CHAPITRE XXII
Haute-Combe. — Talma. — Je n'aime pas le grec. — Comparaisons. — Bobèche et Desbureaux — M. de Forbin. — Bonnes façons. — Recette pour ne pas crotter ses souliers. — La reine d'Espagne. — Empire de la mode. — Mots de Louis XIV. — Les brouillards. — M. de Rambuteau. — Qualités essentielles d'un homme d'État. — Le cardinal de Retz. — La borne de cuivre de la place Vendôme. — La colonne Vendôme. — Colbert. — Flamme tombée du ciel. — M. de T... n'est pas un homme d'État. — Les vingt serments. — Opinion de l'empereur à ce sujet. —M°" de Mesgrigny, sousgouvernante du roi de Rome.
Je partis donc pour Aix-en-Savoie,le25dejuin 1812, avec M™' la baronne Lallemand, mon amie la plus intime, mon beau-frère, et mon fils aine, qui avait alors trois ans. Mon logement avait été retenu d'avance, et cela avec raison, car la foule était immense cette année à Aix, et les buveurs d'eau et les baigneurs étaient en si grand nombre, qu'en vérité il était à craindre qu'on ne fût obligé d'aller se loger à Haute- Combe^ ou bien à la Dent du-Chat- . Non seulement il se trouvait à Aix beaucoup de personnes de la fa-
* Ancienne abbaye maintenant en ruines, où l'on enterrait les ducs de Savoie. C'est de l'autre côté du lac du Bourget On n'y peut aller que par eau, surtout d'Aix (1834).
* iMoniagae assez élevée immédiatement derrière Haute- Combe.
mille impériale, mais toutes celles qu'elles amenaient à leur suite encombraient toutes les maisons, d'ailleurs fort petites, de la bourgade appelée Aix-en- Savoie. Quant à moi, j'avais le bonheur d'être fort bien logée. J'étais chez M. Dommanget\ dans une jolie maison située sur la place, et mes hôtes étaient, ce que j'espère qu'ils sont toujours, de bonnes et d'excellentes gens. La reine d'Espagne logeait en face de moi et n'était pas, à beaucoup près, aussi bien.
J'ai déjà dit que nous nous étions donné rendezvous à peu près une vingtaine de personnes pour nous trouver en masse dans ce lieu presque toujours amusant, mais qui, cette année, nous menaçait d'un ennui tout quintessencié, en raison des princesses et des reines qui s'y trouvaient en si grand nombre, qu'on ne savait comment faire pour n'en pas rencontrer. Il y en avait même dans tous les genres. Reines en exercice comme la reine d'Espagne, reine en espérance comme la princesse de Suède, reine dans le passé comme l'impératrice Joséphine et roi de théâtre comme Talma, car pour le dire en passant, il était à Aix pour y boire de l'eau chaude et se faire du bien. Mais, au lieu de cela il faillit y faire une maladie qui aurait été mortelle. Le pauvre homme était condamné tous les soirs de la vie, par la princesse Pauline, à lire tout haut des scènes de Molière pour nous faire rire ! Talma n'osa d'abord se .'efuser à une demande faite par la sœur de l'empereur. Il se mit donc à faire la petite voix, et à dire presque aussi bien que M"' Mars :
• C'est sous tous les rappovis le nmillcur logement particulier fiu'on puisse prendre à Aix. Je l'ai revu beaucoup plus lard. 11 est toujours aussi bleu.
— Excusez-moi, monsieur, je n entends pas le grec.
Puis il reprenait en faux bourdon, pour gronder comme Y Avare. Enfin, c'était tous les soirs une joie nouvelle. Cela alla bien tant que Talma lui-même, fatigué de faire Vempereur et le prince royal, et même le grand turc, s'amusa de cette extrême dilférence dans ses personnages \ Mais le fait est que le pauvre homme en avait par-dessus sa tête, et encore par-delà, des tragédies, des comédies, tout cela fût-il chefs-d'œuvre, et plus que chefs-d'œuvre...
