CHAPITRE IX
Disgrâce de Marmont vivement ressentie par Junot. — A qui fallait-il l'attribuer ? — Marmoat colonei-génôral des chasseurs. — Décret du peuple présenté par le Sénat conservateur à Napoléon. — Deux mille cinq cent soixante-dix-neuf votes négatifs. — Trois millions cinq cent soixante-quinze mille votes affirmalifs. — Cérémonie du sacre. — Junot porte la couronne de Charlemagne. — Description de Notre-Dame.
— Le pape et son trône. — Travée des grands-officiers. — Arrivée de l'empereur. — L'impératrice Josépliine. — Chute d'une petite pierre qui va frapper l'empereur. — Présage. — Anciens souvenirs. — Longue conversation avec Napoléon.
— La dame du palais. — Le juge de paix de canton. — Monade. — Discours de M. Siméon. — Renvoi des Stuarts.
Au milieu des joies que ramenaient les jours, les soirées et même les nuits, Junot éprouvait un chagrin qu'il finit par me confier, et qui avait Marmont pour objet. Il n'avait été compris dans aucune des" nominations que l'empereur avait faites lors de la formation de l'empire, ni comme grand-officier de l'empire ni comme grand-officier de la couronne. Une amitié si tendre attachait Junot à son ancien camarade de collège, son premier frère d'armes, que je le vis tout à fait malheureux de cette sorte de disgrâce, car enfin c'en était une. Junot savait, me disait-il, quel en était l'auteur. Je le pressai, il me le confia; et si j'en fus révoltée, la chose ne m'étonna pas, car, d'accuser les autres, était le rôle que maintenant
MÉMOIRES DE LA ni/CHRS^e D'ÀBRAN'Tâ'? liv'
avait pris un homme qui, placé d'ailleurs au premier rang dans l'armée, aurait pu conserver une attitude noble et belle, au lieu de la salir par une réputation tout odieuse. Je ne sais si Marmont le sut alors. Junot me disait :
— Jamais il ne l'apprendra de ma bouche. Car, lui qui est brave, n'hésiterait pas à lui en demander raison, et qu'en résulterait-il? T'est que tout en n'y voyant pas clair, l'autre pourrait tuer mon brave ami. Quelquefois j'ai envie de lui marcher sur les pieds, de façon à le faire crier, pour avoir le droit de me couper la gorge avec lui.
Quelque temps après le sacre, le prince Eugène ayant été nommé grand-chancelier d'État, la charge de colonel-général des chasseurs fut donnée à Marmont.
Les adresses arrivaient de toutes parts. Les départements se distinguaient à l'envi par des expressions toutes produites par un sentiment vrai et unanime ; et celui qui, aujourd'hui, ose dire qu'alors Napoléon ne fut pas nommé par la nation entière, ment à sa conscience. Oui, il fut assis sur ce trône, que depuis on eut l'indignité de dire qu'il avait usurpé. 11 y fut porté par les bras de la France elle-même. Ah ! dans ce moment, où, forcée par mes souvenirs d'interroger ces temps écoulés, je retrouve encore en moi tout le retentissement de ces cris d'amour qui s'élançaient au ciel dès qu'il paraissait, soit dans une promenade, soit au spectacle, combien je souffre de ce que je vois autour de moi... Le peuple n'a plus de voix que pour se plaindre, ses yeux ne lui servent que pour pleurer, et il n'a plus de cœur que pour haïr.
Le 4" décembre, le Sénat conservateur présenta à
l'empereur le décret du peuple — car on peut le nommer ainsi — qui donnait les votes de ce mémo peuple. Ce nouveau plébiscite offrait le résultat de soixante mille registres ouverts comme pour le consulat à vie. Une chose remarquable, c'est que pour l'empire il n'y eut que deux mille cinq cent soixantedix-neuf votes négatifs et trois millions cinq cent soixante et quinze mille affirmatifs, tandis que pour le consulat à vie il y eut, je crois, près de neuf mille votes négatifs. Je déjeunais chez l'impératrice ce même jour, et je puis affirmer qu'il est faux, bien qu'on l'ait dit dans plusieurs relations, qu'elle était malheureuse des pressentiments de son propre malheur et de celui de Napoléon. Elle était fort émue — et je conçois ce sentiment — mais le bonheur perçait dans son regard et dans ses moindres actions. Elle me raconta, avec une expression dont je lui sus gré, tout ce que l'empereur lui avait dit d'aimable le matin même; comment il lui avait essayé la couronne qu'elle devait ceindre le lendemain devant la France entière. Ses yeux étaient pleins de larrôes. Elle me parla avec bonté de la peine qu'elle avait éprouvée en recevant un refus de l'empereur lorsqu'elle lui avait demandé le matin même le retour de Lucien :
— J'ai voulu invoquer une aussi grande journée, me dit-elle, mais Bonaparte — elle fut encore quelque temps à le nommer ainsi — m'a répondu avec aigreur et j'ai été contrainte de me taire. Je voulais prouver à Lucien que je sais rendre le bien pour le mal. Si vous en trouvez l'occasion, faites-le lui sa voir.
