CHAPITRE IV
Le Colonel Valazé. — Ses voyages. — Le maréchal Ncy. — Su lettre à Masséna. — Michel Ney rebelle. — Le petit homme.
— La vieille moustache. — On ne peut rien (aire de cei homme-là! — Le général en peinture. — Le général M... — Holopherne. — Copie du roi de Naples. — Les plumes et les shapsicax. — M. de Melternich. — Le général Sainte-Croi.x. — Son caractère. — M. de Marioles. — Mme de Sainte-Croix.
— La mère. — La veille de la douleur. — Mort de M. de Marioles.
Le lieutenant-colonel Valazé était exti'ênaement aimé du duc d'Abrantès. Il lui portait cette amitié patei'nelle qu'il vouait à ceux qu'il aimait et lui accordait un patronage actif tel qu'il convient que même les meilleures renommées en aient. Junot présenta le jeune ingénieur à Masséna, en lui demandant pour lui un moyen sûr et glorieux d'avancement; c'était de lui faire faire le siè£:e de Ciudad-Kodrigo. C'était une faveur à la manière de celles qu'on postulait à l'époque de notre gloire. Alors, c'était la mode d'agir ainsi. Le maréchal Ney n'avait avec lui (lu'un officier qui pouvait être bon, mais Valazé était jeune et cdiivenait sous tous les rapports demandés. Masséna répondit qu'il ne demandait pas mieux, et Valazé partit pour Salaiiianque après avoir re;u ses instructions d'i général en chef.
Deux jours après, Masséna était dans mon salon,
occupé à faire partie de je ne me rappelle plus quel jeu avec Junot, lorsque Valazé revint à Valladolid. Le maréchal Ney n'en voulait pas. Il n'avait rien à dire contre lui, mais il avait ses officiers :
— Et le prince d'Essling, tout prince qu'il est, n'est pas fait pour venir bouleveràcr mon état-major, disait-il.
Le lendemain matin, Masséna eut avec Junot une conversation dans laquelle Junot eut toutes les peines du monde à le calmer. Il voulait renvoyer le maréchal Ney en France.
— Vous verrez, vous verrez, s'écriait-il, que cet orgueilleux-là nous fera manquer toutes nos opérations par son entêtement et sa sotte vanité !...
Junot n'approuvait ni ne blâmait, quoique cependant il eût été blessé d'un propos du maréchal Ney, que quelqu'un eut l'imprudente souise de lui répéter.
— Je n'ai pas besoin que le duc d'Abrantès vienne m'ennuyer de ses protégés. S'ils sont bons, qu'il les garde pour lui.
En me redisant ces paroles, Junot ne pouvait s'empêcher de lever les épaules.
Et Junot avait raison. Ces propos, ces démêlés pitoyables plaçaient le maréchal Ney dans un jour qui na\ ait rien du héros, lui qui en était un, bien véritablement.
Valazé fut renvoyé une autre fois à Salamanque. Le pauvre jeune homme était comme un volant sur une raquette. En le voyant, le maréchal devint furieux. Il serait trop long de rapporter tout ce que lui fit dire la colère. Je vais seulement transcrire ici quelques paragraphes d'une lettre que le maréchal Ney écrivit à Masséna, et que je copiai aussitôt:
c Monsieur le Mahechal,
« Je suis duc et maréchal d'empire, comme vous; quant à votre titre de prince d'Essling, il n'% d'importance qu'aux Tuileries. Vous me dites que vous êtes le général en chef de l'armée de Portugal. Je ne le sais que trop. Aussi, lorsque vous ordonnerez à Michel Ney de conduire ses troupes à l'ennemi, vous Verrez comment il obéira. Mais lorsqu'il vous plait de bouleverser l'état-major de l'armée, formé par le prince de Neufchâtel, vous comprenez que je n'écoute pas plus vos ordres que je ne crains vos menaces. Tenez, demandez au ducd'Abrantèsceque nous fîmes, lui et moi, lorsque, il y a quelques semaines, nous reçûmes, de cet autre, qui est major général et qui a fait de si belles choses là où nous allons, des ordres tout différents de ceux que nous avions reçus de Paris, et conséquemment de l'empereur. Savez-vous ce que nous fîmes? Nous obéîmes aux ordres de Paris, et nous fîmes bien, car on nous loua, et beadcoupV Je reçus des lettres de Madrid où l'on m'appelait, je crois, rebelle-. Comme c'est à peu près comme si on m'appelait poltron, je n'y ai fait aucune attention et le général Junot aura sûrement fait de même. Adieu, monsieur le maréchal. Je vous estime et vous le savez. Vous m'estimez, et je le sais... Que diable! n'allons pas mettre la zizanie entre nous pour un caprice, car enfin comment voulez-vous savoir si voira
* De cela, je n'en sais rien par exemple.
