CHAPITRE XV
Joie de la France. — Naissance du roi de Rome. — M™' Durand.
— Ses Mémoires. — Ils sont excellents et vrais. — Mon arrivée à Sèvres. — Réception des dames de laHalle. — Conversation de Junot avec elles. — Leur bonté et leur esprit naturel. — Mes enfants. — Rencontre du roi Joseph à Poitiers.
— Ma joie de le voir. — Ses mots sur l'empereur- — Je me sépare de M™« Thomières. — L'empereur et le roi de Rome. — La tète blonde et rose. — Victor Hugo.
Nous trouvâmes la France encore dans l'ivresse de la joie la plus délirante, de la naissance du roi de Rome^ Hélas! c'était le dernier sourire de la fortune à Napoléon. Mais combien il fut heureux de cette dernière faveur! Comme il en jouit! Il faut l'avoir vu auprès de son fils, l'avoir vu dévorer de caresses cette ravissante tête blonde et rose, et lui adresser dans un regard toutes les félicités qu'un tel homme pouvait promettre à sa race, pour avoir ensuite une idée juste de ce que dut souffrir l'infortuné sur son roc de feu, lorsqu'il n'avait plus seulement que le portrait de l'ange qu'il ne devait plus jamais revoir.
A Bayonne, je me séparai avec grand regret de M"' Thomières, qui s'en fut au Mans, et moi je me
' Les détails les plus admirablement faits comme vérité, sur cet événement, se trouvent dans un ouvrage intitulé Mémoires de M^* Durand, veuve du général Dui'and, dame d'annonce de Marie-Louise*
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dirigeai vers Paris, où j'avais une extrême hâte d'arriver, car une vive douleur s'était emparée de ma joie et l'avait anéantie à peine mon pied avait-il touché la terre de France...
La terreur cuniinuelle qui avait dominé la nouriic'e de mon fils avait produit sur elle l'effet que j'en avais redouté. Son lait s'était passé. Ce fut en pleurant qu'elle montra son sein, dans lequel le pauvre enfant ne trouvait plus qu'une nourriture sans saveur et sans force. Déjà on s'apercevait d'un changement en lui, et l'œil d'une mère surtout l'avait remarqué dès le premier instant. Ma pauvre tête se perdait. Aussi la route de Bayonne à Paris se fit-elle rapidement.
Il était dit que je rencontrerais souvent ce que j'aimais dans mes voyages, car bien que Jérôme ait été peu reconnaissant de l'amitié maternelle de ma mère, je n'en ai pas moins gardé de l'attachement pour lui. Mais pour le roi Joseph, c'est une autre affaire. Mon attachement, mon amitié, mon dévouement, tout est demeuré de même qu'aux jours de ma jeunesse et de mon enfance. Combien fus-je donc surprise agréablement, lorsque, arrivée à une poste dont j'ai oublié le nom, mais qui est près de Poitiers, j'aperçus à la porte de l'hôtel de la poste une grande quantité de voitures et beaucoup de foule. Cette foule s'ouvrit devant un homme dont je ne distinguai pas d'abord les traits et qui s'avança vers ma voiture. Mon mari le reconnut le premier. C'était le roi d'Espagne! Junol s'élança hors de la voiture. Je voulus en faire autant, mais le roi ne le permit pas. Il y monta lui-même, s'assit en face de moi, et je revis en lui l'ami de ma mère, l'ami de mon frère, celui que nous avions toujours trouvé aussi bon, aussi parfait dans la rue du
Rocher qu'il Tétait dans sa maison d'Ajaccio, et sur le trône des Espagnes et des Indes comme il était dans la rue du Rocher. C'était cette même bonté, cette même bienveillance dans les souhaits de bonheur et surtout cette même loyauté de cœur, qui lui a conservé dans l'injuste adversité du sort, autant d'amis qu'il en avait lorsqu'il portait une couronne.
II venait alors de Paris, où il avait été pour le baptême du roi de Rome, dont il était un des parrains avec Madame mère. Il nous dit que jamais on n'avait vu un plus bel enfant que le roi son neveu :
— C'est un amour de l'Albane, nous dit-il.
Le roi d'Espagne paraissait non pas soucieux, mais triste, de cette tristesse comme son caractère la lui imposait. On voyait qu'il souffrait. Junot lui fit quelques questions sur Paris, sur l'impératrice. Et lorsqu'il arriva à l'empereur, le visage du roi prit à l'instant même une expression singulière.
— On dit qu'il se porte à merveille, dis-je alors pour détourner une pensée qui ne paraissait pas douce...
— Oui, répondit le roi d'Espagne, il se porte bien, mieux que jamais. Et cependant, madame Junot, vous le trouverez bien changé.
Il souriait tristement en parlant et il était facile de comprendre de quel changement il entendait que nous serions frappés. Il me dit adieu après être demeuré encore quelques instants avec moi et descendit de ma voiture après m'avoir embrassée, comme un frère plutôt que comme un roi. Junot le reconduisit et causa un peu avec lui. Lorsque nous fûmes remontés en voiture et roulant chacun de notre côté, Junot me dit qu'en effet le roi d'Espagne avait été
frappé du changement qui s'était opéré dans l'empereur depuis son second mariage.
— Tu ne retrouveras plus le Napoléon de l'armée d'Italie, mon pauvre Junot, avait-il dit à celui-ci. Non, il n'est plus le même!
Oh! que de fois je me suis rappelé ces paroles!...
Nous arrivâmes à Paris. Avant d'y entrer, nous eûmes une scène assez plaisante à Sèvres. Les clames de la Halle — je fais ici une dilîérence — ayant appris que Junot et moi nous revenions d'Espagne, s'informèrent à mon hôtel par quelle route nous devions venir de Bayonne et, ayant appris que c'était celle de Chartres, elles vinrent au nombre de quinze ou vingt avec des bouquets magnifiques, car on était alors dans la belle saison des fleurs. Aussitôt que nous fûmes arrivés devant l'hôtel de la poste, elles eurent à la portière de la voiture une conversation avec Junot, mais tellement plaisante, qu'il eût fallu plus que du sérieux pour y résister. Elles prétendaient qu'elles ne pouvaient qu'être très fâchées de ce quu7i de leurs petits gouverneurs était né chez ces sauvages d'Espagnols.
— Mais qu'est-ce que cela te fait, à toi? lui dit Junot. Mon fils n'en est pas moins Français, n'en est pas moins Parisien, pour être né en Espagne.
— Oh ! que non, répondit l'orateur en chef, ce n'est pas la même chose. Où est-il, ce cher enfant?
Il était dans une seconde voiture avec la nourrice. Junot lui cria de le leur montrer, afin qu'elles vissent bien qu'il était aussi bon Français que s'il fût né dans la rue des Chnmps-Èlyséi^s. Aussitôt elles coururent toutes à la voiture de mon fils et l'entourèrent avec grand bruit. Le pauvre petit, qui était déjà un
peu souffrant, les accueillit à son tour par des cris de mélusine.
— A la bonne heure au moins, disait la première de ces dames, voilà un enfant bien portant! Il crie au moins 1
Toutes se mettaient aussi à crier autour de cette voiture et il y avait une sorte de charme à voir cet enl'ant accueilli par le peuple de Paris, qui lui souhaitait la bienvenue, tandis qu'il revenait ainsi prendre son rang de Français, après être né au milieu de la mitraille ennemie dans une terre étrangère.
Enfin, nous entrâmes dans Paris. Je revis ma maison, j'embrassai mes enfants. Ils se portaient bien tous trois. Mon fils Napoléon était d'une beauté merveilleuse. Je passai ce jour-là de douces heures ! Hélas! elles ne devaient pas avoir beaucoup de sœurs! Et l'enfant que je ramenais, à qui j'avais donné le jour au milieu de tant de douleurs et d'inquiétudes, je devais arriver à la joie, à l'orgueil de le voir un homme, et un homme tel qu'il est, par bien des jours et des nuits passées dans les larmes et les angoisses d'une mère craignant pour la vie de son enfant. Mais ces Mémoires ne sont pas ceux de mes intérêts privés. Il faut poursuivre la narration de ceux qui sont publics.
Je trouvai en effet Paris extrêmement changé. La société avait pris une physionomie tellement différente que j'en fus frappée au point de me croire dans un autre pays que le mien. Je ne pus m'empêcher de le dire à mes amis, en demandant compte à plusieurs d'entre eux de cette cour si gaie, si aimable, que j'avais laissée charmante et que je retrouvais, je le répète, si différente d'elle-même.
