CHAPITRE XIX
L'Europe s'obscurcit. — Contre-coup dans le Nord. — M. Pitt se survivant. — Fêtes aux Tuileries. — La princesse Pauline, ravissante dans le costume de Clorinde. — Ridicule de celui de la reine de Naples. — Quadrille des Heures et des Saisons. — Flore. L'Amour et Apollon. — Mort d'une rose. — Le gén'!Tal Schérer. — M™* Legrand. — Le général Legrand. — Inaction terrible de la Russie. — Le boudoir de Catherine. — 1811. — La récolte. — Le duc de Bassano. — M. de Montalivet. — Le pain ne manquera pas, mais il sera cher. — Belles paroles de l'empereur.
Le drame politique prenait tous les jours une phy sionomie plus active et plus sérieuse en même temps. Mais par une conséquence toute naturelle du malheur que devait produire la guerre de la Péninsule, c'était alors qu'il se faisait sentir de ce côté des Pyrénées et que son contre-coup allait ébranler l'Europe et renverser le trône impérial.
Les efforts inouïs que fit Napoléon pour soutenir l'Espagne amenaient à la fin de 1811 eten 1812 un résultat qui aurait été sans doute la soumission de l'Espagne. Nous étions affermis en Catalogne et en Aragon par les victoires de Suchet, tandis que, nous avançant jusqu'aux portes de Cadix, nous achevions la conquête des quatre royaumes d'Andadousie. Le passage de la Sierra-Moreua furcé en quelques heures, la
dispersion de la junte centrale \ les cortès extraordinaires, assemblées dans l'île de Léon, rendant presque tous les jours des décrets contradictoires, le conseil de régence ^ toujours en dispute avec les autres autorités, tous ces troubles que les chefs du nouveau pouvoir n'avaient pas la force ou peut-être la volonté de maîtriser et de détruire, nous donnaient, à nous, une attitude plus respectable * , et le roi Joseph l'avait pu remarquer dans son voyage en Andalousie. Il la traversa tout entière, fut même visiter les rives de la baie de Cadix et put se convaincre que partout on était fatigué de la guerre. Les Espagnols n'aimaient pas les Anglais, et cette union leur était odieuse. Ainsi donc, malgré nos revers devant lord
* Une assez curieuse remarque à faire, c'est ^estime dans laquelle une junte tenait l'autre. C'est une pièce rare à voir que la proclamation de la junte suprême, du 28 janvier, dans laquelle elle appelle les membres centraux polirons et fuyards, abandonnant leur poste.
2 Lorsque les Français approchèrent de Séville, la junte centrale s'étonna. Il y eut alors un beau mouvement de la junte suprême, qui reprit son nom au moment du danger. Les cortès s'établirent dans l'île de Léon, le 24 septembre de la même année, et nommèrent un conseil de régence composé de trois membres. Il exerça jusqu'au 22 janvier 1812. Puis les cortès les ôtèrent pour les remplacer par un autre conseil de cinq individus. Ceuxci eurent le pouvoirjusqu'au8marsl813. Alors ilyeut encoreun autre conseil composé de trois membres, qui conserva le pouvoir jusqu'au retour de Ferdinand VII. C'était absolument l'histoire de la France, depuis le 10 août jusqu'au 13 vendémiaire, tant il est vrai que l'anarchie porte partout les mêmes fruits.
3 J'ai entendu des Espagnols d'un grand sens dire fort judicieusement que les événements heureux de l'Andalousie avaient placé la nation dans une position éminemment critique, parce qu'il fallut se déclarer immédiatement.
Wellington, notre retraite précipitée et tous les malheurs des Arapiles. je crois que nous aurions gardé l'Espagne. Au reste, elle était elle-même dans cette persuasion, car des milliers do familles rentraient dans la mère patrie, tout le monde non seulement acceptait des emplois près du nouveau gouvernement, mais, comme le disait un loyal et brave Espagnol (don Gonzalo O'Farrill), les solliciteurs se multipliaient comme aux jours les plus paisibles de la monarchie.