Je fus surprise de cette sévérité constante de Tem pereur envers son frère, et surtout un frère auquel i
devait tant. Son mariage avec M""^ Jouberthon n'avait i'ailleurs rien qui fût contre l'honneur, seul motif pour lequel il ne doit y avoir aucun pardon. Je crois plutôt que les idées fortement républicaines de Lucier étaient le seul empêchement à son rappel. Une dew, raisons qui étaient venues se joindre à toutes les autres, pour augmenter l'humeur de l'empereur, était la conduite de M""" Laetitia Bonaparte. Elle avait pris chaudement le parti de son fils exilé et, après une altercation très vive avec l'empereur, elle avait quitté Paris pour aller rejoindre le fils malheureux et lui porter des secours, des consolations et sa noble assistance. J'ai déjà dit que je ferais connaître M'"^ Bonaparte pour ce qu'elle est réellement et je le puis avec d'honorables et de glorieuses preuves. Son cœur de mère était doublement blessé à cette époque où la France retentissait de chants et de fêtes. Son plus jeune fils, Jérôme, n'était pas non plus dans ce faisceau de famille que Napoléon se plaisait à réunir autour de lui pour en composer sa force à venir. Jérôme était marié en Amérique avec M"" Patterson; quoique fort jeune et même enfant, son mariage était valide, puisqu'il avait le consentement de sa mère et de son frère aîné. Mais le premier consul était furieux contre le jeune enseigne de vaisseau et il prétendait qu'en sa qualité de chef du gouvernement il l'était de sa famille. Jérôme avait quitté l'Amérique pour revenir en Europe. M""® Bonaparte la mère avait reçu l'avis de son départ. Elle l'avait fait parvenir à l'empereur, qui avait répondu en faisant donner l'ordre de lui fermer tous les ports, non seulement de France mais de Hollande, de Belgique et de toutes les côtes sur lesquelles nous avions du pouvoir. Je ne fais
luicune réflexion sur cette sévérité. Les événements pourront la justifier ou la condamner. Ils viendront en leur lieu/M""" Bonaparte la nnère était donc à Rome uu couronnement et n'avait aucun titre, aucune dislinction. Flic fut placée ensuite dans le tableau du sacre, de David. Je ne sais trop pourquoi l'empereur eut celte idéeV Je ne crois pas qu'elle soit venue de Madame mère. Elle pouvait avoir quelquefois des manières étranges au milieu d'une cour qui, en raison de sa nouveauté, était plus exigeante qu'une autre. Mais son âme est grande et forte et je ne pense pas que ce soit elle qui ait eu la fantaisie de figurer là où elle n'était pas, tandis qu'alors elle remplissait le plus noble et le plus doux des devoirs de la femme, celui de la mère consolatrice.
Le 2 décembre, il n'était pas encore jour que l'activité régnait déjà dans toutes les maisons de Paris et il y en avait beaucoup dans lesquelles on ne s'était pas couché. Des femmes eurent le courage de se faire coiffer à deux heures du matin et de demeurer tranquilles sur leur chaise jusqu'au moment oi^i il serait l'heure de passer leur robe. J'avoue que je préférai être un peu moins bien coiffée et l'être par ma felnme de ebambre afin de dormir deux heures de plus. Toutefois, nous avions peu de temps, car il fallait être •ï( ndu avant le départ du cortège des Tuileries, et il Jcvait partir à nout heures. Il partit un peu plus tard nais on croyait qu'il se mettrait en marche à celi^ îcure-là, et il fallait agir d'après cette croyance.