Plusieurs causes avaient amené les choses à ce point. Mais le mariage de l'empereur était la plus puissante de toutes. Le faubourg Saint-Germain, dont il y avait déjà bon nombre de femmes parmi les dames du palais, mais qui jusque-là, quoique fort protégées par l'impératrice Joséphine, n'avaient pas reçu de cette protection une assez grande assurance pour être ce qu'elles étaient devenues, le faubourg Saint-Germain se crut assuré de sa prépondérance. Aussitôt que l'empereur eut épousé une princesse d'Allemagne, il devint arrogant, et malheureusement l'empereur le souffrit. Le faubourg Saint-Germain jouait son jeu et faisait bien. Napoléon faisait mal et ne jouait même aucun jeu.
A l'époque du mariage, la cour avait été présentée en masse à l'impératrice. Mais comme je n'étais pas à Paris à cette époque, je fus obligée de subir l'ennui d'une présentation personnelle. J'écrivis aussitôt après mon arrivée à M™" la duchesse de Montebello, pour qu'elle voulût bien me faire parvenir les ordres de l'impératrice.
Je reçus la réponse presque aussitôt, pour être présentée le surlendemain, Junot également. La cour était en grand deuil, pour le roi de Daneraarck. Ma toilette devait donc être toute renouvelée, car du noir au grand jour est hideux pour peu qu'il ait six mois de date. Je fis faire un grand habit de crêpe noir doublé de satin noir, garni d'une grande blonde surmontée d'une tête en jais. La jupe était également, garnie de deux rangs de blonde, avec une tète de jais. J'étais coiffée avec des plumes noires et j'avais au cou et aux oreilles de très beaux fers de Berlin, gravés et montés eu émail noir. Le costume de cour
est fort beau ainsi tout en noir. C'était d'ailleurs le matin que j'étais présentée. L'audience était indiquée pour deux heures. Je me rendis d'abord chez le grand-maréchal avec Junot. Là nous attendîmes avec les autres personnes présentées que notre tour arrivât. Junot devait passer avant moi.
Lorsque je fus appelée, j'avoue que je marchai d'un pas plus rapide que de coutume en de pareilles occasions, par l'impatience extraordinaire que j'avais de connaître enfin par moi même notre souveraine, celle qui avait remplacé Joséphine, celle enfin chargée par Dieu et les hommes de faire le bonheur de celui que nous aimions, que nous vénérions à l'égal d'un dieu. Je ne dissimulerai pas que l'intérêt qu'elle excitait en moi était en ce moment porté au plus haut degré de force. Et lorsque j'entrai dans le grand salon jaune, qui était celui où l'impératrice Joséphine nous recevait toujours, non seulement le matin, mais le soir, j'étais vivement émue.
Marie-Louise était alors âgée de dix-neuf ans. Sa taille était ordinaire et, si ses épaules et sa poitrme eussent été d'un moins grand volume, elle aurait pu avoir une tournure agréable. Mais ce dont elle manquait entièrement, c'était de la grâce. Jamais femme n'en fut plus dépourvue. Il y avait bien en elle un ensemble, mais il était confus. Rien n'y était en harmonie. C'était un regard kalmouck avec une bouche autrichienne. C'étaient des parties de personne à la Rubens, et puis des bras et des mains d'une maigreur ou plutôt d'une petitesse ridicule, dès qu'il était question de proportions. Une grande fraîcheur, de jolis cheveux, tels étaient les charmes qui avaient séduit Napoléon, qui pourtant ét^it habitué à regarder de
jolis visages. Quoi qu'il en soit, il a été amoureux, très amoureux de Marie-Louise, C'est un fait certain.
Si j'avais marché d'un pas rapide pour arriver plus vite devant l'impératrice, je dus ralentir ma démarche au moment de franchir la porte et me rappeler qu'elle était princesse allemande et que je ne devais oublier aucune des façons de cour que j'avais apprises dans mon étiquette étrangère. J'entrai donc aussi posément qu'une douairière. Je fis comme elle mes trois révérences et j'attendis en silence le bon plaisir de Sa Majesté.
On sait que ce bon plaisir n'était pas toujours celui de la causerie, surtout en public. Cependant nous ne pouvions pas, elle et moi, passer à nous contempler tout le temps de l'audience, et ce n'était pas à moi à commencer.
Ce fut elle qui, en efîet, après m'avoir attentivement regardée d'un œil assez gracieux, me demanda combien j'étais demeurée de temps en Espagne? Puis si j'avais été à Madrid? S'il y faisait bien chaud? Si je nourrissais mon fils? Si je m'étais trouvée auprès de Junot lorsqu'il avait été blessé?
Oh ! pour le coup, cette dernière question compléta l'enchantement! Il avait déjà beaucoup de puissance en commençant l'entretien par une demande qui m'était directement personnelle. Mon Dieu, que notre pauvre nature contient de misérables sentiments si faciles à émouvoir ! Et combien on comprend M"* de Sévigné s'écriant, après avoir dansé avec Louis XIV :
— Quel grand roi nous avons!...
— Eh bien, qu'en dites-vous? me demandèrf^nt plus de trente personnes que je vis dans la même journée.
— Charmante. Elle me paraît même jolie. Que me disiez-vous donc qu'elle ne l'était pas?
Celui à qui j'adressais ce reproche sourit et ne me répondit rien.
A quelque temps de là, il y eut cercle à la cour. On était encore en deuil. On m'avait dit le soir même de ma présentation, que l'impératrice avait témoigné que j'étais l'une des femmes qu'elle avait trouvi^es en France faisant le mieux la révérence. L'avait-elle vraiment dit, je n'en sais rien. Mais on pense bien en même temps que cela compléta ma prévention. Aussi lorsque je revis Marie-Louise au cercle, je la trouvai encore charmante avec ses blonds cheveux et son cou blanc comme un cygne. Elle me parla encore de l'Espagne pour me demander s'il y faisait aussi chaud qu'en France, et je trouvai l'à-propos de l'Espagne aussi aimable pour moi que spirituel pour elle, car une souveraine est doublement agréable par le sujet du discours qu'elle sait prendre. Un troisième cercle vint. L'Espagne fut encore le texte de la phrase impériale... Et je commençai cette fois à trouver la chose un peu répétée. L'empereur, la première fois qu'il m'avait revue, m'avait dit :
— Ah! ah! madame Junot, eh bien, vous avez donc été en Espagne? Avez-vous eu bien peur des guérillas? On dit que vous avez été brave comme un soldat!
Et puis ce fut fini. Il ne me paila plus de l'Espagne qu'une ou deux fois, mais pour des choses tout à fait étrangères au sujet de conversation qu'il fallait çhoi^r.
Le jour de ma présentation, j'aperçus avec plaisir derrière l'impérati'ice la seule femme qui pouvait ôtF»
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sa dame d'honneur. C'était la duchesse de Montebello. Je savais déjà sa nomination ; mais j'avoue que je fus heureuse en voyant sa belle tête me sourire avec une expression cordiale de bonne amitié et représenter en même temps auprès de Marie-Louise, dans sa personne, toute l'armée impériale. J'ai déjà donné mon opinion sur la duchesse de Montebello. Cette opinion est invariable, parce qu'elle est fondée sur la vérité. Je connais M""" la duchesse de Montebello depuis trop longtemps pour n'être pas fixée sur ce que je dois penser d'elle, et ce que j'en pense est bien sous tous les rapports possibles.
Quant à M""" de Luçay, elle avait certainement de la douceur, de la politesse, de la bonne volonté, pour en avoir même. Mais il y avait en elle une sorie de guindage, avec une excessive prévenance, si je puis employer ce mot, qui nuisait à la dignité simple et naturelle qu'il lui aurait fallu avoir dans une charge aussi érainente que celle de dame d'atours de l'impératrice du MONDE, car Marie-Louise l'était alors. Il faut non seulement du sérieux, mais un ensemble de convenances bien difficile à former. Au reste, l'impératrice parut ressentir l'effet que je viens de signaler, car elle n'avait pas pour M"' de Luçay l'attrait qui la portait vers M"" la duchesse de Montebello. Je dois dire, en parlant de celle-ci, que je trouvai en arrivant à Paris la clef d'une énigme renfermée dans l'une des lettres de M. de Narbonne et que j'avais reçue quelques semaines avant mon départ pour la France.