• Celle phrase esi bien extraordinaire lorsqu'on songe au genre de mort du nialbeureux raarécLiai,
petit homme lance une bombe mieux que ma vieille moustache, qui est, je vous l'assure, un solide garçon. On dit que le vôtre danse bien, tant mieux pour lui; mais ce n'est pas une raison pour qu'il fasse danger ces enragés d'Espagnols, et c'est ce qu'il nous faut.
€ Recevez, monsieur le maréchal, etc.
« Maréchal Ney. »
Dire la colère de Masséna à la lecture de cette lettre, qu'il commença chez lui et vint finir chez moi, ne serait pas une chose possible.
— Vous voyez bien qu'il est impossible de rien faire de cet homme-là, disait Masséna en se promenant à grands pas et criant comme un sourd!
Je cherchais à le calmer, mai* tout était inutile. Valazé, qui sentait sa dignité compromise à être ainsi repoussé, ne voulait plus de l'honneur de conduire le siège. Le prince se fâcha.
— Suis-je donc un général en chef en peinture? s'écria-t-il, lorsque Junot lui parla la première fois de tous ces ennuis. Je veux que ce jeune homme fasse le siège, et, de par le grand diable d'enfer, M. Ney ploiera le genou devant ma volonté, ou je ne m'appellerai plus Masséna.
Le fait est qu'il cria beaucoup, et qu'en définitive il fallut qui/ allât lui-même à Ciudad-Rodrigo, pour que Valazé put y èti^e. Tout cela était de bien triste augure pour la campagne qui allait s'ouvrir.
Nous partîmes pour Salaraanque. Comme le chemin passe toujours au travers '" grandes landes sablonneuses, la route ne me fatigua pas beaucoup;
cependant j'étais déjà pas mal avancée dans ma grossesse. J'étais grosse de quatre mois et demi...
Il y avait à l'armée de Portugal, ainsi gue je l'ai déjà dit, un général divisionnaire pour l'artillerie (le général Eblé), un pour la cavalerie (le général M...) et un autre comme chef d'état-major général (le général Fririon). Le général M... était la parfaite caricature de Murât. Il se coiffaitavec des shapskas chargés de plumes. Il portait une polonaise garnie de fourrures et ses bottines étaient fort souvent rouges. Mais il n'était pas beau gariçon comme Murât, et la seule ressemblance qu'il y eût entre eux c'est qu'ils étaient grands et que tous deux aimaient les polonaises garnies de fourrures et prenaient un air théâtral. Le général M... n'était pas beau, il avait une chevelure comme Holopherne, auquel du reste il ressemblait assez. Il singeait le roi de Naples jusque dans sa manière de monter à cheval et de se battre. Quant à cela, ce n'est pas ce qu'il faisait de plus mal, et il était i-emarquablement brave. Mais pour le reste, il était du dernier ridicule en voulant faire le grand monsieur et ne l'étant que parce qu'il avait cinq pieds sept ou huit pouces.
Un jour, pendant la campagne de Wagram, il se trouvait commander dans un château où passa M. de Metternich, tandis que la gendarmerie française l'escortait à son retour dans sa patrie. Le général M... commandait non seulement en maître dans ce château, mais il y joignait des façons de conquête d'autant plus pénibles, pour M. de Metternich, que le château où ils se trouvaient appartenait à M°" de Metternich. Après avoir exercé l'hospitalité à sa manière, le général dit au ministre prisonnier :
— Je VOUS demande pardon, monsieur le comte, si j'étais chez moi, je vous recevrais mieux\
Il était d'une très grande bravoure. Mais j'ai déjà dit qu'à cette époque-là on parlait de ceux qui n'étaient pas braves et jamais de ceux qui l'étaient; il tallait pour cela qu'ils fussent d'une vaillance hors de toute ligne.