J Et surloul placée comme elle y osl. Je n'ai jamais vu Iroi ftlns singulières figures que celles qui sont roprésenlées daiii ►elle Iribuuc. Elles sont de face toutes trois. L'une d'elles, sur- •oul, rappelle tout à fait le mol de M"'^ du Defïand sur Gibbon
DE LA DUCHE;sSE D'ABUANTÉS 121
J'étais à cette époque aussi liée avec la duchesse de R... ^ que .Tunot l'était avec son mari. Depuis, elle s'est brouillée avec moi sans que j'en puisse connaître la raison, je le jure devant Dieu et les hommes aussi solennellement qu'on peut faire un serment. Enfin, quoi qu'il en soit, je l'aimais alors comme on
1 Je me rencontrai avec M™® la duchesse de Ra... chez une amie à moi il y a quelques semaines. J'avais appris deux jours avant la perte de sa fortune et je pus juger par moi-même de l'ai'frcux état de sa santé. Toute mon amitié pour elle se ranima avec une telle force que, dans le coin du canapé où j'étais assise, je pleurai avec larmes sur le sort de cette femme que j'avais tant aimée et que j'aimais tant encore. Je savais ce que le monde disait de ses malheurs! Ce monde, comme toujours., ,ne lui accordait qu'une insultante pitié. En interrogeant mon cœur j'eus un moment de boulieur, car il était pour elle celui d'une sœur. J'étais heureuse à en être émue, en pensant que je lui donnerais mes soins^ que je lui consacrerais comme jadis des soirées entières pour la distraire de chagrins qui maintenant étaient réels. Vingt fois je me soulevai pour aller à elle, lui prendre la main et lui dire : « Je vous aime toujours ! '> Mais nous étions dans une maison étrangère et pour elle je me contins. Le lendemain, moi, dont le caractère ne plie jamais, j'écrivis à M"** la duehesse de R... une lettre dont les phrases m'attendrissaient moi-môme en les traçant. C'était mon cœur, mon âme qui lui parlaient. Quelle fut la réponse à cette lettre, dont au reste j'ai gardé la copie — elle contribuera à me rendre égoïste — quelle fut la réponse? Aucune, c'est-à-dire il me revint par une tierce personne cette phrase ridicule :
(1 Nous avons été trop longtemps brouillées, il faut en demeurer là. i>
Et je le répète, elle n'a rien contre moi; ou plutôt, c'est cette sorte de honte qu'ont ordinairement les gens du monde au cœur froid, à l'esprit circonscrit, lorsque, après avoir abandonn quelqu'un dans son malheur et sa solitude, il reparaît et vou demande si vous le connaissez. Tout ce qui se rappelle et s souvient, répond oui. Le contraire répond non.
aime une sœur et nous étions liées tendrement. Nous nous arrangeâmes pour aller ensemble à Notre-Dame et nous nous mîmes en effet en route à sept heures et demie du matin. Quant à Junot, il portait un des honneurs de Charlemagne — la boule ou la main de justice, je ne me rappelle plus précisément laquelle des deux — et comme il faisait partie du cortège, il était encore dans tout l'embarras de sa toilette de pair
— car les vingt-quatre grands officiers de l'empire n'étaient pas autre chose que les pairs de Charlemagne
— lorsque nous partîmes toutes deux pour Notre- Dame.
J'avais ma place dans une travée du chœur qui était réservée pour les femmes des grands-officiers de l'empire. Mais étant avec M^^M... et ne voulant pas la quitter, je montai avec elle dans une travée du maître-autel à l'étage supérieur. Il y avait une telle affluence que toutes les places désignées et gardées étaient envahies par la foule. Nous nous trouvâmes si serrées que, voyant M"" M... avec une" personne de sa connaissance, je descendis dans la travée des grands officiers, où je pus respirer au moins et d'où je vis la cérémonie avec autant de facilité qu'une chose qui se serait passée dans ma chambre.
