CHAPITRE XXI
Entrevue de l'empereur avec François II. — La Russie entraînée par la fatalité. — Reconnaissance des Cortès d'Espagne par Alexandre. — Charles IV. — Lettre de M. de Rovigo. — Inconvenance. — Sollicitude de Napoléon. — M. de Cailbé. — 300,000 francs. — L'Ours et la Pierre. — Joséphine. — Toilette. — Vases fêlés. — Porcelaines du Japon. — Bric-ùr brac. — Mauvais goût de Marie-Louise. — Madame mère. — Souvenirs de la patrie. — Chant du chevrier. — Savéria. — La demande à dîner. — Repartie heureuse. — M. d'Arlincourt.
Avant de tirer le premier coup de canon, l'empereur voulut tenter un dernier effort afin de connaître les dispositions définitives de la Russie. M. de Narbonne, inalgré toute son habitude des cours, n'avait pu rendre aucun compte lors de sa mission de Wilna. Napoléon espéra mieux d'une entrevue avec l'empereur d'Autriche, devenu son beau-père, et surtout d'une entrevue avec M. de Metternich, car l'empereur François II ne garde pour lui que le ministère du bien à faire dans ses États. Il emmena donc l'impératrice à Dresde, pour la réunir en apparence à son père, mais bien certainement au fond pour connaître un peu la route du labyrinthe dans lequel il allait entrer.
L'entrevue ne servit qu'à épaissir et serrer le bandeau. La certitude de la guerre des États-Unis avec
la Grande-Bretagne acheva l'ouvrage. Le général Bloomfield, ayant son quartier général à New-York, proclama la guerre de son gouvernement avec l'Angleterre et, par une coïncidence assez singulière, car il ne pouvait y avoir accord en cela, l'empereur proclamait la guerre avec la Russie le même jour (22 juin 1812), à son quartier général de Wilkovv^sky, près de Gumhinen (Prusse orientale) :
— Soldats ! dit Napoléon, la seconde guerre de la Pologne est commencée. La première s'est terminée à Tilsitt. A Tilsitt la Russie a juré alliance éternelle avec la France et guerre à l'Angleterre. Elle viole aujourd'hui ses serments, La Russie est entraînée par la fatalité! Ses destins doivent s'accomplir. Nous croit-elle donc dégénérés? Marchons en avant! Passons le Niémen, portons la guerre sur son territoire. La seconde guerre de Pologne sera glorieuse aux armes françaises comme la première.
Et pendant qu'il annonçait ainsi par avance le destin de la plus grande nation de l'Europe, comme nombre d'hommes, elle, de son côté, opposant la résistance à l'attaque, où plutôt continuant l'attaque sourdement commencée, la Russie signait à Welehy- Louky un traité de paix avec la régence de Cadix agissant au nom de Ferdinand VIL L'empereur Alexandre reconnaissait la légitimité de l'assemblée générale et extraordinaire des Cortès, tenue à Cadix, ainsi que sa Constitution^ Une clause spéciale du traité portait qu'on devait se secourir mutuellement
* Cette remarque est assez utile à faire, car je ne pense pas qu'en 1823 l'empereur Alexandre ait été forttenlé de donner le moindre appui aux insurgés d'Espagne.
dans tout ce qui pouvait accélérer la chute de leur ennemi commun. Et cet ennemi, c'est Napoléon.
C'est maintenant que la trahison, qui plus tard ne craignit pas de se montrer avec impudence, entourait déjà Napoléon et l'empereur Alexandre. J'ai là-dessus des pensées qui m'appartiemientf qui sont le fruit de mes réflexions sur ce que j'ai vu et entendu. Il n'est pas possible que l'empereur Alexandre ait été subitement aussi mal pour l'empereur Napoléon sans un motif que le temps pourra faire connaître. Comme maintenant on ne sait rien, il faut se taire. Je dirai seulement les faits d'après lesquels j'ai fermé mon opinion.
