‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 24 sur 52 · février LSI · texte numérisé non relu

février LSI

3 Signé à Pétersbourg, le 26 mars.

de la guerre contre la France. Napoléon n'a pas hésité à faire le premier pas au-devant de son ? icien frère d'armes. Mais ses propositions, quoio e présentées par une main amie et que Tempère .r devait croire être agréable au roi Jean ^ ne furent pas acceptées. Napoléon avait oublié qu'il est deux choses que les hommes ne pardonnent pas : l'une, que l'on soit plus grand qu'eux, l'autre, qu'on ait voulu les empêcher de le devenir Bernadotte oublia dans cette circonstance qu'il fût Français. Mais il n'était pas davantage dans les intérêts de la Suède, bien qu'il ait objecté les besoins de sa nouvelle patrie. Le prince de Suède voulut concourir à abattre le colosse et qu'un coup de hache de sa main le fit chanceler une minute plus tôt sur son piédestal. Je ne sais pas bien si c'est très beau cette conduite-là et peut-être eùt-il été plus noble au successeur de Gustave-Adolphe de revenir sous les drapeaux nourriciers que d'aller faire alliance avec des hordes tartares et sauvages pour revenir en ennemi dans sa patrie. Il a donné pour raison que déjà, dès le 26 janvier, le général Priant ^ avait pris possession de Stralsund au nom de la France et s'était emparé de la Poméranie suédoise par les ordres de l'empereur. Mais ce qu'il ne dit pas, c'est que depuis dix mois des conférences continuelles avaient eu lieu et que lui, Bernadotte, avait rejeté tout arrangement proposé. L'Angleterre, aussitôt qu'elle apprit la défection de Bernadotte,

* C'était la reine de Suède, qui avait continué de demeurer à Paris. Elle se chargea, avec un grand désir de réussir, de tout ce que voulut l'empereur.

' Beau-frère du maréchal DavouL.

s'empressa de reconnaître le traité de la Suède avec la Russie, par une convention qui constatera, aux jours à venir, que Napoléon a pu tomber par l'effet de ses propres fautes, mais que la trahison et la perfidie l'ont précipité au fond de l'abîme au bord duquel il marchait.

Tandis que le mouvement réactionnaire le portait vers le nord, l'Espagne était de nouveau le théâtre de victoires vraiment admirables remportées par le maréchal Suchet. La prise de Valence est une des plus belles choses qui aient été faites. C'était le général Ventura Caro, frère de La Romana, qui commandait les troupes qui étaient dans la place. Elles étaient au nombre dix-huit mille hommes, et, de plus, neuf cents officiers, vingt généraux, et quatre cents bouches à feu, ainsi que des magasins immenses. Valence était le dépôt central de toutes les forces, de toutes les ressources des provinces de l'Est. C'est une superbe conquête! L'empereur le sentit bien. Aussi un décret impérial a-t-il doté l'armée d'Aragon de DEUX CENT MILLIONS DE FRANCS ! C'cst après la prise de Valence que le maréchal Suchet reçut le litre de duc d'Albufera.

Mais, comme par une sorte de compensation, en même temps que Suchet nous cueillait de beaux lauriers dans les plaines riantes de Valence, Wellington était vainqueur dans les déserts de Ciudad-Rodrigo et d'Almeida. Il était rentré à Ciudad-Rodrigo. Suchet lui répondit par la chute de tous les forts qu'il rencontrait. C'est ainsi que tombèrent Déina, Péniscola. Mais, peu de temps après, Bad;)joz est repris par les Anglais et le combat de Tarragone, où Suchet est vainqueur, est bien douloureusement expié par la

perte que nous éprouvâmes aux Àrapiles. C'est une suite de revers que ne balancent plus des vici< lires inuiilt'K maintenant. Un soldat qui tombe et qui mt-urt n'est pas remplacé, comme force morale, par la perte de dix ennemis.

