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donner le temps nécessaire pour arriver, le conseil n'aura lieu qu'à trois heures.
M. le duc de Bassano s'acquitta sur-le-champ de net ordre. M. de Montalivet envoya ou fui clitMcher les notes demandées par l'empereur, et à trois heun;s, le conseil s'ouvrit. L'empereur paraissait sombre et soucieux. Enfin il rompit le silence et dem.mda à M. de Montalivet dans quel état était la récolte cette année en France.
M. de Montalivet répondit que la récolte était des plus belles, et que jamais elle n'avait présenté une plus grande espérance.
L'empereur jeta un seul regard sur M. de Montalivet et passa à un autre conseiller, en lui adressant la même demande ; M. Maret répondit que ses notes n'étaient pas prêtes pour lui permettre de répondre à une question de cette importance, mais qu'il croyait pouvoir dire, cependant, qu'il ne croyait pas à ces espérances dont parlait M. de Montalivet. Diihois lut du même avis et quelques autres aussi. Mais le plus grand nombre affirma que la récolte était belle.
L'empereur écoutait, le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, et son front supporté par sa main. D ne jouait pas avec son canif dans un pareil moment ! Enfin, il releva la tête, parcourut l'assemblée avec le regard perçant et profond qui le rendait incisif comme un glaive et prononça lentement ce peu de mot :
— Et moi, messieurs, je vous dis qu'il tiest pas vrai que nous ayons une bonne récolte. Elle est lu.iu vaise même ^ ! Elle est... ce que fut celle de l'année
* Lorsqu'un soleil précoce fait former trop rite l'épi, il en résulte que les pluiea qui vieuDent ensuite foal couler la fleur ;
OE La î3tJCHESSE D'ABRANTÊS 4SI
dernière. Ceci est grave, messieurs. Vous savez tous de quelle importance il est pour la tranquillité de la France, et notamment de Paris, que le pain surtout soit assuré. J'ai vu dix émeutes qui n'auraient pas eu lieu si le peuple avait eu de quoi manger. Il faut s'occuper sérieusement de cette affaire. Songez bien que lorsque la récolte est médiocre il y a gêne, et que lorsqu'elle est bonne il y a souvent gêne encore \
Le conseil fut souvent tenu pour le même objet. L'empereur voyait approcher le moment où il devait quitter Paris, et sa sollicitude était grande pour l'état dans lequel il laissait la France, aussi fut-il de la plus extrême sévérité pour l'exactitude des séances de cette sorte de comité des subsistances, qu'il présidait toujours lui-même.
Un jour M. de Montalivet, en terminant son rapport, dit :
— Enfin, Sire, Votre Majesté ne doit avoir aucune inquiétude, le pain sera cher, mais il ne manquera pas.
A peine la dernière parole était-elle sortie de la bouche de M. de Montalivet que l'empereur fut debout devant lui et, le regardant d'un œil menaçant et sa lèvre frémissante, beau, admirable dans sa colère :
— Qu'est-ce à dire, monsieur? Qu'entendez- vous par ces paroles : Le pain sera cher, mais il ne man-
et l'épi avec la plus belle apparence, n'a que des grains presque vides. Ce fut ce qui arriva en 1810 et 18H.
' Par la cberlé des transports. L'empereur parlait ensuite des autres in-oviucus de la Fiance. La Beauce ne donne .-es grain.s qu'à Paris. La Beauce, quelque abonnante que soit sa récolte, ne la v-rse que dans les greniers de Paris, qui toujours doivent être pleins.
querapas? Eh! de qui donc croyez-voaf5, monsîem, que nous nous occupions depuis deux mois ? Des riches? Je m'en occupe bien, vraiment! Et qu'est-ce que cela me fait à moi, monsieur, que vous ayez du pain ou que vous n'en ayez pas? Je sais qu'avec de l'or on en trouvera comme on en a trouvé, comme on trouve de tout avec l'or dans. ce monde. Ce que je veux, monsieur, c'est que le peuple ait du pain, c'est qu'il en ait beaucoup, et du bon, et à bon marché. C'est que l'ouvrier, enfin, puisse nourrir sa famille avec le prix de sa journée !