La galerie de tableaux qu'on pourrait présenter des hommes qui composaient cette armée de Portugal, ainsi que celle qui est venue la secourir — le corps du comte d'Erlon — serait une chose bien remarquable si j'avais le temps de la faire. Je me bornerai aux plus marquants.
Dans le nombre, il faut parler du général Sainte- Croix. C'est un homme de la plus vaste capacité et d'une nature tellement supérieure dans tout ce qui fait l'homme habile, que l'empereur, après l'avoir disgracié pour un duel qu'il eut avec son colonel, l'avait placé dans une si haute estime dans son esprit, qu'il l'accabla sous le poids de ses faveurs pendant une seule campagne.
Le général Sainte-Croix était le second fils du marquis Descorches de Sainte-Croix, autrefois ambassadeur à Constantinople. Sa mère, l'une des personnes les plus remarquables de notre temps, était sœur de M. Talon, avocat général, et par conséquent tante de M"" du Cayla, dont le général Sainte-Ci-oix était cousin germain.
Charles de Sainte-Croix était le favori de sa mère. Elle avait reconnu en lui l'homme supérieur et, en
' Le mot m'a été répété par deux ot'ticiers qui furent lémoios du fait.
mère et en femme habile, elle dirigea ses études de manière à aider la nature et à produire un homme qui marqua parmi les hommes...
Le résultat passa ses espérances. A vingt ans Charles était déjà ce qu'un être ordinaire ne peut atteindre après toute une vie de travail.
Il devint aide de camp de Masséna. A voir sa construction délicate, son visage blanc, sa chevelure blonde, sa petite stature, des mains de femme, son sourire doux et fin, on ne pouvait d'abord présumer tout ce que cette fréle enveloppe renfermait de feu et de grandeur de pensée; mais aussitôt que la parole animait son regard, ir flamboyait, et sa tête était alors à dix pieds du sol. Pauvre Charles! je l'aimais bien. Sa mère était mon amie, et ce titre est une gloire pour moi.
Charles de Sainte-Croix avança rapidement. Le général Masséna, dont il était aide de camp, le devina, comme l'empereur, comme sa mère, comme tous ceux qui avaient leur intérêt à le faire, soit pour eux, soit pour lui, et il était, quoique bien jeune encore, cliel" d'escadron dans un régiment dont je ne me rappelle plus le nom, mais dont M. de Marioles, cousin de l'impératrice Joséphine, était colonel. Il eut avec Charles des manières qui déplurent à celui-ci. Il y eut des explications. Elles ne firent qu'irriter les esprits. Enfin, Charles, se trouvant offensé, donna sa démission et appela M. de Marioles en duel.
Oh! que sa pauvre mère souffrit en apprenant que son Charles allait dans quelques heures offrir sa tête à la balle d'un ennemi ! Elle ne le sut certes pas par lui, ujai.s elle l'apprit. Elle l'apprit, parce qu'il faut toujours qu'un cœur de mère reçoive toutes les dou-
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leurs, même de l'enfant qu'elle aime le plus justement.
