, lorsqu'elle fut composée presque entièremen de ses ennemis. A l'époque du couronnement elle était au moins encore tolérable pour ceux qui lui étaient attachés. On y voyait les femmes de ces hommes qui avaient donné leur sang pour la France, et

qui étaient dévoués non seulement à sa cause, mais à celle de l'empereur. Comme il rêvait dès lors une chose impossible, qui était son système de fusion dont il a tant parlé à Sainte-Hélène, pour faire excuser l'immense faute qu'il fit de s'entourer de personnages qui, quelques années avant, parlaient de sa perte et de sa chute comme d'une de leurs espérances, oui, il fît une faute. Les hommes qui lui étaient attachés véritablement,le virent et le lui dirent. Mais il n'aimait pas les remontrances et, si le Sénat avai' suivi l'exemple du parlement, je ne sais trop comment il aurait pris les siennes.

La formation première de la cour de Joséphine et des princesses fut donc plutôt sous l'influence de l'esprit consulaire que sous celle de l'esprit impérial. C'était plus tard, à l'avènement de Marie-Louise, qu'on devait voir les Tuileries envahies par le faubourg Saint-Germain, qui n'y prenait place que pour préparer celle d'un autre et se moquer journellement de l'empereur et de sa famille. On attribua cette nouvelle volonté dans les nominations à l'impératrice, et la chose n'est pas vraie. D'abord la cour était formée avant son arrivée, et puis elle aimait trop tendrement M"'^ la duchesse de Montebello, dont l'existence était à la fois républicaine et impériale. Mais lorsque nous en serons à cette époque, nous parlerons de ces choses avec les détails qui leur appartiennent.

Les dames du palais furent donc en partie, comme je l'ai dit, à l'époque du couronnement, prises parmi notre jeune troupe de femmes des généraux et des grands officiers de l'empire. M""* de La Valette fut nommée dame d'atour, et M"" de Larochefoucault dame d'honneur. Je n'ai jamais beaucoup compris

quelle avait été l'intention de l'empereur en mettant M"" de Larochefoucauld dans cette place importante. Non pas que celle qui l'occupait n'en fût digne à tous égards, mais une chose certaine, et que je sais positivement, c'est qu'elle ne s'en souciait nullement et qu'il fallut que l'impératrice Joséphine la pressât d'accepter ; elle voulut même plusieurs fois donner sa démission. Elle était petite, contrefaite. Son esprit fort remarquable et surtout très fin et très judicieux lui rendait pénible cette continuelle attitude que l'obligeait de garder la place qu'elle occupait à la cour la plus fastueuse et la plus élégante que l'Europe ait jamais vue. Son nom était illustre sans doute ; mais il y avait dans les noms de l'ancienne noblesse, et même parmi les dames du palais que l'empereur venait de nommer, des noms qui réveillaient bien plus encore les souvenirs historiques. MM"" de Montmorency, de Mortemart, de Seran, de Bouille pouvaient y prétendre à ce titre, et la fortune des deux prem.ières surtout, avantage que n'avait pas à cette époque M"° de la Rochefoucauld, était même une raison de plus pour déterminer l'empereur, en admettant toujours eette pitoyable idée du système de fusion. Et ce système, dont il parle tant à Sainte-Hélène, il est extraordinaire qu'il songeât à le faire entre ses amis dévoués et des gens que lui-même, à cette époque, appelait encore ses ennemis.

3Iais notre parti était alors radieux d'un genre de gloire que les femmes recherchent bien autant que les hommes poursuivent la leur, c'étaient l'élégance et la beauté. Parmi les jeunes femmes qui composaient la cour de l'impératrice et celle des princesses, il était difficile de citer une femme laide ; et combien

y en avait-il dont la beauté faisait, sans hyperbole, l'ornement le plus réel «des fêles que Paris voyait donner chaque jour dans ces temps de féerie.

M"" Ma..., dont le charmant visage et la belle tournure étaient également remarquables, et qui joignait à ces avantages, qu'elle tenait d'elle-même, un goût parfait et une grande élégance, ce qu\ ajoute à la beauté plus qu'on ne le croit.