Enfin, l'eaipereur quitta Paris. Ce fut un triste jour. Cependant le temps était beau, l'air était embaumé par ces mêmes violettes qui, plus lard, devaient nous rappeler la gloire et le bonheur de nos armes, bien plus que tous les lauriers du Ladon. Il est des souvenirs que le temps n'efface pas. Il en est même qu'il ne fait qu'accroître et inciser profondément au cœur. Celui que j'évoque en ce moment est de cette nature. Je vois encore l'empereur avec une expression telle que jamais je ne le vis aussi touché. Il était avec son fils. L'enfant, qui adorait son père, avait ses petits bras passés autour de son cou et paraissait le serrer contre son cœur, ce cœur qui devait cesser de battre à peine au matin de sa vie, et cela parce qu'il était le fils de Napoléon ! Pauvre cher ange, comme il était beau! Comme son père jouissait de sa beauté! Il était là, comuie accable par un honheur trop grand ! Il était là, comme le plus grand, comme le meilleur des hommes ! Il joua d'abord avec son fils, et puis tout trancjuiliement l'enfant avait cessé ses jeux, il avait appuyé sa blonde tète sur la poitrine large et puissante de son père. Et là, après quelques douces caresses, le royal enfant s'était endormi et son père, après avoir fait un signe de la main, s'était assis bien doucement pour ne pas éveillei son fils! Oh! qui ne l'a pas vu dans celte attitude pleine de charmes ne le connaît pas! Et comme il ^ui remettre Tenfant dans son berceau avec soin ! Sa

nourrice aurait eu la main moins légère ! Cette scène que je rapporte là n'est rien par elle-même. Je serais bien embarrassée de pouvoir dire comment c'est une scène même, comment c'est un fait. Un père qui embrasse son fils tandis qu'il dort, qui le regarde dormir et qui demeure en silence, quoi de plus simple, quoi de plus dépourvu d'accessoires étrangers à un sublime qui vous ravit? Et ce sublime, c'est Napoléon, ce roi du monde, cet homme que des paroles de prévention montrent souvent comme un être qui sacrifiait tout à ses penchants, qui n'aimait rien enfin. Et ce souvenir me le rappelle à moi beau comme une jeune mère le serait l'œil humide de cette première sensation maternelle, lorsque, pour la première fois, son enfant lui sourit ou la nomme. Sans doute que dans ce moment Napoléon songCaJt qu'une balle, un boulet pouvait le tuer, et alors ? Cette jolie, cette ravissante créature, comment serait-elle alors en ce monde?... Hélas ! peut-être le rideau de l'avenir se soulevait-il en ce moment pour lui ! Il faut que ce soit, pour que sa fauve prunelle fût voilée par des larmes et que son noble visage fût ainsi animé d'une aussi étrange expression. Je ne l'ai pas vu le jour où il présenta ce bel enfant à toute cette garde nationale si belle, si aimante, si fidèle et surtout si enthousiaste pour son empereur ! Non, je ne l'ai pas vu, lorsque, se fiant à leurs cris d'amour, il leur confia et sa femme et son fils ! Ce fut un grand moment, sans doute, ce fut peut-être l'instant de la vie de l'empereur où il fut ému en parlant au peuple ! Eh bien, je ne crois pas qu'il l'ait été davantage que le jour que je viens de rappeler.

Enfin, il partit et fut en Allemagne pour donner les

VllI. 31

derniers ordres et rassembler tout ce qui devait marcher ensemble. Il voyait, avec cet œil si profondément habile, que cette campagne était décisive et que rien ne pouvait balancer un revers. Il connaissait la Prusse. La Confédération du Rhin, qui aurait dû être reconnaissante pour son propre intérêt, au moins si ce n'est par honneur pour son serment, la Confédération du Rhin était toujours au moment de trahir. Et il le savait, et cependant il l'admettait à un partage d'affection pour ainsi dire avec la France !