M. de Narbonne, cet ami si cher à moi, cet ami que j'avais défendu contre le caprice de l'empereur, quand il me disait : « Je veux que- vous lui fermie::. votre porte. H est mon ennemie, eh bien, M. de
Narbonne justifiait en ce moment ma tendre amitié. Justice venait enlin de lui être rendue. L'empereur lui accordait non seulement de la bienveillance, mais une grande faveur. Il avait fort influé, comme chacun sait, dans l'affaire du mariage avec Marie-Louise. Aussi l'empereur attaché, je dirai presque subjugué par cet homme, dont le cœur avait de Vesprit, dont l'esprit avait du cœur, voulut avoir auprès de la jeune impératrice un homme comme M. de Narbonne, qui avait toutes les qualités requises pour faire un parfait grand-maître de sa maison.
Le maréchal Duroc, à qui l'empereur fit part de cette pensée, la trouva tout admirable et, pendant vingt-quatre heures. M, de Narbonne fut nommé grand-maître de la maison de l'impératrice Marie- Louise.
Lorsque j'arrivai à Paris, la chose n'était pas faite, mais elle était au moment de l'être. M. de Narbonne m'en parla comme il l'aurait dit à l'une de ses filles, en me demandant le secret, et je lui tins parole, car Junot lui-même ne sut pas un mot de l'affaire. La nomination devait avoir lieu le jour de la Saint-Louis. La veille, je revis M. de Narbonne le matin, et de meilleure heure que son heure habituelle \ Il paraissait soucieux, et lui, qui toujours était d'une humeur aimable et gaie, me sembla d'une préoccupation singulière. Je provoquai sa confiance, c'est-à-dire son abandon, et il me dit que dans ce même moment il prenait une étrange résolution, c'était cdie de refuser la charge qui lui était offerte auprès de l'impératrice.
* Je le voyais tous les jours de ma vie, à cette époque.
Il me dit toutes ses raisons pour le faire et je Tapprouvai.
Il avait su — n'importe par quel moyen, mais il le savait — que l'impératrice avait beaucoup pleuré en apprenant qu'elle aurait un grand-maître de sa maison. La duchesse de Montebello, qu'elle aimait tendrement, n'avait peut-être pas été étrangère à cette scène, et je trouve que dans ce pays qu'on appelle la cour^ il est tout à fait de bonne guerre de s'examiner et de se défendre si l'on se croit attaqué.
La duchesse de Montebello se crut donc en danger, car son poste était le point important qui, de la place qu'on allait créer, allait être constamment attaqué et elle en parla à l'impératrice de manière à la faire agir avec efficacité. En effet, à peine l'empereur eut-il vu ses larmes, qu'il fut ébranlé. Cependant sa résolution n'était jamais subordonnée, pour quoi que ce fût, aux instances et aux pleurs d'une femme. Il ne céda en conséquence en rien, d'après ce que lui dit Marie- Louise. Mais Duroc ayant raconté l'histoire à M. de Narbonne, celui-ci prit aussitôt son parti et il vint me le communiquer. C'était un refus.
— Je ne veux pas me trouver là en dissidence avec la favorite, me dit-il. Elle est bonne, bienveillante même, et je crois la connaître assez pour être sûr que jamais je n'aurai rien à craindre d'elle. Mais on ne peut répondre d'aucune bonne nature dans le pays où elle vit. Cet intérêt personnel, qui partout ailleurs est déjà un poison qui altère les affections les plus saintes, devient ici un serpent qui nous contraint de mordre et d'étouffer père et mère. Jugez, moi, pauvret, ce que je deviendrais ! A peine distingué de l'empereur, il me faudrait tout à la fois reconquérir
sa bienveillance et lutter contre une ennemie, car la duchesse deviendrait la mienne. Et bien certainement que l'impératrice le deviendrait aussi. Non, non, je refuse et mon parti est bien pris.
Ce qui fut dit fut fait. L'empereur, charmé de plus en plus de l'esprit et des talents de M. de Narbonne, et voyant peut-être dans cette dernière partie de sa conduite une nouvelle preuve de sa force de raisonnement, l'empereur le nomma l'un de ses aides de camp. S'il n'avait jamais choisi que de cette manière dans le faubourg Saint-Germain, on ne le lui aurait pas tant reproché.
Quelque ttmps après, je vis dans les nominations de chambellans, celle de M. le comte Juste de Noailles, tandis que M"" la comtesse Juste de Noailles était nommée dame du palais de l'impératrice. Cela me charma. J'aimais la comtesse Juste depuis bien des années et je n'avais jamais voulu céder à l'empereur, non plus que pour M. de Narbonne, pour fermer ma porte à M"" de Noailles. Ceci me donna lieu de faire à l'empereur une observation que je tenais, au reste, en réserve depuis longtemps.
La cour était au bal chez la reine Hortense, je crois. Je ne dansais pas. J'étais assise sur une banquette en regardant danser. C'était une anglaise qui se dansait alors. M. de Narbonne povimt V aiguillette pour la première fois ce jour-là. Il était appuyé dans l'embrasure de la porte et regardait aussi danser. L'empereur l'avisa comme moi.
— Eh bien, me dit-il avec cette expression impossible à bien rendre pour qui ne l'a pas connu, eh bien, ètes-vous contente? Voilà un de vos amis près de moi?
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M""" de Noailles dansait alors l'anglaise, et je crois que son mari la dansait aussi. Je regardai d'abord M. de Narbonne, vers lequel l'empereur dirigeait mes yeux, puis les ramenai vers mon amie. Je souris en regardant l'empereur et je lui dis :
— Et si j'avais strictement obéi à vos ordres, Sire, qu'en serait-il arrivé? Quel nom mériterais-je à l'heure même, si j'eusse rempli votre volonté ? Car Votre Majesté m'a recommandé plus de vingt fois de fermer ma porte à M. de Narbonne et à M""" de Noailles ainsi qu'à son beau-frère, M. de Mouchy ! J'ai eu l'honneur de lui répondre, qu'étant mes amis ils ne pouvaient lui être ennemis et que j'en répondais. Votre Majesté a jugé que j'avais raison probablement puisqu'elle les a placés près d'elle ?
L'empereur ne répondit pas un mot. Mais sa physionomie n'était pas à l'orage, malgré mon long discours. Au surplus, il y avait déjà quelque temps que je l'avais préparé.
Le jour de la Saint-Louis, il y eut une grande réception pour l'impératrice. Mais la cour fut convoquée à Trianon. Il paraît que l'impératrice montrait de la prédilection pour cet endroit plus que pour un autre, et l'empereur, toujours désireux de lui plaire, voulut que le jour de sa fête fût encore plus gai pour elle en se passant dans un lieu qu'elle aimait. En conséquence, sans regarder à l'ennui que les femmes devaient éprouver en faisant dix lieues en grande toilette, les billets d'invitation furent envoyés pour Trianon. Les circonstances qui se groupent autour de mes souvenirs de cette journée sont assez remarquables.
Nous nous trouvions ensemble, la maréchale Ney,
la duchesse de Raguse et moi, lorsqu'on vint à parler de cette fête de Trianon et de l'ennui de faire quatre lieues et demie dans une voiture, étant coiffée, habillée. Et tout cela pour une fête de la cour.
— Eh bien, dit la maréchale Ney, faisons une chose, allons à Versailles en robe blanche et en chapeau de paille, faisons porter nos toilettes par nos femmes. Quant à nous, nous partirons de Paris d'assez bonne heure pour nous promener dans le parc. Ensuite comme mon mari et le général Junot sont ici dans ce moment, ils nous donneront à dîner chez Rairabaud. Nous nous habillerons ensuite et nous arriverons belles et fraîches à Trianon.
Ce projet était trop agréable pour ne pas être aocueilli. Seulement la duchesse de Raguse proposa un amendement qui fut accueilli à l'unanimité. Elle avait un vieil ami nommé Ricbourg, ancien maître dhôtel du roi, autant que je puis me le rappeler, qui logeait à Versailles. Il était ami de M, Perregaux, le père, et connaissait M""" Marmont depuis son enfance. La duchesse nous proposa d'aller dîner chez lui, dans son établissement toujours confortable de vieux- garçon, de nous y habiller, et de là nous rendre à Trianon. On parla de ce projet à M. de Ricbourg, qui en fut enchanté, car il faut dire aussi que nous étions toutes de sa connaissance.
Le maréchal Ney et la maréchale, Junot et moi, la duchesse de Raguse et le bon La Valette qui, en sa qualité de notre ami à tous, occupait la place du duc de Raguse alors en Espagne, la baronne Lallemand et M. de Ricbourg, nous étions donc réunis dans la salle à manger de ce dernier le 25 août 4811, dans les meilleures dispositions de gaieté, et assis tous les
huit autour d'une table où était servi le plus succulent, le plus parfait des dîners.