M"° Sa... avait le visage, la taille, la tournure, parfaitement beaux et bien, une seule chose exceptée : elle se mettait bien, mais je ne sais pourquoi elle avait toujours dans sa coiffure ou dans le reste de sa toilette une chose qui n'était pas d'accord avec le reste.

La maréchale L... avait ce qu'elle a toujours, un ravissant visage rappelant les tableaux les plus beaux de Raphaël et du Corrège. J'en ai déjà parlé, et je crois que tous les avis sont d'accord relativement à elle.

Mais une personne qui était éblouissante de beauté lorsqu'elle paraissait dans une fête surtout, c'était M'"^ de Ca.,., Je l'ai souvent comparée à une Muse. Il est impossible de réunir sur un visage plus d'agréments ravissants que n'en présentait le sien. La régularité des traits, le charme du regard, du sourire, la chevelure soyeuse et lustrée, la taille élégante, tout s'y trouvait et s'y trouvait bien à sa place. On voyait qu'elle était née belle et que tout ce qu'elle avait de bien n'avait pas été créé, comme une partie d'attraits de femmes d'ailleurs fort jolies. Je crois qu'on ne verra pas de longtemps une chose aussi charmante que le coup d'œil offert par les trois belles personnes qui entraient dans un bal en se donnant

je bras pendant tout un hiver. C'étaient MM""" de Can. .

Ma... et Sa...

II est une femme de la cour impériale qui parut dans le monde un peu avant l'époque du couronnement et dont le portrait est une chose que réclament des Mémoires contemporains, surtout écrits par une femme : c'est M"" Du... -

M"" Du... ne fournirait pas un modèle à un statuaire, parce que ses traits n'ont rien de cette régularité qu'exige l'art du sculpteur et peut-être dirais-je la même chose pour la peinture. Le charme inexprimable de sa figure, charme que la parole ne peut même rendre qu'imparfaitement, consiste dans les plus' beaux yeux bleus foncés à longues et soyeuses paupières, auxquels j'ai songé en faisant les yeux de ï'Antonia de mon Amirante de Castille et dans un sourire fin, gracieux, spirituel, découvrant les plus belles dents d'ivoire. Et puis avec tout cela de beaux cheveux blonds, une petite main, un petit pied, une élégance générale que justifiait ensuite un esprit tout à fait remarquable. De tout ce que je viens de dire, il résultait un ensemble qui attirait d'abord et puis qui attachait. M""* Du... se maria quelques années après .nous toutes. Son mari était déjà vieux et pouvait passer pour son père. Je me rappelle que le jour où elle vint faire sa visite de noce, on était à la Malmaison. C'était le soir. Nous étions dans le parc avec la reine Hortense, lorsqu'on vint la prévenir qu'il y avait du monde dans le saloii, et l'on nomma M'"° Du... Nous courûmes en grande hâte pour voir la nouvelle mariée, que je trouvai charmante; et la reine Hortense, qui avait une indulgence parfaite joiate à son goût particulier, la trouva comme moi.

