CHAPITRE III
Nomination du prince d'EssIing. — Mécontentement de Janot yi de Aey. — Arrivée du prince à Valladolid. — Récepliou. — Le jeune officier de dragons. — La croix de la Légion d'honneur sur un cœur de femme. — Le palais de Charles-Quint.
— Le général Fririon. — Le général Eblé. — Scandale de Masséna. — Diviser pour régner. — L'ancien serviteur. — Le maréchal Ney. — Sa colère. — Il a raison. — Le sabre du vieux soldat de Gènes. — Mes béguins. — Portrait de Masséna. — Fru Diavolo. — Siège de Gaëte. — M. d'Almeida. — Son histoire. — Celle de Fra Diavolo. — Attaque d'Itri. — Le portrait en bracelet de la reine de Naples doimé à Fra Diavolo. — M. de Haupt. — Il est fusillé. — L'Ordre du Christ. — Les douze Corses. — Le sergent. — Frâ Diavolo et sir Hudson Lowe. — Capri. — Mort de Fra Diavolo.
— Il est pendu.
Un jour je vis Junot préoccupé après avoir reçu l'estafette de Paris. Comme je savais qu'il se tourmentait aisément de tout ce qui lui venait des Tuileries, je lui demandai ce qu'il avait...
— Nous avons un général en chef de l'armée de Portugal, me dit-il avec un sourire contraint. L'empereur ne croit pas que le maréchal Ney ou moi nous soyons capables de conduire nos troupes. Nous sommes en tutelle.
Je craignis un moment que ce fût ou Bessières ou Da>vout. Je dis que je le craignis, parce que, connaissant leur humeur peu traii^ible réciproquement, je
prévoyais de grandes difficultés si la chose allait ainsi. Je le lui dis.
— Non , me répondit-il , je ne puis même me plaindre du choix qui a été fait. C'est Masséna. Il est notre ancien. Dieu veuille seulement que Ney s'en arrange aussi bien que moi !
Il parlait ainsi. Mais je lisais dans son âme et je voyais combien il souffrait, comme cela devait être, de se voir sous les ordres d'un autre dans un pays où il avait été aussi puissant qu'un roi. L'empereur devait lui épargner cette pénible sensation. Jamais Junot ne s'en est plaint à moi, mais je suis certaine que cette pensée lui fut longtemps amère...
Le soir il y avait du monde chez moi. On parla de cette arrivée du prince d'Essling. Le général Reynier était venu nous voir de son quartier général, le général Clausel, le général Sainte-Croix, le général Fouché, général de l'artillerie du 8® corps , le général Treilhard, commandant la cavalerie, le général Boyer, chef d'état-major du duc, des officiers généraux, des colonels se rendirent ce soir-là même chez moi et causèrent de cette arrivée du vieux vétéran de l'armée d'Italie. Enfin ils venaient peut-être un peu aussi en partie pour deviner ce qui se passait dans l'âme de Junot. Mais il fut bien plus qu'impénétrable, car il fut naturel et dit tout simplement ce qui était vrai, c'est qu'il respectait le choix de l'empereur. Le lendemain on reçut une lettre de Vittoria qui annonçait l'arrivée du prince d'Essling, pour la fin de la semaine. Aussitôt les ordres lurent donnés pour que la moitié du palais que nous habitions fût préparée poui- lui, car nous ignorions alors quelle étrange compagnie il l rainait après lui et, le supposant seul, Junot et le comte
vm. ^
de Valmy pensaient que la moitié de ce vaste palais lui suffirait.
Le jour de son arrivée, il faisait un temps admirable. Junot monta à cheval non seulement avec son état-major, mais avec tous les généraux du 8° corps. Le général Kellermann fit égiilement prévenir de se préparer à l'accompagner tout ce qui avait droit à être présenté au maréchal, et l'on partit en cortège. Il y avait au moins deux cents personnes.