Au moment où la vieille Europe s'ébranla sous la marche de tant de peuples, il vient dans la pensée de faire le calcul de ces mêmes peuples, et chercher à établir une balance dans laquelle les divers intérêts seraient pesés.

La population de l'Europe, d'après M. de Humboldt, est de 182,000,000, dont il faut déduire les 40,000,000 de la Turquie européenne. On comptait alors que la France avait bien 42,000,000 d'habitants 42,000,000

Le royaume d'Italie 6,000,000

Les provinces Illyriennes . . . 1,400,000 Naples, Lucques, Piombino. . 4,600,000

L'Espagne (Europe) 40,300,000

Le Portugal (Europe) 3,000,000

Westphalie 2,100,000

Voici, sous la domination de l'empereur Napoléon ou de ses frères, plus du tiers de l'Europe. Maintenant je vais donner la somme des peuples soumis à sa domination. Ainsi :

La Confédération Rhénane . . 41,000,000

La Suisse 1,600,000

Le grand-duché de Varsovie. . 3,600,000

Total. . , . . , 85,500,000

Voilà donc quatre-vingt-cinq millions d'hommes sous la domination de l'empereur Napoléon, et dans toute l'Europe nous n'en comptons, d'après le calcul de M. Humboldt, qui est, je pense, le plus juste de tous, que cent quatre-vingt-deux \ Si nous en retranchons dix pour la Turquie d'Europe, ce qui est, au tait, assez juste, il est évident que plus des deux tiers de l'Europe sont entraînés dans l'orbite de cette planète merveilleuse qui fait exécuter ses ordres dans un espace comprenant dix-neuf degrés de latitude, et trente degrés de longitude!...

Voici maintenant l'état des corps d'armée qui formaient cette masse terrible qui se rua sur la Russie, et dont la secousse ébranla l'Europe entière lorsque le monde sauvage repoussa le monde civilisé,

Maréchal Davout, 1" corps d'infanterie; maréchal Oudinot, 2* corps ; maréchal Ney, 3° corps ; le prince Eugène, 4" corps; prince J. Poniatowski, 5* corps; général Gouvion-Saint-Cyr, 6' corps ; général Reynier, T corps ; duc d'Abrantès, 8' corps ; maréchal Victor, 9" corps ; maréchal Macdonald, 10* corps.

' On pourrait objecter que l'Espagoe, étant en guerre dans la plus grande partie de ces provinces, ne devrait pas figurer dens le calcul que je présente.

Toute la cavalerie de l'armée, formant quatre corps, était commandée par Murât, et les corps l'étaient par les généraux Nansouty, Montbrun, Grouchy et Latour-Maubourg. La vieille garde, cette masse d'hommes qu'on estime pour leurs hauts faits, leur belle conduite, était commandée par le duc de Danzig, maréchal Lefebvre. La jeune garde marchait sous le maréchal Mortier. La cavalerie de la garde agissait séparément de la cavalerie de l'armée. Enfin le total de cette immense réunion d'hommes était de quatre cent cinquante mille, parmi lesquels on peut compter au moins deux cent soixante-dix mille combattants ! Dans les quatre cent cinquante mille hommes, je ne compte pas le corps autrichien, qui était de plus de trente mille hommes et se gouvernait lui-même, on s'en est bien aperçu.

L'armée russe était divisée en deux pariies et une réserve. Les deux parties s'appelaient première et seconde armée d'Occident. Le général Barclay de Tolly commandait la première, le général Bagration la seconde. La réserve élait confiée au général Tormasow. L'armée russe était, dit-on, de trois cent soixante mille combattants.

