CHAPITRE X
ïpnot est nommé ambassadeur en Portugal. — Il hésite avant d'accepter. — Portrait de M. Lagoard de Cherval, parent de M. de Talleyrand. — Prévention de l'empereur contre M. Lageard. — Les amis de Junot lui conseillent de se rendre aux. désirs de l'empereur. — Sir Robert Fitz-Gérald et sa femme.' Expédient burlesque du maréchal Lai\nes. — Question de prééminence. — Le maréchal est rappelé. — Adieux de Junot à la ville de Paris. — Lettre remarquable aux maires et aux préfets. — La ville fait hommage à Junot d'une épée. — Remerciements de Junot aux habitants et aux autorités. — Conseils donnés par Carnbacérès. — Conduite de ce dernier le 8 floréal. — Ma répugnance à quitter Paris. — Ouverture du Corps législatif. — Paroles de l'empereur. — Discours du ministre de l'intérieur. — Lettre de Napoléon au roi d'Angleterre. — Étranges commentaires sur cette démarche. — Levée de soixante mille hommes. — Pacification de la Vendée. — Départ d'une escadre. — Le général Joseph Lagrange. — Pwse de l'île anglaise la Dominique. — Instructions- détaillées qu3 me donne l'empereur avant notre départ pour le Portugal.
Je vis revenir un jour Junot l'air préoccupé et presque triste. Il me dit que l'empereur voulait lui donner une marque de confiance, dont sans doute il était fort touché, mais qui le faisait presque trembler, lui qui pourtant ne tremblait guère. II était question d'une ambassade en Portugal. Je ne vis d'abord que le côté brillant de la chose, et je lui dis :
— Eh bien I pourquoi n'en pas être content ?
— Parce que je ne suis pas fait pour la diplomatie, parce que Lannes, ce brave et excellent garçon, m'a dit que cette cour de Lisbonne est une vraie pétaudière et que je ne puis faire que de la mauvaise besogne. L'Angleterre y est toute puissante, l'Autriche menace de nous tourner le dos, ainsi que la Prusse et la Russie. Et tu penses bien que ce n'est pas au bruit des coups de canon et des coups de fusil que j'irai faire la sieste en Portugal.
Je connaissais le caractère de Junot, et je ne répliquai pas. Cette dernière objection me fermait la bouche. Quant à moi. l'idée seule de quitter la France me mettait au désespoir, et je ne pouvais en supporter la possibilité. Cependant, comme il était question d'une affaire qui devait placer Junot dans une position oîi, selon moi, il prouverait ce qu'il pouvait faire, je ne voulus pas le détourner d'une voie ouverte à sa renommée comme homme de mérite et d'esprit. Je l'exhortai tout au contraire à réfléchir avant de prendre un parti, et surtout de consulter un de nos amis, homme d'un mérite supérieur, dont je n'ai pas encore parlé, ou du moins fort imparfaitement, c'est M. de Lageard deCherval.
M. l'abbé de Lageard, parent de M. de Talleyrand, son plus intime et son plus cher ami pendant les années de jeunesse qu'ils passèrent tous deux au séminaire, est un des hommes les plus Jistingués que j'aie rencontrés de la dernière époque sociable. II a de la vigueur dans Vâme, de la tendresse dans le cœur, de la finesse dans l'esprit, une extrême chaleur dans l'imagination, et il a soixante-dix sept ans-. C'est 'amabilité personnifiée. Son genre était tout autre que celui de M. de Narbonne. cet ami de cœur à moi
Llont je parlerai bientôt, mais il était aimable sans 'aisser aucun désir à former. Il avait été aussi malheureux qu'un exilé comme lui pouvait l'être. Il avait souffert de toutes les douleurs, et même de leurs reflets. Je lui portais une amitié de fille. Ma confiance en lui était grande, je l'aimais et le respectais tout à la fois. Junot pensait de même et, toutes les fois qu'il y avait un cas un peu sérieux dans notre intérieur, M. de Cherval était appelé à le juger.
— Il est mon ennemi, avait dit un jour l'empereur à Junot.
— ■ Sire, je n'aî qu'une réponse à faire à Votre Majesté, c'est que je ne connais pas un de ses ennemis. M. de Talleyrand peut être comme moi garant de M. de Lageard et je pense que nos deux cautions valent bien une accusation du ministre de la police.
L'empereur ne répliqua rien ce jour-là, mais sa prévention contre M. de Lageard ne fut jamais détruite et son existence entière s'en ressentit. On sait que ce fut à M. Bourrienne que M. de Cherval en eut l'obligation.
Lorsque Junot lui parla de l'ambassade de Lisbonne il fut de l'avis de M. de Narbonne, qui lui conseillait d'accepter. II y avait une chose désagréable, c'était Vantécédent. Le général Lannes, qui ressentait de l'humeur d'être à Lisbonne et voulait s'en revenir, avait formé, dit-on, le projet de se faire rappeler, de quelque manière que ce fût, et voici, à ce que la médisance du faubourg Saint-Germain racontait, ce qui eut lieu entre lui et le. ministre d'Angleterre.