A une lieue de la ville, on aperçut les équipages du maréchal. Il était en avant de toutes ses voitures, dans une petite calèche découverte, en raison de la beauté du temps, et il y était Jeul avec un très jeune officier de dragons qui, malgré sa gi-ande jeunesse, avait cependant la croix de la Légion d'honneur. C(mmie on ne la donnait pas alors comme on l'a prodiguée depuis, tant à l'époque de la Restauration, où elle était donnée à des hommes qui l'obtenaient seulement parce qu'ils n'étaient pas lâches, que depuis trois ans, parce qu'on n'est quel-quefois rien du tout, l'étoile même d'argent frappait alors les yeux Le compagnon du maréchal n'était pas, au reste, disposé à braver ralteiition du public et, lorsque le maréchal et lui aperçurent de loin la troupe brillante qui s'approchait, ils voulurent abaisser la capote de la calèche. Mais il n'était plus temps, les trois généraux en chef mirent leurs chevaux au galop et joignirent le prince avant qu'il pût prendre un parti.
La réception qu'on lui fit fut amicale et c^^rdiale. Junot avait trop de loyauté pour ne pas abandi»nner toute prétention, malgré ses sentiments. Ney avait quelquefois de bons mouvements et Keynier était trop prudent pour témoigner la moindre émotion pénible.
Cependant Masséna paraissait mal à l'aise. Il jetait souvent sur son jeune compagnon de voyage des regards de détresse qui amusaient fort les uns, et n'étaient pas du tout compris par les autres. Quant à celui-ci, il paraît qu'il savait qu'il devait baisser les yeux et regarder la pointe de ses bottes. Aussi, était-ce son rôle. Masséna n'osait pas quitter sa calèche, parce qu'il aurait fallu que le jeune officier la quittât aussi. Enfin c'était un vrai supplice pour lui. Aussi était-il temps qu'ils arrivassent à Valladolid.
— Monsieur le maréchal, lui dit Junot, ma femme sera charmée de vous faire les honneurs du palais de Charles-Quint. Nous espérons que vous y serez bien.
— Comment ! s'écria Masséna dans une détresse évidente. M""" Junot est à Valladolid?
-r- Sans doute, dit Junot, fort étonné lui-même de Vétonnement du maréchal.
— Mais alors, dit Masséna, après avoir rédéchi un instant, il m'est impossible d'aller demeurer dans le palais. Cela ne se peut pas.
— Si vous craignez de ne pas avoir assez de place, dit Junot d'un ton piqué, c'est à ma femme et à moi à vous céder le terrain. N'êtes-vous pas notre chef ?
— • Mon Dieu, ce n'est pas cela, s'écria Masséna, ce n'est pas cela ! C'est que...
Il n'acheva pas. Mais Junot eut envie de rire, parce que dans le même moment on venait de lui dire que le compagnon de la calèche était une jeune et jolie femme et il comprenait toutes les agitations du pauvre vieillard amoureux, en voyant son trésor en butte à tous les regards et terriblement exposé à côté Je toute cette troupe dorée et pimpante qui contrastait terriblement avec lui. Ce fut eu luttant ainsi avec lui-
même que le vieux vétéran vint mettre pied à terre au bas du grand escalier. A peine fut-il libre qu'il pi'ia Junot de le conduire à mon appartement. ILvint à moi avec cette franche manière qui le caractérisait, me prit les mains et se félicita de me rencontrer. Je crois qu'il était bien aise que Junot eût une gardienne de son cœur, car j'ai su depuis que lui, le général Clausel et le général Keilermann lui causaient des insomnies et des cauchemars. Quant à cette femme, die se retira aussitôt dans son appartement et, pendant les trois semaines que le prince d'Essling passa à Valladolid, je ne l'aperçus qu'une seule fois. Elle avait ordre de lui-même de se cacher.