Quelle est l'âme — car c'est l'âme que j'interroge
— qui peut avoir mis un pareil jour en oubli? J'ai vu depuis Notre-Dame, je l'ai vue dans des fêtes somptueuses et solennelles, mais jamais le coup d'œil du couronnement de Napoléon n'a été même rappelé. Cette voûte aux arceaux gothiques, aux vitraux lumineux, qui retentissait du chant sacré des prêtres, appelant les bénédictions du Très-Haut sur la cérémonie qui allait être célébrée, en attendant le vicaire
de Jésus-Christ, duut le trône était préparé près de l'autel, tandis que le long de ses vieilles murailles, recouvertes de tapisseries magnifiques, on voyait rangés par ordre tous les corps de l'État, les députés de toutes les villes, la France entière, enfin, qui, représentée par ses mandataires, envoyait son vœu : Attirer la bénédiction du ciel sur celui qu'elle couronnait! Ces milliers de plumes flottantes qui ombrageaient le chapeau des sénateurs, des conseillers d'État, des tribuns, ces cours de judicature avec leur costume riche et sévère à la fois, et ces uniformes brillants d'or, puis ce clergé dans toute sa pompe, tandis que, dans les travées de l'étage supérieur de la nef et du chœur, des femmes jeunes, belles, étincelantes de pierreries et vêtues en même temps avec cette élégance qui n'appartient qu'à nous, formaient une guirlande ravissante au coup d'œil.
Le pape arriva le premier. Au moment où il entra dans la basilique, le clergé entonna Tu es Petrus, etc., et ce chant grave et religieux fit une profonde impression sur les assistants. J'ai déjà décrit la figure du pape. Il est impossible d'imaginer dans une circonstance semblable, si on voulait prêter à la pensée un visage imposant et vénérable à la fois, une autre physionomie que celle de Pie VIL II s'avançait du fond de cette église, avec un air tout à la fois majestueux et humble. On voyait qu'il était notre souverain, mais que dans son cœur il se reconnaissait l'humble sujet de celui dont le trône était une croix. La travée dans laquelle j'étais placée, était précisément en face de lui; je pus donc l'examiner sans einpèchement pendant cette longue cérémonie.
Déjà en 124 un souverain pontife avait passé les
monts pour venir en France donner l'huile sainte au fondateur d'une dynastie. Etienne III vint resacrer Pépin-le-Bref, qui ne l'avait été que par l'archevêque de Mayence. Etienne sacra en même temps les deux fils de Pépin et leur mère. Un fait assez singulier qui revint à ma pensée en voyant les apprêts de cette cérémonie, que certes je n'eusse pas admise comme possible dix ans auparavant, ce fut le mot du pape Zacharie, prédécesseur d'Etienne. Consulté sur les projets de Pépin, non seulement il les approuva, mais il répondit ces paroles remarquables :
— Celui-là est roi qui en a la puissance.
Il ajouta même, je crois, qu'il était permis à Pépin de raser, d'enfermer, de clore à jamais dans un cloître le pauvre Childéric 111, et de plus son fils Thierry. Etienne eut au moins un salaire pour son voyage ■ ultramontain, tandis que Pie VII a été frustré dans son attente, s'il est vrai, comme on le dit, qu'il ait fait le voyage pour avoir la rétrocession des trois légations cédées à Tolentino.
Je souffrais de le voir attendre si longtemps, lorsque enfin le canon annonça le départ du cortège.
Depuis le matin, le temps était affreux. Il faisait froid, il pleuvait et tout faisait craindre que le trajet ne fût troublé par le vent et la pluie. Mais comme par une sorte de protection spéciale accordée par Dieu à Napoléon, ainsi qu'on a pu le remarquer dans une foule de circonstances, le ciel prit tout à coup un aspect moins sévère et la loule qui bordait la route des Tuileries à la cathédrale, put jouir de la vue du cortège sans avoir à craindre l'injure d'une pluie de décembre. C'est pendant ce trajet que Napoléon a pu recueillir des [^aroles d'amour et d'attachement pas
DE LA DUCHEr^BE U AbhANTES 1255
bionné C'est pendant ce trajet qu'il a vraiment reçu l'onction sainte. C'était un premier sacre, celui-là! L'autre ne pouvait le rendre plus positif.
Le trône de l'empereur était en face du maître-autel et masquait le grand portail du milieu. Ce fut là qu'il monta d'abord et que Joséphine prit place à côté de fui, parmi les souverains de l'Europe.
Je ne puis rendre ce que j'ai éprouvé lorsque l'empereur est descendu de son trône et s'est avancé vers l'autel où le pape l'attendait pour le couronner. Il faut se reporter avec moi aux jours qui s'étaient écoulés, à cette vie en.-emble, pour ainsi dire, qui pendant bien des années de sa vie avait été presque commune entre ma famille et lui. Cette émotion, du reste, n'avait aucune amertume pour lui. Seulement je pensai à ma mère.