Et sa voix de plus en plus tonnante était montée au plus haut degré de violence. Elle faisait trembler la voûte. Puis, il ajouta avec plus de calme :
— Messieurs, lorsque je serai loin de la France, n'oubliez pas que le premier s*tin du pouvoir que j'y laisserai sera d'assurer constamment la tranquillité et le bonheur public, et que les subsistances forment le principal mobile de cette tranquillité, pour le peuple surtout.
Et, dans le même temps que de si essentielles inquiétudes venaient à lui pour troubler son sommeil, il était tenu dans une sorte de question par la Russie, qui, jouant le jeu qu'elle avait adopté depuis Tilsitt et ne jugeant pas encore le moment favorable pour lever l'étendard avec le cri de guerre, montrait néanmoins sa mauvaise foi, car alors il y en avait. Non que l'empereur Alexandre n'aimât pas Napoléon, mais parce que sa position le contraignait lui-même à la duplicité. Avant de commencer le récit des événements arrivés en 1812 et 1813, il faut entrer ici dans quelques détails pour lestjuels il est nécessaire de re tourner dans le passé.
Lorsque le traité de Tilsitt fut signé par Napoléon et l'empereur Alexandre, il est étrange que le Russe ait pu abuser le héros au point de lui faire croire à une alliance qui n'eût été fondée sur des sentiments d'estime et' d'amitié qui n'auraient eu qu un semblant. Il faut donc qu'il y ait eu quelque chose de vrai dans cette affection proclamée de si haut par l'empereur Alexandre. Mais ici je raisonne comme une femme \ et la question est trop sérieuse pour n'y pas mettre touie la gravité convenable. Il est de fait que depuis le jour où Napoléen força la Russie à signer un traité qui la déconsidérait aux yeux du monde entier, il dut s'attendre à une représaille. Déjà Masséna, en battant Korsakoff sur la Limmat ^, avait altéré le prestige brillant laissé par Catherine II, et Austerlitz avait achevé de le détruire. Enfin la guerre de Pologne et le traité de Tilsitt ^ avaient complété la déconsidération générale. Ce fut donc une imprudence, une faute réelle à Napoléon, de dégarnir le Nord, de lui livrer \e champ pour aller en Espagne et en Italie. La faute est toujours faute. Soit qu'elle vienne de la pensée elle-même, soit qu'elle soit le résultat d'une grande confiance, la confiance est toujours impardonnable d'un souverain à un souverain, La mort de Paul I", d'ailleurs, faisait voir à Napoléon que la Russie, bien que gouvernée aussi despotiquement qu'un royaume de l'Inde, avait une manière de se faire justice devant laquelle il n'était aucun tribunal qui osât siéger pour la con-
* Parce que les femmes, ne vivant que d'affection, la voidot 30mme une nécessil»; dans tous les actes de la vie. 2 24 septembre 1799.
» 8 juillet 1807,
damner. Peut-être l'empereur Alexandre eut-îl en effet un moment d'entraînement vers Napoléon, surtout à Erfurt, où Napoléon exerça sur le tsar cef irrésistible empire que connaissent tous ceux qm l'ont approché. Mais il devait apprendre à connaître la nation russe, il devait le faire comme l'amant d'une femme doit parfaitement connaître tout ce qui est autour d'elle. Depuis Pierre-le-Grand, la nation russe — ce qu'on peut appeler corps de nation — n'avait fait aucun progrès dans la civilisation de l'Europe. Ses nobles, eux seuls, avaient pris de nous nos vices et nos besoins de luxe. Mais le peuple russe était ce qu'il était, il avait toujours cette même soif de conquêtes et non de gloire, donnée à un peuple barbare par un maître despote. C'est toujours cette même volonté de ne voir dans une frontière, quelque reculée qu'elle fût, qu'une limite qu'il fallait abattre, et cela avec cet orgueil qui caractérise le peuple barbare. Les Russes ont encore, même après être venus se plonger dans la lumière de l'Occident, toute la superstition des Scythes et cette haine pour tout étranger qui caractérise le peuple hébreu, dont le sang s'est mêlé au sien depuis plusieurs siècles. Tout ce que je viens de signaler devait donc devenir l'objet de l'attention de Napoléon, même en admettant, ce que je crois vrai, que l'empereur Alexandre lui ftlt d'abord dévoué. Mais encore une fois l'Angleterre était là pour rappeler à la noblesse russe qu'elle ne pouvait vivre sans elle. Toute l'année 1811 se passa en pourparlers inutiles. Le 5 avril, M. le duc de Bassano fut nommé ministre des affaires étrangères. Le 6 il passa une note à M. le prince Kourakin, pour lui denumder des explications. Le prince répondit des choses oiseuses,
OU bien parlait toujours de ce duché d'Oldenbourg. C'était à peu près comme s'il était venu parler du douaire de la reine Mandane. On lui demanda ce que sianifîait cette armée de quatre-vingt mille hommes qui se rassemblait par les ordres du cabinet de Pctersbourg? L'ambassadeur, comme un homme tout pacifi'iue qu'il était, répondit qu'on se raillait probablement de lui, qu'il n'était pas question d'une armée et que l'empereur son maître était lui-même fort peiné qu'on lui fît de semblables questions.
