CHAPITRE XVI
Encore un mot sur la naissance du roi de Rome. — Sauvez la mère ! — Le sacrifice. Douloureuse anxiété. — M™^ de Montesquiou. — Premier cri. — Allégresse. — Gros garçon. — Henri IV et Napoléon. — Jeux d'enfance. — La figure barbouillée de sauce. — Maman Quiou. — Caractère de M""* de Montesquieu. — Sa conduite admirable. — Rivalité. —Marie- Louise. — Bonjour! bonjour! — MM. Paër et Isabey. — Voyage dans le Nord de la France. — Indifférence. — Baptême.
— Napoléon-François-Charles-Joseph. — Souvenirs. — Je prie pour mon père et pour la France. — Ouvrez, je suis le petit roi. — Sa Majesté le roi de Rome ! — Son caractère.
— La veuve et son fils. — Pétition recommandée. — Par qui. — Succès spontané. — Le Champ-de-Mars. — Hudson Lowe et Saint-Hélène. — Honte !
Encore un mot sur la naissance du roi de Rome.
On sait combien Marie-Louise souffrit pendant le travail. Les douleurs se firent sentir à sept heures du soir le 19 mars et ce ne fut qu'à six heures et demie — sept heures même, je crois — du matin, qu'elle fut délivrée.
Ce que l'empereur lui témoigna d'attachement, pendant ces heures de souffrances, ne peut être décrit. On croirait qu'on veut faire du roman. Mais ce qui est certain, c'est qu'il l'aimait, et qu'il l'aimait d'amour, surtout à cette époque. Aussi, lorsque le baron Dubois fut le trouver pour lui annoncer le danger de l'impératrice, il sortit du bain où il venait de se mettre pour calmer sa fièvre d'agitation. Sans donner le temps qu'on l'essuyât il passa une robe de
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chambre et courut auprès de l'impératrice en criant à Dubois :
— Surtout ne songez qu'à la mère! sauvez lanière! Ne perdez pas la tète!...
Et lorsqu'il fut arrivé près d'elle, il l'embrassa en lui demandant de prendre courage, de songer à lui, à lui qui l'aimait tant! Et il prenait sa main, la baisait, la serrait doucement dans les siennes, la regardant avec un amour infini de cet œil si puissant qui lançait la foudre et qui venait fondre son regard tendre et caressant dans celui de la mère de son enfant, qui dans ce moment n'était pour lui qu'une maîtresse adorée. Bientôt ses gémissements lui brisèrent le cœur. Il devint pâle, pâle à faire croire qu'il allait mourir. Il ne put rester. Il quitta la chambre, passa dans un cabinet et, là, tremblant, oui tremblant de crainte, il passa vingt minutes dans des tortures inouïes, car il avait fallu employer les ferrements. L'enfant présentait les pieds et la tète paraissait tellement engagée que Dubois était inquiet.
— Parce que je suis impératrice, faut-il donc que je sois sacrifiée ! dit Marie-Louise.
Eh ! qui lui avait parlé de sacrifice? N'avait-elle pas vu le regard de désespoir et d'amour que Napoléon avait jeté sur elle? Sacrifiée ! Quelle était la pensée qui pouvait surgir dans cette âme de femme qui ne fut, quoique femme, ni épouse ni mère ? Étaitce l'amour qui entourait tous ses pas depuis une année? Etait-ce encore une fois le cri de ce cœur désespéré, qui était venu retentir tout à l'heure auprès de son lit de souffrance ^ ?
«M™* de Montesquiou, cet ange de vertus, de perfections, que
Lorsqu'elle fut délivrée, l'empereur, qui était au moment de se trouver mal, se précipita dans sa chambre et courut l'embrasser sans jeter d'abord un seul regard sur son (ils, qui pouvait être cru mort, car il fut près de dix minutes sans donner aucun signe de vie. On l'enveloppa dans des serviettes chaudes, on lui souffla quelques gouttes d'eau-de-vie dans la bouche et, enfin le royal enfant poussa un faible cri.
Il faut avoir connu cette noble et sérieuse figure de Napoléon, pour se rappeler avec surprise l'expression de joie délirante qui l'anima dans le moment où le premier cri de son enfant, de son fils, frappa son oreille. Il courut avec l'impétuosité d'un jeune homme de vingt ans, auprès de ce fils que la fortune lui avait réservé pour la plus haute, mais aussi pour la dernière de ses faveurs ! Il l'embrassait avec une tendresse toute de cœur et d'effusion. Puis il retournait au lit de Marie-Louise. Il la remerciait de lui avoir fait un tel présent et il retournait à son enfant pour l'embrasser encore...