Le prince me présenta le général Eblé, le général Fririou et quelques-uns de ses aides de camp, parmi lesquels était son fils aîné '. Le général Eblé commandait toute l'artillerie de l'armée de Portugal, et le général Fririon était chef d'éiat-major général. Quels souvenirs aimables tous deux m'ont laissés!... Le général Eblé, que je connaissais depuis Paris et qui avait beaucoup d'amitié pour moi, ce que je lui rendais fort, me parut bien malheureux d'être venu en Espagne. C'était un homme d'un haut mérite sous le rapport de la science comme sous celui de la moralité. Et voilà encore un nom qui se trouve sur les tables de mort depuis vingt ans...
— Le maréchal est bien contrarié, me dit-il... Je ne sais même s'il se décidera à rester au palais...
• Ce fils aîné est mort dans un étal singulier de marasme et de souffrances. J'aurai à en parler tout à l'heure. Masséna avait proposé un mariage entre lui et ma fille et ce mariage était arrêté.
— Mais aussi... lui répondis-je en riant. Et je n'achevai pas ma phrase.
— Que voulez-vous ? Est-ce que nous n'avons pas usé de tout notre ascendant sur lui pour l'empêcher à son âge de donner un pareil scandale ! Rien n'a pu le retenir. Oh ! je vous dirai de singulières choses à cet égard !
Masséna est un des hommes les plus remarquables de notre révolution. Il n'était pas Français. Son caractère était naturellement acerbe, et ses manières peu façonnées pour le monde. Rapidement porté en un lieu où de l'intelligence pouvait obtenir justice, il devint fameux parmi les braves, et ce fut lui que Napoléon Bonaparte remplaça dans le commandement de l'armée d'Italie. C'était un homme assez mystérieux, intéressé par nature et âpre dans la conquête. L'empereur l'estimait à un très haut prix comme homme d'épée, mais il gémissait en même temps sur l'obligation où lui-même se trouvait d'être sévère envers lui. Il en avait donné un exemple dans la campagne de 1806, lorsque Masséna fut à Naples et chacun sait l'histoire des banquiers de Milan. Cette affaire, dans laquelle le général en chef fut impliqué, avait été provoquée par un homme que l'empereur avait alors retiré de l'armée et que Masséna reprit avec lui lors de la 1 entrée en Espagne. Cette démarche lui fit un bien grand tort. On présuma que c'était dans le même but, et lorsqu'on vit ce même homme vouloir diviser pour régner, le blâme devint universel. C'est à lui, à la mésintelligence qu'il a maintenue parmi les chefs de l'armée, qu'on peut attribuer le mauvais succès de la troisième guerre de Portugal.
Le maréchal Ney vint faire une visite à Masséna,
mais il y vint en grondant. Jamais il ne s'est vu d'homme plus en fureur d'être sous les ordres d'un autre. Et je pense bien que celte humeur violente a été pour beaucoup dans sa conduite ultérieure et j'en ai pu juger dans la conversation que j'eus avec lui lorsque je le vis à Salamanque à son retour en France. Masséna était blessé de la conduite de Xey. Mais, plus dissimulé que lui, il cachait sa rancune sous un air d'indifférence dédaigneuse dont au reste je ne fus jamais la dupe.
Un jour il était chez moi, le matin, à Valladolid et et il revenait d'un petit voyage à Salamanque où il avait été rendre au général Ney la visite qu'il en avait reçue. Junot avait été avec lui. Le matin même il avait reçu une lettre de l'empereur, toute entière de sa main. Cette lettre était une de ces flatteries irrésistibles que l'empereur savait si bien employer pour s'attacher ceux dont il avait besoin. Masséna, tout rusé qu'il était, ne fut pas à l'abri de la magie de ces paroles toutes de miel dont l'enchanteur avait seul la puissance.
— Et comment voulez-vous, disait Masséna, comment voulez-vous que je puisse faire de la bonne besogne, avec un homme comme ce Michel Ney ? Un homme qui a l'air de me prendre pour un radoteur, qui ne m'écoute pas quand je lui parle ! C'est que j'ai été au moment, vois-tu, Junot, de lui envoyer ma main au travers du visage, quitte à lui en demander pardon avec mon sabre. Celui du vieux soldat de Gènes a encore le fiP...