Maintenant, savez-vous quel fut le véritable motif de plusieurs malheurs peut-être même desplusgrands malheurs de cette année? ce fut l'ambassade de M. le duc de Vicence. Alors que j'aurai raconté ce que j'ai à dii'e, on sera moins étonné.
L'empereur Napoléon avait envoyé à Pétersbourg le duc de Rovigo, mais non pas comme ambassadeur, seulement comme envoyé extraordinaire, la manière dont l'empereur Alexandre l'avait traité à Ausierlitz et à Erfurt ayant fait présumer à Napoléon qu'il le verrait avec plus de bienveillance qu'un autre.
3Iais il fallait songer à un ambassadeur. L'empereur, qui avait ses manies comme tout le monde, avait celle de faire entrer l'extérieur pour beaucoup dans ces sortes de choix. Le duc de Vicence avait une belle figure, une noble tournure. Il était homme de bonne compagnie autant qu'homme de France. Il était noble par lui-même, il l'était encore par lui Napoléon. Tout cela, joint à d'autres raisons que j'ignore, le firent nommer à l'ambassade de Russie. xMais, aussitôt que cette nouvelle fut connue dans les salons de Péteibbourg, il n'y eut qu'une voix pour s'écrier
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que M. de Caiilaincourt ne serait reçu de personne.
Le duc de RoVigo l'était partout, et fort bien. Ce n'était donc pas la France? Enfin, un jour qu'on en parlait, même devant le duc de Rovigo, il prit un ton sérieux et demanda ce qu'on pouvait reprocher à M. le grand écuyer. Alors plusieurs s'avancèrent et lui répondirent, aussi sérieusement, que M. de Caulaincourt ne serait reçu dans aucune maison de Pétersbourg", à cause de sa terrible affaire du duc d'Enghien ! On l'avait résolu et le parti était pris.
Savary avait sans doute des défauts , mais il avait deux qualités qui, selon moi, effacent ou compensent bien des choses. Il était bon Français et aimait véritablement l'empereur. En entendant réveiller une histoire qui frappait directement sur son maître et dont le contre-coup atteignait son camarade, il fut irrité, et souvent il eut des scènes très vives avec plusieurs personnes de la cour de Pétersbourg. Enfin, un jour la chose en vint au point de le faire sortir de toute mesure et, s'adressant au plus offensant du groupe dont il était entouré :
— Vous êtes dans l'erreur, monsieur, lui dit-il, le duc de Vicence n'est pour rien dans l'affaire du duc d'Enghien, car c'est moi, moi qui ai l'honneur de vous parler, qui l'ai fait fusiller.
Et il regarda fixement l'homme à qui il s'adressait. Celui-ci demeura tout interdit et n'osa poursuivre.
A son arrivée à Paris, le duc de Rovigo trouva M. de Caulaineouri encore au milieu de ses préparatifs de voyage et il ne lui dissimula aucune des dillicultés qu'il allait avoir à sunuonier, sans lui en cacher le motif. M. de Caulaineouri fut effrayé. Quoique très
brave à l'arraée, d'une honorable et remarquable conduite, il était d'un caractère craintif et ne pouvait prendre sur lui de braver un danger dans la vie privée. A la vue des difficultés qui s'élevaient devant lui, ^ cette cour où il se promettait tant de jouissances, il fut accablé et au moment de refuser. Mais le moyen de faire une pareille démarche ? Comment aller dire à l'empereur :
— Sire, je ne vais pas à Pétersbourg, parce que l'on m'accuse de vous avoir livré le duc d'Enghien.