Elle a souvent décrit toutes les angoissées qu'elle éprouva dans cette horrible nuit où elle entendit son fils marcher dans la chambre au-dessus d'elle, et marcher avec cette agitation inséparable des dernières dispositions que prend un homme qui va à la mort et qui dit le dernier adieu à tout ce qu'il aime. Elle avait évité de parler à Charles de son duel, elle le savait inévitable ^ L'offense voulait du sang et. un mot à cet égard eût attendri tous deux trop fortement. Mais quand elle fut seule, seule avec sa terreur de mère, qui lui montrait son enfant bien-aimé étendu mort devant elle, alors elle devenait frénétique de douleur.. Vers le matin, elle n'entendit plus rien dans la chambre au-dessus de la sienne. Elle jugea qu'il dormait. Elle monta doucement, ouvrit la porta et vit Charles devant son bureau, dormant la tète appuyée sur ses mains. U avait écrit, puis s'était endormi. La mère désolée referma doucement la porte et redescendit chez elle. Là, les yeux fixés sur sa pendule, elle voyait en frémissant l'aiguille s'avancer vers l'heure fatale. Bientôt du mouvement eut lieu dans la maison. Un vieux valet de ohambre monta chez Charles pour l'habiller. Cet homme l'avait élevé ol voulait le suivre au bois de Vincennes, où il devait se battre Lorsqu'il fut prêt, il descendit doucement l'escalier. Alors sa mère ne put vaincre l'émotion terrible qui vint l'envahir. Elle ouvrit la porte de son cabinet de toilette et se présenta tout à coup devant son fils en lui ouvrant ses bras, mais ea si-
•M. de Saimt)-Groi* av«it frappé M. de Mariolea,
lence et sans prononcer une parole. Charles s'y précipita, étreignit fortement sa mère et partit comme l'éclair avec une force, me dis;iit-il, « presque surnaturelle ».
Il était alors six heures du matin. Ce ne fut qu'à midi que M"" de Sainte-Croix apprit que iM. de Mariolles avait été tué. Le cœur de la mère bondit de joie. Mais M. de MarioUes était cousin de l'impératrice! Charles fut non seulement longtemps malheureux des suites de cette affaire, mais il le fut injustement et, à l'époque de la campagne de Wagram, il ne comptait plus parmi les officiers en activité.
Ce fut alors que Masséna le retrouva.
— Je ne puis vivre ainsi, lui dit le brave jeune homme... Toutes les fois que j'entends crier un bulletin, mon cœur bat à rompre ma poitrine. Emmenezmoi comme volontaire, mais emmenez-moi.
Masséna l'emmena et le Moniteur de cette campagne raconta bientôt comment un jeune homme traversait chaque jour le Danube pour porter des nouvelles et rapporter des ordres. Enfin, tant de bravoure, d'audace et surtout de sang-froid frappèrent l'empereur. Il demanda le nom de ce jeune homme. Masséna nomma M. de Sainte-Croix. L'empereur fronça d'abord le sourcil. Mais ce n'était pas lui qui avait la faiblesse de laisser le talent mourir sous une prévention. Charles fut réintégré dans son grade. Il devint colonel dans la même année et, lorsque l'armée d'Allemagne, l'année suivante, envoya un détachement en Espagne, Charles se trouva être du nombre de ceux qui furent appelés. Junot, qui l'aimait comme un frère, le demanda pour commander une brigade de cavalerie de son corps d'armce, car
cet homme qui, l'année précédente, avait quitté Paris sous le poids d'un jugement, disgracié, sans grade pour ainsi dire, y rentrait au bout d'un an, général de brigade, comte, avec une dotation de trente mille francs de rentes et le grand-cordon de Bavière !
Il était un dimanche aux Tuileries. L'empereui passait devant lui. Il s'arrêta, lui sourit et, lui frappant légèrement sur l'épaule, il regarda autour de lui, et dit :
— Messieurs, c'est avec pareille étoffe que je fais mes maréchaux.
Et bien certainement Charles l'eût été s'il eût vécu. Il était spirituel, doux et fin dans ses reparties, ne cédant jamais qu'à une conviction, mais discutant poliment, sans aigreur, et toutefois ne cédant, même visà-vis de ses chefs supérieurs, que lorsque la raison était pour eux. Il avait des ennemis, et cela devait être. Quel est l'homme supérieur qui n'en trouve pas en son chemin? Je n'aime pas ceux qui sont aimés de tout le monde, cela annonce une flagornerie basse employée pour conquérir. Il avait alors pour aide de camp un homme que la Restauration a rendu bien puissant un moment. C'était son cousin germain M. Talon. Il était alors, je crois, ou lieutenant ou capitaine. Il était poli, modeste, mais vivant fort retiré. Je me rappelle l'avoir vu souvent se promener solitairement sous les allées de Campo-Grande. On en faisait beaucoup l'éloge au quartier général. Il avait quelque peu de ressemblance avec une figure chinoise, en raison de ses longues moustaches blondes qui tombaient sur sa poitrine, comme celles du général Treilhard et le faisaient, ainsi que lui, ressembler à un mandarin.