Jamais il ne s'est vu de gens plus joyeux et d'une humeur plus cordiale. Junot et le maréchal Ney, heureux d'avoir quitté l'Espagne, de ne plus être sous la férule de la vieille femme, riaient et plaisantaient comme deux enfants. Ils nous faisaient rire nousmêmes aux larmes. J'ai déjà parlé du charmant esprit de La Valette, Junot, quand il avait la volonté de plaire, étaitcertainemeniaussiaimablequ'il est possible qu'un homme le soit. Le maréchal Ney, lorsqu'il joignait cette même volonté d'être aimable à cette au réole de gloire qui l'entourait, était également un convive remarquable et pouvait beaucoup plaire. Il en avait la volonté ce jour-là, comme je l'ai dit, et rarement alors on manque son but. Ce fut donc dans une parfaite disposition d'esprit que nous nous habillâmes tous pour aller faire notre cour. Toutefois, ce moment fut celui d'une scène qui, toute comique qu'elle était, avait son côté caractéristique et moral.
Lorsque nous fûmes sortis de table, la maréchale Ney nous dit que jusqu'à ce moment elle avait voulu faire porter à son mari l'habit habillé à la française, mais sans pouvoir y parvenir, et que dans l'espoir qu'il n'y prendrait pas garde au milieu de notre joyeuse journée, elle avait fait porter un habit habillé pour le maréchal et qu'il était là tout prêt avec les manchettes en points d'Angleterre, ainsi que le jabot. Mais l'important n'était pas de faire porter l'habit de Paris à Versailles par la femme de chambre de la maréchale, c'était de le faire porter par le maréchal lui-même, de Versailles à Trianon, et nous vîmes bientôt que la chose ne serait pas facile.
— Mon ami, lui dit la maréchale avec sa douce voix, en s'approchant de lui toute craintive d'être repoussée dans l'attaque, tu sais que nous n'avons pas de temps à perdre, et nous sommes presque prêtes. S'il y avait quelque chose à faire à ton habit...
— Comment! dit le maréchal, quelque chose à faire à mon habit ! eh ! je l'ai mis hier pour aller dîner chez l'archichancelier.
— Mais, mon ami, ce n'est pas celui-là. Tu sais que l'empereur veut que vous portiez tous des habits à la française, et tu dois...
— Comment! s'écria le maréchal, c'est encore de cette mascarade que tu veux me parler ! Bien certainement que je ne m'en affublerai jamais. Je me suis prononcé là-dessus. Je ne veux pas avoir la tournure ridicule de tant d'autres dont je me ris. Ne m'en parle plus.
— Mais, mon ami, c*est impossible! L'empereur...
— Eh bien, que veut l'empereur? Que les manufactures de Lyon, que les ateliers de broderie gagnent, n'est-il pas vrai? Eh bien, j'achèterai dix habits habillés, s'il le veut. Mais qu'il me les fasse porter, pardieu ! c'est une autre affaire.
La maréchale, désespérant d'amener son mari à ce qu'elle voulait par la persuation orale, crut mieux faire en opérant par les yeux, et elle fit comparaître sa femme de chambre avec le fameux habit. Mais ce fut vraiment bien une autre affaire quand le maréchal l'eut aperçu. Il se récria comme si on lui avait montré un costume de chez Babin et en appelait à nous tous pour avoir notre avis. Cependant l'habit n'était pas mal. Seulement il était brodé avec des recherches de fleurs, des bouquets de boutons de roses,
des bluets même, je crois, qui en vérité n'allaient pas au maréchal Ney, non plus que la couleur claire de l'habit. Il était néanmoins de bon goût. Mais on comprenait que le maréchal préférât son habit de gérai brodé d'or et qui avait relui aux yeux de l'ennemi Sous le feu de la mitraille, à ce costume qui était pour lui aussi incommode qu'étranger. M™" Ney eut beau dire en faveur de l'habit, son mari fut inflexible. Enfin, poussé à bout par nos représentations, car nous soutenions la maréchale, comme cela était de notre devoir, il court à la femme de chambre de madame Ney, lui prend les deux bras et, avant que la pauvre fille pût savoir ce qu'il voulait d'elle, il les lui passe dans les manches de l'habit brodé et, la plaçant en perspective, comme ces bâtons en croix qu'on voit dans les boutiques du Palais-Royal pour porter les habits et les manteaux, il nous demanda si nous pouvions sérieusement lui conseiller de s'affubler d'une pareille toilette de mardi gras. Dans le même moment Junot, qui avait été s'habiller, rentra vêtu d'un habit à la française extrêmement riche, mais où il n'y avait ni roses, ni bluets, par exemple. En le voyant, le maréchal se mit en colère.
— Comment! lui ditril, tu consens à porter ce harnais-là ? Oh ! Junot !
Et il joignait les mains comme si c'eût été une grande faute. Hélas! peut-être avait-il raison. Du reste, Junot, qui était, comme nous, fort diverti de cette petite scène qui mettait dans un beau jour ce car;ic* tère noble et guerrier du maréchal Ney, Junot lui dit que depuis 1808 il portait à la cour fort souvent un habit habillé, ce qui était vrai. Mais rien ne put décider Ney à s'en affubler. Il mit son uniforme et
M"* Julie, OU Sophie, je ne sais, enfin la Fatime de M""* Ney, fut libre de disposer de ses bras qu'elle tenait étendus depuis une heure comme un portemanteau sans oser bouger. Et le bel habit brodé fut replacé dans son carton, au grand contentement du maréchal et à la grande peine de sa femme...
Toutes ces folies nous faisaient rire aux larmes. C'était plaisir, en vérité, de voir ces quatre jeunes femmes, gaies, rieuses, couronnées de roses, entourées de bonheur et de tout ce qui peut le donner avec excès, portant la vie avec légèreté, car tout y était bonheur alors î Eh bien, elles étaient quatre, ces femmes. Qu'on les suive toutes dans leur destinée ! Comme elle est tristement accomplie aujourd'hui ! Et pourtant, le temps qui s'est écoulé depuis cette époque est de peu de durée... La maréchale Ney a vu s'ouvrir pour son mari, pour celui dont la France devait défendre les jours, puisqu'elle avait épousé sa gloire, la maréchale Ney a vu creuser sa fosse par des mains françaises au nom des furies qu'on nomme esprit de parti. Et moi, moi? Comment la mort m'a-telle revêtue d'habits de deuil, ainsi que mes enfants? Et la duchesse de Raguse? Pauvre, pauvre femme! Combien elle a souffert, combien elle doit souffrir ! Plus, oh ! bien plus que si la mort l'avait touchée de son doigt de squelette! Et M""" Lallemand? Quelle existence fut la sienne pendant quinze ans! Si elle ne fut pas aussi lugubrement sinistre que le sort l'avait ordonné, c'est à son courage, à sa force de caractère qu'elle le doit. Les quatre hommes n'existent plus! Ainsi, la mort et l'infortune ont toutes deux promené leur équerre et leur faux, et ravagé dans l'espace de quelques années tant d'existences
brillantes et heureuses, moissonné tant de vies si tVtrtes encore de feu et de volonté ! Oh ! il y a dans leiude de malheurs si profonds bien plus de morale à recueillir que dans les paroles dites auprès du chevet mortuaire d'un roi seulement grand par les autres...
Mais pourquoi lever «oujours ce rideau du passé? N'est-ce donc pas assez de souffrir du malheur qu'il nous a légué?
Nous nous rendîmes à Trianon, en nous promets tant de ne pas nous quitter. Ce que nous fîmes. Peu de temps après notre arrivée dans la galerie, nous rejoignîmes la comtesse du Chatel, qui demeura avec nous, et qui parcourut aussi les belles allées de Trianon, qui étaient ce soir-là encore plus ravissantes qu'elles le sont habituellement, car elles recevaient un charme de plus, quand on y arrivait en sortant de cette galerie où l'on étouffait. C'était pour mourir. L'impératrice fut très longtemps à faire sa tournée, ce qui nous retint à nos places. Mais aussitôt qu'elle nous eut dépassées, aussitôt qu'elle m'eut demandé sll faisait aussi chaud que cela en Espagne^ nous quittâmes la galerie pour aller nous promener dans les allées embaumées du beau parc, disant entre nous quelle différence il y avait entre l'esprit agréable de l'impératrice Joséphine, qui savait toujours adres ser un mot directement convenable à chaque personne à laquelle elle parlait, et ce répertoire éternel qui ne comprenait qu'un seul motif pour faire la gamme sur tous les tons.