Une autre preuve de cette conviction dont je parle est la séparation des provinces américaines de la mère patrie et la proclamation de leur indépendance. Buenos-Ayres destitua son vice-roi don Francisco Cisnéros et créa une junte suprême au nom de Ferdinand VII! D'autres provinces jugèrent le moment favorable pour conquérir leur indépendance et elles la proclamèrent, toujours dans cette persuasion que la mère patrie était perdue pour l'Amérique.
Mais lorsque le contre-coup de la guerre d'Espagne alla frapper à l'autre bout de l'Europe, lorsque de celte même bouche fraternelle de l'empereur de Russie sortirent des paroles menaçantes, lorsque l'Autriche oublia que l'impératrice des Français était sa fille, lorsque la Prusse, qui n'oubliait, elle, jamais rien, surtout dans son intérêt, fit comme eux, lorsque enfin toute cette ligue formidable du Nord s'éleva pour compter ses phalanges et voir si elles pouvaient, résister à Napoléon, alors la Péninsule reprit aussi sa robe maudite, se hérissa de nouveau de meurtres et de carnage. L'enfant dormant à l'ombre d'une haie fut égorgé s'il était Français et le peu de confiance que nos troupes avaient reprise fut détruite pour ne plus revenir.
L'Angleterre fut ici ce qu'au reste elle fut souvent en agissant comme légataire de M. Pitt V Elle prévit les désastres du Nord et porta de nouvelles forces dans la Péninsule. Ce n'était pas dans la coalition du Nord qu'était sa place et, lorsque après la bataille des Arapiles, les Français, qui évacuaient Madrid et l'Andalousie, forcèrent les Anglais à se replier jusque sous le canon de Ciudad-Rodrigo, ils y furent sans peine, ils étaient certains de n'y pas demeurer longtemps.
Le ciel de la France était à cette époque partout nébuleux. C'était vainement que l'empereur ordonnaii des fêtes, des quadrilles, qu'il réunissait autouj de l'impératrice Marie-Louise une cour composée de jeunes femmes chargées de la distraire. Ces mêmes jeunes femmes étaient inquiètes. Elles avaient là autour d'elles des frères, des maris, des pères, des amants et la perspective d'une nouvelle guerre était odieuse. Mais on sait que lorsque l'empereur avait parlé il fallait obéir et quand il commandait d'être gai, il fallait rire et montrer un semblant de joie, quoiqu'on n'en eût pas au cœur.
Ce fut à peu près vers cette époque qu'il y eut à la cour, dans la salle de spectacle du château, un quadrille où les sœurs de l'empereur jouèrent le principal rôle. Le quadrille lui-même était insignifiant. Il n'y avait de charmant à voir que les deux princesses.
* M. Pitt ne fut jamais heureux dans ses dix-sept ou dix-huit tentatives faites contre la France. Mais si l'arbre fut long à venir, il grandit enfin, les fruits mûrirent et je crois que lord Casllereagh et lord Aberdeen ne travaillèrent que d'après ses propres instructions.
Mais la princesse Borghèse était idéale surtout de beauté.
Elle représentait l'Italie et, sous ce costume purement de fantaisie et créé avec le goût le plus parfait^ elle était ravissante. Elle avait sur la tête un léger casque d'or bruni, sur lequel étaient quelques légères têtes déplumes d'autruche, d'un blanc éblouissant; sa poitrine était couverte par une petite égide à écailles d'or, de laquelle partait une tunique de mousseline de l'Inde, brodée de lames d'or ; mais ce qui était ravissant, c'étaient ses bras et ses jambes. Ses bras entourés de larges bracelets d'or, où se voyaient les plus beaux camées de la maison Borghèse, la plus riche en ce genre de bijoux. Ses petits pieds étaient chaussés par des brodequins à bandes de pourpre brodées d'or, et dont chaque croisement sur la jambe était arrêté par un camée. La plaque qui réunit Végide et la fixe sur la poitrine, était un magnifique camée représentant Méduse mourante. C'est sans doute un des morceaux les plus curieux de la belle collection de la maison Borghèse. Le costume de la princesse Pauline était complété par une demi-pique d'or qu'elle tenait à la main.