La cérémonie du sacre a été décrite dans trop d'ouvrages pour que j'entreprenne ici d'en donner une nouvelle relation. Toutefois je parlerai de ce que j'ai cru remarquer dans l'empereur et de ce qui me frappa dans cette journée unique dans l'histoire.
Napoléon paraissait fort calme. Je l'examinai attentivement pour voir si son cœur battait sous la dalmatique impériale plus vivement que sous l'habit de colonel des guides de la garde ; mais je ne vis rien et pourtant j'étais à dix pas de lui. La longueur de la cérémonie seulement parut l'ennuyer, et je le vis plusieurs fois étouffer un bâillement. Mais il fît tout ce qui lui fut ordonné et toujours convenablement. Lorsque le pape lui fit la triple onction, sur la tète et les mains, je m'aperçus, à la direction de ses yeux, qu'il songeait plutôt à s'essuyer qu'à tout autre chose et, par l'habitude que j'avais de son regard, je puis
(lue que j'en suis certaine. Cependant, c*est pendant ce temps que le pape récitait cette oraison remarquable :
« Dieu tout^puissant et éternel, qui avez établi Hazaël pour gouverner la Syrie, et Jéhu, roi d'Israël, en leur m^anifestant vos volontés par l'organe du prophète Élie; qui avez également répandu l'huile sainte des rois sur la tête de Saûl et de David par le ministère du prophète Samuel, répandez par mes mains les trésors de vos grâces et de vos bénédictions sur votre serviteur Napoléon, que, malgré notre indignité personnelle, nous consacrons, aujourd'hui, empereur en votre nom. »
L'empereur écouta cette oraison, comme tout le reste, avec recueillement et convenance. Mais au moment où le pape allait prendre la couronne, dite de Charlemagne, sur l'autel. Napoléon la saisit et se la mit sur la tète. Dans ce moment il était vraiment beau. Sa physionomie, toujours expressive, avait un feu et un jeu de muscles tout particuliers, à cet instant unique dans sa vie. Il avait ôté la guirlande de laurier en or dont il était coiffé en entrant dans l'église, et qui est celle qu'on voit dans le beau tableau de Gérard. La couronne fermée allait moins bien peutêtre comme agrément à son visage ; mais l'expression provoquée par son contact lui donnait un éclat de réelle beauté.
C'est en ce moment qu'arriva un de ces incidents qui passent inaperçus lorsqu'ils sont sans suite, mais que la superstition ne peut s'empêcher de recueillir. Les vieilles voûtes de Notre-Dame étaient fatiguées depuis un mois par les coups multipliés dont on les frappait pour attacher les tentures et les charpentes
nécessaires à-la décoration de l'église. Plusieurs petites pierres se détachaient et tombaient inégalement dans la nef ou dans le chœur. Au moment que je viens de décrire, lorsque Napoléon se mit la couronne sur la tète, une de ces pierres, de la grosseur d'une noisette à peu près, tomba de la voûte et directement sur l'épaule de l'empereur. Elle glissa ensuite sur le camail de la dalmatique et fut rouler sur les marches de l'autel, du côté du trône du pape, où elle fut ramassée par un prêtre italien qui probablement l'a conservée, s'il a pu voir qu'elle avait d'abord touché la tête qu'on venait de consacrer. Je fus frappée de cet événement — dans une heure semblable tout est présage pour ceux qui observent — mais je n'en parlai pas. Je ne sais si mes compagnes virent comme moi la chute de cette pierre. Je n'appelai l'attention d'aucune d'elles sur ce fait et Junot, à qui je le communiquai le soir et qui n'en avait rien vu, tout près de l'empereur qu'il était, me dit que j'avais bien fait. Aucun mouvement n'a pu lui faire juger si l'empereur avait senti la pierre-. Il me paraît difficile qu'il ne s'en soit pas aperçu, car, quel que fût le peu de volume du gravais, — je ne lui donne même pas le nom de pierre, — la hauteur excessive de l'édifice doublait nécessairement tpnt de fois sa pesanteur qu'il est bien difficile, je le répète, que l'impression n'en ait pas été sentie.