' On m'a raconté, mais Jp ne garanti? pas le fait, que M. de Marbot, qui n'était pas alors aussi tior qu'aujourd'hui mais qui
D LA- nnCHESSFi D'ABRANTÊ>: r.5
Toutcela venait de pliisien, rî discussions un s'étaient déjà élevées relativement au siège de Ciudad-Uodrigo, dont le maréclial Ney était chargé et qu'il voulait conduire à sa volonté. C'est ici que commencent les torts personnels de Ney et rien ne peut les excuser. S'il ne pouvait souffrir une autre domination que celle de l'empereur, il devait donner sa démission et ne pas mettre obstacle aux opérations de l'armée par sa mauvaise volonté. J'ai vu de près et de mes propres yeux toutes ces misérables querelles qui ont amené la ruine d'une des plus belles armées que l'empire ait opposées à l'ennemi.
Masséna avait assez de confiance en moi et me portait autant d'amitié, je crois, qu'il pouvait en avoir pour quelqu'un qui ne lui était bon à rien. Il venait souvent le matin causer dans ma chambre, tandis que je faisais mes béguins et mes brassières, mais eri cachette. Et il nous faisait bien rire, Junot et moi, par cette crainte qu'avait un homme de son âge d'être grondé par une femme. J'avoue que ces conversations avaient un grand charme pour moi, en ce qu'elles me faisaient connaître un homme qui, je crois, l'est fort peu de tous ceux qui ont fait de lui des biographies. Je ne sais peut-être pas aussi bien qu'eux le jour du mois où il est né, mais je crois aussi pouvoir mieux que personne parler de son caractère.
Avec l'apparence de la simplicité, il avait beaucoup d'orgueil, et, dans le fait, il lui était permis. Mais il fallait deviner cet orgueil placé derrière un rempart
était aussi brave, avait proposé à son général (il était aide de camp de Masséna) de se battre avec lui et que l'autre avait accepté.
se mp:moires
d'apparente bonhomie rustique, de mépris pour les grandeurs, tout en étant entouré de fioitieur pour la fortune, tout en la poursuivant. Et puis, avec un physique qui ne fut jamais agréable, ce goût effréné pour les femmes, passion qu'il porta dans sa vieillesse jusqu'à une sorte de folie, au point, comme on l'a vu, de se faire suivre à l'armée par une femme habillée en homme, et cela aux yeux d'une troupe de jeunes gens en tète desquels était son fils aine.
Ce sujet était un de ceux que nous ne traitions jamais dans nos causeries intimes du matin lorsque le vainqueur de Gènes et de Rivoli me tenait un écheveau de fil pour que je le dévidasse. J'éloignais toujours un pareil texte, par la raison toute simple qu'alors comme aujourd'hui j'avais une antipathie méprisante pour les vieilles nmnurs. C'est pour moi un son dissonnant, une couleur fausse, une odeur désagréable. Cela produit sur mes nerfs toutes les sensations que peuvent provoquer les désappointements que je viens de nommer. Un vieil amoureux, une vieille amoureuse, sont pour moi deux êtres qui émeuvent ma bile et pour lesquels je n'ai pas d'excuse. La folie est la seule admissible. Mais quand on est sain d'esprit il faut fuir même l'apparence du ridicule à cet égard.