Il est impossible de rendre l'effet qu'elle produisit à son arrivée sur la scène, où elle joua une très courte pantomime avec sa sœur, qui représentait la France. La princesse Pauline avait l'air de ces apparitions fantastiques, évoquées comme une intelligence céleste. C'était un ange descendant du ciel sur un rayon lumineux. Cette idéale créature, toute suave, toute sylphide, avec ce casque et celte lance, et ce léger nuage blanc ondulant sur cette surface élincelante du casque d'or, et puis ces mouvements doux
et moelleux, parce que son corps fatigué et surtout paresseux n'avait pas la volonté de se mouvoir, tout en elle, jusqu'à cette nonchalance, était adorable. Ah! si jamais sa sœur fut jalouse de sa gracieuse beauté, celte soirée n'a pas dû éteindre son envie. J'ignore comment la reine de Naples a pu être assez mal conseillée pour adopter un costume aussi ridicule que celui qu'elle avait, surtout avec sa taille, qui était déjà à cette époque courte et ramassée. Elle avait une robe assez longue, avec un manteau de pourpre brodé d'or, avec lequel elle figurait la France V Et puis sa tête était surmontée d'un casque, d'un panache. Tout cela était lourd, sans grâce. Et, si du milieu de ce monceau de dorures, de perles, de joyaux et de mauvais goût, il n'était pas sorti une charmante tête, bien fraîche et bien gracieusement jolie, c'était à faire un trop bizarre contraste avec cette apparition lumineusement belle dont sa sœur faisait le prestigieux effet. Elles dansèrent toutes deux une manière de pas que Despréaux leur composa et dans lequel la princesse Pauline eut encore tout l'avantage par la légèreté de son costume et la grâce qu'il permettait à ses attitudes.
Et puis il y eut aussi un autre quadrille, celui des Saisons, qui fut vraiment charmant par la fraîcheur des costumes, leur richesse, le soin avec lequel tout était fait. Et ce qui était bien aussi remarquable, parce que cette magnificence-là est impossible à imiter, c'était la multitude de ravissantes personnes qui
* Peut-être était-elle l'Italie et la princesse Pauline la France. Je n'ai pas le fait assez présent pour décider la chose, qui est, au fait, de bien peu d'importance»
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formaient le groupe des Heures suivant le Soleil.
Ce soleil, c'était quelqu'un qui avait le surnom de beau, c'était un aide de camp de Berthier, M. Charles de Lagrange. Il était sans doute fort bien. Il avait une belle tournure, même une belle figure, quoique ses deux yeux ne fussent pas toujours d'accord. Enfin il était fort bien. Toujours est-il qu'il faisait Apollon, qu'il avait un tricot couleur de chair, qu'il était couronné de Valloro obligé et qu'il portait la lyre. Par exemple, si les femmes étaient charmantes sous tous les costumes qui étaient mis en réquisition pour les quadrilles, rien n'était plus ridicule que les hommes. Ils avaient l'air de mardis gras, et depuis j'ai bien ri devant une caricature ravissante, qui est, je crois, du crayon admirable de Charlet et qui représente un Turc arrêté dans le carnaval par un gendarme, avec un Pierrot de sa connaissance. C'est absolument cela.
M. de Gais de Malvirade, aujourd'hui colonel de cavalerie, alors premier page de l'empereur, faisait Zéphyre. Une femme bien charmante et aussi pure qu'elle était belle. M""' de Mesgrigny, sous-gouvernante du roi de Rome, était son Printemps ou sa Flore, comme on voudra, et jamais plus joli visage, plus doux sourire, n'ont été à Flore, si tant est qu'il y ait eu une Flore.
C'était une gracieuse femme, en effet, que M°" de Mesgrigny. Si belle et pourtant si respectée des méchants ! Une auréole si pure autour de ce charmant visage! Elle était sœur de M. de Rambuteau. M. de Narbonne m'apprit d'abord à la connaître, et ensuite je l'appréciai par moi-même et pour ellemême. Hélas ! celle-là aussi a fait dire :
Et roite elle vécut ce que vivent les roses I
Elle est raorte bien jeune ! Aimée, regi'ettée, et (levant aussi bien regretter la vie!...