C'est à cette fête de Trianon que je vis pour la première fois tous les hommes de la cour en habit habillé. Quelles s'.ngulières tournures il y avait, en effet.
bonté divine ! Non, sans doute, rien n'approchera jamais, quelque mordantes que soient les caricatures, du ridicule de certains personnages. Une ressemblance étonnante et qui frappait tout le monde, ce soir-là même, c'était le général S..., en habit habillé comme tout le reste de la cour, mais ressemblant à Gavaudan, dans les Evénements imprévus, d'une si forte manière, qu'en vérité il y avait à s'y méprendre. L'une de nous (et je commence par dire que ce n'est pas moi) — observa qu'avec son nez au vent, sa petite personne toute ronde, et surtout le soin toujours apporté par lui d'être bien complet dans l'arrangement de sa petite personne, il y avait un nom qui lui allait à ravir, et ce nom était celui du général Poupet. Eh bien, le nom est joli. En vérité, il est joli, il l'est si bien que longtemps nous ne l'avons appelé que le général Poupet.
J'avais retrouvé Madame toujours aussi bonne pour moi que lorsque je l'avais quittée. Sa maison était plus nombreuse et les additions qu'elle y avait faites étaient toutes si bien que jamais elle ne fut plus convenablement. La belle M""* de Laborde, qui à cette époque était ravissante de beauté; ÛP" de Saint- Sauveur, fille du prince de Masserano; M"" de Rochefort\ nièce du cardinal de Bayane, furent ajoutées au service d'honneur de Madame mère. C'était une vraie bonne fortune que d'avoir le brevet de daine pour accompagner Madame mère, car elle nous rendait bien heureuses.
Le nom de M"* de Rochefort me rappelle un mot
* Je crois que M""» de Rochefort n'y vint qu'en ^812 ou 1813.
du comte Louis de Narbonne. Nous disions un louf devant lui qu'elle était belle :
— C'est vrai, dit M. de Narbonne, elle est belle, Elle ressemble à l'impératrice Poppée.
Et cette manière emphatique de prononcer le nom de Poppée nous fit éclater de rire. Ce nom-là tenait bien plus de place qu'un autre dans sa bouche, et il allait très bien à la figure dont il parlait. Elle était belle, c'est vrai, mais tous les traits étaient trop grands, même les yeux. La nature avait pris trop d'étoffe pour la faire. C'était comme une robe trop longue.
Ce fut cette même année qu'il arriva chez Madame une aventure fort plaisante qui fit rire surtout aux dépens de celui qui s'en fit le héros.
On était en automne, Madame allait diner chez la reine d'Espagne. M. de Beaumont, son premier écuyer, venait de donner ses ordres pour que les voitures fussent prêtes, et Madame était restée avec M"" de Fleurieu, qui se trouvait de service ce jour-là, dans le salon où est suspendu le grand Bélisaire de David. Le jour baissait et le salon était à peine éclairé par la lueur mourante du feu, lorsque les deux battants s'ouvrirent et le valet de chambre fit entrer un monsieur revêtu d'un uniforme richement brodé en argent, ayant bas de soie, escarpins, épée au côté, chapeau sous le bras, enfin tenue complète. Ce monsieur s'avance dans l'appartement, salue légèrement les deux femmes qu'il entrevoit dans la demi-obscurité, puis va à la cheminée, chauffe ses pieds, chante à cl'^>mi-voix, tire sa montre, regarde la pendule, compare et dit enfin assez haut pour qu'on l'entende :
— Que diable, ce vieux tou-là, comment va donc sa montre?
M"' de Fleurieu, furieuse de cette façon d'agir et, ne comprenant pas d'ailleurs ce que pouvait venir faire un préfet (car elle venait enfin de distinguer la broderie préfectorale sur le collet et les parements du monsieur) chez Madame mère, à cette heure de la journée, et surtout au moment où elle allait sortir, M""" de Fleurieu allait lui demander ce qu'il cherchait et ce qu'il voulait, lorsque lui-même, avançant d'un pas délibéré et la pointe du pied basse, la main dans le gousset, le jarret tendu, s'approcha du canapé et, s'adressant directement à Madame, il lui dit :
— Madame, savez-vous si Son Altesse Sérénissime viendra bientôt?
Et il serrait les dents en souriant avec malice. Ce qui donnait à sa physionomie une assez drôle d'expression.
Madame, quoique toujours fort convenable, n'était pas constamment sur ses gardes. Et cette visite, qui d'abord l'avait troublée, l'achevait entièrement en ce moment, en lui parlant de cette façon. Elle ne put que regarder le monsieur et lui dire à demi-voix :
— Monsieur, je vous dirai... que... je ne sais pas...
— Hein ! Quoi? Vous n'entendez pas? Je vous demande, madame, si vous savez quand doit venir l'archichancelier?
Ce fut bien une autre affaire. Ici, M°" de Fleurieu ne comprit pas plus que Madame qui, plus stupéfaite cette fois que la première, regarda le monsieur brodé et ne put répondre une parole. Le monsieur brodé leva les épaules et s'en fut à la cheminée, posa ses pieds sur les chenets, les chauffa en sifllant toujours son air et marronnant par intervalles des mots qui
ressemblaient aux imprécations d'un homme qui a faim. M°" de Fleurieu, qui commençait à trouver la scène un peu longue en raison de sa singularité, se leva en vraie dame de cour et, s'avançant vers le monsieur brodé, elle lui dit avec cette majesté que nous lui avons tous connue quand elle se mettait à la première position pour une révérence :
— Monsieur, voudriez-vous me dire où vous croyez être?
Le monsieur se retourna vers elle, mais assez négligemment et laissant son pied sur le chenet :
— Comment, madame, où je crois être ? Je crois être chez S. A. S. l'archichancelier de l'empire, qui m'a fait l'honneur de m'inviter à dîner, et que je suis étonné de ne pas voir ici, car l'heure est pour cinq heures et demie.
— Monsieur, répondit gravement M°" de Fleurieu, vous n'êtes point chez M. l'archichancelier, vous êtes chez Madame.
— Chez Madame?... Comment avez-vous dit, je vous prie ?
— Chez MadaiME !
— Eh mais, madame?... madame, madame qui ?
— Chez Madame mère, monsieur, mère de Sa Majesté l'empereur et roi.
En entendant ces paroles sacramentelles, le monsieur se retourne, se précipite vers Madame, en s'écriant :
— Ah! Madame!... que je suis heureux, que je suis content ! Comment puis-je vous témoigner ma joie de faire la connaissance de la mère d'un homme à qui j'ai tant d'obligations?
Et le monsieur, énonçant à la fin ses noms et qua-
lités, déclare se nommer Desmousseaux et être préfet de Toulouse, c'est-à-dire du département de la Haute- Garonne. Madame, qui était d'une extrême bonté, l'accueillit alors comme devait l'être un fonctionnaire public qui paraissait si attaché à l'empereur. Mais, comme elle était une personne ponctuelle et de beaucoup d'ordre, et que six heures sonnaient en même temps à la pendule :
— Monsieur, lui dit-elle fort gravement, je vous engage à vous hâter. L'archichancelier se met à table à cinq heures et demie, et il en est six. Je ne puis pas vous offrir de vous dédommager, car je dîne chez ma belle-fille. Mais j'espère avoir le plaisir de vous revoir.
Le monsieur s'en alla, après avoir recommencé dix fois les assurances de son bonheur d'avoir fait aiiisi la connaissance de Madame. Quant aux excuses, il n'en fallait pas parler, car il n'y songeait pas, et le mieux de l'affaire, c'est qu'il n'y a jamais pensé depuis.
Mais l'aventure devait avoir un côté tristement sérieux pour lui. Lorsqu'il eut pris congé de Madame et qu'il fut sorti de ses appartements, il se mit en devoir de gagner le logis de l'archichancelier. Mais le cocher de sa voiture de remise, après l'avoir déposé sur le perron de Madame, qu'il n'avait pas reconnu pour ne pas être celui de l'archichancelier, parce que rien ne ressemble plus à un perron en pierre qu'un perron en pierre, s'en était allé sans s'inquiéter autrement de son préfet. Mais il pleuvait, il faisait du vent, de la boue. Tout cela n'était rien encore en comparaison de l'orage qui attendait le préfet, lorsqu'enfîn il arriva chez l'archichancelier qui, bien que logé dans la même roe que Madame, était encore assez loin d'elle pour
que le pauvre préfet y arrivât mouillé, crotté, et par-» dessus tout affamé, car il était six heures et demie. Le prince archichancelier n'aimait pas qu'on se fît attendre, et, du reste, il n'attendait que des femmes, ou bien des hommes du premier rang.