lO.-. MEMOIRES

Mais quelques-unes de ces dames, dont l'une entre autres n'a jamais prononcé une parole de bonté sur une autre femme, commencèrent un examen qui n'était que méchant et nullement juste. Je reçus dès ce premier jour une impression favorable de M"" Du... et, depuis, j'ai toujours cherché à me rapprocher d'elle, parce qu'elle me plaisait. Nous fîmes depuis, elle et moi, une visite à ce même château de la Malmaison, dans une circonstance bien intéressante. Je lui rappelai pendant la route celle que je viens de rapporter et qui nous ramenait toutes deux à des temps bien différents. J'en parlerai à son époque. ^jme j)q ^iQ^ii femme d'un conseiller d'État à l'époque du couronnement. Lorsqu'elle fut nommée damB du palais, on parla beaucoup du passe-droit que cette nomination faisait éprouver à des femmes qui avaient des prétentions légitimes. Déjà venaient les droits. ..y déjà paraissaient les volontés, les coutumes... Je fus frappée du. changement qui s'était opéré dans la société de Paris pendant les dix mois de mon absence. L'amour que l'empereur inspirait avait pris plus d'ardeur encore, s'il était cependant possible qu'il fût plus aimé que dans les trois premières années du consulat; mais à côté de cet amour, avaient crû d'autres intérêts que la vue de la couronne avait éveillés. On trouvait déjà moins de rapports francs et venant du cœur, même avec ses meilleurs amis. Chacun pensait à ce qu'il pouvait obtenir et comment il devait s'y prendre pour supplanter son trère, même dans la demande d'une place à la cour. Il y avait alors un prestige vraiment magique. La guerre ne se voyait plus que dans le lointain, du moins pour les masses en général, et les ambitions que les années

précédentes avaient tant agitées devaient nécessairement, pour exister — car elles ne voulaient pas mourir — chercher une nouvelle pâture. C'est alors que Paris offrit un coup d'œil singulier à l'observation, en voyant s'agiter, au soleil levant de l'empire, cette foule d'êtres plus ou moins insignifiants, cherchant à devenir hommes de cour. Cette manie gagna jusqu'aux plus sages et, dans les premiers temps, c'était en vérité un spectacle bizarre, que ces hommes que la république avait vus naitre, qu'elle avait formés, qui avaient eux-mêmes construit les plus belles parties de son édifice incomplet, après l'avoir démoli avant son entière édification, venant adorer un nouveau dieu. Je ne puis m'empêcher de rappeler l'effet que me fit alors ce changement complet ; pour moi il était sans gradation. L'empereur le voyait-il ? Je ne le crois pas. Lui aussi était homme, lui aussi avait ses hochets.

Les maisons des princesses avaient été formées d'une manière plus absolue, peut-être, que celle de l'impératrice Joséphine, dans le sens de la fameuse fusion, car ce sont les hommes qui, étant chefs de famille, entraînent avec eux quelquefois l'opinion et qui, d'ailleurs, compromettent la maison tout entière. Ainsi , la princesse Caroline avait auprès d'elle M. d'Aligre, dont le nom et la fortune immense étaient, selon l'empereur, une bannière autour de laquelle devaient se rallier des parties de provinces entières ; et en cela il ne se serait pas trompé s'il avait voulu se donner la peine de n'être pas abusé par la seule* démonstration que faisait le chambellan de la princesse Caroline, en mettant dans sa poche une paire de souliers blancs pour qu'elle pût en changer

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au bal. On ne donne pas de la conviction en outrepassant son devoir, et surtout un devoir qu'on dit être imposé. Le faubourg Saint-Germain, au reste, devait, à cette époque, une grande reconnaissance à la princesse Caroline. C'était elle qui avait prié pour M. le marquis de Rivière et qui lui avait sauvé la vie, comme l'impératrice Joséphine l'avait sauvée à MM. de Polignac.

La princesse Élisa, dont l'humeur plus austère se pliait moins aux volontés de son frère, était entourée de personnes qui tenaient moins au faubourg Saint- Germain, excepté une de ses dames, M"* de Br..., qui, encore, ne resta pas avec elle et passa dans la maison de la princesse Borghèse. Quant aux autres, c'étaient M™* de Lap..., femme de la géométrie et toute disposée à faire de la science avec la princesse, qui, sous ce rapport, rappelait parfaitement M""" la duchesse du Maine. Ce n'est pas, au reste, seulement en cela qu'elle avait avec elle des rapports très positifs. Son ambition, cette manie de commander et de faire de son mari son premier officier, cette parole absolue lorsque, chez elle, elle ordonnait qu'on s'amusât, tout était ressemblance entre les deux femmes. Au reste, le parallèle n'est pas de moi ; il est de l'empereur lui-même, qui le dit un jour à Saintr-Cloud, à la suite d'une discussion (ort amère qu'il eut avec sa sœur sur une pièce du siècle de Louis XIV, c'est-àdire de L'entredeux, si l'on peut dire ce mot.