7e MEMOIRES
Nous avions avec nous un homme dont le nom a été bien connu en Egypte et sur tous les rivages lointains. C'est le général Boyer, J'ai rencontré peu d'hommes doués comme celui-là l'a été par la nature, et qui aient profité de ces dons avec une rare sagacité. Le général Boyer parle non seulement toutes les langues vivantes, mais celles qui sont dialectes dans quelques provinces de l'Asie, de l'Amérique et de l'Afrique. Il dessine et peint à merveille, il est fort habile dans la gymnastique, aux armes, à tous ces exercices que les hommes devraient posséder et que tous ne possèdent pas bien. Enfin, comme je le disais tout à l'heure, il est doué. C'était, comme on le voit, une agréable partie de notre société. Comme chef d'état-major du duc, il vivait dans notre plus grande intimité. Le duc d'Abrantès l'aimait beaucoup, et je l'appréciais aussi tout ce qu'il valait. C'est un des hommes les plus remarquables de notre temps. Il m'est doux de penser qu'il nous est demeuré attaché et je me plais à répéter ici qu'il peut également compter sur moi comme sur une amie, ainsi que sur mes enfants.
Venait ensuite le maréchal Clausel, qui alors était général de division et en commandait une dans le 8' corps. Le général Clausel est un homme à qui j'ai voué une smcère amitié, parce que j'ai eu mille occasions pendant mon séjour en Espagne, là où les hommes dans sa position se montraient sans masque et sans manteau, j'ai eu mille occasions, je le répète, de l'estimer, et de l'estimer profondément. Quant à ses qualités comme militaire, il serait absurde à moi de le louer, parce qu'une femme n'a rien à voir à de telles questions, mais elle peut répéter ce qu'elle en"
Vend dire autour d'elle, et ce que j'ai recueilli à cet égard de tous côtés était, comme aujourd'hui, touti la louange du maréchal Clause!. Junot en faisait le plus grand cas. Le maréchal Marmont l'estime aU plus haut degré, et pour terminer son ipologie, je citerai la phrase de l'empereur en parlant de Clausel, de Gérard, et de deux autres dont est, je crois, le général Maison :
— f avais là de la graine de maréchaux...
Et puis le général Clausel a une urbanité dans ses manières, une façon toute courtoise, qui fait que les personnes les moins disposées à entourer quelqu'un de bienveillance ne peuvent pourtant la lui refuser. C'est aujourd'hui la perte de cette urbanité qui entraîne le brisement de tous les liens sociaux. Chacun vit pour lui dans sa grossièreté, sans avoir pour cela plus de franchise ; au contraire, car sans s'en rendre compte, tout individu se trouvant en butte à une malveillance qu'il provoque comme il la rend, se tient dans une continuelle réserve et craint de s'avancer parce qu'il sait que les autres lui sont hostiles. Cependant le général Clausel est d'un caractère aussi ferme que sévère, mais il comprend le monde comme il est, et non pas comme il sera ou comme il a été il y a cinq cents ans.
Nous avions aussi alors au 8* corps un homme dont la destinée a bien grandi en peu de temps, c'est le gênerai coutara. «e ne pouvais pas croire que ce ""'it le même homme que j'avais vu à Valladolid en 181U et 1811 colonel du 63"° régiment de ligne, qui fût commandant de la première division nftilitaire, presque gouvei'neur de Paris enfin, en 1824, et cela
au travers de dix ans de paix^ Il était cousin du maréchal Davout, portait une petite perruque gazonnée, jouait aux échecs assez bien pour me gagner, avait le plus beau régiment de l'armée, dont une fois il avait perdu l'aigle ^ — ce qui, soit dit en passant, avait fort déplu à l'empereur — et portait toujours des gants jaunes d'une exti-éme propreté. Voilà, avec une grande politesse autour de sa personne, le souvenir qui m'était demeuré de M. le colonel Coutard'. Il s'y joignait une autre chose dont ma reconnaissance ne doit pas être oublieuse, c'est que la musique de son régiment était admirablement bonne et qu'elle a bien souvent charmé mes heures de tristesse au jour tombant, lorsque, assise à la petite fenêtre de ma chambre, à Ledesma, je regardais au loin dans les plaines stériles qui l'entourent, en rêvant à la France. Le maréchal Ney est un homme dont certes la mémoire est bien grande et le nom bien fameux. Je l'ai vu de bien près, j'ai été également à même de le juger par sa correspondance, et moi aussi j'ai porté mon jugement sur lui, c'est-à-dire sur l'homme privé, car, pour l'homme à mousquet, je m'en mêle d'autant moins que la renommée de celui-là est certes faite et bien complète. Mais, comme particulier, je crois qu'il lui faut une palette à part. Sans doute sa gloire était grande, et il la voyait telle, ce qui devait être, parce
1 II était du reste excellent militaire et fort estimé. Je n'en ai que sur la paix et les grades ; moi qui ai passé ma vie à les voir gagner à coups de mousquet.