A cette époque il y eut en France un mouvement de famille, si l'on peut parler ainsi, bien important, s'il eût été connu , et dont personne ne s'inquiéta, parce que les intérêts étaient tous attentifs à suivre la boussole européenne. Ce mouvement fut le départ de la famille royale d'Espagne, qui habitait Marseille depuis son départ de Bayonne, ou à peu de chose près. Mon frère, qui alors était lieutenant général de police à Marseille et qui avait les nobles et malheureux prisonniers en partie sous sa garde et sous sa responsabilité, fut d'autant plus ravi de les voir partir que le roi Charles IV souffrait de cette vie sédentaire qu'il était forcé de mener, tandis qu'à Rome Albert espérait que le bon vieillard pourrait reprendre quelques-unes de ses habitudes de chasse. Et puis, comme il connaissait particulièrement le général Miollis, il était tranquille sur les soins et les égards qu'il aurait pour la noble famille exilée. Mais, en parlant de cela, il me faut mettre ici une lettre bien curieuse, écrite par le duc de Rovigo et par ordre de
DE LA DUCHESSE D'ABRaNTÊS 491
l'empereur, au premier écuyer de Leurs Majestés le roi et la reine d'Espagne. La voici et je la transcris sur l'original lui-même. Je n'omets pas un mot, parce que tout y est à remarquer,
« Paris, le 4 mai 1812.
« Je m'empresse de vous apprendre, monsieur, que Sa Majesté l'empereur et roi vient de me donner l'ordre de tout disposer pour le départ du roi Charles IV et de sa famille, de Marseille à Rome.
« Si Sa Majesté désire voir l'escadre de Toulon, elle sera reçue à bord des bâtiments de l'empereur, comme roi\ avec les honneurs qui seraient rendus à l'empereur lui-même, et pendant son séjour à bord, l'escadre arborera le pavillon.
« Sa Majesté devra revenir par Aix, se dirigera sur Avignon, Grenoble, Fort-Barreau, Chanibéry, le Mont-Cenis. Les ordres seront donnés tant par le ministre de la guerre que par le ministre de l'intérieur pour les gîtes et les honneurs à rendre au roi, quand vous aurez fait connaître les stations oij le roi désire s'arrêter,
« A Turin, le prince Borghèse, gouverneur général, ira à sa rencontre et le conduira dans le palais de l'empereur et roi. // lui a été écrit en conséquence. Le roi pourra s'y reposer si bon lui semble.
« Le roi prendra ensuite la route de Parme et des ordres sont donnés à l'intendant des palais impériaux
1 Le secrétaire qui a pu écrire d'un semblable style aurait eu besoin de faire un cours non seulement de politesse, mais de convenance.
d'Italie, pour que le palais de Parme et le château de Colorno soient en état de recevoir Leurs Majestés.
« Sa Majesté le roi se rendra de Parme à Florence, où elle est également attendue par Son Altesse Impériale M"® la grande-duchesse de Toscane.
« Leurs Majestés continueront leur route vers Rome à leur loisir, et j'écris dès ce soir à M. le général Miollis, pour que tout soit prêt à les recevoir.
« L'intention de l'empereur était de donner au roi son palais du Quirinal, mais les réparations considérables qui s'y exécutent cette année ne permettent pas d'en disposer. Sa Majesté vient de me donner l'ordre d'annoncer au prince Borghèse, à Turin, que son intention est qu'il mette provisoirement à la disposition du gouverneur général ^ son palais et sa villa pour l'habitation de ville et de campagne de Sa Majesté, et de toute la famille royale. Je viens d'écrire en conséquence pour qu'aucun des meubles, tableaux et objets précieux ne soient d'enlacés de ces deux palais et qu'on les dispose à recevoir le roi. La personne qui ira en avant, en s'annonçant de sa part, en sera mise en possession. Je désire, monsieur, que tout ce qui est relatif à la conservation de ces objets soit réglé dans les intérêts du prince Borghèse.