Mais l'instant qui réunit peut-être le plus de regards sur les marches de l'autel où se tenait l'empereur, fut celui où Joséphine reçut de lui la couronne et fut sacrée solennellement impératrice des Français. Quel moment, quel hommage, quelle preuve d'amour lui rendait celui qui alors l'aimait avec une solidité de
gentiment dont elle aurait toujours dû se contenter, parce qu'il était réel et certifié par de fortes preuves'
Le tableau de David et plusieurs dessins faits sur les lieux mêmes ont bien représenté l'impératrice Joséphine à genoux devant Napoléon qui la couronne, puis le pape, des prêtres, et même des personnages qui se trouvaient à quatre cents lieues du théâtre sur lequel on les faisait paraître : Madame mère, par exemple, qui était à Rome, et que David plaquait comme une enseigne dans son tableau du sacre. Mais rien n'a pu donner une juste idée, un aperçu même de cette scène touchante et digne à la fois, dans laquelle un grand homme se plaçait lui-même plus haut que le trône, car il était en ce moment reconnaissant et sensible
Lorsqu'il fut temps pour elle de paraître activement dans le grand drame, l'impératrice descendit du trône et s'avança vers l'autel, où l'attendait l'empereur, suivie de ses dames du palais et de tout son service d'honneur, et ayant son manteau porté par la princesse Caroline^ la princesse Julie^, la princesse Élisa et la princesse Louis^. Une des beautés remarquables de l'impératrice Joséphine, c'est non seulement l'élégance de sa taille, mais le port de sa tête, la façon gracieuse et noble tout à la fois dont elle la tournait et dont elle marchait. J'ai eu l'honneur d'être présentée à beaucoup de vraies princesses, comme on le disait dans le faubourg Saint-Germain, et je dois dire, en toute vérité de conscience, que jamais je n'en ai vu
• M"'« Murât.
2 Mme Joseph Boiiapart*
3 M"" Louis Bonaparte.
qui m'imposassent davantage que Joséphine. C'était de l'élégance et de la majesté. Aussi, une fois qu'elle jvait après elle son manteau de cour, il ne fallait plus îhercher la femme du monde peu arrêtée dans ses vouloirs, elle était convenable de tous points, et jamais reine ne sut mieux trôner sans l'avoir appris.
Je vis tout ce que je viens de dire dans les yeux de Napoléon. Il jouissait en regardant l'impératrice s'avancer vers lui et, lorsqu'elle s'agenouilla, lorsque les larmes, qu'elle ne pouvait retenir, roulèrent sur ses mains jointes qu'elle élevait bien plus vers lui que vers Dieu, dans ce moment où Napoléon, ou plutôt Bonaparte, était pour elle sa véritable providence, alors il y eut entre ces deux êtres une de ces minutes fugitives, uniques dans toute une vie et qui comblent le vide de bien des années. L'empereur mit une grâce parfaite à la moindre des actions qu'il devait faire pour accomplir la cérémonie. Mais ce fut surtout lorsqu'il s'agit de couronner l'impératrice. Cette action devait être accomplie par l'empereur, qui, après avoir reçu la petite couronne fermée et surmontée de la croix, qu'il faisait placer sur la tète de Joséphine, devait la poser sur sa propre tête, puis la mettre sur celle de l'impératrice. Il mit à ces deux mouvements une lenteur gracieuse qui était remarquable. Mais lorsqu'il en fut au moment de couronner enfin celle qui était pour lui, selon un préjugé, son étoile heureuse, il fut coquet pour elle, si je puis dire ce mot. Il arrangeait cette petite couronne qui surmontait le diadème en diamants, la plaçait, la déplaçait, la remettait encore ; il semblait qu'il voulût lui promettre qu6 cette couronne lui serait douce et légère ! Ces différentes nuances ne purent être saisies par les per- V. i
lâO MEMOIRES
sonnes qui étaient loin de l'autel. Sans doute le fait fut raconté, parce que d'autres yeux que les miens l'ont vu comme j'ai pu le voir, mais peu cependant ont été placés comme je l'étais et cette position m'a révélé bien des choses, pendant ces heures merveilleuses rejetées maintenant par beaucoup de gens dans les temps de féerie.
