‹ Mémoires de Madame la duchesse d'Abrantès (volume 5)Chapitre 27 sur 52 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

M"** Doumcrc. — Rires fous. — Ma dignité. — Fenêtre ouverto.

— Amenez-moi A/™' Doumerc. — Thiétnelz, rimprovisatour, chez sir Arthur Bowles. — Mystification. — Anecdote. — Soirée chez une princesse. — Amusement par ordre. — La colique. — Soupe sans sel. — Les jambes en forme de ^rwsins. — Colonnes torses. — Talma à Chambéry. — Le caniche sur la scène. — Dîner à Bonport à l'occasion de ma fêle. — Le bouquet. — Cordon de perles fines et de rubis d'Orient.

— Concert sur le lac du Bourget. — Tableau pittoresque. — Feu d'artifice. — Réprimande. — Poésie italienne. — Abbaye de Haute-Combe. — La Dent de chat. — La duchesse de Raguse. — Pressentiments. — Nouvelles affreuses reçues au milieu d'un bal. — Bataille des Arapiles.

Il y avait à Aix-en-Savoie, dans l'année 1812, une personne dont j'avais dès l'année précédente apprécié tout l'agi'ément, et je puis dii*e le charme, lorsque je l'avais rencontrée à Saint-Sauveur dans les Pyrénées, c'était M""' Doumerc. Elle était femme de M. Alexandre Doumerc, autrefois attaché à Berlhier, fils de M. Doumerc, entrepreneur général des vivres de la marine et de la guerre, et l'un des plus excellents et des meilleurs amis que j'aie eus en ma vie. M"" Alexandre Doumerc était alors fort jeune femme et venait seulement de se marier depuis deux ou trois ansV II y a sans doute de plus belles personnes, mai^

* 1809. Elle venait de se marier l'année d'avant.

qui plaisent autant, je ne le crois pas. Ses traits ne sont pas réguliers, mais elle a de ces yeux qui font seuls toute la fortune d'un visage. Et puis, sans être grande, sa taille est élégante. Elle est moelleuse dans ses mouvements, elle est surtout gracieuse. Et puis son pied, sa main, tout cela est bien, tout cela est comme on veut que ce soit. Ensuite il y a dans elle une chose que je place en bien haut lieu, c'est un esprit si amusant, si varié, si bien approprié à toute chose, que lorsque je cause avec elle, j'éprouve un bien-être infini, un bien-être que je n'ai rencontré en ma vie qu'avec deux personnes, c'est la certitude d'être comprise en parlant, non pas certes que j'aie la bêtise de dire que mes idées ne soient à la portée que de peu de monde — ce serait une stupidité — mais je veux parler de cette intelligence fine et rapide qui fait que votre pensée est achevée lorsque vous ne l'avez pas encore expliquée. Il y a un rapport positif dans la conception qui établit alors un charme profond dans les relations. Ce charme, lorsqu'il manque, enlève alors tout ce qui peut rendre une relation soit d'amitié, soit autrement plus tendre et plus durable. Son absence est peut-être la seule cause de cette rareté de liaison survivant à d'autres plus intimes. Lorsqu'il se trouve aussi dans les rapports de deux femmes par exemple, il est la base d'un attachement que rien n'altère.

M"' Doumerc a un esprit amusant et paresseux, souple et impérieux, sérieux et gai, indulgent et mordant. Mais tout cela s'harmonise et ne se choque pas, tout cela est distribué avec un art parfait. Tout ce qu'elle entreprend elle le fait et le fait bien. Son talent de chant est le plus admirable que j'aie entendu. J'ai

écouté souvent des hommes comme Crescentini, comme Nourrit, comme Garât ; des femmes comme M"" Malibran, M""' Mainvielle-Fodor, la Grassini surtout, adorable femme, qui me faisait pleurer quelquefois en l'entendant chanter. Eh bien, M"" D(jnmerc me faisait un plaisir plus senti. Il y avait dans son chant une harmonie avec la pensée que je ne trouvais pas autre part. Il faut que ce soit ce moiif-là qui me faisait demeurer à côté du piano où elle m'a si souvent chanté des romances et les airs italiens de Crescentini avec un charme tout divin. Quant à l'italien, quoiqu'elle chante d'une manière remarquable, elle rencontrera des rivales, tandis qu'elle n'en a pas une seule tant qu'elle se mettra en lice pour chanter les romances françaises.