« Il serait convenable que vous puissiez accompagner le roi jusqu'à Rome et faire en sorte qu'avant son départ Sa Majesté se séparât d'une quantité d'Espagnols qui ne lui sont plus nécessaires et qui ne peuvent que diminuer les agréments de sa position par les frais considérables qu'ils lui occasionnent.
t L'empereur m'a chargé de faire connaître au roi
* Le général Miollis.
qu'Une s'opposait en rien à ce qu'il vît sa fille^ et le roi de Sardaigne autant de fois que cela conviendrait à Sa Majesté. Les mesures qui avaient été prises envers cette princesse cessant en grande partie d'avoir leur effet, lorsque le roi peut reprendre son autorité sur elle.
« Sa Majesté m'a fait connaître son intention que le roi et sa famille soient conduits par des chevaux de poste aux frais de l'empereur. J'écris en conséquence au conseiller d'État La Valette^, avec lequel vous vous concerterez pour tout ce détail.
« Quant à vous, monsieur, quand vous aurez terminé tout ce qui concerne l'établissement de Leurs Majestés à Rome, je désire que voas reveniez à Paris continuer d'y gérer les affaires de Sa Majesté. La manière dont vous aveZ déjà suivi ici ses relations, rend ce désir commun à tous ceux qui ont eu à traiter avec vous.
« Recevez, monsieur, les assurances nouvelles de na considération très distinguée.
c Le duc de Rovigo. »
À Monsieur le colonel Cailhé, premier écuyer de Sa Majesté le roi Charles IV,
Cette lettre est fort remarquable, en ce qu'elle montre
• La reine d'Étrurie. Elle était dans un couvent de Rome. Elle avait été compromise dans je ne sais plus quelle affaire. Mais il n'importe, la formule est bizarre.
2 Le style de celte lettre est parfois bien étrange. Comment imaginer que dans une lettre aussi officielle on va appeler un homme par son nom sans lui donner son titre, et surtout celui si commun de monsieur 1
toute la so'llicitu(5e de l'empereur pour le roi et la reine d'Espagne, sa volonté qu'ils soient traités honorablement, et même magnifiquement. Le pavillon espagnol est de bon goût et, en général, la lettre serait admirablement bien si elle était traduite autrement.
L'impératrice Joséphine avait fait une impression tout à fait profonde sur les souverains espagnols et je tiens de leur premier écuyer lui-même, qui était en même temps leur ami, que l'impératrice fut souvent un génie tutélaire pour la royale et malheureuse famille, lorsque, surtout en l'absence de l'empereur, les payements qui devaient se faire étaient lents à s'effectuer. Alors l'impératrice faisait mille démarches pour qu'ils fussent payés et, lorsqu'elle ne pouvait pas changer les ordres et les dispositions de l'empereur, alors elle disait à M. Caillié:
— Mon cher colonel, il faut aller trouver l'empereur. Ce n'est pas lui qui fait ces mauvaises choses. Partez, je vais vous donner une lettre pour lui.-
Et M. Gailhé montait en chaise de poste, ne s'arrêtait que pour changer de chevaux, puis arrivait auprès de l'empereur, qui en effet, n'était jamais pour rien dans ces retards de payement. Il se mettait en colère, faisait faire une ordonnance de 300,000 francs par exemple, la remettait lui-même à M. Cailhé, en souriant de ce doux et bon sourire qui lui gagnait tant de cœurs, et puis se remettait à son travail comme si on ne lui avait parlé que des bastions ou des routes qu'il avait en ce moment sous les yeux.
Un homme d'État tout à fait supérieur*, et du plus
* M. le duc de Bassaao.
charmant esprit comme du plus profond mérite, étant avec moi il y a seulement quelques jours et, partageant mon émotion en parlant de l'empereur, parce que cet homme possède un cœur aoble et une âme généreuse, me disait qu'il avait pu vérifier, dans la haute position où il était près de Napoléon, combien la fable de VOurs et la Pierre avait de vérité !