Dans sa perplexité, il se confia à B.... Celui-ci n'était pas fort en inventions pour sortir d'embarras, témoin ce qu'il fît en 1814, lorsque, pour conserver ses raajorats, il ne trouva rien de mieux à faire que d'abandonner son bienfaiteur. Après avoir longtemps cherché une planche de salut pour le duc de Vicence, voici ce qu'ils imaginèrent à eux deux. Ils tirent des instructions, comme si elles eussent été en effet données par B... au nom de l'empereur à l'époque de la mort du duc d'Enghien. Ces instructions, comme tout ce qui se donne après coup, avaient un caractère d'illégitimité vraiment curieux, et leur teneur seule suffisait pour les marquer d'un timbre douteux. 11 y était dit que M. le général Caulaincourt devait se rendre à Strasbourg pour y observer la conduite d'une comtesse de Hiecht, qui était assez suspecte. Et puis, il y avait d'autres pauvretés tout aussi ridicules. Entre autres choses, on remarquait qu'un chef d'escadron de gendarmerie avait l'ordre de rendre compte à M. le général Cauhi incourt. Maison n'avait pas songé que ce chef d'escadron dont on avait la maladresse de dire le nom ne l'éiaii que depuis deux ans et que l'affaire du duc d'Enghien s'était passée en 1804, L'ofUcier dç
gendarmerie n'était alors qu'un jeune sous-officier. Ensuite, B..., quelcfue puissant qu'il fût, n'avait pas autorité pour conférer les pouvoirs dont M. de Vicence se parait. Quels qu'ils fussent néanmoins, ils parurent très bons au duc de Vicence, qui partit pour la Russie avec ses papiers dans sa p»x;he.
Arrivé à Pétersbourg, il trouva, comme le lui avait annoncé Savary, une ligue formidable élevée contre lui. On ne lui rendit d'abord aucune visite et, lorsqu'on était obligé de le saluer, c'était le moins bas possible.
M. le duc de Vicence avait l'âme trop noble, trop bien placée pour supporter une pareille conduite. 11 s'adressa au tsar lui-même et lui demanda justice.
L'empereur Alexandre se récria sur une pareille offense, au point de croire qu'il allait envoyer toute la cour à Tobolsk. Mais toute cette grande colère n'aboutit, en résumé, qu'à répéter qu'il était au desespoir. M. le duc de Vicence jugea que le moment était favorable pour présenter sa justillcation :
— Il m'est d'autant plus pénible, dit-il à l'empereur Alexandre, de me voir repousser pour une telle accu sation, que je puis prouver que je ne suis pas coupable.
Et là-dessus il mit la main dans sa pocbe et en tira ses papiers, sans lesquels il ne marchait plus, les présenta à l'empereur, en le suppliant de les lire. Mais l'empereur Alexandre était plus que satisfait! Un ambassadeur de Napoléon, un duc de l'empire, un grand-ofiicier de la couronne de France venait s'agenouiller devant lui pour le supplier de lui aerorder, non seulement son appui, sa protection, mais d<' lui rendre I'honneur aux yeux de ses sujets I Le mallieu-
reox dnc de Vicence ne comprit pas les différentes positions dans lesquelles l'empereur Alexandre et lui se trouvaient. Mais le tsar les jugea d'un coup d'œil et, en homme habile, il profita de ses avantaiJ:es. Il releva M. de Vicence et crut ne pouvoir mieux le placer que dans ses bras, près de son cœur. Plus il aurait de droits sur l'amitié et la reconnaissance de l'ambassadeur de Napoléon, et plus sa position devenait une chose dont il pouvait disposer. Dès qu'il l'eut envisagée sous ce point de vue, rien ne fut épargné pour conquérir un homme d'autant plus ditliciie à gagner qu'il était impossible qu'il devint jamais traître. Il était trop loyal, et c'est avec le plus entier dévouement pour l'empereur Napoléon que M. de Caulaincourt a perdu son maître.
— C'était une chose curieuse, en effet, me disait une peisonne qui était témoin de cette partie du grand drame politique de 1812, de voir M. de Caulaincourt entrer en furie lorsqu'on lui écrivait de France qu'il était urgent de faire expliquer le cabinet de Pétersbourg sur l'armée de quatre-vingt mille hommes qu'il organisait.