— Je n'y puis plus tenir, me dit-il un jour, je tourne à la mort. C'est aussi par trop fort, en vérité! Elle me forcera à quitter Aix, ce dont je suis fâché, car je m'y serais amusé, si ce n'était cette malheureuse obligation de faire le répétiteur tous les .soirs. Car vous saurez qu'elle veutapprendrelerôle d'Agnès' et celui d'Angélique^.
— Et que feriez-vous, dis-jeà Talma, à la personne qui vous aurait valu cette belle gloire de vous entendre dire que vous joue% mieux Célimène que M"« Contât et que M"« Levert' ?
Talma prit un air furibond qui me réjouit extrêmement.
— Ce que je lui ferais, ce que je lui ferais, me répondit-il tout effarouché, eh bien, je lui dirais que c'est fort ridicule !
1 A cette époque Talma jouait très souvent Nioomède et Héraclius.
2 UÈcole des Femmes.
3 Les Femmes savantes.
* M"* Mars n'avait pas encore pris le rôle à cette époque. On sait que M"* Contât ne le jouait pas bien du touL
— Dites-moi donc alors que c*est fort ridicule, car c'est moi qui ai fait celte belle besogne en lui racontant combien vous nous aviez fait rire un jour à Bièvres, (^n jouant à vous seul toute une parade, avec un talent aussi supérieur que celui que vous mettez à jouer Hamlet.
Le pauvre Talma demeura confondu. Il n'osa plus reparler de cette affaire pendant quelques jours, et le fait est que la chose était réelle. Tous ceux qui connaissaient Talma et qui ont été dans son intimité, savent qu'il jouait les Gilles et les parades dans une perfection rare, qui rappelait le talent de Garrick. Mais, pour cela, il ne fallait pas qu'on lui apportât une planche sur laquelle il fît le Bobècne ou le Desbureaux. Il fallait qu'il se trouvât dans un salon de château, bien commodément assis sur un bon divan, dont il prenait un coussin pour se faire un enfant et auquel il parlaitpour faire rire toutcommepour faire pleurer. J'avais raconté une scène de ce genre à la princesse Pauline et tout de suite la pauvre femme en avait demandé une représentation. Seulement, comme il n'y avait pas d'affiches, on ne pouvait pas nietttre : par ORDRE, comme nous voyons que cela arrive tous les jours.
La princesse Pauline avait avec elle M"" de la Turbie, une personne que je fus fort aise de retrouver à Aix. Elle a de l'esprit, une grande réserve dans ses manières, ce qui la rend plus agréable pour ceux qu'elle préfère. Quant à moi, je la goûtais fort. Elle avait à cette époque un certain magot de mari qu'on appelait M. de la Turbie, gentilhomme sarde, ou du moins de Turin, où il était là avec le priiice gouverneur général, avec lequel il devait s'arranger à ravip.
Depuis, cette bizarre union a été rompue et M"* de la Tui'bie a épousé M. le duc de Ciermont-Tonnerre, qui, alors, était écuyer de la princesse Pauline, M. de Forbin passa un mois avec nous, mais non pas comme attaché à la maison de la princesse. Il s'arrêtait à Aix en revenant d'Italie.
M. de Forbin a été, sans contredit, l'homme le plus agréable de la haute société de France, ce qui veut dire de l'Europe ; et l'époque dont je parle est celle de sa vie qui le présente entouré le plus d'agréments. Il avait une jolie figure, une tournure distinguée et fort remarquable d'élégance, ce qui est regardé par les femmes comme la chose la plus obligatoire dès qu'il est question de dire :
— M. le marquis de ***, M. le duc de ***, voilà l'homme le plus agréable de la société, cet hiver.