Il s'agissait du Wenceslas de Rotrou. L'empereur venait de faire lire à Talma tout un acte de cette tragédie, et chacun sait comment cet homme célèbre jouait le rôle de Ladislas. Après avoir parlé de l'art admirable qu'il avait mis à dire plusieurs vers, on eu

DE LA DUCHRSSE D'ADRANTÉS 111

vint à donner son avis sur la pièce elle-même. L'empereur dit tout crûment que Wenceslas était un vieux fou, que Ladislas était un fils et un frère dénaturé et que, en résumé, la pièce ne valait rien ; et puis il parlait ensuite de China, du Ciel et de quelques autres chcf^-d'œuvre de Corneille en disant :

— Voilà de la tragédie.

La princesse Élisa avait pour Voltaire une grande admiration probablement, car elle entreprit au même instant une réfutation de Corneille prise dans les notes de Voltaire qui, comme on le sait, ne sont certes ni impartiales ni même justes sous aucun point. L'empereur eut probablement, de son côté, de l'humeur d'être réfuté par des arguments qu'il sentait n'être pas raisonnables. L'aigreur s'en mêla et il y eut des mots amers. Enfin, Napoléon quitta le salon en disant :

— Ce n'est plus lolérable I Vous êtes la caricature de la duchesse du Maine !

Le mot me parut d'autant plus drôle que d'abord il était juste, et puis que l'empereur s'était servi de la même expression, lorsqu'un jour, à Neuilly, il s'était moqué d'une représentation d'Alzire, dans laquelle la princesse Élisa avait, disait-il, parodié le rôle d'Alzire, et l'avait joué en caricature. Il paraît que le mot lui plaisait.

Ce même salon de Saint-Cloud, dans lequel se passa cette petite scène m'avait offert, quelques mois avant, un spectacle que le temps devait me rendre singulier dans un autre sens que celui dans lequel il s'offrit à moi.

M'°* Leclerc était devenue veuve à Saint-Domingue; elle avait coupé ses cheveux, fait embaumer le corps

du général, l'avait embarqué sur le vaisseau qui la reportait en Europe et elle était revenue en France, ramenant en momie le mari qu'elle avait suivi très vivant peu de mois auparavant. Le premier consul, qui la connaissait et qui ne voulait pas que son deuil se passât d'une manière peu convenable, chargea son frère Joseph Bonaparte et sa digne et respectable femme de la surveillance de la jeune veuve ; elle logea dans l'appartement du rez-de-chaussée de l'hôtel Marbeuf, rue du Faubourg-Saint-Honoré, qu'habitait alors Joseph et qui, depuis, fut donné en présent de noces à M""* la maréchale Suchet\ C'est là que je la vis à son retour d'Amérique et que je la crus perdue en apercevant à sa main une horrible plaie qu'on fit alors disparaître mais qui revint ensuite malgré tous les efforts des médecins. Elle portait fort honorablement les voiles noirs, dans lesquels elle était jolie comme les anges. Mais elle s'ennuyait! oh, elle s'ennuyait !

— Je mourrai ici, Laurette, me disait-elle, et si mon frère veut toujours m'empêcher de voir du monde, je me tuerai.

Junot hii dit qu'on avait jusqu'à présent parlé de beaucoup de Vénus. On connaissait la Vénus de Mcdicis, celle du Capitole — je ne sais pas s'il ne nomma pas la Callipyge — mais qu'on n'avait pas encore nommé la Vénus Suicide. En entendant ce bon mot, que je pris la liberté de déclarer très mauvais à mon mari, M""' Leclerc devint radieuse et tendit sa main à Junot en lui disant :

1 On sait que la maréchale Suchet et la duchesse Decrès sont nièces de la reine d'Espagne (la reine Julie). Elles sont filles de il. d'Anthoine.