La princesse Borghèse m'ayant entendu parler de M"* Alexandre Doumerc, comme je pouvais le faire d'une femme de mes amies qui arrivait aux eaux, ce dont j'étais ravie, et ayant surtout compris qu'elle était la plus charmante du monde dans un salon où se trouvaient des gens faits pour l'apprécier, me dit un jour :

— Amenez-moi donc cette dame.

Je ne fis pas semblant d'avoir entendu.

Quelques jours après, M°" Doumerc étant chez moi, il arriva que nous fîmes de tels rires que nous en fûmes malades. C'est littéral. Un chambellan du prince Borghèse, se trouvant chez la princesse le lendemain de cette journée rieuse, en parla à Talma, qui était aussi chez moi et qui certes n'avait pas été en reste pour se mettre à l'unisson des fous. Comme ma maison était sur la place et que les fenêtres en étaient ouvertes, selon la coutume de tous les pays

au mois de juillet, mais particulièrement des lieux d'eaux \ nos joies avaient fait l'envie de ceux qui n'étaient pas admis au milieu d'elles, et de ce nombre fut le chambellan de Son Altesse impériale et royale, Camille Borghèse. La princesse qui s'ennuyait, mais qui s'ennuyait, me dit le lendemain :

— Madame Junot, savez-vous que l'empereur se-^ rail très mécontent s'il apprenait que l'on fait chez vous des farces comme celles qu'on ,y joue ? Cela ne convient pas à votre dignité...

— Bonté du ciel ! madame, quelle est donc ma dignité? Je n'en ai d'abord aucune que je sache, car nous autres pauvres femmes, vous le savez, nous comptons pour bien peu dans ce monde. Mais s'il en est une qui m'empêche de rire, je déclare d'avance que je n'en veux pas !

Hélas ! c'était une parole bien téméraire que je proférais là ! Je l'ai bien expiée depuis !

Je connaissais l'esprit inquiet de la princesse. Je ne m'amusai pas à la questionner, parce que je savais que c'était une chose inutile avec elle, mais je m'adressai à M°" de la Turbie, qui était celle de ses dames qui l'avait accompagnée à Aix. M""* de la Turbie^

* Il y eut cependant cette môme année à Aix-en-Savoie, une fenôtre ouverte qui pensa causer une grande rimieur. C'était chez M"* Verrier.

îM^e la duchesse de Clermont-Tonnerre est de Genève et de l'une des premières familles du pays. Elle est W^^deSellon. Son frère, le comte de Sellon, est renommé pour son goût pour les arts et ses goûts philanthropiques. La Société des Amis de la paix a été fondée par lui. Il est à la tête de tous les établissements remarquables en ce genre. Son cabinet de tableaux à Genève est une des plus belles choses que l'on puisse voir en col-

avait toute sa famille aux environs, étant dd Genève même. C'était, comme je l'ai déjà dit, une personne que j'aimais fort à rencontrer.

Elle se mit à rire lorsque je lui parlai de la semonce impériale que je venais de recevoir au nom de l'empereur, qui en était aussi instruit que le roi lorsqu'on dit : t Au nom du roi, je vous arrête ! » M"" de la Turbie, qui avait l'habitude de la vie intérieure et parfaitement sociale qu'on mène à Genève, trouvait que la maison Chevalay aurait pu être plus gaie. Mais elle était si remplie de convenance qu'elle ne me le dit que par un sourire très significatif, et je sus par elle que nos rires avaient été rapportés et avaient fait envie. C'est à la lettre. Or donc, la princesse se mit dans l'esprit de commander une soirée amusante comme elle commandait des gâteaux et des glaces. Elle me tira l'oreille, m'embrassa et me dit :

— Amenez-moi donc M°" Doumerc.

— Ma chère duchesse, me dit M"" Doumerc, je ne puis en bonne foi accepter une invitation faite de cette manière. Je ne suis pas une femme de la cour et, comme devoir, je ne suis donc aucunement obligée d'aller bâiller chez votre gentille princesse. Si elle veut augmenter sa société et qu'elle me fasse l'honneur de m'engager à passer la soirée chez elle, je serai fort heureuse d'y aller. Dire que je le serai autant que chez la reine de Hollande, qui est bonne et parfaite pour moi, ainsi que son excellente mère, non, mais je serai reconnaissante que la prince Pau-

lection. Son château d'Àlaman est uue des plus curieuses choses de la Suisse.

line veuille bien m'admettre chez elle, si toutefois chaque chose est dans l'ordre.