— Mais il n'y en a pas, écrivait-il au duc de Bassano, alors ministre des affaires étrangères. Je vous répète qu'il n'y a pas en Russie un homme portant fusil et giberne qui soit en marche pour se rendre à un camp.. Il est d'autant plus fâcheux que l'on permette à ces bruits d'approcher de l'empereur Napoléon, que l'empereur Alexandre est très irrité de l'apparence même de la méfiance.
Son entêtement était inconcevable pour qui ne savait pas tout ce qui avait été mis en œuvre, non paa pour le corrompre, mais pour le séduire.
— Monsieur de Gaulai ncourt, lui avait dit Alexandre, lorsque M. de Vicence lui présenta les fameuses instructions de B..., je ne veux rien lire de tout ce que vous me montrez là. Je sais depuis longtemps tout ce qu'on peut savoir sur cette malheureuse affaire du duc d'Enghien. Le duc de Bade est mon beau-frère. C'est pour ainsi dire une partie de ma cour que la sienne. Vous pouvez donc être certain que je connais, je vous le répète, la vérité de tout ce qui vous touche. Je connais votre innocence. Je l'affirme sur ma parole (f honneur et j'espère que ma caution sera admise, poursuivit-il en souriant de la manière la plus aimable et en présentant à M. le duc de Vicence une main sur laquelle celui-ci s'inclina sans pouvoir parler, car il était trop ému.
A dater de ce moment, M. de Caulaincourt fut acquis à jamais à l'empereur Alexandre. Celui-ci trop adroit, et en même temps trop généreux pour faire à demi la réhabilitation de celui qu'il voulait sauver, dit hautement ce qu'il avait dit dans son cabinet, fut le premier à aller chez l'ambassadeur de France. Et dès lors on ne parla plus de l'affaire du duc d'Enghien que pour affirmer l'innocence de M. de Caulaincourt dans tout ce qui pouvait y être relatif.
M. de Caulaincourt, ainsi que je l'ai dit plus haut dans ces Mémoires, avait du chevaleresque dans le caractère. Il avait été accablé par cette funeste aventure d'Ettenheim et longtemps ce regard accusateur que TËurope lançait sur lui faisait un effet mortel sur sa vie même et, bien certainement, l'a rendue plus courte. Il est alors facile d'expliquer le sentiment, non seulement de reconnaissance, mais d'adoration qu'il voua pour jamais à l'homme qui employait son pou-
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voir souverain à lui rendre l'honneur. Sans aimer moins l'empereur Napoléon, il fut dévoué à l'empereur Alexandre et devint sans s'en douter, comme je l'ai déjà dit, un des instruments les plus meurtriers qui mirent Napoléon dans le cercueil.
Lorsque le ministre des affaires étrangères de France lui adressait une note instante et vive, il y répondait, non seulement avec humeur, mais de cette humeur qui est enfin hors de mesure, parce qu'elle dit : Je ne répondrai plus à des choses qui me paraissent absurdes.
Et voilà pourtant comment agissait notre ambassadeur lorsque partout en Russie on faisait des levées d'hommes, lorsque le cabinet de Pétersbourg posait les bases d'un traité avec le divan, lorsque la Suède demandait et obtenait la promesse de la Norwège pour sa trahison, lorsqu'enfin tout était flagrant et positif.
Malgré sa prévention en faveur de M. de Caulaîncourt, Napoléon vit que, si son cœur était droit, sa vue politique ne l'était pas, ou bien qu'elle était si basse qu'il valait autant qu'un autre prit sa place et M. de Lauriston fut envoyé à Pétersbourg pour remplacer M. de Caulaincourt, qu'il y trouva encore et qui ne partit même que quelques jours après son arrivée. A peine eurent-ils échangé quelques paroles, que M. de Vicence dit avec un sourire amer :
— C'est toujours la même chose à ce que je vois. L'empereur croit absolumentàcette fable d'une armée que forme l'empereur Alexandre. C'est une monomanie répandue dans toutce qui l'entoure ! En vérité, c'est fabuleux!