Ce n'est pas d'être extraordinaire qu'il faut se piquer, c'est d'être élégant dans ses manières comme dans sa mise, et surtout dans cette dernière chose. On me citera lord Byron, qui ne mettait pas de cravate et portait des manteaux drapés. C'est vrai. Mais lord Byron est une de ces exceptions extraordinaires qui ne peuvent nullement être proposées pour modèles dans aucun temps. Il faut être ce quil était, un immortel génie, pour s'en aller ainsi mascaradant par le monde avec ses poules, ses chiens et ses têtes de mort. Il était original, parce qu'il le voulait bien. Il aurait au reste tout aussi bien fait de ne pas le vouloir et, si l'on doit admirer lord Byron, ce n'est pas du tout en cela. Mon Dieu, que les verres de lunettes sont difficiles à choisir pour avoir la vue claire! Et encore, lorsque votre lunette est garnie de bons verres, c'est une autre besogne non moins difficile
que de la mettre au point juste, pour que votre rayon visuel rencontre parfaitement.
Pour en revenir à M. de Forbin, il était, comme je viens de le dire plus haut, un homme parfaiiem* nt aimable et de bonne façon surtout, ensuite entouré de cette recherche dans sa toilette et dans sa vie, qui composait un homme élégant.
Dans un salon, il y parlait mieux qu'un autre. II y faisait, par exemple, une lecture comme il en fit une chez moi dans l'hiver de 1812 à 1813, et telle était la mode dans l'orbite de laquelle il faisait alors sa révolution, que je me rappelle que M"" Juste de Noailles me demanda comme grande faveur d'y être admise. Nous n'étions que douze à quatorze personnes. C'était pour entendre la lecture du Quaker, charmante nouvelle qu'il fit imprimer à quelque temps de là. Ensuite il peignait avec un talent positif et un succès qui était non discuté. Il avait enfin, au moment où je le mets en scène, tout ce qui peut le plus établir la réputation d'un homme à la mode, et d'un homme à la mode par ce qu'il est aimable et qu'il est supérieur. Il s'arrangeait assez peu de la frivolité de la cour de sa princesse, à laquelle il était néanmoins fort attaché. On disait même qu'il le lui avait été beaucoup plus encore. Mais dans le moment où nous sommes, c'était du colonel Du... qu'elle-même était fort occupée alors. Le colonel Du... qui n'était encore que lieutenant-colonel ^ c'est-à-direchefd'escadron,étaitungrand garçon decinq pieds sept à huit pouces, qui était toujours habillé en hussard, qui était beau-fils tout à fait. Je me mets hors de la question pour jugerun pareil agrément. On peutêtre fort bien, fort beau, mais les tournures de ce genre me sont antipathiques. Voici un trait qui peut donner
une idée, à ce qu'il me semble, de toute sa personne. Aix est mal bail, comme doit l'être en effet un lieu d'eaux au milieu des montagnes. La princesse Pauline habitait une petite maison appelée maison Chevalay et située sur le haut d'une montagne au pied de laquelle est bétie la petite ville. Pour arriver chez la princesse, il fallait traverser une vigne assez étendue et, par conséquent, prendre un peu de terre après ses souliers, ce qui est l'un de ces inconvénients qui prêtent à rire plus qu'à tout autre chose. M. le colonel Du... n'en jugeait pas ainsi et nous le trouvâmes dans le salon de la princesse avec des bottes si bien cirées, si luisantes, que des souliers de femme en satin noir en eussent été jaloux. Comme j'avais plus de familiarité qu'une autre dans le salon de la princesse, je me chargeai de savoir comment il faisait pour se mirer ainsi dans les pointes de ses bottes, quand nous étions crottées quelquefois jusqu'à mijambes. Non seulement il n'y a pas ae voiture à Aix, mais la maison de la princesse était inabordable autrement qu'à pied.
— Rien de plus simple, me répondit M. Du... J'ai pour domestique un ancien brigadier de mon régiment et, comme il est grand et fort, il me porte.
— Il vous porte ?
Et je demeurai immobile.
— Sans doute, il me porte, me répondit-il, tout étonné lui-même de mon étonnement.