J'ai promis de raconter une histoire arrivée au prince d'Ess... Je vais terminer ce chapitre avec elle.
On sait que le prince était fort économe, pour ne pas dire un autre mot. Cependant il se mêlait à cet esprit d'avarice une volonté qui marche difficilement avec lui, c'était celle de contenter en tout les goûts d'une femme qui s'était attachée à lui bien plus qu'il ne s'était attaché à elle. Pour faire tout aller ensemble le mieux possible, le prince avait achetée cette femme une fort belle maison dans la rue de Lille, l'y avait établie dans le plus bel appartement et souvent luimême venait loger dans cette maison, lorsque l'envie lui en prenait. Mais ils étaient loin de tout occuper, et, je l'ai déjà dit, comme il était un homme d'ordre et d'économie, il songea que l'on pouvait louer la partie de l'hôtel qui était inhabitée et il le dit au notaire qui lui avait vendu cet hôtel, et qui ne connaissait de ses affaires que son nom et la vente qu'il lui avait faite.
Le moment où il fit cette communication au notaire était précisément celui où l'on ouvrait le Corps législatif. Il vit le même jour un député qui venait pour la session et avait avec lui sa femme et sa fille. Celle-ci était une jeune et agréable personne parlaitement élevée. A peine le notaire eut-il nommé h maréchal que le député, enchanté de la possibilité de voir fréquemment le prince d'E8S..., puisqu'il deviep-
drait son locataire, conclut à l'heure même le marché, après avoir parcouru l'appartement avec le notaire, qui ne connaissait le prince quQ par sa réputation et, le sachant fort avare, ne cherchait seulement pas à s'expliquer l'exiguïté de son train.
Le jour même le député et sa famille s'installèrent dans la maison du prince. Us passèrent la reste de la journée à terminer leur établissement. Et, lorsque vint le soir, ils se mirent à table pour souper, ainsi que devait le faire un vénérable député du Corps législatif du temps de l'empire.
Dans la pièce qui servait de salle à manger à la famille de province, il se trouvait une porte vitrée condamnée en apparence, et dont les carreaux étaient recouverts par un rideau de double mousseline, que chacun pouvait tirer de son côté. Lorsque le député avait demandé où menait cette porte, le concierge avait répondu qu'elle conduisait chez madame, mais qu'elle était fermée et que d'ailleurs il y avait deux verrous de ce côté qu'il fit même remarquer, et le député et sa femme n'y firent plus attention.
Mais tandis qu'ils soupaient, un bruit étrange sembla venir par cette porte. Ce bruit, d'abord loin» tain, s'éleva par degrés, Bientôt on distingua des gémissements, des plaintes, des cris, Tout était confus. Mais la rumeur devint enfin plus vive et tout à coup une dispute, un combat même violent, parut se livrer à peu de distance. On n'entendait aucune parole distincte, mais l'accent, le diapason élevé des voix l'indiquaient assez. Bientôt le cre$^ cendo devint tellement violent que la querelle sera-* blait être dans la pièce voisine. Des porcelaines tombèrent. On appela au secours! Puis tout à coup
îd porte vitrée fut presque brisée. En l'ouvrant, une femme échevelée, presque en chemise, se précipita dans la chambre, ens'écriant : « Sauvez-moi ! sauvezmoi ! » tandis qu'un homme assez âgé, en robe de chambre, en bonnet de coton et tenant à la main une paire de pincettes dont il paraissait avoir fortement corrigé la femme qui se lamentait et pleurait auprès de M°" De..., arrivait en blasphémant et le bras encore levé pour frapper. Le député se mit au-devant du personnage en bonnet de coton, avec tout le respect néanmoins qu'il pouvait apporter dans son opposition envers un grand-officier de l'empire, car il présumait bien qu'il en avait un devant les yeux. Et il ne se trompait pas.
En se réveillant de sa colère au milieu d'un groupe étranger, dont pas une figure ne lui était même connue, le bonnet de coton eut un moment de honte. Mais il fut court et il leva de nouveau le bras pour ajouter une nouvelle zébrure à celles qui rayaient en noir sur blanc la chemise et le jupon de la pauvre affligée. Comme M°" De... et son mari croyaient encore que c'était le noble ménage, M. De... retint le bras du maréchal, et sa femme emmena la battue zébrée dans sa chambre, en ayant soin de se mettre entre elle et les pincettes, car le vétéran espadonnait avec, comme s'il eût été devant l'ennemi. Mais à peine M"" De... fut-elle dans l'appartement de celle qu'elle prenait pour la patronne de céans, qu'elle fut au courant de l'aftaire par une femme de chambre, vraie soubrette de comédiey une de ces fatimes qui feraient reconnaître leurs maîtresses entre mille.
— Eh bien, dit-elle en venant au coup de sonnette.
DE LA DtJCHFSSE D'ABRANTÉS 869
le vieux sin^e a donc encore fait son sabbat? Ah! mon Di«»u ! quelle vie il nous fait mener, cet animallà ! Si j'étais de madame...
i£t elle N faisait un signe qui ne laissait pas de doute. M°" De... sut à l'instant à quoi s'en tenir et son parti fut pris. Elle n'en dit pas un mot à cette femme, qui, du reste, en valeureuse amazone, savait fort bien affronter les coups de pincettes et même les coups de fusil, puisqu'on l'a vue plus tard à l'armée braver de vrais périls. Ce jour-là elle en fut quitte pour quelques contusions, que M""' De... lui conseilla de baigner dans de l'eau d'arquebusade. Puis elle se retira, après avoir froidement échangé quelques paroles avec la dame battue. Elle trouva son mari en grande conversation avec le bonnet de coton, qui se retira après avoir profondément salué M°" De... Elle surprit étrangement le député en lui apprenant où ils étaient. Mais leur parti fut arrêté tout aussitôt. Comme leur fille avait été renvoyée par eux dès l'entrée des combattants, elle ignorait totalement la chose et ne devait jamais l'apprendre. Le lendemain ils sortirent dès huit heures du matin et furent arrêter un logement dans un hôtel garni, d'où ils envoyèrent chercher leurs effets. Le bonnet de coton fut très courroucé, mais le père et la mère de famille étaient trop intéressés à éloigner de pareilles scènes des yeux de leur fille, pour que la crainte de blesser un homme qu'ils n'avaient jamais vu pût les arrêter.
La suite de celte anecdote est assez plaisante. Le député et sa famille demeurèrent à Paris une partie de l'hiver. Comme ils étaient fort recommandés, ils allèrent dans le monde et, le moment des bals étant arrivé, M™ De... passa peu de jours sans y conduire
sa fille. Se trouvant à une fête donnée par le ministre de la guerre, M"" De... dansa dans la même contredanse qu'une jeune personne charmante, dont la fraîcheur, les jolis traits, la tenue parfaite, tout en elle enfin attirait et plaisait. M"" De... fut curieuse de savoir le nom de cette jeune fille si bien mise et si charmante, et elle le demanda à son danseur.
— Comment, lui dit-il, vous ne la connaissez pas? C'est une des plus riches héritières de France, et son héritage de gloire est pour le moins aussi beau que celui d'or et de pierreries. C'est M'" M
En entendant ce nom par lui-même si fameux, mais que des souvenirs particuliers lui rendaient encore plus remarquable. M"' De... fit plusieurs fois manquer la figure de la contredanse, par son attention soutenue à regarder M"' M
— Comme elle est jolie ! dit M'" De... Elle ne ressemble pas du tout à sa mère.
— Oh ! la maréchale est bien plus grande.
— Non, dit doucement M''° De... je la connais, et je vous réponds qu'elle est bien plus petite.
— Tenez, jugez-en vous-même, lui dit son danseur avec qui elle avait cette discussion...
Et dirigeant son regard, il lui fît remarquer une grande femme encore belle et fraîche auprès de laquelle s'asseyait la gracieuse jeune fille aux noms glorieux.
— Mais cette femme n'est pas la maréchale M..., dit avec impatience M"' De...