— Mais, lui disais-je, sans doute l'empereur avait des amis. Mais a-t-il été bien servi?
— Ah ! madame ! s'écria-t-il, le plus grand malheur peut-être de l'empereur, c'est d'avoir été trop bien servi !
Et en effet, il avait raison ; lorsque l'on veut faire plus que la position ne comporte, l'extension donnée en bien comme en mal est tout aussi funeste, car elle fait également rompre.
Depuis, j'ai commenté cette idée, et je l'ai trouvée d'une justesse admirable! Oui, l'empereur fut souvent même trop bien servi !
L'impératrice Joséphine aurait bien pu certifier de la vérité de ce que je viens de dire là. Toute sa destinée brisée, sa vie détruite, c'était pour servir l'empereur !
Lorsque je revis l'impératrice Joséphine, ce fut assez longtemps après mon retour d'Espagne. Elle était à Navarre, lorsque j'arrivai à Paris, et n'en revint que dans l'automne, lorsque l'humidité l'eut chassée de Navarre où les eaux, les ombrages, les prairies causent des inconvénients qui ne sont balancés que pendant deux mois de la plus belle saison, c'est-à-dire de fin de juin jusqu'à fin d'août. L'impératrice en avait déjà beaucoup souffert.
Je la trouvai fort engraissée. Cela lui allait bien et
mal. Cela lui allait bien pour son visage, parce qu'une fois qu'une l'emme a passé quarante ans. il faut qu'elle engraisse pour que sa figure ait encore une illusion de jeunesse. Cela lui allait mal, parce que sa tournure si ravissante avait presque disparu et que c'était presque toute sa beauté. Elle était devenue fort grasse, et sa taille avait pris cette apparence de matrone qu'on trouve dans toutes les statues d'Agrippine, de Cornélie, de Livie, etc., etc. Il y avait surtout une f)ortion de sa personne qui s'était accrue d'une manière tout extraordinaire, et la façon dont elle s'habillait, quoique son goût fût parfait, contribuait encore à la faire paraître plus forte.
Au reste, elle avait, le jour dont je parle, une toilette ravissante, avec laquelle je la trouvais mille fois mieux que dans une grande toilette du soir. On ne voit plus maintenant de ces élégances matinales, ou du matin pour parler plus juste, et ce n'en est pas mieux. Lorsqu'il y avait du luxe, les ouvriers travaillaient et les femmes étaient mieux mises. Maintenant ce n'est pas qu'elles économisent. Non. Elles achètent des magots, des vases du Japon fêlés, ébréchés, qui s'achètent des prix fous et n'ont aucune valeur ^
1 J'étais il y a quelques jours chez une de mes amies qui a cette manie même au degré de la folie. Sa chambre ressemble à une arrière-boutique de bric-à-brac ; mais le curieux — ce n'est rien de ce qui est là — c'est que tous les objets étalés en grande pompe sur des étagères et presque sur la cheminée, sont cassés et presque hors de service. Ce sont des magots n'ayant qu'un bras, un dragon sans queue, des tasses sans leur soucoupe, des théières rattachées par un lien, des pots à crème appareillés seulement pour la fêlure. Et que croyez-vous qu'elle paie cela? Des niaiseries peut-être? Non pas du tout. La moindre
La toilette de l'impératrice était admirable de bon ;?oat et de fraîcheur. Elle avait une robe de mousseline de l'Inde, de ces mousselines qu'on peut appeler un tissu d'air, que, cependant, malgré sa finesse, on avait brodée au plumetis d'un semis de petites étoiles dont le milieu était rempli par un point de dentelle fait à l'aiguille. La robe était montante et faite comme une redingote. Tout autour était une magnifique angleterre de la hauteur des deux mains et abondamment froncée. Le tour du col et le devant de la robe en avaient également. De distance en distance étaient des nœuds d'un ruban de satin bleu, si frais, si pur de nuance, bleu turquoise, que jamais on ne vit rien de si charmant. Le dessous de la robe était en satin du même bleu que les rubans ; sur sa tète, l'impératrice avait un bonnet dont les papillons étaient en angleterre du même dessin, mais encore plu? fine que celle de la robe, et gracieusement posé et coupé par des touffes de ce ruban bleu auquel ne venait se mêler aucune fleur. Jamais on ne fera une plus charmante toilette, et surtout elle ne sera jamais mieux portée. C'est un enchantement qu'un pareil costume'. Mais si vous voulez l'imiter aujourd'hui, n'allez pas garnir votre robe avec un tulle, application d'angleterre, parce que les plis seront raides et sans grâce. N'allez pas employer de mauvaise mousseline claire, sans être fine, parce que le reflet n'est plus le même
pièce lui coûte 300 el 400 francs. Et beaucoup ont été payées jusqu'à 3 el 4,000 francs.