— Mais comment se peut-il qu'il vous porte? Car enfin vous êtes plus grand que lui.
— Je me mets sur ses épaules et je relève mes jambes.
Oh ! pour le coup, c'était trop foit ! Cette descrip-
tîon était une peinture raphaélique dans son genre. Le colonel Du... me rappelait le vieillard des Mille et une Nuits que Sindbad le marin trouve dans une île déserte et qui s'élance à califourchon sur ses épaules, en le contraignant à galoper comme un cheval. Je fus longtemps à me représenter le colonel Du... comme le vieillard de Sinbdad le marin. Cela prouve qu'il faut éviter de donner de soi une impression extérieure qui frappe en ridicule.
Une autre personne de la maison, de la princesse Pauline était aussi venue à Aix avec elle. C'était M"° Millot, depuis M°" de Saluées. C'était une charmante personne, et même d'un esprit fort supérieur. Il y a d'elle un roman fort bien fait, intitulé Foscarini ou le Patricien de Venise.
Madame mère était, comme toujours, simple, con* venable et bonne. M'"' de Fontanges, sa dame d'honneur, était la seule femme de sa maison d'honneur qui l'eût suivie. Je me proposai pour faire mon service auprès de Madame, quoique alors j'en fusse entièrement dispensée. Mais Madame ne voulut pas en entendre parler et fut bonne pour moi, comme au temps où elle venait chercher la pauvre orphelme pour lui servir de mère. M. Rossi, ami de Madame plutôt que son secrétaire, était avec elle. Je crois, mais confusément, que M. de Beaumont vint après la saison.
La reine d'Espagne n'avait que peu de suite. C'était un ange repliant toujours ses ailes et ne sachant faire aucune chose qui jetât le moindre éclat. Sa sœur avait auprès d'elle une personne fort agréable grecque de naissance, fort belle, et qui mourut bien tragiquement peu de temps après.
On l'appelait M"' de Flotte.
Quant à l'impératrice Joséphine, je ne rae rappelle pas quelles étaient les personnes qui étaient avec elle. Et puis elle ne vint que très tard. Je crois pourtant que c'est M"' d'Audenarde, mais je n'en suis pas sûre.
Nous avions ensuite beaucoup de personnes de la société de Paris, ce qui n'était pas sans mérite, car Paris lui-même était désert par la dispersion de chacun. Presque tous les hommes étaient en Russie avec l'empereur et les femmes dans leurs terres ou bien en couches. C'était une singulière époque que cellelà. Tout est mode à Paris, depuis les rois jusqu'à la façon d'être malade, de se saigner et même de mourir. Je ne désespère pas maintenant que voilà l'Espagne qui, en vrai coquette, quand elle a vu que son Alharabra commençait à vieillir et ses romanceros à devenir un peu communs, si tant est que ceux qui les traduisaient les aient jamais bien compris, s'est mise à jouer de la prunelle avec nous, en commençant une petite guerre civile, je ne désespère pas, dis-je, que nous ne nous fassions enterrer dans une jaquette de dominicain ou de franciscain. Eh bien, au temps de 1812 et 1813, temps auquel nous sommes arrivés dans ces Mémoires, il est bon de savoir qu'il était de bon goût d'aller aux eaux à' Aix-en-Savoie.
— Mais j'ai besoin des eaux de Vichy !
— Eh bien les eaux de Vichy, les eaux d'Aix, n*est-ce pas la même chose ?
— Mais les unes sont froides, les autres sont chaudes ?
— Qu'importe ! Elles conviennent comme les autres.
Et puis suivait une définition scientifique des eaux d'Aix et des eaux de Vichy, en vertu de laquelle on ■partait pour Aix-en-Savoie. On s'y entassait par vingtaines dans une chambre et tout allait bien. On n'en mourait pas moins, on n'en mourait pas plus, et tout allait comme tout ira, comme tout se fera en ce monde, dirigé, influencé par le véhicule le plus puissant, l'intérêt et le plaisir personnel.