J'avais conservé des relations fort intimes en Russie et, malgré la rupture des deux empires, comme mes affections passent toujours avant les considérations politiquement flatteuses et que des letu-es d'amies d'ailleurs ne pouvaient avoir aucune influence sur le destin même d'un écureuil, je recevais souvent encore des lettres de Pétersbourg et même de Moscou où j'avais également des relations d'amitié. Ce fut ainsi que je fus instruite de ce qui se passa à Moscou lorsque l'empereur Alexandre fut y chercher l'image

vénérée de saint Serge. Ce devait être un beau spectacle en effet que cette cathédrale antique, cette basilique chrétienne, dont les vitraux cachés par de vieilles bannières répandaient un demi-jour douteux sur la belle figure du jeune czar recevant des mains du métropolitain Platon, alors plus que centenaire, l'image miraculeuse qui devait conduire l'armée dans les périls et l'en faire triompher! Oui, ce devait être imposant en effet. Ce devait être bien beau surtout pour un Français, s'il s'en trouvait à Moscou ! Que devait-il dire, que devait-il penser, en voyant s'humilier au pied d'une image le chef d'un grand empire, n'espérant de refuge pour sa défense, après seulement quinze jours d'hostilités, que dans la protection d'une relique, et cela en 1812?

A cette époque, Paris offrait un spectacle curieux, mais affligeant. Tout le monde partait. Les maris, les fils, les frères, les amis, tout cela s'en allait à la guerre, et les femmes, les mères, les sœurs et les amies pleuraient et, pour se distraire, allaient aux eaux, dans leurs terres, ou bien en Italie, ou en Suisse. J'étais alors bien malade, et des suites de mon voyage d'Espagne, et des inquiétudes que m'avait données mon fils Alfred. J'étais attaquée pour la deuxième fois d'une souffrance nerveuse au pylore, tellement douloureuse que je craignis un moment d'être mortellement attaquée. Les eaux de Cauterets m'avaient fait beaucoup de bien. Je résolus de prendre encore le même remède, mais Cauterets était trop loin. On me dit que les eaux d'Aix en Savoie avaient presque la même vertu et je me décidai à y aller. Étant à déjeuner à la Mal maison avec l'impératrice Joséphine, je lui parlai de mon projet de voyage.

— Oh, allez donc à Aix en Savoie ! me dit-elle. Je vais à Milan et, en revenant en France, j'irai à Genève et bien certainement à Aix. Je serai bien con lente de vous y trouver.

L'impératrice Joséphine avait une parole si gracieuse, un regard si caressant et si doux quand elle voulait obtenir ce qu'elle demandait, qu'il étaii difficile de lui résister. Je lui promis donc d'aller à Aix, quoique je susse qu'il devait y avoir plusieurs personnes de la famille impériale. En effet, la princesse Pauline, Madame mère, la reine d'Espagne et la princesse de Suède devaient passer l'été à Aix en Savoie. C'était bien brillant pour un lieu où la vie la plus simple est la plus agréable. Mais enfin il pouvait bien y avoir quelque compensation dans la beauté du pays, et puis, avec la volonté d'être polie et point esclave, on est sûr d'être bien, en quelque lieu de la terre qu'on soit.

Je me déterminai donc à aller à Aix. J'emmenai avec moi mon fils aîné, qui avait trois ans, et je laissai le plus jeune avec sa nourrice, sous la surveillance d'une personne attachée à mon mari. Puis je plaçai mes deux filles avec leur gouvernante anglaise et leur bonne, dans un appartement de l'Abbaye-aux-Bois, sous la surveillance immédiate de M""' de Navarre, qui alors en était la supérieure. C'était une femme d'un esprit et d'un caractère remarquables, et que j'ai prise depuis dans une haute estime. Mes filles lui furent confiées et je partis tranquille pour mon voyage de Savoie. Je n'avais pas encore, ainsi que toutes celles qui avaient des intérêts à la grande armée, de puissants motifs d'inquiétude. Au contraire, cette force immense que nous venions

de déployer pour la première fois me paraissait devoir écraser la puissance qui s'opposait à nous. Hélas ! la vie ne se compose que de déceptions, d'espérances trompées! Et l'on en vient au point même où je suis, de douter que la mort soit un bien 1

Page 1