Lorsque l'impératrice fut remise dans son lit et que tout fut plus calme autour d'elle, l'empereur la quitta pour aller s'habiller. Il était presque nu. Lorsqu'il remonta dans son appartement, son front était rayonnant. Il souriait et chantait à demi-voix, ce qui, surtout chez lui, était une marque du plus grand contentement. Plusieurs personnes de son service étaient là et n'osaient pas approcher. Il les appela lui-même...
Napoléon avait si bien s* deviner pour placer auprès dn roi de Rome, était derrière Marie-Louise dont elle tenait la tête, et elle l'encourageait : « Allons, madame, du courage ! Vos précieux jours ne sont pas en danger. J'ai passé par là, moi. Je puis vous l'affirmer, vous ne courez aucun danger, n'ayez aucune crainte. »
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— Eh bien, j'espère, messieurs, que nous avons un assez gros et un assez beau garçon? Il s'est fait un peu prier pour arriver, par exemple. Mais enfin le voilà !
On ne peut se faire une idée de la foule qui se pressait aux portes du château pour avoir des nouvelles du nouveau-né et de l'impératrice. L'empereur, en l'apprenant, ordonna qu'il y aurait toujours un chambellan dans l'un des salons des grands appartements, pour donner connaissance du bulletin que les médecins de l'impératrice donnaient de sa santé.
Oui, je le répète, qui n'a pas vu Napoléon sous l'influence de ses émotions intérieures, caiisées par des peines ou des joies domestiques, ne l'a pas connu comme il devait l'être. On a beaucoup parlé de Henri IV demandant à l'ambassadeur d'Espagne s'il avait des enfants, parce qu'il était à quatre pattes avec un des siens. Eh! mon Dieu, que de tableaux dans le même genre on aurait pu faire de l'empereur, car il adorait son fils et il en était dans une occupation perpétuelle. Il jouait avec lui comme si lui-même avait eu six ans. Il prenait le roi de Rome dans ses bras, le faisait sauter en l'air, le remettait à terre, puis l'enlevait encore avec une vivacité qui faisait rire l'enfant jusqu'aux larmes. Puis il se mettait avec lui devant une glace et lui faisait des grimaces, ce qui excitait la joie du jeune prince à lui faire faire des cris et des trépignements. Souvent aussi l'enfant pleurait, parce que la plaisanterie avait été trop vive. Alors l'empereur lui disait:
— Comment, Sire, tu pleures? Oh! Un roi qui pleure ! Que c'est vilain! Fi ! fi! c'est laid !
L'heure à laquelle on le lui menait n'était pas posi-
tivement réglée et ne pouvait l'être. Cependant celle du déjeuner était particulièrement adoptée. Il lui faisait boire du vin de Bordeaux, ou bien trempait son doigt dans le verre, et le lui faisait sucer. Quelquefois c'était dans de la sauce qu'il trempait son doigt, alors il en barbouillait le visage du jeune prince qui riait de tout son cœur, en voyant son père aussi enfant que lui, et ne l'en aimait que davantage. Les enfants aiment toujours ceux qui jouent avec eux.
Un jour l'empereur lui avait mis ainsi de la sauce au bout du nez, du menton et sur les joues. Le roi de Rome, que cela amusait beaucoup, voulait que l'empereur en fit autant à maman Quiou. C'est ainsi qu'il appelait M""" de Montesquiou.
■ Le choix que l'empereur avait fait d'elle pour gouvernante de son fils prouvait bien comme il savait juger les hommes. C'était le choix le plus excellent, le plus parfait que l'on pût taire. Encore assez jeune pour que son âge ne pût effaroucher l'enfant, elle avait pourtant la maturité nécessaire à la haute fonction que la confiance de l'empereur l'appelait à remplir. Noble de nom, noble de cœur, elle possédait réellement ce que le monde n'accorde souvent qu'à la fortune et à la faveur, l'estime de tous. On la respectait et on l'aimait.
M°" de Montesquiou avait été élevée d'une manière différente que les jeunes filles de son époque. Son éducation avait été fort soignée. Elle était pieuse et point dévole. Elle n'aurait jamais manqué d'aller à la messe un dimanche, mais elle y allait sans fracas. Et il en était de même de tous ses devoirs de religion, parce que sa piété était aussi éclairée qu'elle était vraie. Sa réputation était pure même de la plus légère