2 Ce tut dans la première guerre de Russie.
3 Le hasard m'ayant mise en position d'avoir besoin du général Coutard, je lui écrivis et je ne puis dire combien il apporta de sécheresse dans ses rapports avec moi.
que rien n'est plus permis que l'appréciation de soimême, quand il y a autant de bien à récolter d'une pareille enquête. Mais chez lemaréchal Ney il se joignait à ce sentiment de son mérite une trop grande aversion peut-être pour toute autorité au-dessus de la sienne. Toute lui était pesante. Celle de l'empereur même commençait à être importune. J'en ai jugé ainsi dans quelques mots qui lui échappèrent dans une longue conversation qu'il eut avec moi lorsqu'il passa par Salamanque pour retourner en France, et ce qu'il me reste à dire sur lui, lorsque je vais parler de la guerre de Russie, fera voir que je ne me trompais pas.
Son physique était mieux que ne le représentent ses portraits'. Il avait une expression qui l'embellissait fort, non pas dans le sens que pourrait l'entendre une personne qui a parlé de lui plus tendrement que je n'ai, moi, à en parler. Mais, lorsqu'il parlait, il s'animait graduellement, et sa physionomie devenait vraiment belle. Il avait beaucoup gagné dans ses manières de parler et d'agir. Son accent seul lui était demeuré, encore était-il fort adouci. C'est un homme que le maréchal Ney, et bien curieux à étudier pour l'histoire, bien important surtout... plus qu'aucun de ceux qui formaient le collège noble de l'empire. Je m'expliquerai plus tard.
Enfin le siège de Ciudad-Rodrigo se fît. Les trois généraux en chef partirent de Salamanque et furent investir une vraie bicoque, car Ciudad-Rodrigo n'est pas autre chose, et le siège commença, dirigé par Valazé en grande partie. Masséna était furieux contre
* Excepté celui de Gérard et que possède la maréchale. Celui-là est même flatté.
Ney, maifi il n*^ disait linn. Les cartes commençaient aussi à se brouiller entre Junot et le vieux vétéran de l'armée d'Italie, parce que Junot prenait le parti de Ney, qui, au fait, avait raison. Quelquefois le duc rentrait chez lui d'une humeur presque effrayante. Il s'asseyait à mon bureau, prenait une grande feuille de papier à ministre, puis écrivait à l'empereur pour lui offrir sa démission. 11 était mécontent, Masséna ne trouvant pas cette obéissance presque passive dont il s'était flatté, devenait à son tour plus impérieux et ne faisait par là que faire rougir les barres de fer qu'il ne pouvait faire ployer, de sorte qu'il n'y pouvait plus toucher. Il était en outre excité par un homme qu'il avait pris avec lui, malgré le peu de goût de l'empereur pour cet homme. Le duc était convaincu que toute l'aigreur qui existait entre Masséna et lui était provoquée par cet individu, que je regrette fort que, selon mes conseils, il n'ait pas cessé de voir dès Salamanqne, après une scène qui eut lieu entre le prince d'Essling et mon mari, et dont voici le sujet» Les troupes commençaient à défiler sur Ciudad» Rodrigo. On en prenait dans chaque corps d'armée, et celui de Junot, comme le deuxième et le sixième» fournit son contingent. Dans le courant de ces mouvements, il y eut quelquefois des lettres dont Junot se formalisa. Une entre autres occasionna même une explication assez vive entre Masséna et lui... L'aigreur qui suit toujours de pareilles choses n'était pas encore dissipée lorsqu'il survint un nouveau moiit de discorde. Il s'agissait d'une compagnie d'artillerie, de son corps d'armée, qui reçut ordre de filer sur Rodrigo. En l'apprenant, le duc demanda au général Fouché et au général Boyer s'ils avaient reçu <t dtmné l'or-
dre de faire partir cette compagnie. Et, sur leur réponse négative, il rentra dans mon appartement dans une telle colère que je ne me rappelle pas l'avoir jamais vu ainsi. Il ne me reconnaissait même pas. Je fus effrayée. Il prit son chapeau et son sabre, et en agrafant son ceinturon, il dit, heureusement assez haut pour que je l'entendisse :
— Il faut en finir \.. tout cela m'ennuie... un bon coup de sabre égalisera tout...