Nous avions aussi à Aix une charmante personne, qui était M"* de Menou. Elle y était avec son oncle, M. Perrochel. M"" de Menou était alors jolie comme une Psyché. L'esprit agréable et ayant des talents très positifs, elle peignait comme un ange. Puis M. et M"' de Rambuteau. Ceux-ci étaient mes amis de cœur. Non seulement la bonne Adélaïde était la fille de M. de Narbonne, et par conséquent mon amie, quoique je la connusse moins que M"* de Brancamp, dont tous les goûts se rapportaient parfaitement aux miens, mais il y avait un lien de plus, c'était l'amitié que j'avais personnellement pour M. de Rambuteau, cette amitié qui a toujours été celle d'un frère pour sa sœur et d'une sœur pour son frère, et à laquelle jamais une autre pensée ne s'est venue mêler. Je dis cela parce qu'une amitié entre un homme jeune et une femme jeune est toujours suspectée, même par les meilleurs esprits. La mienne m'avait été donnée^ si je puis me servir de ce mot, par M. de Narbonne lui-même, qui aimait M. de Rambuteau comme s'il eût été vraiment son fils. Il l'estimait très haut et m'a dit plusieurs fois :
— Mon gendre est un homme qu'il ne faut voir qu'un moment pour être convaincu de sa bonté de cœur. Mais il faut l'étudier pour trouver ce qu'il est
SOUS l'enveloppe d'un jeune homme du monde, aimant les plaisirs comme toute personne dans sa position et de son âge. Mais je ne vous demande que dix ans pour vous faire voir que Rambuteau est un dea hommes les plus propres à l'exécution des projets de l'empereur, que pas un de ceux qu'il a autour de lui. J'ai pris la liberté de le lui dire et j'espère que cela lui procurera un bon serviteur de plus. Il n'a pas beaucoup de gens qui lui disent la vérité sur le compte des hommes qu'il doit employer.
M. de Nai'bonne avait raison. Sans doute l'empereur savait bien distinguer les hommes capables qu'il lui fallait employer ; mais quand ils ne se trouvaient pas dans son chemin, ils ne lui étaient pas offerts par d'autres mains. Ceci me rappelle un mot de M. de Saint-Germain à Louis XV, que me racontait précisément M. de IS'arbonne.
M. de Saint-Germain disait un jour à Louis XV :
— Sire, pour estimer les hommes, il ne faut être ni ministre, ni confesseur, ni lieutenant de police.
Et Louis XV ajouta ;
— iS'i roi...
— Ah ! Sire, Votre Majesté se rappelle-t-elle quel brouillard il faisait il y a deux jours. On n'y voyait pas à quatre pas. Eh bien, Sire, les rois, je parle en général comme Votre Majesté peut le croire, les rois sont environnés de brouillards bien autrement épais que font naître autour d'eux tous ceux dont l'intérêt est qu'ils n'y voient pas clair.
M. de Rambuteau fut dune apprécié de l'empereur, quand son beau-père le lui eut montré ce qu'il était ; il y avait alors un besoin réel de bons administrateurs surtout et de gens qui n'allassent pas au delà ni en
deçà des volontés de l'empereur. C'était surtout dans les préfets que cette qualité était essentielle et M. de Kambuteau la possédait d'autant mieux qu'il a au fond du cœur une autre qualité que je lui connais 'epuis longtemps et dont je réponds, c'est V amour du pays. M. de Rambuteau est un vrai patriote. 11 aime le sol de notre France, son bonheur, sa gloire. Il aime la France enfin. Ce mot dit tout, il n'est pas remplacé par des utopies, elles-mêmes illusoires.
Mais cet amour de la patrie n'est pas tout; il le faut accompagné de qualités qui le rendent alors ce qu'il est dans les hommes supérieurs, le plus puissant des moyens.