1 M"* Minette m'a fait une pareille robe pour un jour de Longcharaps, excepté que ce qui était bleu était jaune d'or. Mon ctiapeau avait été fait par llerbault. Il était en paille d'Italie, avec des girotléea jaunes et des jacinthes bleues.
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et en tout, si l'on veut imiter une fraîche et suave toilette d'un temps où le goût marchait avec une grande richesse, il faut ne rien mettre de faux et consentir à porter une robe toute simple. L'impératrice Joséphine avait un goût admirable pour sa parure. Je suis certaine que ce goût, tout naturel, au reste, et qui lui était inhérent, a contribué à la faire paraître longtemps jeune. L'empereur, qui certes ne faisait guère attention à la manière dont les femmes étaient mises, si ce n'est lorsqu'un habit de cour lui frappait trop souvent les yeux, s'occupait cependant souvent de l'impératrice Joséphine. On aurait dit qu'il en était fier ! . . .
La meilleure preuve du bon goût de l'impératrice Joséphine, c'est le peu d'élégance de Marie-Louise. Elle av^it les mêmes ouvriers, elle avait une somme très forte pour la dépense de sa maison. Eh bien, jamais je ne lui ai vu de ces costumes de cour étourdissants par une élégance magnifique toute charmante ^ 3e crois que la ^aute en venait d'elle. Quant à la duchesse de Montebello, qui sait très bien ce que c'est que de se bien mettre, CDmme elle était dame d'hon-
* Je revoyais hier dans une page de mon journal de 1809 1« détail d'une robe que j'ai vue à l'impératrice Joséphine. La jupe et le manteau étaient pareils; tous deux en tulle brodé en lames d'or, mais avec une délicatesse infinie. C'était un carreau pris dans un autre, et pris par ses quatre côtés, ce qui formait, non pas un tissu d'or, mais un réseau admirablement fait. Une petite frange bordait le mauîeau et la robe. Puis le tour du corsage, les manches, la ceinture, tout élail brodé en émeraudes entourées de diamants. Le diadème, le peigne, les boucles d'oreilles, tout en émeraudes. Une autre fois, l'impératrice mit la môme . robe avec la garniture complète de perles admirables. Je ne sais quelle est celle des deux pai-ures que j'aime le mieux.
neur, et non pas dame d'atours, cela ne la regardait pas.
J'ai déjà dit que Madame était de la plus grande réserve relativement à l'impératrice Marie-Louise. Elle était pour la seconde de ses belles-filles ce qu'elle avait été pour la première, c'est-à-dire très silencieuse, et ne cherchant en général qu'à établir de bonnes relations entre ses nombreux enfants. Je répète ici ce que j'ai dit souvent, c'est que Madame mère est une des femmes les plus supérieures de l'époque. Mais ce que je puis dire aussi c'est qu'elle n'aimait pas Marie-Louise.