Au moment où Napoléon descendit de l'autel, pour retourner à son trône, lorsque le clergé et toutes ces voix enchanteresses, choisies par l'abbé Rose pour chanter son Vivat, entonnèrent cet hymne admirable, mes yeux se voilèrent et je fus très émue. L'empereur, dont le regard d'aigle parcourait tout ce qui était autour de lui, me reconnut dans l'angle de la travée que j'occupais. L'expression du regard qu'il me lança, pour ainsi dire, est impossible à rendre. Un marin me disait dernièrement que, dans un naufrage, au moment de périr, il avait, dans l'espace d'une minute peut-être, déroulé le tableau de sa vie tout entière. Napoléon, en me revoyant, au moment où il ceignait la couronne, n'avait-il pas rappelé à lui toutes les années écoulées? La rue des Filles Saint- Thomas? Mais, plus loin encore, la maison et l'hospitalité de mon père, et cette voiture, dans laquelle il disait, loi*sque ma mère leu'amenait de Saint-Gyr^ :
— Oh ! si j'étais le maître !...
Ma figure seule rappelait le passé, et cela sans parole, sans intention, comme un parfum, une harmonie nous rappellent des jours écoulés.
Quelques jours après, l'empereur s'approcha de moi :
1 Voir lu premier volume des Mémoires
— Pourquoi donc aviez vous une robe de velours loir?
Cette question me frappa tellement de surprise que e ne pus d'abord lui répondre.
— Était-ce en signe de deuil ?
— Oh! Sire...
Et les larmes me vinrent aux yeux. Il me regarda ivcc une attention scrupuleuse, comme s'il eût voulu raduire la plus intime de mes pensées.
— Mais pourquoi choisir cette couleur sombre et H'esque sinistre?
— Votre Majesté n'a pu voir que le bas de ma 'obe, et le devant était brodé en épis d'or \ J'avais nés diamants et je croyais que cette toilette était îonvenable, puisque, n'étant pas de celles qui devaient nettre leur habit de cour, je n'étais tenue à cet égard I aucune obligation.
— Est-ce un reproche indirect que vous me faites à? Êtes-vous comme la maréchale S., comme la maréchale D., comme la maréchale B., qui boudent parce que je ne les ai pas toutes nommées dames du palais? Je n'aime pas les bouderies, je n'aime pas les tiumeurs.
— Je n'en ai pas témoigné, Sire, et à cela je n'ai nul mérite, car je puis assurer à Votre Majesté que je n'ai pas d'humeur. Junot m'a dit qu'elle avait bien voulu lui apprendre qu'elle n'entendait pas faire -un double emploi de grâces dans sa maison et dans celle
' Oii portait alors beaucoup de robes de velours noir, surtout avec des diamants, ou bien du velours d'une couleur foncée pour les taire mieux, ressortir. Le jour du couronnement il y eu avait beaucoup.
lo2 MEMOIRES
de l'impératrice, et que, lorsque le mari serait dans la maison militaire, la femme ne pourrait être dame du palais.
— Ah ! il vous a dit cela ! Et à propos de quoi 1 Vous vous plaigniez donc ? Est-ce que les femmes vont avoir de l'ambition à présent? Je ne veux pas de cela. Les femmes ambitieuses, à moins d'être reines, et il n'y en a pas beaucoup, sont toutes des intrigantes. Rappelez- vous cela, Madame Junot.
Et revenant à moi :
— Répondez-moi. Êtes-vous fâchée de ne pas être dame du palais ? Mais répondez-moi avec franchise, si une femme peut être franche...
— Eh bien. Sire... Mais Votre Majesté ne me croira pas...
— Si fait. Allons, dites,
— Je n'en suis pas fâchée.
— Pourquoi cela ?
— Parce que mon humeur est contraire à une sujétion positive et que Votre Majesté voudra sûrement que le protocole de l'étiquette de service d'honneur de l'impératrice soit fait d'après un code militaire.
Il se mit à rire.
— Cela pourra bien être. Au surplus, je suis content de vous. Vous m'avez bien répondu, et je m'en souviendrai. Ah ! dites- moi, votre frère est-il à Paris ?
— Oui, Sire.
— Était-il à Notre-Dame ?
— Oui, Sire.
— Avec vous ?
— Votre Majesté oublie que cela ne se pouvait pas
— C'est vrai ! Ce pauvre Junot, dit-il, comme pour
repousser une pensée qu'il voulait éloigner, ce pauvre lunot, comme il était touché ! Avez-vous vu comme il pleurait? C'est un bon ami, celui-là. Qui nous au- ■ l'ait dit à Toulon, il y a dix ans, qu'une Journée comme celle du 2 décembre se préparait.