Elle arrivait en ce moment auprès de sa mère et lui dit à voix basse — car on lui avait recommandé de ne jamais parler de cette histoire — qu'il y avait là une femme qu'on appelait M"" la maréchale Ma...
et que bien sûr ce n'était pas celle qu'elle avait vue un soir recevant...
Sa mère lui fit signe de ne pas poursuivre et M"° De... lui demanda de regarder au moins celle qu'on prétendait lui faire prendre pour la maréchale...
— Mais je n'y vois pas de différence, dit M"" De... à sa fille, c'est la même personne.
M"" De... fut confondue...
— Comment! Et toi aussi, maman! Mais regarde bien et songe donc que celle-ci aurait elle-même donné les coups de pincettes, bien loin d'en recevoir.
Elle avait raison, la jeune fille.
Une grande, une immense circonstance dans la vie de Napoléon était au moment d'y marquer sa trace par un sillon de feu. C'était la convocation d'un concile national. Il s'ouvrit à Paris, le 11 juin 1811, et plus de cent vingt évêques de France, d'Allemagne d'Italie y assistèrent. Et cette résolution, quoiqu'elle ait peut-être valu à l'empereur de cruelles représailles de la cour de Rome, est pourtant grande et noble, et marquera dans sa vie politique comme une de ces traces lumineuses destinées à éclairer après lui ceux qui marcheront dans sa route. C'était une lutte ouverte avec la cour ce Rome et l'empereur était dans son droit pour la soutenir. S'il a fait une taute, ce n'est pas d'avoir entrepris.
Ce concile était convoqué pour régulariser l'ordre de l'institution canonique, que le pape refusait aux évêques nommés depuis 1809, époque où Napoléon avait touché au domaine de saint Pierre. Le concile, reconnu compétent, décréta que les sièges épiscopaux
Sn MÉMOIRES
ne pouvant demeurer vacants plus d'une année, pendant laquelle même la consécration, V institution doivent avoir lieu, les nommés s' adresseront au pape pour obtenir l'institution canonique et six mois après la notification de la nomination, le pape sera tenu de donner Vinstitution, diaprés la forme du concordat, ajoutant que... les six mois écoulés, si le pape n'accorde pas VinsUtution, le métropolitain y procédera ou bien le plus ancien évêque de la province.
Les décrets du concile national furent envoyés à Savone, au saint-père. Ils avaient été rendus le 5 août. Le 20 septembre un bref du pape confirmant les décrets du concile, arriva à Paris. Mais par une ruse assez difficile à qualifier — car elle n'est pas digne de la cour de Rome — le bref est frappé de nullité le jour même où le saint-père le donne. La cour papale avait un système d'après lequel elle marchait et dont elle ne déviait que par une force majeure. Ainsi donc ce même système fit refuser l'institution promise par le bref du 5 août, et jusqu'à la fin de i819 nous avons été presque privés d'évèques en France. L'empereur oubliait souvent que sa volonté demeurait insuffisante dans une lutte oîi ses adversaires n'avaient pour eux que la ruse. Dans cette circonstance, par exemple, il ne comprit pas qu'un concile national pouvait être récusé par le saint-père, étant surtout captif. Un concile œcuménique était à plus de droits que jamais nécessaire en pareille circonstance. Sans doute on pouvait accepter le concile national, mais le prétexte était bon et on n'avait garde de le repousser.
Le cardinal Galerotti, mandé une fois par l'eiupe*
reur dans son cabinet avec d'autres prélats et interrogé par lui sur une question théologique très délicate, ne répondit que par ce sourire bienveillant qu'ont si souvent les Italiens, et ce demi-haussement d'épaules, en avançant les mains et joignant à cela un air contrit, malgré le sourire. L'empereur répéta sa question. Et, comme il était fort animé, il le fit cette fois sur un diapason plus élevé et en regardant le cardinal avec son œil de faucon. Le cardinal parut désolé, mais ne répondit pas autrement, si ce n'est qu'il joignit à sa première manière un froncement de sourcils qui indiquait qu'il était prêt à pleurer.
— Ah çà ! qu'est-ce donc que cela veut dire ? demanda Napoléon avec une humeur marquée.
— Son sordo, maestà ! son sordo ! Misero me ! e poi ! vedi sacra maestà ! Il Francese. Eh ! non posso !
Et tout cela dit avec cette voix mielleuse que les cardinaux semblent prendre quand ils vêtissent la soutane rouge.
— Ah ! dit l'empereur, en passant avec colère, s'ils m'envoient ici des sourds et des aveugles pour voir et pour entendre/...
Du reste le cardinal Galerotti entendait fort bien, même le français, et cela quand il le voulait. Un jour il disait:
— L'empereur Napoléon est le plus grand théologien du siècle. Il est plus habile qu'aucun de nous.
— Et comment cela ?
— Voyez le cardinal Opizzoni. Il ne voulait entendre à aucune concession, l'çmpereur non plus. Ils ont discuté. Le cardinal Opizzoni disait non, l'empereur disait oui. Le cardinal ne voulait pas et Napoléon voulait. Qu'est-U arrivé ? Que l'empereur a tait
mettre le cardinal Opizzoni à Vincennes, et tout de suite après le cardinal a bien voulu. J'ai donc raison de dire que l'empereur est un grand théologien.
Et moi, j'ai donc aussi raison de dire qu'avec de tels adversaires, dont l'attitude railleuse et rusée défie toutes les attaques, il ne faut pas songer à les combattre, mais bien à les gagner. L'empereur le comprit, mais trop tard.
Je le trouvai fort changé, lui, de sa personne. Mais une physionomie toute nouvelle sous laquelle il m'apparut divinement éclairé, ce fut celle de père f... une poésie admirable donne une juste idée de Napoléon regardant ou caressant son fils !
Car les cœurs de lion sont les vrais cœurs de père • I
Et puis, qu'il était beau, cet enfant, lorsqu'il se promenait aux Tuileries, dans cette calèche faite en forme de conque et traînée par deux jeunes daims que Franconi avait dressés et qui lui avaient été donnés par sa tante, la reine de Naples ! Il ressemblait à ces amours d'Herculanum... Oh! qu'il était beau ! Et que son père était heureux ! Ce fut le dernier sourire de la fortune, mais il fut bien doux.
Un jour j'avais été chez le jeune roi. L'empereur y était et jouait avec lui comme il jouait avec ce qu'il aimait, c'est-à-dire en le tourmentant. Il descendait de cheval et avait une cravache que l'enfant voulait avoir. Lorsque sa petite main l'avait attrapée, il riait
* Ce sont ces vers immortels de Victor Hugo, sur la mort du royal enfant. Il y a là toute une strophe à laquelle il faut des larmes. {Napoléon dans les Cent-et-Ùn.)
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÊS SVn
aux éclats et alors il embrassait son père, autant que l'autre le voulait. L'empereur se plaisait à ce jeu et l'on voyait dans ses yeux presque humides combien il était heureux.
— N'est-ce pas que mon fils est beau, madame Junot? me dit-il. Convenez qu'il est beau.
Je pouvais l'affirmer sans flatterie. Il était beau comme un ange.
— Vous n'étiez pas ici, poursuivit l'empereur, à sa naissance. C'était un beau spectacle ! J'ai vu ce jour-là combien les Parisiens m'aimaient ! Mais c'est une rude besogne pour vous autres femmes !
Il passa la main sur son front, comme pour éloigner un souvenir pénible. Puis il reprit, toujours en caressant les joues rosées de son fils :
— J'ai bien compris, ce jour-là, que Junot se soit sauvé de chez lui pour venir auprès de moi quand vous accouchiez ! Mais les Parisiens ont bien payé l'impératrice de ce qu'elle a souffert. Oui, ils étaient bien contents. Et à l'armée, comment ont-ils reçu cette nouvelle-là?
Je lui dis la vérité, c'est que pendant quinze jours les soldats furent comme fous de leur joie. Junot le lui avait déjà dit, mais il était bien aise d'une confirmation. Il se promenait les mains derrière son dos, la tète baissée, mais en souriant. On voyait qu'il rappelait à sa mémoire un moment bien heureux pour lui. Puis il revenait à son fils, l'embrassait, lui pinçait le nez, les joues. Et quand il criait :
— Allons, allons, taisez- vous, monsieur, croyezvous que vous ne serez jamais contrarié? Est-ce qu'un roi crie, d'ailleurs !