— Mes ordres portent, dit le général Lauriston,
d'avoir au plus tôt, et avec l'empereur Alexandre luiineine. un éclaircissement à cet égard surtout. Celte affaire est spéciale : reuipereur m'a parlé lui-mêmey et d'une manière si pusilive, que tu coni[)reMds que je ne puis en rien m'écarter de mes instructions. Et puis écoute donc, entre nous, je te dirai que je suis moi-même trop convaincu du fait pour ne pas chercher à mettre l'empereur Alexandre sur un terrain où des paroles évasives ne lui serviront de rien.
— Et toi aussi, dit le duc de Viccnce en regardant Lauriston avec un sentiment de peine très vif, et toi aussi, tu crois aux intentions hostiles de la Russie! Mais je t'en conjure, que ce ne soit pas à l'empereur lui-même que tu t'adresses! Tu lui feras une peine profonde, je le sais.
Lauriston répondit avec mesure à M. de Vicence, mais avec fermeté, car son intention était de suivre les ordres de l'empereur Napoléon. Dès le jour même, il demanda et obtint l'audience qu'il sollicitait.
— Monsieur de Lauriston, lui dit Alexandre, il est bien fâcheux qu'on veuille jeter entre l'empereur Napoléon et moi des semences de discorde qui ne peuvent produire que de mauvais fruits. Il est aussi par trop étrange de me prêter des intentions aussi perverses, je puis le dire, que celles que l'on me suppose en France... J'assemble une armée, monsieur! Mais où donc est-elle? Quatre-vingt mille hommes ne se rassemblent pas dans le mystère ! Si vous voulez bien nommer des officiers qui guideront les miens, ils iront ensemble reconnaître cette armée qui entre sur mon territoire, qui s'y promène sans que j'en st)is instruit, sans que mes sujets le sachent! Vous conviendrez que c'est fantastique !
En sortant du cabinet de l'empereur Alexandre, Lnurisum avait un trouble dans ràrae qui lui lit écrire la plus étran£:e lettre en France, Lui aussi avait été soumis à une sorte de fascinatiun tout extraordinaire. Cette ironie, mêlée à une assurance si positive, si tranchée, dans ses assertions ! Le moyen de douter? Mais ce ne fut pas long. L'empereur, d'ailleurs, savait à quoi s'en tenir et ne pouvait l'ignorer. Cependant il n'apprit que longtemps après le traité fait entre la Russie et la Turquie.
Maintenant il me faut placer ici la suite de cette histoire. Comme je n'écrirai pas mes souvenirs de l'époque à laquelle eut lieu ce que je vais dire, je veux le placer ici, où d'ailleurs il se trouve parfaitement en son lieu.
Croirait-on, si la chose n'était tellement constatée qu'il est impossible de la révoquer en doute, que M. de Caninincourt ne fut pas détrompé par les événements qui se sont succédé depuis 1812 jusqu'en 1824! C'est pourtant un fait notoire, quelque fabuleux qu'il paraisse.
Un jour, le général Pe...t arrive chez une personne de ma connaissance, ayant deux volumes sous son bras, et fortement préoccupé d'une pensée qui paraissait l'absorber. On était alors en 1824, et le duc de Vicence était déjà fort mal de la maladie dont il est mort.
— Croiriez-vous, dit le général Pe...t à la personne qu'il allait voir, que M. de Caulaincourt en est au point où nous l'avons vu en 1812!
— Allons donc!
— C'est la vérité. Tout à l'heure je suis allé chez lui pour le voir et lui parler de quelques affaires. Je
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ne sais comment la conversation s'est tournée du Côté de la Russie, et tout aussitôt M. de Vicence s'est nis dans un état presque furieux pour soutenir l'in nocence de l'empereur Alexandre, disant toujours que ce qui avait perdu l'empereur Napoléon, c'était cette malheureuse volonté de guerre qu'il avait portée tout à la fois dans le Nord et dans le Midi.
— L'empereur Alexandre ne voulait pas la guerre, répétait M. de 'Vicence, il la voulait si peu, qu'il fit mettre en prison l'officier qui, le premier, lui annonça que l'armée française était entrée en PologneV II l'accusa de répandre des bruits totalement faux et capables de troubler le pays.