C'était alors sir Robert Fitz-Gérald, secrétaire d'anloassade à Paris en 1190, qui occupait à Lisbonne le rang de ministre d'Angleterre. Il est difficile d'avoir
•les manières plus polies, quoique froides, un abord plus digne que l'avait lord Robert; sa tournure était encore remarquable et faisait ressortir avec plus d'effet celle de lady Robert Fitz-Gérald, qui joignait à un physique vraiment désagréable, une haine pour la France qui lui donnait par intervalle des airs de furie qui ne l'embellissaient pas. Elle ne parlait de l'empereur que comme d'un brigand, digne du feu, et tout ce qu'elle en disait était du même goût. On pense bien que le général Lannes ', qui n'entendait rien sur Napoléon qu'avec l'oreille du cœur, ne prit en gré ni le mari ni la femme, quoique le premier fût parfaitement mesuré, mais il avait de l'humeur, et toute l'ambassade d'Angleterre fut comprise dans le mêm(i anathème, jusqu'à lord Strankford, qui, à cette époque, tout en traduisant le Camoëns, dormdiïi une bonne partie de ses vingt-quatre heures.
Il faut avoir connu le maréchal Lannes pour avoir une idée juste de la haine qu'il portait à l'Angleterre. Son noble cœur ne comprenait pas qu'il fût possible de transiger avec ses sentiments et il les manifestait avec la franchise de son caractère. On doit penser qu'au milieu d'une cour étrangère, où les façons obséquieuses passent comme devoir, avant tout, celles du maréchal Lannes durent paraître étranges. La maréchale avait bien apporté dans le commerce habituel de la vie diplomatique qui existe dans une cour, toute la douceur de son caractère, sa candeur vierge et sa beauté admirable ; mais ces charmes, cet attrait, étaien
ï Le prince Auguste d'Angleterre qui était à Lisbonne à l'époque du séjour de M™« Lannes et du général ftil très gracieux pour eux.
un défaut de plus dans une Française aux yetix de lady Fitz-Gérald; et la guerre tacite qu'elle faisait à notre parti n'en fut que plus active.
Une des offenses que le général Lannes ne pouvait surtout supporter, parce qu'elle avait une apparence de droit, c'était la prétention qu'avait lord Robert de passer avant lui, soit d'une chambre dans l'autre à Qiiélus\ soit sur la route. Enfin il y avait une prétention de passage. Le général Lannes prit de l'humeur de cette prérogative appuyée sur une ancienneté, ou quelque chose de semblable; et pour trancher la difficulté, il s'y prit de cette manière :
On allait faire sa cour au prince régent — le père de dom Pedro — à une maison de plaisance appelée Qiiéhis, et située à quatre lieues de Lisbonne. On allait à cette résidence comme on aurait été à la Malmaison ou à Saint-Cloud, dans une calèche à quatre chevaux. Le ministre d'Angleterre avait un équipage leste et bien tenu, qui faisait le désespoir et la jalousie des gens du général Lannes. Le général le rencontrait sur la route comme il rencontrait lord Robert à la porte de l'appartement du prince régent, et cela l'ennuyait. Un jour, il dit à un de ses cochers, jeune homme intelligejit, mais qui comprenait quelquefois par delà ce qu'on lui disait :
— Comment, coquin, tu ne trouveras pas le moyen de me faire arriver avant cet Anglais ?
Le cocher n'aimait pas les Anglais plus que son maître, et de plus il comprenait les chevaux dans l'anathème. Le dimanche suivant, conduisant le général, il rencontre l'équipage de lord Robert, et, pour
> Résidence royale do la cour de Lisbonns.
sbéir à son maître et satisfaire en même temps son esprit vindicatif, il accroche la voiture anglaise qui, toute légère et d'ailleurs prêtant le flanc à l'attaque, ne put résister au choc et tomba dans un fossé. Le général fut, dit-on, désespéré de la maladresse de son cocher. Mais ses chevaux étaient tellement lancés qu'il fut impossible de les arrêter pour porter secours au confrère en diplomatie. Arrivé à Quélus, on demeura quelque temps avant de passer dans la salle d'audience. On attendait le ministre d'Angleterre.
— Ne l'attendez pas, dit le général, je ne crois pas qu'il vienne.
Voilà comme on m'a raconté l'histoire. Mais je commence par dire que je n'en affirme pas l'authenticité. Je ne puis garantir qu'une chose dont la réalité m'est connue, c'est l'antipathie du général Lannes pour les Anglais. Et si l'affaire ne s'est pas passée comme je viens de la raconter, cela devait être ainsi.
Quoi qu'il en soit, Junot n'avait aucun désir d'aller au bout de l'Europe faire de la politique et de la dissimulation, lui le plus franc et le plus communicatif des hommes. Et puis, il désirait rester à Paris. Il avait un extrême désir ou de faire son service comme premier aide de camp de l'empereur, ou de reprendre le commandement de la première division militaire, qu'on aurait séparée du gouvernement de Paris, Voilà quel était alors son vœu. Il pensait bien que Murât, qui était beau-frère de l'empereur, ne demeurerait pas dans le gouvernement de Paris et, dans son cœur, il désirait encore être à la tête de 1 administration militaire de la capitale de la France. Junot avait une vive affection, à part l'ambition sati ■>faite, pour cette ville qu'il avait mairtenuç '•alm^ et
paisible dans des temps orageux. Les magistrats, comme les maires, le préfet de police, le préfet de la Seine, étaient tous des hommes estimables qu'il appréciait à une haute valeur. Il y avait ensuite une sorte de lien entre lui et la grande ville et ce lien était formé par une mutuelle estime, ainsi que le prouvent les deux lettres que je vais transcrire. L'une est la lettre d'adieu que Junot écrivit aux autorités de Paris en partant pour Arras; l'autre est la réponse qu'il adressa aux maires et au préfet pour les remercier du souvenir qu'ils lui offrirent au nom de la ville de Paris. La première sera transcrite avec tout ce qui l'accompagnait, pour faire voir comment on était encore à Paris, cinq mois seulement avant la publication de l'empire.