— Peut-être lui. Sire.
Je lui rappelai alors cette lettre de Junot, écrite à son père en 1794, dans laquelle il réfutait les objections du vieillard qui lui reprochait d'avoir quitté son régiment pour suivre la fortune d'un général inconnu : « Car enfin, disait mon beau-père, qu'est-ce que c'est que le général Bonaparte ? » Et son fils lui répondait : « Vous me demandez ce que c'est que le ,général Bonaparte? C'est un de ces hommes dont la nature est avare et quelle jette sur le globe de siècle en siècle. »
Mon beau-père fit voir cette lettre au premier consul lorsqu'il passa par Dijon, à l'époque de Marengo, et Vempereur parut frappé du souvenir que je lui ' rappelais.
— C'est vrai, me dit-il.
Et, se frottant le menton en souriant, il s'éloigna sans ajouter un mot.
Cette conversation eut lieu dans un bal, je crois, chez le ministre de la guerre, ou chez M. de Talleyrand, je ne puis nie rappeler positivement lequel des deux. Le souvenir de la conversation m'est seul resté.
J'aurais pu rappeler à l'empereur un fait qui n'aurait pas été déplacé, mais qui eût été inconvenant. Cela paraît bizarre à dire, et pourtant c'est la vérité.
A l'époque du consulat à vie, le premier consul, se
promenant un jour à la Malmaison avec le sénateur Monge, pour lequel il avait beaucoup d'amitié, lui parla avec confiance de tout ce qui se faisait. 11 était heureux de l'attachement que lui montrait la France, et le témoignait à Monge :
— Et vous, sénateur Monge, lui dit-il en souriant, et vous, êtes-vous content ?
— Je ne le serai complètement, citoyen premier consul, lui répondit Monge, que lorsque votre vœu à vous-même sera rempli, et que je vous ferai ma révérence comme juge de paix de votre canton.
Le premier consul se mit à rire et prit fort bien la plaisanterie. Pour la comprendre tout entière, il faut savoir qu'un jour le premier consul, alors général en chef de l'armée d'Italie, se trouvant, je crois, à Morfontaine avec Monge et plusieurs autres savants, comme Berthollet et Laplace, les félicitait du bonheur qu'ils avaient eu de s'illustrer sans que le sang tachât leur brevet d'immortalité :
— Quant à moi, leur dit-il,je ne serai heureux que lorsque, après avoir donné la paix à l'Europe, je pourrai, pour toute récompense, obtenir le titre de juge de paix de mon canton.
— L'avez-vous fâché en lui rappelant cette anecdote? demandait quelqu'un à Monge ?
— Je suis sûr que non, répondit l'honnête et excellent homme, j'en suis certain.
Et moi aussi.
Avant de finir ce chapitre, je veux rapporter ici une partie du discours que prononça le tribun Siméon. Il est des choses dont il faut non seulement garder, mais bien aussi rappeler le souvenir aux contemporains. C'est tout aussi bon que le vote négatif de Carnot. Ce
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discours, fait en î804, dut être curieux à rappeler en 1814. Il fut prononcé lors de la motion de l'empire.
« C'est moins pour offrir une récompense nationale à Napoléon Bonaparte que pour nous occuper de noire sûreté et de notre dignité... Opposerait-on la possession longue, mais s/ solennellement renversée de l'ancienne dynastie ? Les principes et les faits répondent... Le peuple, propriétaire et dispensateur de la souveraineté, peu* chaniior son gouvernement, et par conséquent destituer dans cette occasion ceux (les Bourbons) auxquels il l'avait confié. L'Europe l'a reconnu. La maison qui règne en Angleterre n'a pas eu d'autres droits pour exclure les Stuarts. Il fallut qu'après les avoir repris, l'Angleterre chassât les enfants de Charles I". Le retour d'une dynastie détrônée, abattue par le malheur, moins encore que par ses fautes, ne saurait convenir à une nation qui s'eslime. Ils vendaient aux puissances, dont ils s'étaient faits les clients, une partie de cet héritage dans lequel ils les conjuraient de les rétablir. Qu'on ne se trompe pas en regardant comme une révolution ce qui n'est qu'une conséquence de la révolution, etc. »
Ce discours m'a toujours frappée.