Parmi les hommes appelés autour d'un gouvernenement quel qu'il soit, monarchique, républicain, constitutionnel, il n'importe, il faut distinguer plusieurs classes de personnages tout aussi nécessaires à la machine que la machine elle-même l'est au royaume, à l'État, à ce que vous voudrez ; il y a donc des hommes plus spécialement administratifs qu'autre chose. Un sens droit, de la fermeté, de l'activité, de l'esprit, et voilà des qualités pour faire un excellent administrateur et même un très bon ministre, en temps ordinaires, c'est-à-dire...
Viennent ensuite les hommes d'État, les ministres habiles comme Louvois et Colbert. Et puis il y a des hommes d'État comme Richelieu, comme Oxenstiern, comme M. Canning, comme M. de Metternich. Mais de ces hommes-là il y en a très peu, et les siècles en fournissent à peine un à des distances éloignées. Richelieu était par- dessus tout le grand ministre, l'homme d'État éminemment habile, l'homme démêlant un sentiment dans la masse de la multitude, une
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circonstance favorable ou nuisible, ce que peut on homme en valeur négative ou positive. Il savait ensuite plier et briser après ce qui l'avait fait céder. Et pourtant il ne s'agitait pas dans un cercle tracé, il volait au loin dans des régions supérieures, puis revenait s'abattre sur le toit du logis et, là, prenait ces partis étonnants qui tiennent, comme nous le voyons encore, autant de l'inspiration du génie qu'ils étaient le résultat de la méditation.
L'empereur réunissait en lui le sublime idéal de l'homme d'État. Je sais bien qu'on a cherché à le frapper dans toutes les parties de son immortalité. Mais toutes sont invulnérables et chaque jour, par la justice du ciel, il nous apparaît ce qu'il était réellement, un être radieux de gloire et dont tous les rayons de cette gloire peuvent avoir un nom de chacune des brillantes qualités dont il était ornéV
Je l'ai entendu souvent parler du cardinal de Reti.
• Depuis la chute oe l'empire, j'ai vu et entendu bien des médiocrités donner le coup de pied de l'àne au colosse abattu. Mais rien de plus burlesque ne s'était encore montré qu'un mauvais roman à peine écrit en français, qui vient de paraître il y a trois semaines. C'est le sublime Duroc jappant de toute la faiblesse de voix piaillarde. Ce sont des injures pour des injures. C'est un homme croyant qu'on lira son livre parce qu'il dit du mal de l'empereur. Mon Dieu, c'est grande pitié ! Et à quels propos s'en vient-il parler de la borne de cuivre de la place Vendôme? Le malheureux! Il y a plus de gloire dans l'une des leuilles cuiviées de ce monument immortel, qu'il v en a môme en espérance dans toute l'encre destinée par lui a noircir du papier. La gloire de l'empire? Eh quoi! quand elle est chantée par des voix comme Victor Hugo, Lamartine, Chateaubriand, Casimir Delavigne, toutes nos sommités littéraires, une voix s'en viendrait murmurer au bas des aiglBs triomphauioà de la colonae! Ah! silence, silaoce!
Le cardinal Maury, qui avait aussi longtemps porté la soutane en même temps qu'il armait un pistolet et daguait le bon peuple, tout en paraissant le servir, le cardinal Maury prétendait que le cardinal de Retz était le plus habile de tous les hommes d'État.