C'était donc de ses campagnes d'Italie et de Suisse que je faisais causer le prince d'EssIing, et sans aucune flatterie, alors, je pouvais lui dire combien sa conversation m'intéressait. Il me parlait surtout de Fra Diavolo, cet homme qui a tant fait pour les romanciers et pour les mélodramalurges. C'était bien remarquable, ces récits faits par le général en chef de l'armée qui conquit le royaume de Naples en faisant seulement promener son armée d'un bout à l'au-
tre des Calabres ; car, excepté le siège de Gaête, que fit le général Gardanne, il n'y eut d'affaire que la capitulation de Capoue. Et, chose étrange, nous étions déjà maîtres de l'armée du roi de Naples, lorsqu'il était à peine à Palerme. C'était le prince de Philipstadt qui commandait dans Gaète. La reddition de cette place eût coûté bien du temps sans un coup de canon des plus heureux qui fit en même temps brèche et mit le gouverneur hors de combat, dans le même moment que le général du génie qui dirigeait les travaux du siège fut blessé mortellement. Gaëte était une forteresse de premier ordre.
C'était un singulier homme que ce Fra Diavolo. Son véritable nom était Michèle Pexza. Il avait déjà été fameux par ses massacres à Itri lors de la campagne de Naples, commandée par Championnet. Dès cette époque il inquiétait les derrières de l'armée française, organisait des masses d'insurgés dans les deux Calabres, dirigeait une vaste conspiration contre les Français ^ et leur causait autant de mal qu'il
* M. d'Almeïda, alors major de la place de Naples, m'a raconté tous les détails de cette conspiration, qu'il ï\il,lui, spécialement charge de découvrir. Une lettre inlerceptée annonçait la présence d'un nommé Frédéric M... en à Naples, et son accord intime avec l'Autriche. C'était le prince Eslorhazy, je crois qui était ambassadeur de Vienne. Mais il avait suivi la cour à Palerme. C'était le comte de *** qui le remplaçait, mais seulement pour veiller à la légation, et il devait même partir pour la Sicile le jour ou le lendemain, car nous étions en guerre avec l'Autriche. Il ne répondit rien d'abord à M. d'Almeïda. Puis, après un moment de réflexion, il lui demanda de faire retirer ses grenadiers. 11 y en avait dix dans le cai)inet.
— Monsieur, lui dit-il, je ne puis vous donner aucun renseignement sur la personne dont vous rae parlez. Mais je puis
pouvait )eur en faire. Il était né à Itri (Lerra dï Lavoro) et il gardait les chèvres dans sa jeunesse. Il entra en religion dans un couvent et, ce qui est bizarre, il prit alors le nom de tra Aiujelo. Mais sa mauvaise conduite le fit chasser du couvent. Alors il se jeta
autre chose, c'est de vous offrir ces dix mille francs pour vous eni;agor à dire que vous n'avez trouvé personne à l'ambassade. Cela sera d'autant plus facile que j'ai mon passeport pour Palerme et que je comptais m'embarquer ce soir. Je partirai trois heures plus tôt.
Et, tandis qu'il parlait, il avait ouvert un tiroir, y prenait la somme annoncée et la présentait à M. d'Almeïda, qui le regardait en souriant.
— N'est-ce point assez? Prononcez vous-même.
— Monsieur le comte, vous me donnez plus que jamais le désir de terminer ma mission, répondit M. d'Almeîd;i.
Et il marcha vers la porte.
— Arrêtez ! s'écria M. le comte de ***, je double la sorameJ M. d'Alnieida ouvrit la porto et fit rentrer les grenadiers dans
le cabinet. Une voix secrète lui disait qu'il y allait du sort de l'armée française.
— J'ai fait mon devoir et vous faites le vôtre, dit le comte de ***- A présent je dois vous dire, monsieur, que l'individu que vous chercliez n'appartient pas à ma cour. Il est attaché à la Russie. On le trouvera à bord ^u bâtiment qui devait me transporter en Sicile. Ma cour ne doit pas avoir plus longtemps la responsabilité du sort de cet liomme.
M. d'Almeïda se rendit à l'heure même à bord du bâtiment et prit M. F"rédéric M. ..en conmie un lièvre au gile; il le conduisit au quartier général avec un portefeuille contenant une immense correspondance officielle du commandant de la flotte russe, aux cours de Vienne, Berlin et Londres, pour les tenir parfaitement au courant des événements de l'intérieur de l'Italie dos succès de Souvarow et des tentatives mises en œuvre par les Napolitains eux-mêmes, à la tête desquels était Fru i)jflyo^.