— Monsieur le duc, lui ai-je dit — c'est le général Pe..t qui parle — j'ai la plus grande confiance dans tout ce que vous me faites l'honneur de me dire. Mais ici, il se trouve plusieurs événements qui contribuent à tellement brouiller nos idées, que je ne sais comment m'y retrouver. Vous m'affirmez que l'empereur de Russie ne voulait pas la guerre, n'est-il pas vrai? C'est également dans ce sens que vous avez écrit à l'empereur et au duc de Bassano? ..
— Oui, répondit le duc de 'Vicence, parce que j'étais convaincu, comme je le suis toujours que la Russie ne voulait pas la guerre.
Et en parlant ainsi, il plaçait la main sur son cœur et affirmait avec fermeté, parce qu'en elTet il était brave et loyal.
* On verra plus tard que l'empereur Alexandre me répéta c« môme mot, en 1814, lorsqu'il vint clu-z moi. El ce qi-.i ^^i bien singulier, c'est que le tsar me Irappa au point de me iasciaer aussi et de me faire croire qu'il avait raison.
— Eh bien! monsieur le duc, dit le général Pe..t, j'ai entendu parler d'un ouvrage dont on fait assez de cas, parce qu'il est d'un homme très capable d'abord, et puis d'un homme qui a vu, et qui surtout a pu tout voir, c'est le colonel Boutourlin, aide de camp de Sa Majesté l'empereur Alexandre. On m'avait beaucoup parlé de cet ouvrage, et j'ai voulu le lire. Je l'ai acheté il n'y a pas deux heures. En venant chez vous, j'en ai coupé et lu plusieurs pages. J'ai trouvé dans la préfiice surtout quelques lignes qui sont bien contradictoires avec ce que vous venez de me dire. Vous en pou nez juger. L'ouvrage est dans votre salon où je l'ai déposé avant d'entrer chez vous.
Le général Pe..t fut prendre l'ouvrage du colonel Boutourlin et, l'apportant au duc de Vicence, il chercha le passage qui l'avait frappé et le lui donna à lire. Après avoir parlé de la campagne d'Iéna, des batailles d'Eylau, de Frisdland, il arrivait enfin au traité de Tilsitt et il disait :
t Nous comprimes parfaitement, après ce traité si humiliunt, que nous n'avions d'autre parti à prendre que celui de demeurer dans un repos apparent et dans une activité cachée. Il fallait se défendre enlin. Nous donnâmes des ordres aux troupes qui étaient sur le Pruth, et même à celles qui pouvaient nous être utiles sur des frontières ennemies. Tout fut habilement conduit, et au mois de février 1812 nous avions quatrevingt mille hommes sous les armes prêts à repousser une première agression. Et puis les esprits étaient travaillés par le clergé russe, qui est, comme on I3 uait, tout à fait missionnaire pour répandre la parole sainte. »
Enfin, l'ouvrage était tout entier dans cet esprit. A VIII. •'^0
l'heure qui sonnait alors, tout ce qu'on avait fait dans l'ombre réclamait un beau soleil pour se faire admirer. Autant la parole astucieuse avait cherché l'obscurité, autant la parole bravante cherchdi-i-eWe le grand jour. M. Boutourlin avait parfaitement compris les deux positions et, en homme d'esprit, il en avait profité. Son ouvrage n'était pas agréable à lire alors pour un Français. Mais pour peu qu'on soit impartial et pour peu que quelques années aient adouci l'amertume de certains souvenirs, le livre du colonel Boutourlin est remarquable et intéressant. M. le général Pe..t en fit l'observation à M. de Vicence.
Mais celui-ci ne comprit rien à ce que lui dit le général. La plus funeste lumière lui apparaissait pour éclairer la vérité. Et quelle était pour lui cette vérité! Le malheureux fut atterré sous le poids d'une telle infortune! C'était trop aussi pour lui! Avec un cœur loyal, avec une noble pensée, quel rôle lui avait fait jouer sa destinée!... et pourtant, je le répète, M. de Caulaincourt avait en lui tout ce qui fait l'homme essentiellement comme il faut, le vrai gentilhomme, l'honnête homme et c'était seulement au bout de douze ans qu'il voyait qu'il avait été trompé, qu'il avait trompé surtout ! Et qui avait-il trompé?
Lorsque le général Pe..t le quitta, après cette fatale communication, il était plongé dans une apathie apparente. Mais combien il devait souffrir!