Madame était d'une grande réserve avec nous sur ces sortes de mat'ères. Il y avait une femme dans sa maison qui avait sa confiance plus qu'aucune autre peut-être. C'était Savéria, cette femme qu'elle avait amenée avec elle de Corse et qui avait élevé tous ses enfants dans leur première enfance. Savéria avait non pas de l'attachement pour tout ce qui était Bonaparte^ mais un culte, une idolâtrie. C'était une femme extraordinaire. Je n'oublierai jamais l'expression de sensibilité sauvage qui l'anima un jour à Pont. J'étais dans une vieille galerie abandonnée où se trouvait une épinette plutôt qu'un piano, sur laquelle M"^ de Launay et moi nous nous amusions quelquefois pour tromper le temps. Un jour, je chantais à demi-voix, tandis que Madame faisait son reversi et dans cette maison, où tout me rappelait la Corse bien plus que chez moi, il me revint en mémoire une chanson de chevrier, un chant montagnard, que ma mère m'avaii appris en me le chantant, non seulement dans mon enfance, mais plus tard, pour qu'à mon tour je le disse auprès de son lit, pour endormir ses douleurs.
Je le chantais et je chantais doucement. Cependant Savéïia m'entendit. Sa chambre n'était pas éloignée et elle s'approcha doucement de moi, tandis que j'étais au piano. Puis j'entendis des sons étoulïés, des sanglots, c'était Savéria qui elle aussi voulait chanter le chant de ses montagnes et que les larmes de la patrie suffoquaient et empêchaient de parler. Elle me fit une impression vive, cette femme. Elle n'avait guère de bonté que pour ceux qu'elle aimait, et une expression douce semblait étrangère à ses traits. Du reste, je ne pouvais me plaindre, car elle m'aimait. Madame avait pris une excellente attitude avec Marie-Louise. Celle-ci ci ut dans les premiers mois de son mariage qu'il n'y avait dans la nombreuse famille de l'empereur que lui dont elle dût s'occuper et la reine de Naples, qui avait été au-devant d'elle jusqu'au delà des frontières. L.adame, dont l'excellent esprit lui taisait toujours voir l'inconvénient de mettre le trouble par des plaintes inutiles d'ailleurs, ne s'en rapporta qu'à elle-même pour se faire respecter de sa belle-lille. Et un jour, Marie-Louise ayant été chez elle, pendant une absence de l'empereur, et lui ayant dit:
— Madame, je viens vous demander à dîner. Mai» ne vous dérangez pas. Je ne viens pas comme l'impératrice, je viens tout simplement chez vous.
— Mon Dieu, lui dit Madame en l'interrompant et l'attirant à elle en la baisant sur le front, je ne ferai non plus aucune façon. Je vous recevrai comme ma fille et la femme de l'empereur aura le dîner de la mère de l'empereur.
L'impératrice Joséphine avait été beaucoup moins soigneuse pour Madame que Marie -Louise, et elle
avait été mal conseillée. L'empereur ne rendait pas à sa mère autant de soins extérieurs que lui-même aurait voulu !e faire, mais il était vivement blessé quand il apprenait qu'on avait eu des torts avec elle. Un homme, qui cependant était son favori, manqua avoir une vive semonce, dans une ciiconslance relative à une personne aujourd'hui bien fameuse dans le monde littéraire. C'est M. d'Arlincourt.
M. d'Arlincourt était à cette époque fort jeune homme, et très amoureux de M""* d'Arlincourt, qui alors s'appelait M"* Chollet et dont le père était sénateur. Le mariage de M. d'Arlincourt dépendait d'une place dans la maison de l'une des princesses. On le nomma chez Madame sans réfléchir que son âge était un empêchement réel. Madame fut très irritée d'abord de cette nomination sans qu'elle eût été consultée. M. d'Arlincourt n'était pas alors une de nos gloires littéraires et le Solitaire n'avait pas fait SOD entrée dans le monde.