Il me parla ensuite de mon fils aîné, de mon plus
jeune fils, qui était alors fort malade. C'était la première fois depuis bien des années que je le voyais s'occuper ainsi de nos enfants. Cette circonstance me frappa. Je le dis à Junot, qui m'apprit également que l'empereur lui avait souvent parlé de la beauté de mon Napoléon, quand on l'avait conduit à Fontainebleau pour le baptême, et qu'une fois il lui avait demandé s'il était vrai que je fusse accouchée seule et sans secours à Ciudad-Rodrigo, comme l'avaient dit dans le temps les journaux anglais. Deux ans plus tôt l'empereur ne se serait jamais occupé de pareille chose.
C'est une particularité bien étrange que cette sorte de dénégation attachée à la naissance des héritiers d'un trône. Que pouvait-il y avoir d'étonnant à ce que Marie-Louise, jeune, belle, fraîche personne, eût un enfant après onze mois de mariage ^ ? Et cependant que de sottises, que de pauvretés furent dites à cette époque ! On m'écrivait ces belles choses-là et, lorsque j'arrivai à Paris, je fus stupéfaite d'entendre de la part de gens qui jamais n'auraient dû même en avoir la pensée, des paroles au moins fort ridicules à cet égard-là. Mais j'entendis aussi des versions autlieritiques et je ne conçois pas comment la plus absurde méchanceté n'a pas reculé devant l'impossibilité d'une accusation*.
• Le mariage civil de l'empereur fut célébré à Saint-Cloud le dimanche 1" avril 1810, à deu.x heures après-midi. Ce fui le lendemain, 2 avril, qu'eut lieu, dans la grande galerie du Louvre, la cérémonie religieuse.
* Que n'a-t-on pas dit aussi de l'accouchement de M"* la duchesse de Berry ? Mais ici le cas était différent. Celle fois on pouvait en douter. Non pas que j'en doute, j'y crois au coq*
L'Angleterre a pu empêcher, par son geôlier-bourreau, de mettre sur le cercueil de Napoléon une plaque qui indiquât que cette grande victime était morte sous les coups de son poignard le S mai 1821. La Restauration a pu rendre des décrets pour qu'on déchirât des gravures, qu'on brisât des bronzes, qu'on abattît des statues. Oui, la haine et la crainte jalouse ont pu tenter beaucoup de choses pour détruire la plus immense, la plus lumineuse mémoire que la postérité accueillera jamais. Eh bien, malgré tous ces efforts impuissants, il restera toujours une tradition orale, simple parce qu'elle est sublime comme son sujet, et que c'est le peuple, le paysan, qui conserveront cette tradition dans toute sa beauté. Le père dira à son fils, qui le redira à l'autre génération, laquelle elle-même le transmettra à ses fils, comment chacun allait à Saint-Cloud pour voir la jeune impératrice qui se promenait, pâle, souffrante, mais pour des maux qu'on chérissait, car ils indiquaient son nouvel état. Cette tradition racontera comment la voix unanime de tout un peuple demandait qu'elle eût un fils, un fils, pour qu'il héritât de la gloire de son père qui avait fait la gloire de sa patrie, pour qu'il héritât de I'empire de France. Et ce vœu, savez-vous bien, il partait des palais, des chambres dorées, comme il était poussé sous le chaume et dans la mansarde, par le mendiant et l'ouvrier.
Une tradition qui demeurera éternellement vivante, sera celle du 20 mars 1811, lorsque le premier coup
traire. Mais il y a des circonstances au moins singulières qui ne sont pas même en apparence dans l'autre événement, auquel vingt-deux personnes assistaient.
de canon annonça enfin que Mnrie-Louise était mère. A ce premier retentissement, tout ce qui marchait s'arrêta ^ Tout. Dans une seconde la grande ville tut frappée de silence comme par enchantement. Le mot d'affaires le plus important, la parole d'amour la plus délirante, tout fut suspendu. Et, sans le retentissement du canon, on aurait cru être dans cette ville des Mille et une Nuits, qu'un coup de baguette pétrifia. Puis un vingt-deuxième coup tonna enfin dans le silence! Alors un seul cri, un seul! — mais poussé par un million de voix, retentit dans Paris et fit trembler les murs de ce même palais où venait de naître le fils du héros, et autour duquel la foule était si pressée qu'un moucheron n'aurait pu se poser à terre. . . Et les chapeaux volaient en l'air, les mouchoirs flottaient. On courait, on s'embrassait, on s'annonçait la grande nouvelle en riant, et pourtant avec des larmes, mais des larmes de joie. Car les vieux soldats voyaient dans ce fils de leur général bien-aimé, de leur empereur respecté et chéri, ils voyaient tout un avenir. Et cet avenir était bien assez beau pour leur payer leur sang et leurs membres laissés sur tous les champs de bataille. Les lauriers achetés à ce prix allaient enfin grandir autour du berceau d'un fils de l'empereur.
Et LDI, cependant, caché derrière un rideau, il voyait ce peuple, il entendait sa joie, ses vœux. Et cette àme d'acier s'amollit sous ces accents d'amour. Il pleura ! Il pleura d'émotion ! Cette joie populaire fut trouver dans son âme tout ce que le ciel y avait
* Au premier coup de canon le bourdon de Noire-Dame et les cloches des paroisses, qui sonnaient depui:i que l'impéralricd était en travail, s'étaient arrêtés...
versé de tendre, de bienveillant, et ce qui jusqu'alors ne s'était pas développé en lui.
A onze heures ftP* Blanchard monta en ballon et partit de l'École militaire, de cette caserne de la garde impériale, de ce lieu que Napoléon avait habité comme jeune homme et où dix ans plus tard il distribuait ses aigles à l'armée française, pour aller annoncer autour de Paris la naissance du fils de Vempereur, du fils de Napoléon Bo7iaparte.
Le télégraphe fut aussitôt mis en mouvement et Bruxelles, Lyon, Anvers, Brest, Bordeaux, Lille, toutes les grandes villes de l'empire furent instruites, et à quatre heures après-midi on savait que la joie des provinces était égale à celle de Paris. Des courriers, des pages, des officiers de l'empereur furent envoyés dans les cours étrangères pour remplir le même office. Le Sénat d'Italie, les corps municipaux de Rome et de Milan furent également prévenus. Les places de guerre reçurent ordre de faire tirer les mêmes salves qu'à Paris. Les ports de aer firent pavoiser leur flottes et partout, aussitôt que la nouvelle était connue, on illuminait sans ordre. Et ceux qui veulent trouver dans les démonstrations du peuple l'expression de sa pensée la plus secrète auront pu remarquer que dans tous les faubourgs et dans les autres quartiers les derniers étages des plus pauvres maisons étaient aussi éclairés que les plus beaux hôtels de Paris. Et les édifices publics, toujours resplendissants de lumières dans de pareilles fêtes, étaient à peine remarqués, tant la joie publique s'efforçait de tout effacer.
Il y eut une fête impromptue que les bateliers voulurent absolument donner ce même jour du 20 mars
et qui se prolongea fort avant dans la nuit. Eh bien, rien de tout cela ne fut ordonné. Tout venait du cœur. Et ce même peuple qui depuis trente-cinq ans avait subi tant d'émotions, avait pleuré sur tant de pertes, avait chanté sur tant de victoires, retrouvait encore des affections tout aussi vives, tout aussi fraîches qu'au matin de sa gloire, pour fêter et publier son enthousiasme.
Le roi de Rome fut ondoyé le jour même de sa naissance, à neuf heures du soir, dans la chapelle des Tuileries. Toute la famille impériale y suivit l'empereur, qui s'y rendit avec des émotions profondes. Il ne les a pas laissé voir à tout le monde. Mais le voile de cette grande âme a été quelquefois soulevé et un œil ami a pu y pénétrer. L'empereur fut donc à la chapelle, suivi de sa maison, de celle de l'impératrice, de celle de Madame mère et des princesses ses sœurs, ainsi que des rois ses frères. Il se plaça au milieu de la chapelle, sous un dais, à son prie-dieu. On avait mis un socle de granit sur un tapis de velours blanc brodé d'abeilles d'or et sur ce tapis était un vase de vermeil destiné à servir de fonts baptismaux. L'expression de la physionomie de l'empereur était admirable. Elle était grave et douce. Quand il s'approcha surtout pour présenter le roi de Rome à l'ondoiement, alors il y eut un moment de silence, un de ces moments uniques dans la vie. Ce silence était non seulement religieux, mais on comprenait qu'il n'était pas de parade comme il aurait pu l'être dans une pareille circonstance. Ce recueillement momentané formait aussi un contraste touchant avec le bruit joyeux des acclamations du dehors, qui faisaient vibrer tes vitraux de la chapelle.