Je trouvai ces raisonnements parfaitement justes. Aussi n'y opposai-je rien et le lendemain je le dis à la princesse. Comme elle n'avait pas l'intention de blesser, elle fit aussitôt partir une invitation, qu'écrivit M"" de Saluées. Et le même soir, nous montâmes près de dix à douze personnes à la petite maison Chevalay, dont les murs tapissés de jasmins répandaient au loin jusque dans la vallée une odeur enchanteresse, apportant à la maîtresse du lieu ce dont elle manquait au milieu de ses richesses et de ses joies magnifiques, de la gaieté, et de la gaieté qui, malheureusement, ne se donne pas, mais qui pourtant se communique, au moins passagèrement, aux malheureux assez malheureux pour en être privés.

Je sais à ce propos une assez drôle d'histoire d'un Anglais et d'un homme fort connu chez nous au temps où les improvisateurs florissaient. C'était un nommé Thiémetz, rival de Musson, et son supérieur en charges et en mystifications.

Un jour Thiémetz reçoit une lettre pour aller dîner chez sir Arthur Bowles, rue du Faubourg-Saint-Honoré. Comme ces sortes d'invitations lui arrivaient tous les jours, il mit celle-là dans son agenda et, au jour marqué, à cinq heures et demie, il s'achemina vers l'hôtel du noble Anglais. Il demande sir Arthur Bowles. On lui indique le premier, il monte, ii trouve une antichambre où dix valets s'écrient en le voyant :

— Oh ! que milord va être content ! Il croyait que monsieur ne viendrait pas!

— Oh ! oh ! répétèrent en faux bourdon d'en bas et d'en haut les valets anglais en regardant le

e^ UÉMOIRBS

pauvre Thiémetz, qui ne savait plus où il en était. De l'antichambre, il entre dans une autre salle bien chaude, bien éclairée, où deux valets de chambre, vêtus de noir, le reçoivent comme un récipiendaire. L'un d'eux, prenant un flambeau, lui dit en bon français de vouloir bien le suivre et, marchant devant, lui fait traverser deux ou trois salons fort beaux, mais où il ne voyait pas un être vivant.

— Quelle diable de fête est-ce donc que celle-ci ? disait-il en lui-même.

Enfin le valet de chambre ouvre une dernière porte et annonce :

— Monsieur Thiémetz I

Il entre et se trouve dans une grande bibliothèque arrangée à merveille et dans laquelle il voit, dans un immense fauteuil à oreilles, un homme de la capacité matérielle la plus immense, ayant un bonnet de velours noir encadrant une grosse figure réjouie, aux joues rebondies, aux yeux ronds et clairs, au triple menton et à l'aspect vraiment original. Ce digne personnage était enveloppé dans une vaste robe de chambre de soie de la Chine et fumait tranquillement et solitairement son chibouck. En apercevant Thiémetz, il mit sa pipe de côté et, avançant vers Thiémetz une large main bien blanche et bien potelée, il lui secoua la sienne à lui arracher le bras de l'épaule, en répétant avec l'accent le plus inouï et le plus prononcé:

— Oh ! monsieur Thiémetz, faites-moi rire, je voua prie ! Oh !

A cette singulière interpellation, Thiémetz regarda autour de lui avec étonnement. Il était seul avec son gros Anglais, qui le regardait comme un homme

extraordinaire. Du reste, personne. Lui et le gros Anglais, le gros Anglais et lui, voilà quels étaient les seuls convives. Thiémetz trouva l'aventure bouffonne. Il était là dans une excellente maison, auprès d'un bon feu, dans une belle et riche bibliothèque, ayant de bons tapis sous ses pieds, de doubles rideaux aux fenêtres pour empêcher le bruit du dehors et le vent de bise de venir troubler ceux qui étaient auprès d'une vaste cheminée, dans laquelle brûlait un feu clair et abondant. Et puis cette figure si remarquablement empreinte d'un sceau particulier, qui indiquait le besoin du bien-être et de la joie, mais à tout prix. Tout cet entourage, tout jusqu'à l'amphitryon, qui n'était pas la pièce la moins curieuse de la collection, tout électrisa Thiémetz et il se surpassa dans cette soirée. Il lui parut plaisant pour lui-même de se donner le plaisir d'une représentation et sa gaieté personnelle devint si bruyante et si complète, que le gros gentilhomme demanda grâce. Ils s'étaient mis à table vis-à-vis l'un de l'autre, ayant à côté d'eux des seaux d'argent, dans lesquels étaient des bouteilles de vin de Sillery frappées déglace. Ils en burent assez pour que Thiémetz fût sublime, dans sa partie de chasse surtout, mais pas de manière à être ivre. Thiémetz se mit à rire aussi, et à si bien rire, que sir Arthur Bowles en perdit la respiration. Il se renversa sur son grand fauteuil à la Molière, en criant d'une voix entrecoupée:

— Oh ! ûh ! assez ! assez 1 Monsieur Thiémetz, vous ^ allez me faire mourir!

Et en racontant cette histoire, Thiémetz riait encore de manière à ce qu'elle devînt la meilleure de toutes les siennes.

Il y a tout un texte dans le seul fait de cet Anglais qui entend raconter qu'il y a dans Paris un homme qui fait rire pour de l'argent et qui, tout tranquillement, organise un dîner où il veut que cet homme le FASSE RIRE. Je trouve que c'est merveilleusement fantastique.

Lorsque nous entrâmes chez la princesse Pauline, ce soir dont j'ai parlé, il ne me parut pas que notre gaieté, dont les éclats avaient fait résonner la montagne, fût de nature à se communiquer. La princesse était couchée sur un canapé, dans le plus élégant négligé. Je frémis en la voyant parce que je connaissais le genre de conversation qui était adapté à tel ou tel costume. Quand la princesse avait un demi-négligé, qu'elle était assise dans sa bergère, oh! alors cela allait bien ! La causerie était sur un sujet pas trop ennuyeux. Et puis tout le monde parlait, ce qui ne laisse pas d'avoir son charme pour les bavards. Après venait un habillement fort élégant, quoiqu'il fût costume de chaise longue, mais pas pour les cas désespérés. Hélas! je venais de l'entrevoir. C'était un bonnet en angleterre avec des touffes de rubans roses, un peignoir en mousseline de l'Inde brodée à jour et doublée d'une marceline rose pâle, et rattaché avec des nœuds pareils. Les pèlerines, la garniture étaient en point d'Angleterre. Au milieu de ses mousselines, de ses dentelles, de ses nœuds, la princesse était jolie comme les anges. Mais il ne fallait pas le dire. Lorsqu'elle voulait être malade, elle voulait qu'on la plaignît et il fallait donner le diapason sur ce ton-là.

— Oh ! oh ! dis-je en moi-même, voici trois heures en perspective qui seront dures à supporter.

Il était arrivé la veille, à Aix, un homme de mes

amis, que nous avions d'abord entouré pour avoir des nouvelles. Il était de ma société intime et ce fut une vraie joie pour nous de le voir augmenter notre cercle. C'était le comte Perregaux. Non seulement c'est un homme spirituel, mais d'un esprit supérieur. Il a des talents distingués, une grande instruction, parle toutes les langues, a une figure ravissante, une immense fortune, une grande considération dans le monde, et pourtant, avec tous ces avantages, il s'ennuie de tout et partout. Il avait de plus à cette époque une de ces passions bien lourdes, bien sérieuses, qui font soupirer chaque fois qu'on veut rire. Et M. Perregaux en était presque malade. Je laisse à juger de l'effet qu'il produisit sur moi, malgré mon amitié pour lui, lorsque, en entrant, je le vis posté au pied du canapé de la princesse et engagé, en apparence, dans la plus sérieuse conversation... Mais, quelque attention qu'il prêtât aux confidences impériales, tout disparut à notre arrivée parce que, dans la petite troupe que je conduisais, était lobjet cruel de cette passion qui le faisait tant soupirer. Il est naturellement fort distrait et je laisse à penser s'il se laissa entraîner à une distraction charmante, et s'il laissa là, du moins en apparence, la princesse et sa narration.

Mais elle tenait à parler de ses coliques tout autant que M. Argant. Et lorsque nous fûmes tous assis autour de son canapé, elle reprit la conversation où elle l'avait laissée :

— Comme je vous le disais, mon cher monsieur Perregaux, j'étais si mal, si mal, que, pendant plus de huit jours, ils m'ont mis à une diète absolue. Corn* prenez-vous ?

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