— Toute cette correspondance, me ditd'Almeïda, futenvoyée en France H M. de Talleyrand, alors ministre des relations extérieures.
dans les montagnes et devint un déterminé scélérat. Il ne vécut que de rapines et chacune de ses journées fut marquée par un nouveau meurtre. Il se mit à la tète d'une compagnie de contrebandiers et répandit la désolation dans le pays. Le gouvernement du roi Ferdinand le condamna à être pendu et sa tète fut mise à prix.
Mais la reine Caroline, femme de Ferdinand, était une personne qui savait se servir de toutes les armes. On amnistia Michèle Pe:iza et on lui donna le commandement de tous les forçats libérés pour attaquer les derrières de l'armée française, depuis Fondi jusqu'au Garigliano.
Tandis que les Français prenaient Gaëte et Capoue, Fra Diavolo s'établit à Itri, sa patrie, et y commit toutes les horreurs imaginables. Il égorgeait les isolés, les escortes peu nombreuses et, pour peu qu'un habitant fût riche et qu'on prononçât seulement son nom, il était égorgé et ses biens pillés. Bientôt Itri ne fut plus peuplé que des créatures de Fra Diavolo; et, lorsque des voyageurs, allant de Naples à Rome, et comptant que ce lieu d'étapes était un lieu de sûreté, s'arrêtaient pour y passer la nuit, ils s'y endormaient d'un éternel sommeil. Il y avait même, dans l'art qu'employait cet homme pour attirer ses viclimes, une finesse et une recherche remarquables. L'entrée des villages voisins était gardée. Rien ne paraissait éveiller l'inquiétude et les malheureux s'avançaient avec sécurité dans un lieu où la mort ^es attendait.
Ils étaient attirés dans les maisons d'Itri et n'en sortaient plus.
Un officier d'état major de l'armée, M. Leone d'Al-
bO MEMOIRES
meïda \ était parti de Rome pour se rendre à Gacte. Il était dans sa voiture avec M. de UcCupt, ancien officier, et deux employés de l'administration civile de l'armée. Un domestique était en avant conduisant les chevaux de main. Ils couchèrent à Fondi, où les voyageurs passèrent la nuit chez le syndic, qui probablement d'accord avec le chef des bandits, assura M. Leone que la route était parfaitement sûre, et le seul chemin direct pour gagner Gaëte.
Cependant, comme la route passait au travers des bois, M. Leone monta à cheval quelque temps avant d'arriver à Itri et se fit accompagner par un officier napolitain qui était également du petit convoi. Ils parcouraient la route au galop, ayant mis d'avance le sabre à la main — car dans ce malheureux pays un peu d'expérience apprenait à ne se fier à aucune sécurité, — lorsqu'ils furent assaillis tout à coup |)ar une grêle de balles presque tirées à bout portant des buissons serrés qui bordent le chemin. M. Leone reconnut à l'instant une force majeure embusquée dans les ruines d'un petit retranchement, appelé le fort Saint-André, que les Français avaient négligé d'abattre en l'abandonnant; il jugea tout à la fois plus convenable et plus prudent de retourner à sa voiture, sans engager le combat dans le lieu où il était alors, et ils retournèrent à Fondi. Mais Fra Diavolo, qui avait vu
* Celui-là môme qui a été major de la ville de Naples et dont j'ai parlé tout à l'heure. Il a Pté depuis employé sous l'empire et je l'ai retrouvé lieutenant du roi à Aigues-Mortes en Provence. Il est maintenant à Montpellier et do't aller de là à Florence sans crainte maintenant d'y trouver un bourreau comme Fra Diavolo, sur la grande route au moins... Les victimes seules sont de» meurées.