DE LA UouHESSE D'ABRANTK^ ll'i

— Venez me voir, Junot, venez donc! Vons ètei mon vieil ami. N'est-ce pas, Laurelte, que lu n'es Da& jalouse?... Et puis, je vais me marier!

Ce fut alors, en .effet, que Napoléon, qui n'était encore que consul, arrangea ce mariage de sa sœur avec le prince Camille Borghèse. Je le vis quelque temps après chez M™" Leclerc, qui alors était chez elle ^ La jolie figure du futur me frappa. J'ignorais la stagnation complète de pensées qu'il y avait sous cette enveloppe toute méridionale, et cette tête aux yfux noirs charbonncs à la chevelure de jais, me semblait devoir contenir des idées non seulement chairiireuBtîS, mais grandes et nobles. Pour dire la vérité, je ne l'avais pas regardé avec attention, car, alors, on trouvait dans ce sourire perpétuel, ce regard hébété, quoique toujours actif, la nullité absolue que ce pauvre prince Camille nous a montrée depuis, et dont alors il donnait, au reste, une preuve par son mariage.

Mais une scène dont je suis heureuse d'avoir été témoin, •c'est la visite de noces de la princesse Borghèse à sa belle-sœur. On était alors à Saint-CIoud et en hiver. M""" Borghèse vint le soir. Il fallait comme moi connaître non seulement l'inimitié qui existait entre les deux belles-sœurs, mais surtout la jalousie que iP" Leclerc nourrissait contre M""* Bonaparte depuis qu'elle avait une pensée de femme; et cela était depuis Milan. Il fallait comme moi connaître le caractère de M'"'' Leclerc, cette existence toute mondaine, cette soif de paraître non seulement la plus

< Elle occupait riiôtel qui appartient aujourd'hui à l'ambassade d'Angleterre.

belle, mais la plus brillante. Que de fois je l'avais vue pleurer de chagrin à la vue de sa belle-sœur, couverte de diamants et de perles d'une beauté déjà royale. La princesse Borghèse avait un de ces caractères remarquables dans leur puérilité, qui sont par leur nullité même intéressants à étudier. Aussi, le sien a-t-il été pour moi un livre où je trouvais toujours une page nouvelle et instructive. La soirée où elle vint à Saint-Gloud et où elle se présenta comme princesse Borghèse â M"'^ Bonaparte est l'un des souvenirs frappants que m'ait laissés la princesse Pauline.

On pense bien que sa toilette fut, pour ce grand jour, une affaire des plus sérieuses. Après avoir consulté toutes les nuances, pris tous les avis, elle se décida pour une robe de velours vert, sur laquelle étaient posés, avec assez peu de goût, tous les diamants de la maison Borghèse, formant ce qu'on appelait alors une Mathilde. Elle était coiffée avec des diamants, elle en portait au cou, aux oreilles, aux bras; enfin, elle était éblouissante, et surtout d'une joie qui lui permettait à peine de parler. Lorsqu'elle entra, l'émotion qu'elle ressentait lui donnant une agitation intérieure, elle pouvait en effet passer pour une jeune et timide mariée. Jamais je ne la vis plus belle; et si son intention était de faire.de la peine à sa belle-sœur, son triomphe dut être complet, du moins dans son propre esprit, car elle éldiii princesse, la plus jolie des femmes, possédant le plus bel écrir qu'une particulière pût avoir en Europe, et deux millions de rente.

Elle vint s'asseoir près de moi, parce qu'elle ne ■perdait aucune occasion démarcher pour faire voir sa magnifique robe. C'était le paon faisant la roue.

— Les vois-t,ii, Laurette, ma petite Laurettel Elles crèvent de jalousie, mon enfant ! C'est égal, h sois princesse, et une vraie princesse.

Je me suis, depuis, rappelé ce mot, surtout à Rome, lorsque, en 1848, je la vi-î au pahis Borgnèse, jouissant en effet de la protectioa 'jue le pape accordait à la princesse Borghèse. Non seulement elle avait été princesse la première, mais elle était demeurée princesse au milieu du désastre de sa famille.

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