— C'était un brouillon que votre cardinal de Retz, disait l'empereur. Il avait de l'esprit et aucun sens. Sans doute il faut de l'esprit pour faire un bon ministre, mais il ne faut pas que cela. Un homme qui n'aurait que du génie même serait un détestable ministre. Descartes, par exemple, Newton, Lavoisier, Racine, qui s'en croyait pourtant bien capable, eh bien, tout cela ferait de mauvais ministres. Votr? cardinal de Retz donne dans ses Mémoires, que jt suis loin d'admirer comme vous, des maximes politiques avec lesquelles on ne gouvernerait pas l'empire des souris. Ensuite, je conviens que le même ouvrage en contient aussi de vraiment grandes et belles. Et comment cela n'eût-il pas été, vivant comme il l'a fait au milieu de troubles tous les jours renaissants. Les circonstances font les hommes et souvent ne font que les développer. C'est l'affaire de M. de Gondy, qui, du reste, a lui-même aussi provoqué les circonstances dans lesquelles il s'est trouvé. Mais je conviens qu'il a écrit souvent des maximes fort belles, profondes de conception, d'étendue, et, ce que j'estime fort, susceptibles de servir en quelque lieu du monde que ce soit; mais ce sont des lueurs passagères, et le moyen alors de compter comme un grand ministre l'homme qui se couchera habile homme et se réveillera un brouillon, un véritable enfant fou. Non, non, j'aime mieux M. de Colbert.
A cela le cardinal Maury disait que M. de CoIber(
n'était qu'un intendant, qu'un homme d'affaires*.
— Je m'en arrangerais parbleu bien ! disait l'em pereur. Je ne veux pas de ministres beaux parleurs, ni faiseurs de projets, ni entrepreneurs de changements d'empire. Nous avons vu que des hommes admirables à la tribune, devenaient pitoyables au mi nislère. Je n'admets qu'un ministère dont le chef soit plus en dehors de ce qu'on appelle les affaires, c'est celui des relations extérieures...
Et il s'arrêtait alors, souriait, se prenait le menton et ajoutait :
— Et encore !
Je suis sûre qu'il pensait alors à la finesse de M. de Talleyrand, dont certes il n'avait guère à se louer, et pourtant à cette époque, je parle de 1809.
Un jour l'empereur disait que le grand Condé avait raison de dire en voyant jouer Serlorius :
— Il faudrait à cet homme un parterre composé de ministres, pour qu'ils y vinssent à l'école.
— Corneille, disait-il un jour au cardinal qui voulait toujours lui opposer Racine, Corneille, voyezvous, monsieur le cardinal, avait appris dans sa tète l'art de la guerre, car où l'aurait-il connu, et pourtant il le savait. Ses maximes d'État sont toutes d'une immense portée et aucune n'est de son époque. Ce ne sont pas les ruses de Mazarin, ce ne sont pas lescruautés de Richelieu, c'est la grandeur antique. Où avait-il encore pris tout cela? Dans lui-même, dans son âme. Eh bien, savez-vous comment cela se nomme, mon-
' Ce que je rapporte ici est le résultat de peut-être trente conversations entendues comme cela en différentes occasions, et puis celles que le cardinal Maury me rapportait.
sieur le cardinal ? C'est du génie ! Et le génie, voyezvous, c'est une flamme tombée du ciel, mais qui trouve rarement une tête là toute prête à la recevoir.
Le cardinal avait dîné à Saint-Cloud le jour où il eut cette conversation avec l'empereur, et il me dit :
— En rentrant chez moi je vais écrire ce que m'a dit l'empereur et ce que je lui ai répondu. Lorsqu'il m'eut dit le dernier mot que je viens de vous répéter, et cela avec la naïveté d'un enfant :
c — Sire, lui dis-je, tout le monde ne fait pas son portrait aussi ressemblant d'après nature que Votre Majesté vient de le faire!
Il me regarda, poursuivit le cardinal, et pendant quelques secondes il ne me comprit pas. Puis il me sourit avec ce charme qu'il met à tout ce qu'il fait de caressant. Cet homme-là, madame, est un homme qui soulèverait le monde bien mieux qu'Archimède avec son levier, en n'employant simplement que la séduction qu'il peut donner. Elle est immense ! Et celle de la femme la plus coquette ou plutôt la plus aimante pâlit auprès seulement de son sourire.
C'était vrai.