C'est ainsi que va le monde ! Les heureux n'y sont retenus que par un lien de fleurs, les malheureux par une chaîne de fer et jamais elle ne rompt sous la main de la destinée. Ceux qu'elle retient, ils ne peuvent pas mourir, ceux-là !
Ce fut au milieu de ce groupe de jeunes et jolies personnes qu'une femme également charmante fît son entrée dans ce monde dont le tribunal donne lui seul le droit d'appeler belle. Cette jeune femme était la comtesse Legrand, femme du général Legrand. Cette union avait un aspect bizarre. La jeune épouse vraiment charmante, était fille de Schérer, autrefois ministre de la guerre et général en chef de l'armée d'Italie pendant l'absence de l'empereur lors de la campagne d'Egypte. Cet homme, que beaucoup de voix ont attaqué, a été plus malheureux que coupable. Peut-être il fut contraint de suivre un torrent qui alors entraînait tout. Mais un fait positif, dont j'ai acquis la preuve depuis peu de temps, c'est que le général Schérer était un officier de la plus haute distinction comme savoir. C'était assez rare à l'époque où il commandait en Italie et où il eut le portefeuille de la guerre, et assez rare pour le dire, puisque cela est. Mais l'opinion était tellement contre lui à cette même époque qu'un officier de l'armée d'Italie me disait encore, l'autre jour, que l'armée, au désespoir de sa position et l'attribuant à Schérer — ce qui était faux — s'était soulevée tellement fortement que les canoiniers avaient été jusqu'à pointer leurs pièces sur sa tente. Le fait réel est qu'il a été fort calomnié et qu'il est mort laissant une veuve et des enfants sans for-
tune. M"' Legrand, jolie et ravissante enfant, avait dû épouser, l'année précédente, un homme d'une grande distinction et vraiment supérieur. C'était le général Boyer, chef d'état-major de mon mari.
M""" Legrand avait d'abord dû faire ï Amour dans le quadrille des Saisons. Je crois qu'ensuite elle ne le fit pas. Comme il faut toujours qu'on plaisante sur tout dans notre chère France, on fit courir une lettre dans le temps, où le général Legrand faisait ses adieux à sa femme, et lui disait :
— Songez surtout, madame la comtesse, que je vous défends de faire V Amour dans les ballets.
Parmi les Heures, c'étaient toujours les belles personnes connues. C'était M"* Regnauld de Saint-Jeand'Angely, M"" de Rovigo, M""" Duchâtel, M°" Gazani, M°' de Bassano et une foule d'autres.
C'est donc au bruit des airs de danse, des concerts et des éclats joyeux que la France vit se lever lentement, mais menaçant, mais terrible, ce gigantesque empire, ce colosse aux cent bras qui nous devait insulter en nous donnant la m.ort ! Pour la première fois Napoléon avait été confiant et, pour lui, le réveil eut toute l'amertume d'une amère déception.
Il aurait dû voir cependant que la conduite de la Russie dans la campagne de 1809 était un terrible indice de la volonté de ne le pas soutenir, ou du moins de ne le faire qu'en parole. Napoléon ne vit pas à Tilsitt, malgré toute son habileté, que le cabinet de Pétersbourg avait plié, mais qu'il n'avait pas dévié de sa route. 11 était seulement stationnaire. Le Nord, et par ce mot j'entends la Russie, n'ignore pas, depuis Catherine II surtout, que le levier qui doit ébranler l'Europe, la renverser peut-être, est chez
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elle et en elle. Napoléon n'est pas remonté assez avant dans l'histoire de ce pays... S'il l'avait fait, il aurait aisément traduit l'inaction offensante, et par là presque hostile, des troupes d'Alexandre pendant la campagne de 4809. Et cependant ce fait avait lieu après les tendresses d'Erfurt ! Mais ces tendresses elles-mêmes, quoique vraies, car je n'en doute pas, comment ont-elles pu endormir la confiance d'un homme comme Napoléon? Il savait que l'autocrate du Nord était entouré d'une troupe toujours prête à se faire justice avec le lacet ou le poignard, et le système continental, admirable sans doute comme moyen destructif dans la main d'un ennemi comme Napoléon, ne pouvait être compris par des gens qui n'ont de fortune que par le commerce d'échange et qui ne vivent que plongés dans toutes les jouissances procurées uniquement par la fortune provenant de ce même commerce. Si l'empereur était remonté dans l'intérieur du cabinet et non pas du boudoir des deux Catherines et d'Elisabeth, il aurait vu que ce qu'il exigeait en riant du jeune empereur c'était sa vie ! Et cette promesse-là, quand on la fait en riant, on ne la tient pas.