à combien peu de monde il avait affaire, poursuivit le petit convoi. M. de Haupt, plus mal monté que les autres, fut malheureusement atteint par ces misérables, renversé de son cheval, terrassé et enfin fusillé. N'étant pas garrotté, il plaça, presque machinalement, au reste, ses deux mains sur son cœur. Il fut blessé, mais non pas mortellement. Il tomba. Les brigands s'élancèrent sur lui pour le dépouiller, et ce fut alors qu'ils s'aperçurent qu'il respirait encore.
— A mort ! à mort ! s'écria Fra Diavolo en tirant son poignard.
Et il allait le percer au cœur, lorsque, ouvrant avec violence sa veste et son habit, il aperçut la décoration de l'ordre du Christ sur sa poitrine! Au même instant, le poignard s'abaissa. Fra Diavolo regarda sa victime avec incertitude.
— Êtes-vous Français? demanda-t-il à M. de Haupt.
— Je suis Allemand, répondit le vieillard tout tremblant, quoique la griffe sanglante du tigre le pressât moins fortement.
A peine Fra Diavolo l'eùt-il entendu qu'il l'enleva dans ses bras, le porta dans sa maison d'Itri, où il fut parfaitement soigné pendant plusieurs jours. Peu de temps après, M. Leone revint avec des forces suffisantes, attaqua Itri et délivra M. de Haupt.
C'était le général Olivier, ce bon et brave général Olivier que nous avons tous connu et que par conséquent nous avons tous aimé, qui, alors, commandait à Gaëte. Étant prévenu qu'une horde de bandits était à Itri, il envoya un régiment polonais pour soutenir le jeune officier d'état-major qui, voyant dans cette ex pédition un motif presque chevaleresque d'agir, expo-
sait sa vie avec un merveilleux courage. Il parvint à chasser Fra Diavolo d'Ilri et à le pousser dans les bois. Mais Fra Diavolo était brave et umi aussi chevaleresque à sa manière, ou plutôt à la vraie façon du m>yen âge. Il revint, rentra dans Itri, s'y laissa attaquer même avec du canon et fit un affreux carn.ige de tous ceux qu'il prenait. La petite chapelle placée près du pont fut le théâtre de bien des atrocités! On se battit dans Itri même. Les maisons furent créne lées. Fra Diavolo fit alors ce que plus tard on fit à Saragosse. L'idée était la même et cet homme à la tète d'une armée eut été un homme habile, tandis qu'il ne fut qu'un bourreau fanatique et cruel en dirigeant les paysans de son village. Enfin, une seconde fois ils furent repoussés dans les montagnes et la route fut encore libre, mais ce fut au général Olivier qu'on le dut. A peine le convoi et son escorte, qui s'était si vaillamment battue, étaient-ils hors du sentier qui C(>nduit de la grande route de Naples à Molo-di-Gaëta, .]ue deux mille insurgés se montrèrent de nouveau. Le général Olivier envoya contre eux deux escadrons et un bataillon de polonais, qui les dissipèrent et s'en furent eux-rnèmes occuj)er Itri. Fra Diavolo ne résista plus alors. Il abandonna Terra di Lavoro et s'en fut infester les Calabres et les rendre de nouveau le théâtre de ses meurtres et de ses atrocités.
Pourra-t-on croire jamais dans la suite des âges qu'un homme comme Fra Diavolo ait été dans la haute faveur des souverains de la Sicile ? La reine Caroline lui envoya un bracelet avec son portrait! L'Angleterre le nomma major dans les armées britanniques! Mais, comme on ne peut penser à tout, on oublia, en lui faisant don de tant de choses, de lui
DE LA DUCHESSE D'ABRANTÉS ^i
donner la vie... Cette vie, souillée de tant de crimes, était celle d'un relaps, d'un contrebandier, d'un assassin! Et cette vie appartenait au bourreau, par un arrêt qui condamnait à mort le chef de contrebandiers Fra Diavolo et qui mettait sa tète à prix. Salicetti se rappela cet oubli, lorsque, en 1806, on arrêta Fra Diavolo.