Bien qu'en apparence je me sois éloignée du point de départ, je suis toujours dans le même cercle, et mon sujet est toujours le même. J'ai voulu montrer l'empereur administrant lui-même les hommes^ qu'il
* M. de T..., par exemple, voilà un homme que l'empereur ne pouvait pas regarder comme un homme d'État. De la finesse, de l'esprit, de la ruse ne sont pas des qualités suffisantes pour faire un grand ministre. Que de fois j'ai entendu l'empereur parler de lui, en disant : « La postérilé ne lui donnera pas d'autre place dans l'histoire que celle exigée par le nombre
choisissait pour en administrer d'autres et montrant par sa façon de voir et de penser combien il était digne de remplir sa haute mission.
— Si j'avais trente préfets comme Rambuteau, disait-il une fois, la France serait bien tranquille, parce qu'elle serait bien administrée, car il est honnête homme et connaît son affaire.
M. de Rambuteau était fort jeune encore lorsque son père mourut et lui laissa une fort grande fortune. Il fit d'abord ce que font tous les jeunes gens riches et même ceux qui sont pauvres. Il s'amusa, il courut de beaucoup de côtés, excepté dans le bon, et pendant quelques années il fit joyeuse vie, La gourme une fois jetée, de lui-même et sans effort il se remit au pas, régla sa maison, ses revenus, améliora ses terres, les rendit les plus belles de la province et, en se mariant, eut le soin de choisir pour femme une personne qui, comme lui, fut d'un esprit d'ordre et d'arrangement, et pourtant qui aimât le monde et eût un beau nom. Il trouva tout cela dans M"* Adélaïde de Narbonne, fille de mon ami le comte Louis. M. de Rambuteau fut nommé chambellan de l'empereur, et cette place lui convenait sous tous les rapports. II était frère de la jolie M™ de Mesgrigny, qui fut sous-
de lignes qu'il faudra pour dire qu'il a été ministre sous tous les gouvernements, qu'il a prêté vingt serments et que j'ai été assez sol pour m'y laisser prendre. » Et dans le fait, Mirabeau disait que l'esprit de Sieyès était dans son silence et dans celte sorte de dédain avec lequel il accueillait les esprits les plus remarquables. Est-ce paresse ? est-ce insolence ? Dans tous les cas c'est sottise, car le fruit d'une pareille manière de culliTer sa terre est toujours âpre quand on en vient à l'œuvre, o'esl-à-dire ^uand il faut se nourrir de soi-même.
gouvernante du roi de Rome et qui faisait le Printemps dans le joli quadrille des Heures, où M""* la comtesse Legrand faisait l'Amour et M. de Lagrange, Apollon. IVP" de Mesgrigny faisait le Printemps et jamais plus frais visage n'avait porté sa fraîche couronne. M""* de Mesgrigny était un ange de pureté, comme elle en était un de beauté. L'empereur en savait bien que dire, car il l'avait trouvée ce qu'elle était, charmante, belle et vertueuse. Il voulut lui plaire d'abord, elle lui répondit en riant. Puis la seconde fois ce fut plus sérieux. Enfin elle lui dit :
— Sire, je serai forcée de m'éloigner, et j'en aurai de la peine, car j'aime Paris et j'y suis heureuse. Mais, si vous persistez, il me faudra dire à mon mari* que je veux aller dans ma terre de Champagne, et je mentirai pour aller mourir là d'ennui.
Elle était si charmante en parlant ainsi, elle était tellement dépourvue de cette pruderie à griffes et à dents qui déchire et qui mord pour faire bien voir les cicatrices et avoir un certificat de vertu, que l'empereur fut touché.
— Eh bien, lui dit-il, je vous nomme sous-gouvernante de mon fils.
La jeune femme fut étonnée. C'était une place d'une immense confiance. Elle fut bientôt convaincue que l'empereur avait voulu lui donner ainsi une preuve publique et marquante de son estime.
— J'accepte, dit-elle, et j'accepte avec reconnaissance, car maintenant Votre Majesté ne me reparlera plus d'une chose qu'elle sait ne pouvoir me convenir, l'asile qu'elle me donne elle-même est sacré,
* Il était écuyer de l'impératrice Marie-Louisa.