Une des colonnes de son empire que Napoléon regardait comme admirable non seulement par la force mais par la nature, c'était la Confédération du Rhin. Cette œuvre, qu'enfanta d'abord le génie de Henri IV et qui fut exécutée par Bonaparte, eût été admirable gi son emploi eût été autrement dirigé. Les Allemands aussi ont été méconnus par Napoléon. Les souverains confédérés ont été seuls caressés par sa main, tandis que leurs peuples étaient la vraie iorce qu'il fallait se concilier. Les princes ont eu des terres, des souve-
rainetés, des extensions de territoire, même des couronnes, mais ils n'avaient pas le pouvoir, mais les peuples grandissaient, s'éclairaient. Leur élan, pour n être pas rapide, n'en était pas moins sûr, et c'était dans l'ombre qu'ils attendaient le jour de la vengeance. Plus franc d'ailleurs que l'habitant du Midi, l'Allemand ne mettra pas de poison dans les citernes, ne brûlera pas son blé, n'assassinera pas surtout son ennemi pendant qu'il dort, mais il ceindra l'épée, au jour de la vengeance il frappera de son glaive et ne le remettra dans le fourreau que lorsqu'il sera vengé. Le lien qui les unit porte un beau nom, c'est celui de la vertu {Tugend hund^) L'empereur Napoléon fit donc la faute de compter les peuples allemands pour rien comme hommes et de ne les admettre dans la politique que comme une valeur numérique, qui produisait tant d'hommes de plus ou de moins dans un traité. Maintenant nous sommes dans une époque où tout devient malheur, même nos gloires.
La Russie et la Porte avaient fait un traité. On a prétendu que Napoléon l'ignorait. On a dit bien des choses à cette époque mémorable, on a gardé le silence sur bien d'autres ! Depuis, tout a été trouble et confusion. Mais du milieu de ce trouble on peut tirer quelques vérités. Je vais tâcher de le faire.
Dès l'année 1810 et 1811 la récolte n'avait pas été bonne. L'empereur était vraiment paternel pour tous les besoins du peuple et, à cet égard, il avait soin qu'il ne lui manquât rien, comme un père de famille, je le répète, soignerait ses entants. Les ordres les plus sévères furent donc donnés pour que non seulement
* Le lien de la vertu.
les greniers fussent remplis, mais que des approvisionnements lussent faits, afin que Paris ne manquât pas. Les provinces sont presque toujours sûres d'avoir du blé, par leur position d'abord et puis parce qu'elles sont plus prévoyantes. Jusqu'à présent, Paris et les grandes villes ont seules souffert de la famine.
C'était alors M. le conseiller d'Etat Maret, frère du duc de Bassano et honnête homme comme lui, qui était chargé de l'approvisionnement de Paris, en même temps qu'il était directeur général des vivres de la marine. Avant, lui, M. Paulet, gendre de Wan der Berg, avait été à la tête de l'approvisionnement de Paris, moyennant la somme de cinq cent mille francs par mois, lequels lui étaient payés par bon du préfet de police sur les hôpitaux et les hospices. La chose alla quelque temps assez bien. Puis arriva 1812 et l'on vit- qu'il n'y avait pas ce qui serait nécessaire. Déjà le pain haussait de prix et le peuple souffrait.
M. de Montalivet avait envoyé chercher un jour le comte Dubois, préfet de police, il lui avait dit :
— A dater de tel jour, vous ne donnerez plus les bons sur les hospices à M. Paulet, c'est M. Maret, conseiller d'Etat, qui est chargé de cette besogne.