Quoique je fusse déjà grosse de plus de cinq mois, je m'élançai au devant de lui avec une légèreté inconcevable dans ma position; et, étendant mes bras pour lui barrer le chemin, je m'opposai à lui avec courage.
— Où veux-tu aller? lui demandai-je avec un ton d'autorité qui devait nécessairement lui imposer.
En effet il s'arrêta, et me regarda avec une sorte d'égarement, mais ce ne fut pas long. Il me prit par le bras et me poussa de côté :
— Laisse-moi, Laure, ce sont des questions qui ne te regardent pas. Laisse-moi ! Mon honneur est attaqué nar cette démarche du prince d'Essling. Il connaît mon caractère, il sait que je ne supporte pas une offense, et c'en est une de prendre des troupes dans mon corps d'armée sans m'en prévenir. Ce n'est pas la première lois, d'ailleurs, et j'ai un compte à régler avec lui. Laisse-moi, te dis-je !
Et sa main serrait la poignée de son sabre. On voyait qu'il avait soif d'un duel.
— Tu ne sortiras pas de cette chambre, lui dis-je.
' Celle scène eut lieu le 10 ou le 12 juin. Nous étions arrivés le 1" à Salamanque.
La maison où logeait le prince d'EssHng èlait si près de nous, que cinquante f)as de faits, ils étaient en présence, et j'étais convaincue qu'à la première parole, Masséna aurait mis habit bst», et se. serait batt;>.
— Tu ne sortiras pas de cette chambre! ëis-je à Junot.
Et, en parlant ainsi, j'avais gas^né h porte et je m'étais collée dessus. Mais c'était une défense trop faiWe pour un homme comme Junot. H me prit dans ses bms, malgré ma résistance, m'embrassa deux fois avee étreinte et, me déposant sur un, fawteuil, il ouvrit la porte et voulut sortir. Mais dans Je salon il tiv^uva le général Boyer, Magnien, l'ordonnateur en chef, Michaud, le colonel Grandsaigne, M. Fisson, enfin, excepté un seul homme, des amis.
Cet hftmme que je m>mroerais, s'il n'était pas malheureuxaujourd'bui, parce quedans plusieurs lettres du duc, dont je donnerai la copie, il est également nommé, a lait bien du mal à mon mari et au maréchal
Noy.
Qoant à moi, je m'étais empressée d'^aceourir et, parlant à ces messieurs que je savais être les plus dévoués à Jui>ot, je les engageai à user de tout leur ascendant sur lui. Mais il n'en èlait déjà plus besoin. Le premier mouvement était avec Junot la seule chose à craindre. 11 comprit qu'il ne pouvait aller défier le vieux vétéran de gloire de Uivoli. Mais il ne put retenir des paroles terribles contre lui. Masséna les connut, non seulement le même jooi-, mais elles avaient été envenimées et le prince d'EssIing, me répétant ce qui lui avait été dit à cette époque, oae fit entendre des mots que jamais Junot n'avait pi-oférés. Ce fut
Dfi LA DUCHESSE D'ABRANTÊS 8S
dans ces dispositions, presque hostiles, que l'on partit de Salamanque pour aller prendre Ciudad-Rodrigo. Les Anglais, ayant Wellington à leur tête, venaient, de leur côté, d'Alraeida, pour défendre la place et faire une diversion.