— L'influence de cet homme, me disait Masséna, fut immense dans les deux occupations de Naples par les Français, parce que les habitants des montagnes où il faisait sa demeure habituelle, aussi cruels que lui, suivaient avec joie un chef qui ne les menait qu'au pillage et au meurtre. Une fois, cependant, il voulut se montrer plus noble dans ses volontés. Il fit un débarquement à Itri\ par la faute, par exemple, du général Girardon, qui commandait à Capoue et qui, refusant de croire à tous les rapports qui lui avaient été faits par le commandant d'Itri, laissa la côte dégarnie de troupes. Fra Diavolo opéra son débarquement au milieu de la nuit, massacra sans pitié tout ce qui lui rési.sta et fît le reste prisonnier. Une particularité assez remarquable de sa part fut ce qui arriva à deux femmes d'officiers supérieurs du 2° régiment suisse qui se trouvait à Itri. Fra Diavolo les em-
' CoTime je suis un peu Corse, il est juste que je parle de mes coinpalriotes quand j'en ai à dire du bien. A ce combat d'ilri, il se trouvait douze Corses qui se défendirent dans la cour de la maison du conimiindaut, mais en vrais disperatl. Ils lirercDt, quoique blessés, tant qu'ils eurent des cartouches. Quand elles fui ent finies, ili tombèrent accablés par le nombre, parmi les ruines et les cadavres de leurs camarades et de tous ceux qu'ils avaient tués. Un seul sergent survécut à cette boucherie.
mena avec lui dans la montagne avec tous ses brigands; ensuite il les renvoya à Naples après avoir exigé d'elles un certificat qu'elles avaieiit été respectées. Mais ceci n'est pas le plus curieux, ce fut que les deux femmes se firent donner une copie de leur certificat contresigné par Fra Diavolo.
Lors de la seconde occupation de Naples par nos troupes, Fra Diavolo, chassé de la terre ferme, se réfugia à Capri ; ce fut alors que sir Hudson Lowe probablement eut la gloire de le commander avec ses hommes. Comme le nom de sir Hudson Lowe était trop obscur de toute façon pour m'occuper à l'époque où je faisais tant de questions à Masséna, je n'ai pu m'enquérir de ce fait par avance, mais je le crois positif.
On sait comment Fra Diavolo fut arrêté à Salerne par un garçon apothicaire. C'est une triste fin pour un homme comme lui. Toujours est-il qu'il fut conduit à Naples et que, sans assembler les juges, on prépara la potence, « car il n'y avait, pour le hisser au haut, disait Salicetti, qu'à revoir la condamnation du roi très juste et de la reine éminemment équitable, Caroline et Ferdinand ». Mais voici le plus curieux de toute l'histoire. Les Anglais, dont les vaisseaux croisaient incessamment devant la baie de Naples, envoyèrent un parlementaire pour réclamer le major britannique, Michèle Pezza, prisonnier de guerre, menaç^xnt, si on le leur refusait, d'user de représailles envers tous les prisonniers français et napolitains qu'ils feraient. Je ne sais comment allait la pendule de Salicetti, je crois qu'elle avançait un peu, je crois même qu'elle avançait beaucoup, car il répondit aux Anglais qu'il était désespéré, mais qu'il ne
connaissait aucun major au service de l'Angleterre qui eût été pris par les troupes de Sa Majesté le roi Joseph ; que, cependant, s'ils voulaient parler d'un bandit n'ayant aucune commission, aucun caractère, ni militaire, ni politique, qu'on appelait dans le pays Fra Diavolo, il avait été pendu la veille en vertu d'an ancien jugement rendu contre lui par les tribunaux du roi Ferdinand, lesquels l'avaient condamné comme meurtrier, relaps, incendiaire et contrebandier! Et voilà l'histoire véritable de Fra Diavolo.
vui.