11 existait, ainsi que je viens de le dire, une direction des vivres de la guerre et de la marine à la tête de laquelle était M. Maret, frère du duc de Bassano, homme peut-être moins spirituel que son frère, mais, je le répète, intègre comme lui et comme lui ne connaissant que son devoir. Comme l'empereur avait un coup d'oeil d'aigle pour démêler dans chacun le mérite qui lui était propre, il sut, à ne pas en douter, que M. Maret était celui qu'il lui fallait dans la place où il était, et il joignit à sa direction des vivres la réserve
de Paris, à la tête de laquelle était avant M. Paulet et quelques autres. Cette explication est nécessaire pour arriver à ce que je vais dire.
On était alors au mois d'août 4811. Les plus graves affaires se traitaient. M. le duc de Bassano était ministre des affaires étrangères. Et si la confiance d'amitié que l'empereur lui portait, ainsi que celle qu'il avait dans les lumières du duc, eût égalé celle que Napoléon avait dans ses propres prévisions, nos affaires seraient aujourd'hui dans une autre position et l'empereur serait peut-être encore aux Tuileries.
Le duc de Bassano est un des hommes les plus remarquables de notre époque, et le plus en état de tenir le gouvernail d'un vaisseau en dérive. Il me prend une noble et généreuse indignation lorsque je vois que les affaires ont été confiées à des mains inhabiles, à des cœurs antifrançais, à des hommes ineptes dans la science si difficile de parler à des intérêts différents, de mettre d'accord ceux de la patrie, de la gloire, et pourtant ne pas blesser ceux qui sont en regard dans la question. Tout cela se peut faire sans fausseté. Le duc de Bassano, qui, par l'esprit, le talent naturel, joints à une grande finesse de tact, une grande habitude des affaires, avait bien paru à l'empereur le seul homme capable de porter le fardeau de ses confidences politiques, est devenu depuis un homme d'autant plus précieux pour un Etat que les trésors de son expérience sont remplis des faits qui rendront l'histoire de notre époque si importante. J'ai rarement rencontré d'homme plus aimable, plus spirituel et plus capable de charmer les loisirs de toute une soirée, dans un salon rempli de gens aimables et difficiles. Jamais on ne causa avec plus de grâce, plus
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(le chnrme, une parole plus gracieuse. C'est toujours le mot de la chose, c'est toujours ce qu'il faut dire et faire, jamais autrement. Et puis, comme cet homme îst Français ! Ce qu'il aime, c'est le sol de cette France que tant de gens oublient, dont ils parlent pourtant et qu'ils connaissent si peu ! J'ai pour le duc de Bassano une profonde estime, et cette estime est fondée sur ce que je connais, sur ce que je sais de lui.
En confiant donc à son frère la direction des vivres de la guerre et de la marine, l'empereur montrait au duc de Bassano une confiance intime, car la connaissance de la marche des dilî>3rents corps de troupes devait être à la disposition du diiccteur des vivres, et cette chose, déjà d'une immense importance, doublait encore de sa valeur, dès que le directeur était frère du ministre des affaires étrangères. M. de Montalivet était alors ministre de l'intérieur.
Celait le 15 d'août de l'année 1811. Les salons de Saint-Cloud étaient remplis par la foule de ceux qui veniiieiii faire leur cour à l'empereur. Il souriait à toui le uïDnde, mais il était facile de voir qu'un suiet grav*' l'occupaii t>i (jue son esprit était envahi par une l"i)iile de grands iniérels. Il fut préoccupé pendant tout le lemps que dura le tour du cercle diplomatique. Puis, apercevant le duc de Bassano, il lui dit:
— Retenez à Sainl-Cloud le ministre de l'intérieur, votre frère, Dubois, le comte Real, Regnauld de Saint- Jean-d'Angely. iNous aurons un conseil après la messe. Vous direz à M. de Montalivet d'envoyer chercher à Paris toutes les notes qu'il peut avoir sur l'état de la rcnilte de celte année et sur les restes de l'année dernière. Si voire frère a également des notes prêtes à cet égard, dites-lui de me les apporter. Afin de leur